3 août 1850.

Mon cher Cobden, depuis le départ de nos bons amis les Schwabe, je

n'ai plus l'occasion de m'entretenir de vous. Cependant, je ne vous

ai pas tout à fait perdu de vue, et, dans une occasion récente, j'ai

remarqué avec joie, mais sans étonnement, que vous vous étiez séparé

de nos amis pour rester fidèle à vos convictions. Je veux parler du

vote sur Palmerston. Cette bouffée d'orgueil britannique qui a

caractérisé cet épisode, n'est pas d'accord avec la marche naturelle

des événements et le progrès de la raison publique en Angleterre.

Vous avez bien fait de résister. C'est cette parfaite concordance de

toutes vos actions et de tous vos votes qui donnera plus tard à

votre nom et à votre exemple une autorité irrésistible.

Je suis allé dans mon pays pour voir à guérir ces malheureux

poumons, qui me sont des serviteurs fort capricieux. Je suis revenu

un peu mieux, mais atteint d'une maladie de larynx accompagnée d'une

extinction de voix complète. Le médecin m'ordonne le silence absolu.

C'est pourquoi je vais aller passer deux mois à la campagne aux

environs de Paris. Là, j'essayerai de faire le second volume des

_Harmonies économiques_. Le premier est passé à peu près inaperçu

dans le monde savant. Je ne serais pas _auteur_, si je souscrivais à

cet arrêt. J'en appelle à l'avenir, j'ai la conscience que ce livre

contient une idée importante, une _idée mère_. Le temps me viendra

en aide.

Aujourd'hui je voulais vous dire quelques mots en faveur de notre

confrère en économie politique, A. Scialoja. Vous savez qu'il était

professeur à Turin. Les événements en ont fait, pendant quelques

jours, un ministre du commerce à Naples. C'était à l'époque de la

Constitution. Au retour du pouvoir absolu, Scialoja, pensant qu'un

ministère du commerce n'est pas assez politique pour compromettre

son titulaire, ne voulut pas fuir. Mal lui en prit. Il a été arrêté

et mis en prison. Voilà dix mois qu'il sollicite en vain son

élargissement ou un jugement.

J'ai fait quelques démarches ici afin d'intéresser notre diplomatie.

(Que la diplomatie soit bonne à quelque chose une fois dans la vie!)

On m'a répondu que notre ambassade ferait ce qu'elle pourrait, mais

qu'elle avait peu de chances. Scialoja serait, dit-on, beaucoup

mieux protégé par la bienveillance anglaise. Voyez donc à lui

ménager l'appui de votre ambassadeur à Naples.

Scialoja demande à être jugé! j'aimerais mieux pour lui qu'on lui

donnât un passe-port pour Londres ou Paris; car un jugement

napolitain ne me paraît pas offrir de grandes garanties, même à

l'innocence la plus blanche.

Irez-vous à Francfort? Pour moi, il est inutile que j'assiste au

congrès, puisque je suis devenu muet; mais il me serait bien

agréable de vous voir à votre passage à Paris, et mon appartement,

rue d'Alger, nº 3, est à votre disposition.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 62 / 148 题