Mon cher Cobden, depuis le départ de nos bons amis les Schwabe, je
n'ai plus l'occasion de m'entretenir de vous. Cependant, je ne vous
ai pas tout à fait perdu de vue, et, dans une occasion récente, j'ai
remarqué avec joie, mais sans étonnement, que vous vous étiez séparé
de nos amis pour rester fidèle à vos convictions. Je veux parler du
vote sur Palmerston. Cette bouffée d'orgueil britannique qui a
caractérisé cet épisode, n'est pas d'accord avec la marche naturelle
des événements et le progrès de la raison publique en Angleterre.
Vous avez bien fait de résister. C'est cette parfaite concordance de
toutes vos actions et de tous vos votes qui donnera plus tard à
votre nom et à votre exemple une autorité irrésistible.
Je suis allé dans mon pays pour voir à guérir ces malheureux
poumons, qui me sont des serviteurs fort capricieux. Je suis revenu
un peu mieux, mais atteint d'une maladie de larynx accompagnée d'une
extinction de voix complète. Le médecin m'ordonne le silence absolu.
C'est pourquoi je vais aller passer deux mois à la campagne aux
environs de Paris. Là, j'essayerai de faire le second volume des
_Harmonies économiques_. Le premier est passé à peu près inaperçu
dans le monde savant. Je ne serais pas _auteur_, si je souscrivais à
cet arrêt. J'en appelle à l'avenir, j'ai la conscience que ce livre
contient une idée importante, une _idée mère_. Le temps me viendra
en aide.
Aujourd'hui je voulais vous dire quelques mots en faveur de notre
confrère en économie politique, A. Scialoja. Vous savez qu'il était
professeur à Turin. Les événements en ont fait, pendant quelques
jours, un ministre du commerce à Naples. C'était à l'époque de la
Constitution. Au retour du pouvoir absolu, Scialoja, pensant qu'un
ministère du commerce n'est pas assez politique pour compromettre
son titulaire, ne voulut pas fuir. Mal lui en prit. Il a été arrêté
et mis en prison. Voilà dix mois qu'il sollicite en vain son
élargissement ou un jugement.
J'ai fait quelques démarches ici afin d'intéresser notre diplomatie.
(Que la diplomatie soit bonne à quelque chose une fois dans la vie!)
On m'a répondu que notre ambassade ferait ce qu'elle pourrait, mais
qu'elle avait peu de chances. Scialoja serait, dit-on, beaucoup
mieux protégé par la bienveillance anglaise. Voyez donc à lui
ménager l'appui de votre ambassadeur à Naples.
Scialoja demande à être jugé! j'aimerais mieux pour lui qu'on lui
donnât un passe-port pour Londres ou Paris; car un jugement
napolitain ne me paraît pas offrir de grandes garanties, même à
l'innocence la plus blanche.
Irez-vous à Francfort? Pour moi, il est inutile que j'assiste au
congrès, puisque je suis devenu muet; mais il me serait bien
agréable de vous voir à votre passage à Paris, et mon appartement,
rue d'Alger, nº 3, est à votre disposition.