31 décembre 1849.

Mon cher Cobden, je suis enchanté du meeting de Bradford, et je vous

félicite sincèrement d'avoir abordé enfin la question coloniale. Je

sais que ce sujet vous a toujours paru délicat; il touche aux fibres

les plus irritables des coeurs patriotiques. Renoncer à l'empire du

quart du globe! Oh! jamais une telle preuve de bon sens et de foi

dans la science n'a été donnée par aucun peuple! Il est surprenant

qu'on vous ait laissé aller jusqu'au bout. Aussi ce que j'admire le

plus dans ce meeting, ce n'est pas l'orateur (permettez-moi de le

dire), c'est l'auditoire. Que ne ferez-vous pas avec un peuple qui

analyse froidement ses plus chères illusions et qui souffre qu'on

recherche devant lui ce qu'il y a de fumée dans la gloire!

Je me rappelle vous avoir témérairement insinué, dans le temps, le

conseil de diriger vos coups sur le régime colonial avec lequel le

_free-trade_ est incompatible. Vous me répondîtes que l'orgueil

national est une plante qui croît dans tous les pays et surtout dans

le vôtre; qu'il ne fallait pas essayer de l'extirper brusquement et

que le _free-trade_ en rongerait peu à peu les racines. Je me rendis

à cette observation de bon sens pratique, tout en déplorant la

nécessité qui vous fermait la bouche; car je savais bien une chose,

c'est que tant que l'Angleterre aurait quarante colonies, jamais

l'Europe ne croirait à la sincérité de sa propagande. Pour mon

compte, j'avais beau dire: «Les colonies sont un fardeau,» cela

paraissait une assertion aussi paradoxale que celle-ci: «C'est un

grand malheur pour un gentleman d'avoir de belles fermes.»

Évidemment il faut que l'assertion et la preuve viennent de

l'Angleterre elle-même. En avant donc, mon cher Cobden, redoublez

d'efforts, triomphez, affranchissez vos colonies, et vous aurez

réalisé la plus grande chose qui se soit faite sous le soleil,

depuis qu'il éclaire les folies et les belles actions des hommes.

Plus la Grande-Bretagne s'enorgueillit de son colosse colonial, plus

vous devez montrer ce colosse aux pieds d'argile dévorant la

substance de vos travailleurs. Faites que l'Angleterre, librement,

mûrement, en toute connaissance de cause, dise au Canada, à

l'Australie, au Cap: «Gouvernez-vous vous-mêmes;» et la liberté aura

remporté sa grande victoire, et l'économie politique en action sera

enseignée au monde.

Car il faudra bien que les protectionnistes européens ouvrent enfin

les yeux.

D'abord ils disaient: «L'Angleterre admet chez elle les objets

manufacturés. Belle générosité, puisqu'elle a à cet égard une

supériorité incontestable! Mais elle ne retirera pas la protection à

l'agriculture, parce que, sous ce rapport, elle ne peut soutenir la

concurrence des pays où le sol et la main-d'oeuvre sont pour rien.»

Vous avez répondu en affranchissant le blé, les bestiaux et tous les

produits agricoles.

Alors ils ont dit: «L'Angleterre joue la comédie; et la preuve,

c'est qu'elle ne touche pas à ses lois de navigation, car l'empire

des mers c'est sa vie.» Et vous avez réformé ces lois, non pour

perdre votre marine, mais pour la renforcer.

Maintenant ils disent: «L'Angleterre peut bien décréter la liberté

commerciale et maritime, car, par ses quarante colonies, elle a

accaparé les débouchés du monde. Elle ne portera pas la main sur son

système colonial.» Renversez le vieux système, et je ne sais plus

dans quelle prophétie les protectionnistes devront se réfugier. À

propos de prophétie, j'ai osé en faire une il y a deux ans. C'était

à Lyon, devant une nombreuse assemblée. Je disais: «Avant dix ans,

l'Angleterre abattra elle-même volontairement le régime colonial.»

Ne me faites pas passer ici pour un faux prophète.

Les questions économiques s'agitent en France comme en Angleterre,

mais dans une autre direction. On remue tous les fondements de la

science. _Propriété_, _capital_, tout est mis en question; et, chose

déplorable, les bonnes raisons ne sont pas toujours du côté de la

raison. Cela tient à l'universelle ignorance en ces matières. On

combat le communisme avec des arguments communistes. Mais enfin,

l'intelligence si vive de ce pays est à l'oeuvre. Que sortira-t-il

de ce travail? du bien pour l'humanité sans doute, mais ce bien ne

sera-t-il pas chèrement acheté? Passerons-nous par la banqueroute,

par les assignats, etc.? _that is the question_.

Vous aurez été surpris, sans doute, de me voir publier en ce moment

un livre de pure théorie; et j'imagine que vous ne pourrez en

soutenir la lecture. Je crois cependant qu'il aurait de l'utilité

dans ce pays, si j'avais songé à faire une édition à bon marché et

surtout si j'avais pu enfanter le second volume. _Ma non ho fiato_,

au physique comme au moral, le souffle me manque.

J'ai envoyé un exemplaire de ce livre à M. Porter. Mon ami, nos

renommées sont comme nos vins; les uns comme les autres ont besoin

de traverser la mer pour acquérir toute leur saveur. Je voudrais

donc que vous me fissiez connaître quelques personnes à qui je

pourrais adresser mon volume, afin que, par votre bonne influence,

elles en rendissent compte dans les journaux. Il est bien entendu

que je ne quête pas des éloges, mais la consciencieuse opinion de

mes juges.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 61 / 148 题