couchant ou de l'aurore_, pourvu qu'il vienne.
Votre discours paraîtra demain dans deux journaux de Paris. Ce n'est
pas moi qui l'ai traduit. J'ai remarqué que vous avez pu vous
permettre le conseil plus qu'à Paris. Au reste, vous l'avez fait
avec une parfaite convenance, et je vous approuve fort d'avoir dit
aux Castillans qu'il n'est pas nécessaire de tuer les gens pour leur
apprendre à vivre.
Ici nous allons lentement, mais nous allons. Notre dernière séance a été
bonne et le public en réclame une autre. Je suis allé au Havre. Une
association s'y est formée; mais elle n'a pas cru devoir prendre notre
titre. Je crains que ces messieurs n'aient pas compris l'importance de
se rallier à un principe simple. Ils demandent _la Réforme commerciale
et l'abaissement des impôts sur la consommation_. Que de choses il y
aurait à dire!--Réforme commerciale!--Ils n'ont pas osé prononcer le mot
_Liberté_, à cause de la navigation.--Abaissement des taxes!--Dans quel
monde de discussions cela va-t-il les jeter!
À propos de la navigation, j'ai mis un article dans le journal du
Havre qui a fait un bon effet _local_.--M. Anisson croit que c'est
aux dépens du principe. Je ne le pense pas, mais il m'en coûte
d'être en désaccord avec le plus zélé et le plus éclairé de mes
collègues.--Je voudrais bien que vous fussiez à portée de nous, pour
décider sur ce dissentiment.--Mais vraiment le débat par
correspondance serait trop long.
Je ne sais si c'est à ma honte ou à ma gloire, mais je n'ai rien lu
_about the mariage_. Notre journal _le Courrier_ ne parle que de
cela depuis deux mois. Je l'ai prévenu qu'autant vaudrait mettre
sous son titre: _Journal d'une coterie espagnole._ Il a perdu ses
abonnés; il s'en prend au Libre-Échange. Quelle pitié! vraiment je
regrette mes Landes. Là _j'imaginais_ la turpitude humaine; mais il
est plus pénible de la voir.
Adieu, mon frère d'armes, soignez bien votre santé et celle de
madame Cobden, à qui je présente mes civilités. Méfiez-vous de l'air
de l'Espagne qui est fort traître et détruit les poumons sans avoir
l'air d'y toucher.
Paris, 22 novembre 1846.
Mon cher ami, je vous remercie de m'avoir mis à même de vous suivre
dans votre voyage, par les journaux de Madrid, de Séville et de
Cadix. Les témoignages de sympathie que vous recevez partout
arrivent, _through you_, à notre belle cause. Cela me réjouit l'âme
de voir que les hommages des peuples vont enfin à la bonne adresse,
au lieu de s'égarer, selon l'usage, vers les actions, quels qu'en
soient les motifs, qui infligent les maux les plus évidents à la
pauvre humanité. En même temps, il m'est bien agréable d'apprendre
que vous jouissez d'une bonne santé et que celle de madame Cobden
n'a pas eu à souffrir d'un si long voyage.
Je partage votre opinion sur l'Espagne et les Espagnols. Cependant,
ne vous faites-vous pas un peu illusion sur le degré de prospérité
auquel ce pays est appelé? Je sais qu'on parle toujours de sa
fertilité; mais l'absence de rivières, de canaux, de routes,
d'arbres sont des obstacles dont vous devez apprécier la force. En
isolant les hommes, ils s'opposent autant au développement moral et
social qu'à l'accroissement des richesses. L'Espagne a besoin qu'on
invente le moyen de faire franchir les montagnes aux locomotives.
Pressé par le temps, qui ne me permet plus guère de faire face à une
correspondance de famille, je vais droit à la question du
_free-trade_ en France. En ce moment, nous sommes accablés. Les
prohibitionnistes font de l'agitation à fond et à l'_anglaise_.
Journaux, contributions, appels aux ouvriers, menaces au
gouvernement, rien n'y manque. Quand je dis à l'anglaise, j'entends
qu'ils déploient beaucoup d'énergie et une véritable entente de
l'agitation.
Sous ce rapport, nos provinces du Nord sont beaucoup plus avancées
que nos départements méridionaux.--Et puis un intérêt plus actuel
les aiguillonne.--Dans vingt-quatre heures ils ont fondé un journal,
et nous... croiriez-vous que nous ne savons pas encore si Bordeaux
veut ou ne veut pas nous aider? Marseille et le Havre s'isolent, et
leur seul motif est qu'ils ne nous trouvent pas assez _pratiques_,
comme si nous avions autre chose à faire qu'à détruire une erreur
publique. Mais je m'attendais à tout cela et à pis encore.
Je n'ai pas pu échapper à la nécessité de prendre sur moi le travail
matériel. Le défaut d'argent, d'un côté, et les occupations de mes
collègues, de l'autre, ne me laissaient que l'alternative de tout
abandonner ou de boire ce calice.--Je vois passer dans le journal
protectionniste et dans les feuilles démocratiques les _fallacies_
les plus étranges sans avoir le temps d'y répondre; et il m'est même
impossible de réunir les matériaux d'un second volume des
_Sophismes_, quoique je les aie en suffisante quantité. Seulement,
ils sont tous dans le genre _Buffa_, et je voudrais en entremêler
quelques-uns de _Seria_.--Quant à une autre édition plus complète de
«Cobden et la Ligue,» je n'y pense même plus.
Quelle différence, mon cher ami, si je pouvais aller de ville en
ville parlant et écrivant!
Quoi qu'il en soit, l'opinion publique est éveillée et j'espère.
Il est à peu près décidé que nous émettrons notre premier numéro
dans les premiers jours de décembre, sans savoir comment nous
pourrons nous soutenir. Mais les bonnes causes ne doivent-elles pas
compter sur la Providence?--Je vous en enverrai un exemplaire toutes
les fois que je pourrai vous rejoindre dans vos pérégrinations.
J'espère aussi que vous nous ferez avoir des abonnés au dehors. Nous
calculons qu'à 12 fr., il nous faudrait 5,000 abonnés pour faire nos
frais. Nous pourrions alors nous passer de Marseille et du Havre.
Malgré que nous devions être très-circonspects à l'égard des
étrangers et surtout des Anglais, je ne pense pas qu'il y ait des
inconvénients à ce que vos compatriotes nous aident à accroître la
circulation de notre journal dans les contrées où la langue
française est répandue.
Je reçois à l'instant une lettre de Bordeaux. Elle me donne
l'espérance que nous serons aidés. Le maire y travaille
cordialement.
Une autre bonne fortune m'arrive en ce moment. Les _ouvriers_
m'engagent à aller les trouver et à m'entendre avec eux. Si je les
avais, ils entraîneraient le parti démocratique. J'y ferai tous mes
efforts.
Paris, 25 novembre 1846.
Mon cher ami, hier soir, nous avons tenu notre troisième séance
publique. La salle Montesquieu était pleine et beaucoup de personnes
n'ont pas pu entrer, ce qui est, à Paris, la circonstance la plus
favorable pour attirer du monde. De nouvelles classes ont paru dans
l'assemblée. J'avais envoyé des billets aux ouvriers et aux élèves
des écoles de droit. Le public a été admirable; et quoique les
orateurs oublient quelquefois ce conseil de la sagesse, de la
prudence et même de leur intérêt bien entendu, _arrêtez-vous donc_!
l'auditoire a écouté avec une attention religieuse, quand il n'était
pas entraîné par l'enthousiasme. Nos orateurs ont été MM. Faucher,
qui a commenté avec beaucoup de force et d'à-propos une lettre
officielle des protectionnistes au conseil des ministres; Peupin,
ouvrier, qui aurait été parfait de verve et de simplicité, s'il
avait su se renfermer dans son rôle, d'où il a un peu trop voulu
sortir; Ortolan, qui a fait un discours éloquent, et a considéré la
question à un point de vue tout à fait neuf. Ce discours a enflammé
l'auditoire et remué la fibre française. Enfin, Blanqui, qui a été
aussi énergique que spirituel.--Notre digne président avait ouvert
la séance par quelques paroles pleines de grâce et empreintes du bon
ton que conserve encore notre aristocratie nominale. Je vous
enverrai tout cela.
Parler en public a un attrait irrésistible pour le Français. Il est
donc probable que nous serons accablés de demandes, et quant à moi
je suis décidé à attendre que la parole me soit offerte. C'est
m'exposer à attendre longtemps; quoi qu'il en soit, je ne serais pas
fâché de me tenir prêt au besoin.--Si donc il vous venait quelque
idée neuve, quelqu'une de ces pensées qui, développées, puissent
servir de texte à un bon discours, ne manquez pas de me
l'indiquer.--Si ma santé ne peut se concilier avec la part de
travail intérieur qui m'est échue, je demanderai un congé et j'en
profiterai pour aller à Lyon, Marseille, Nîmes, etc. Envoyez-moi
donc tout ce qui pourra se présenter à votre esprit approprié à ces
diverses villes.--Vous pourriez écrire ces pensées, à mesure
qu'elles s'offrent à votre esprit, sur de petits morceaux de papier
et les enfermer dans vos lettres.--Je me charge du verre d'eau dans
lequel devront être délayées ces gouttes d'essence.
Particulièrement, je tiens à approfondir la question des _salaires_,
c'est-à-dire l'influence de la liberté et de la protection sur le
salaire. Je ne serais pas embarrassé de traiter cette grande question
d'une manière scientifique; et si j'avais un livre à faire là-dessus,
j'arriverais peut-être à une démonstration satisfaisante.--Mais ce qui
me manque, c'est une de ces raisons claires, saisissantes, propres à
être présentées aux ouvriers eux-mêmes, et qui, pour être comprises,
n'ont pas besoin de toutes les notions antérieures de _valeur_,
_numéraire_, _capital_, _concurrence_, etc.
Adieu, mon cher ami, écrivez-moi de Barcelone. Je crois avoir un peu
de fièvre et je me suis imposé la loi de ne rien faire aujourd'hui.
C'est pourquoi je m'arrête, en vous renouvelant l'expression de mon
amitié.
Paris, 20 décembre 1846.
Mon cher ami, j'avais perdu votre trace depuis quelque temps et je
suis bien aise de vous savoir en France, dans ce pays le plus
délicieux qu'il y ait au monde, s'il avait le sens commun. Ah! mon
ami, je m'attendais que nos adversaires exploiteraient contre nous
les aveugles passions populaires, et entre autres la haine de
l'étranger. Mais je ne croyais pas qu'ils réussiraient aussi bien.
Ils ont soudoyé de nouveau la presse, et le mot d'ordre est de nous
représenter comme des traîtres, des agents de _Pitt et Cobourg_.
Croiriez-vous que, dans mon pays même, cette calomnie a fait son
chemin! On m'écrit de Mugron, qu'on n'ose plus y parler de moi
_qu'en famille_, tant l'esprit public y est monté contre notre
entreprise. Je sais bien que cela passera, mais la question pour
nous est de savoir combien de temps il faut à la raison pour avoir
raison. Le 29 de ce mois, je dois parler à la salle Montesquieu, et
mon projet est de toucher ce sujet délicat et de développer cette
idée: «L'oligarchie anglaise a pesé sur le monde, et c'est ce qui
explique l'universelle défiance avec laquelle on accueille ce qui se
fait de l'autre côté du détroit. Mais il y a un pays sur lequel elle
a pesé plus que sur tout autre, et c'est l'Angleterre elle-même.
Voilà pourquoi il y a en Angleterre, une classe qui résiste à
l'oligarchie et la dépouille peu à peu de ses dangereux priviléges.
C'est cette classe qui a conquis successivement l'émancipation
catholique, la réforme électorale, l'abolition de l'esclavage et la
liberté commerciale, et qui est sur le point de conquérir
l'affranchissement des colonies. Elle travaille donc dans notre
sens, et il est absurde de l'envelopper dans la même haine que nous
devons réserver aux classes dominatrices de tous les pays.»
Voilà le texte. Je crois pouvoir l'habiller de manière à le faire
passer[20].
[Note 20: Ce discours n'a pas été prononcé. On trouvera des
développements sur le même sujet, t. II, p. 177 et suiv., et
t. III p. 449 à 510. (_Note de l'éditeur._)]
Que de choses j'aurais à vous dire, mon cher ami! mais le temps me
manque.--Je vous envoie les quatre premiers numéros de notre
journal. J'y ai marqué ce qui est de moi. Je me suis vu contraint,
sous peine de faire manquer l'entreprise, d'y mettre mon nom, et
maintenant je ne puis supporter plus longtemps d'accepter la
responsabilité de tout ce qui s'y dit. Cela va amener une crise, car
il faut qu'on me laisse faire le journal comme je le veux ou qu'un
autre le signe.
De tous les sacrifices que j'ai faits à la cause, celui-là est le
plus grand.--Combattre à mon gré allait mieux à mon caractère;
tantôt faisant des articles sérieux et de longue haleine, tantôt
allant à Lyon ou à Marseille, enfin, obéissant à ma nature
_sensitive_. Me voilà au contraire attaché à la polémique
quotidienne. Mais dans notre pays, c'est le champ de l'utilité.
Vous n'avez pas besoin d'introduction auprès de M. Rossi; votre
renommée vous donne accès partout. Cependant, puisque vous le
désirez, je vais vous envoyer une lettre de M. Chevalier ou de
quelque autre.
Maintenant, je crois que nos efforts doivent tendre à la diffusion
de notre journal le _Libre-Échange_. Soyez convaincu que, dès que
nous serons sortis des tiraillements inséparables d'un commencement,
ce journal sera fait dans un bon esprit et pourra rendre de grands
services, _pourvu qu'il soit lu_. Attachez-vous donc, dans vos
voyages, à lui trouver des abonnés; faites en sorte que les
frontières de l'Italie ne lui soient pas fermées. Faites observer
qu'il n'attaque aucune institution politique, aucune croyance
religieuse.--L'Italie est le pays qui donne le plus d'abonnés au
_Journal des Économistes_. Il doit en donner bien davantage au
Libre-Échange, qui paraît toutes les semaines et ne coûte que 12
fr.--Ce n'est pas tout. Je pense que vous devriez écrire à Londres
et à Manchester, car enfin _the cry_ contre l'Angleterre n'empêche
pas que nous ne puissions y trouver des abonnés. Des abonnements,
c'est pour nous une question _de vie et de mort_. Mon cher Cobden,
après avoir dirigé de si haut le mouvement en Angleterre, ne
dédaignez pas l'humble mission de courtier d'abonnements.
J'ai vraiment honte de vous envoyer cette lettre faite à bâtons
rompus et sans trop savoir ce que je dis. Je me réserve de vous
écrire plus à l'aise, cette nuit et la suivante.
Paris, 25 décembre 1846.
Mon cher ami, j'ai communiqué votre lettre à Léon Faucher. Il dit
que «vous ne connaissez pas la France.» Pour moi, je suis convaincu
que nous ne pouvons réussir qu'en éveillant le sentiment de la
justice, et que nous ne pourrions pas même prononcer le mot
_justice_ si nous admettions l'ombre de _la protection_. Nous en
avons fait l'expérience; et la seule fois que nous avons voulu faire
des avances à une ville, elle nous a ri au nez.--C'est cette
conviction et la certitude où je suis qu'elle n'est pas assez
partagée qui m'a principalement engagé à accepter la direction du
journal.--Non que ce soit une direction bien réelle: il y a un
comité de rédaction qui a la haute main; mais je puis espérer
néanmoins de donner à l'esprit de cette feuille une couleur un peu
tranchée. Quel sacrifice, mon ami, que d'accepter le métier de
journaliste et de mettre mon nom au bas d'une bigarrure! mais je ne
vous écris pas pour vous faire mes doléances.
Marseille ne paraît, pas plus que Bordeaux, comprendre la nécessité
de concentrer l'action à Paris. Cela nous affaiblit. Nos adversaires
n'ont pas fait cette faute; et quoique leur association recèle des
germes innombrables de division, ils compriment ces germes par leur
habileté et leur abnégation. Si vous avez occasion de voir les
meneurs de Marseille, expliquez-leur bien la situation.
_The cry_ contre l'Angleterre nous étouffe. On a soulevé contre nous
de formidables préventions. Si cette haine contre la _perfide
Albion_ n'était qu'une mode, j'attendrais patiemment qu'elle passât.
Mais elle a de profondes racines dans les coeurs. Elle est
universelle, et je vous ai dit, je crois, que dans mon village on
n'ose plus parler de moi qu'en famille. De plus, cette aveugle
passion est si bien à la convenance des intérêts protégés et des
partis politiques, qu'ils l'exploitent de la manière la plus
éhontée. Écrivain isolé, je pourrais les combattre avec énergie;
mais, membre d'une association, je suis tenu à plus de prudence.
D'ailleurs, il faut avouer que les événements ne nous favorisent
pas. Le jour même où sir Robert Peel a consommé le _free-trade_, il
a demandé un crédit de 25 millions pour l'armée, comme pour
proclamer qu'il n'avait pas foi dans son oeuvre, et comme pour
refouler dans notre bouche nos meilleurs arguments. Depuis, la
politique de votre gouvernement est toujours empreinte d'un esprit
de taquinerie qui irrite le peuple français et lui fait oublier ce
qui pouvait lui rester d'impartialité. Ah! si j'avais été ministre
d'Angleterre! à l'occasion de Cracovie, j'aurais dit: «Les traités
de 1815 sont rompus. La France est libre! l'Angleterre combattit le
principe de la révolution française jusqu'à Waterloo. Aujourd'hui,
elle a une autre politique, celle de la non-intervention dans toute
son étendue. Que la France rentre dans ses droits, comme
l'Angleterre dans une éternelle neutralité.»--Et joignant l'acte aux
paroles, j'aurais licencié la moitié de l'armée et les trois quarts
des marins. Mais je ne suis pas ministre.
Paris, 10 janvier 1847.
Mon cher ami, j'ai reçu presque en même temps vos deux lettres
écrites de Marseille. Je vous approuve de n'avoir fait que passer
dans cette ville; car Dieu sait comment on aurait interprété un plus
long séjour. Mon ami, l'obstacle qui nous viendra des préventions
nationales est beaucoup plus grave et durera plus que vous ne
paraissez le croire. Si les monopoleurs avaient excité l'anglophobie
_pour le besoin de la cause_, cette manoeuvre stratégique pourrait
être aisément déjouée. En tout cas, la France, en bien peu de temps,
découvrirait le piége. Mais ils exploitent un sentiment
préexistant, qui a de profondes racines dans les coeurs,--et vous
le dirai-je? qui, quoique égaré et exagéré, a son explication et sa
justification. Il n'est pas douteux que l'oligarchie anglaise a pesé
douloureusement sur l'Europe; que sa politique de bascule, tantôt
soutenant les despotes du Nord, pour comprimer la liberté au Midi,
tantôt excitant le libéralisme au Midi pour contenir le despotisme
du Nord, n'ait dû éveiller partout une infaillible réaction. Vous me
direz qu'il ne faut jamais confondre les peuples avec leurs
gouvernements. C'est bon pour les penseurs. Mais les nations se
jugent entre elles par l'action extérieure qu'elles exercent les
unes sur les autres. Et puis, je vous l'avoue, cette distinction est
un peu subtile. Les peuples sont solidaires jusqu'à un certain point
de leurs gouvernements, qu'ils laissent faire quand ils ne les
aident pas. La politique constante de l'oligarchie britannique a été
de compromettre la nation dans ses intrigues et ses entreprises,
afin de la mettre en état d'hostilité avec le genre humain et la
tenir ainsi sous sa dépendance. Maintenant cette hostilité générale
se manifeste; c'est un juste châtiment de fautes passées, et il
survivra longtemps à ces fautes mêmes.
Ainsi le sentiment national dont les monopoleurs se servent est
très-réel. Ajoutez qu'il sert admirablement les partis. Les
démocrates, les républicains et l'opposition de la gauche
l'exploitent à qui mieux mieux, ceux-là pour dépopulariser le roi,
ceux-ci pour renverser M. Guizot.--Vous conviendrez que les
monopoleurs ont trouvé là une puissance bien dangereuse.
Pour déjouer cette manoeuvre, l'idée m'était venue de commencer par
reconnaître le machiavélisme et la politique envahissante de
l'oligarchie britannique; de dire ensuite: «Qui en a souffert plus
que le peuple anglais lui-même?» de montrer le sentiment
d'opposition qu'elle a de tout temps rencontré en Angleterre; de
faire voir ce sentiment résistant, en 1773, à la guerre contre
l'indépendance américaine, en 1791, à la guerre contre la révolution
française. Ce sentiment fut alors comprimé, mais non étouffé, il vit
encore, il se fortifie, il grandit, il devient _l'opinion publique_.
C'est lui qui a arraché à l'oligarchie l'émancipation catholique,
l'extension du suffrage électoral, l'abolition de l'esclavage et
récemment la destruction des monopoles. C'est encore lui qui lui
arrachera l'affranchissement commercial des colonies.--Et à ce
sujet, je ferai voir que l'affranchissement commercial conduit à
l'affranchissement politique. Donc _la politique envahissante_ a
cessé d'être, car on ne renonce pas à des envahissements accomplis
pour courir après des envahissements nouveaux.
Ensuite, par des traductions de vous, de Fox, de Thompson, je
montrerai que la Ligue est l'organe et la manifestation de ce
sentiment qui s'harmonise avec celui de l'Europe, etc., etc., vous
devinez le reste.--Mais il faudrait du temps et de la force, et je
n'ai ni l'un ni l'autre.--Ne pouvant écrire, tel sera le texte de la
fin de mon prochain discours à la salle Montesquieu. Au reste, je ne
dirai rien que je ne le pense.
Que vous êtes heureux d'être sous le ciel d'Italie! quand verrai-je
aussi les champs, la mer, les montagnes! _ô rus! quando ego te
aspiciam!_ et surtout quand serai-je au milieu de ceux qui m'aiment!
Vous avez fait des sacrifices, vous; mais c'était pour fonder
l'édifice de la civilisation. En conscience, mon ami, est-on tenu à
la même abnégation quand on ne peut que porter un grain de sable au
monument? Mais il fallait faire ces réflexions avant; maintenant,
l'épée est sortie du fourreau. Elle n'y rentrera plus. Le monopole
ou votre ami iront avant au _Père Lachaise_.
Paris, 20 mars 1847.
Mon cher ami, j'étais bien en peine et même bien surpris de ne pas
recevoir de vos nouvelles. Je me disais: Le _free-trade_ atmosphère de
l'Italie lui aurait-elle fait oublier notre région prohibitionniste?
chaque jour je pensais à vous écrire; mais où vous trouver, à qui
adresser mes lettres? Enfin, je reçois la vôtre du 7.--Après m'être
réjoui d'apprendre que vous jouissez, ainsi que madame Cobden, d'une
bonne santé, j'éprouve une autre satisfaction, celle de voir l'Italie si
avancée dans la bonne doctrine. Ainsi ma pauvre France, si en avant des
autres nations sous tant de rapports, se laisse distancer en économie
politique. Mon orgueil national devrait en souffrir, mais je vous le
dis, mon ami, bien bas et à l'oreille, j'ai peu de ce patriotisme, et si
ce n'est pas mon pays qui projette la lumière, je désire au moins
qu'elle brille dans d'autres cieux. _Amica patria, sed magis amica
veritas_; et je dis à la paix, au bonheur de l'humanité, à la fraternité
des peuples, comme Lamartine à l'enthousiasme:
Viens du couchant ou de l'aurore.
Je vous écris, mon cher Cobden, deux heures avant mon départ pour Mugron
où m'appelle, en toute hâte, la sérieuse maladie d'une vieille tante qui
m'a servi de mère depuis que j'eus le malheur, dans mon enfance, de
perdre la mienne. Pendant mon absence comment ira notre journal? je
l'ignore, et mon nom n'y restera pas moins attaché!--C'est vraiment une
entreprise bien difficile, car on ne peut pas faire la moindre allusion
aux _passing events_ sans risquer de froisser la susceptibilité
politique de quelque collègue. Ce soin assidu d'éviter tout ce qui peut
contrarier les partis politiques--(puisque tous sont représentés dans
notre association) nous prive des trois quarts de nos forces. Quel bien
immense notre journal pourrait faire s'il mettait en contraste l'inanité
et le danger de la politique actuelle avec la grandeur et la sécurité de
la politique libre-échangiste! Avant la fondation du journal, j'avais le
projet de publier chaque mois un petit volume, dans le genre des
_Sophismes_, où j'aurais eu mes coudées franches. Je crois vraiment
qu'il eût été plus utile que le journal lui-même.
Notre agitation s'agite fort peu. Il nous manque toujours un _homme
d'action_. Quand surgira-t-il? je l'ignore. Je devrais être cet
homme, j'y suis poussé par la confiance unanime de mes collègues,
_but I cannot_. Le caractère n'y est pas, et tous les conseils du
monde ne peuvent point faire d'un roseau un chêne. Enfin, quand la
question pressera les esprits, j'espère bien voir apparaître un
Wilson.
Je vous envoie les cinq à six derniers numéros du _Libre-Échange_.
Il est bien peu répandu, mais il m'a été assuré qu'il ne laissait
pas que d'exercer quelque influence sur plusieurs de nos _leading
men_.
Il paraît que notre ministère n'osera pas présenter cette année une
loi de douane qui introduise dans la législation actuelle des
changements sérieux. Cela décourage quelques-uns de nos amis. Quant
à moi, je ne désire même pas des modifications actuelles. Arrière
les lois qui précèdent le progrès de l'opinion! et je ne désire pas
pour mon pays autant le _free-trade_ que l'esprit du free-trade. Le
_free-trade_, c'est un peu plus de richesse; l'esprit du
_free-trade_, c'est la réforme de l'intelligence même, c'est-à-dire
la source de toutes les réformes.
Vous me parlez de Naples, de Rome, de la Sardaigne et du Piémont.
Mais vous ne me dites rien de la Toscane. Cependant ce pays doit
être très-curieux à observer. Si vous rencontrez quelque bon ouvrage
sur l'état de ce pays, tâchez de me l'envoyer. Je ne serais pas
fâché d'avoir aussi dans mon humble bibliothèque quelques-uns des
plus anciens économistes italiens, par exemple: _Nicolo Donato._ Je
me figure que si la renommée n'était pas quelque peu capricieuse,
Turgot et Ad. Smith, tout en conservant la gloire de grands hommes,
perdraient celle d'inventeurs.
Paris, 20 avril 1847.
Mon cher ami, votre lettre du 7, écrite de Rome, m'a retrouvé à mon
poste. Je suis allé passer vingt jours auprès d'une parente malade.
J'espérais que ce voyage me rendrait aussi la santé, mais il n'en
est pas ainsi. La grippe a dégénéré en rhume obstiné, et dans ce
moment je crache le sang. Ce qui m'étonne et m'épouvante, c'est de
voir combien quelques gouttes de sang sorties du poumon peuvent
affaiblir notre pauvre machine et surtout la tête. Le travail m'est
impossible et très-probablement je vais demander au conseil
l'autorisation de faire une autre absence. J'en profiterai pour
aller à Lyon et à Marseille, afin de resserrer les liens de nos
diverses associations, qui ne marchent pas aussi d'accord que je le
voudrais.
Je n'ai pas besoin de vous dire combien je partage votre opinion sur les
résultats _politiques_ du libre-échange. On nous accuse, dans le parti
démocratique et _socialiste_, d'être voués au culte des intérêts
_matériels_ et de tout ramener à des questions de _richesses_. J'avoue
que lorsqu'il s'agit des masses, je n'ai pas ce dédain stoïque pour la
richesse. Ce mot ne veut pas dire quelques écus de plus; il signifie du
pain pour ceux qui ont faim, des vêtements pour ceux qui ont froid, de
l'éducation, de l'indépendance, de la dignité.--Mais, après tout, si le
résultat du libre-échange devait être uniquement d'accroître la richesse
publique, je ne m'en occuperais pas plus que de toute autre question
agricole ou industrielle. Ce que je vois surtout dans notre agitation,
c'est l'occasion de combattre quelques préjugés et de faire pénétrer
dans le public quelques idées justes. C'est là un bien indirect cent
fois supérieur aux avantages directs de la liberté commerciale; et si
nous éprouvons tant d'obstacles dans la diffusion de notre
_démonstration économique_, je crois que la Providence nous a ménagé ces
obstacles, précisément pour que le bien indirect se fasse. Si la liberté
était proclamée demain, le public resterait dans l'ornière où il est
sous tous les autres rapports; mais, au début, je suis obligé de ne
toucher qu'avec un extrême ménagement à ces idées accessoires, afin de
ne pas heurter nos propres collègues. Aussi je consacre mes efforts à
élucider le problème économique. Ce sera le point de départ de vues plus
élevées. Que Dieu me donne encore trois ou quatre ans de force et de
vie! Quelquefois je me dis que si j'eusse travaillé seul et pour mon
compte, je n'aurais pas eu tous ces ménagements à garder, et ma carrière
eût été plus utile.
Pendant les vingt jours où j'ai été absent, quelques dissentiments
ont éclaté dans le sein de notre association. C'est au sujet de
cette difficile nuance entre le droit _fiscal_ et le droit
_protecteur_. Quelques-uns de nos collègues se sont retirés, et il
se rencontre que ce sont les plus laborieux. Ils voulaient réserver
la question fiscale même à l'occasion du blé. La majorité a demandé
la franchise complète sur les subsistances et les matières
premières. Voilà une première cause de désorganisation. Il y en a
une seconde dans nos finances, qui sont loin de suffire. C'est par
ce motif que je désire faire le voyage du Midi. Je ne partirai pas
sans vous en prévenir.
Je connaissais la réforme de Naples; M. Bursotti avait eu la
complaisance de m'envoyer des documents là-dessus. Je les donnai à
mon collaborateur Garnier, qui sans doute les a égarés, puisqu'il ne
me les rapporte pas. Si vous avez occasion de revoir M. Bursotti,
veuillez lui présenter mes respects et l'expression de ma profonde
estime. J'en dis autant de MM. Pettiti, Scialoja, etc.
Vous me parlez de l'état de notre presse périodique; mais probablement
vous ne connaissez pas toute l'étendue et la profondeur du mal. L'art
d'écrire est si vulgaire qu'une foule de jeunes gens de vingt ans
régentent le monde par la presse avant d'avoir eux-mêmes rien étudié et
rien appris. Mais ce n'est pas là ce qu'il y a de pire. Les meneurs sont
tous attachés à des hommes politiques, et toute question devient, entre
leurs mains, question ministérielle. Plût à Dieu que le mal s'arrêtât
là! Il y a de plus la _vénalité_ qui n'a pas de bornes. Les préjugés,
les erreurs, les calomnies sont tarifés à tant la ligne. L'un se vend
aux Russes, l'autre à la protection, celui-ci à l'université, celui-là à
la banque, etc... Nous nous disons civilisés! Mais vraiment je crois que
c'est tout au plus si nous avons un pied dans la voie de la
civilisation.
Me permettez-vous, mon cher ami, de n'admettre que sous réserve
l'exactitude de cet axiome: «Le commerce est l'échange du superflu
contre le nécessaire?» Quand deux hommes, pour exécuter plus de
besogne dans le même temps, conviennent de se partager le travail,
peut-on dire que l'un des deux, ou même aucun des deux, donne le
superflu? Le pauvre diable qui travaille douze heures par jour pour
avoir du pain donne-t-il son superflu? Le commerce, à ce que je
crois, n'est autre chose que la séparation des occupations, la
division du travail.
Il serait à désirer que le Pape fît connaître ses vues économiques,
alors même qu'il ne pourrait pas les exécuter. Cela disposerait en
notre faveur une partie du clergé français, qui n'a pas de grandes
lumières sur notre cause, mais qui n'a pas non plus de répugnances
contraires.
Paris, 5 juillet 1847.
Mon bien cher ami, les détails que vous me donnez sur l'Italie et
l'état des connaissances économiques dans ce pays m'ont vivement
intéressé. J'ai reçu la précieuse collection[21] que vous avez eu la
bonté de m'envoyer. Hélas! quand pourrai-je seulement y jeter les
yeux! Du moins, je la tiendrai à la disposition de tous mes amis,
afin que, d'une manière ou d'une autre, vos généreuses intentions ne
soient pas sans résultat.
[Note 21: Les cinquante volumes de la collection Custodi:
_Economisti classici italiani._ (_Note de l'éditeur._)]
Vous voulez bien vous préoccuper de ma santé. Je suis presque
toujours enrhumé; et s'il en est ainsi en juillet, que sera-ce en
décembre? Mais ce qui m'occupe le plus, c'est l'état de mon cerveau.
Je ne sais ce que sont devenues les idées qu'il me fournissait
autrefois en trop grande abondance. Maintenant, je cours après et ne
puis pas les rattraper. Cela m'alarme.--Je sens, mon cher ami, que
j'aurais dû rester tout à fait en dehors de l'association et
conserver la liberté de mes allures, écrire et parler à mon heure et
à ma guise.--Au lieu de cela, je suis enchaîné de la manière la plus
indissoluble, par le domicile, par le journal, par les finances, par
l'administration, etc., etc.; et le pis est que cela est
irrémédiable, attendu que tous mes collègues sont occupés et ne
peuvent guère s'occuper de nos affaires que pendant la durée de nos
rares réunions.
Mon ami, l'ignorance et l'indifférence dans ce pays, en matière
d'économie politique, dépassent tout ce que j'aurais pu me figurer.
Ce n'est pas une raison pour se décourager, au contraire, c'en est
une pour nous donner le sentiment de l'utilité, de l'urgence même de
nos efforts. Mais je comprends aujourd'hui une chose: c'est que la
liberté commerciale est un résultat trop éloigné pour nous. Heureux
si nous pouvons déblayer la route de quelques obstacles.--Le plus
grand n'est pas le parti protectionniste, mais le _socialisme_ avec
ses nombreuses ramifications.--S'il n'y avait que les monopoleurs,
ils ne résisteraient pas à la discussion.--Mais le socialisme leur
vient en aide. Celui-ci admet la liberté en principe et renvoie
l'exécution après l'époque où le monde sera constitué sur le plan de
Fourier ou tout autre inventeur de société.--Et, chose singulière,
pour prouver que jusque-là la liberté sera nuisible, ils reprennent
tous les arguments des monopoleurs: balance du commerce, exportation
du numéraire, supériorité de l'Angleterre, etc., etc.
D'après cela, vous me direz que combattre les monopoleurs, c'est
combattre les socialistes.--Non.--Les socialistes ont une théorie
sur la _nature oppressive du capital_, par laquelle ils expliquent
l'inégalité des conditions, et toutes les souffrances des classes
pauvres. Ils parlent aux passions, aux sentiments, et même aux
meilleurs instincts des hommes. Ils séduisent la jeunesse, montrant
le mal et affirmant qu'ils possèdent le remède. Ce remède consiste
en une organisation sociale artificielle de leur invention, qui
rendra tous les hommes heureux et égaux, sans qu'ils aient besoin de
lumières et de vertus.--Encore si tous les socialistes étaient
d'accord sur ce plan d'organisation, on pourrait espérer de le
ruiner dans les intelligences. Mais vous comprenez que, dans cet
ordre d'idées, et du moment qu'il s'agit de pétrir une société,
chacun fait la sienne, et tous les matins nous sommes assaillis par
des inventions nouvelles. Nous avons donc à combattre une hydre à
qui il repousse dix têtes quand nous lui en coupons une.
Le malheur est que cette méthode a un puissant attrait pour la
jeunesse. On lui montre des souffrances; et par là on commence par
toucher son coeur. Ensuite on lui dit que tout peut se guérir, au
moyen de quelques combinaisons artificielles; et par là on met son
imagination en campagne. Combien de peine a-t-elle ensuite à vous
écouter quand vous venez la désillusionner, en lui exposant les
belles mais sévères lois de l'économie sociale, et lui dire: «Pour
extirper le mal de ce monde (et encore cette partie du mal sur
lequel la puissance humaine a quelque action) le procédé est plus
long; il faut extirper le vice et l'ignorance.»
Frappé du danger de la voie dans laquelle se précipite la jeunesse,
j'ai pris le parti de lui demander de m'entendre. J'ai réuni les
élèves des écoles de Droit et de Médecine, c'est-à-dire ces jeunes
hommes qui dans quelques années gouverneront le monde ou du moins la
France. Ils m'ont écouté avec bienveillance, avec sympathie, mais,
comme vous pensez bien, sans trop me comprendre. N'importe; puisque
l'expérience est commencée, je la suivrai jusqu'au bout. Vous savez
que j'ai toujours dans la tête le plan d'un petit ouvrage intitulé
les _Harmonies économiques_. C'est le point de vue _positif_ dont
les _sophismes_ sont le point de vue _négatif_. Pour préparer le
terrain, j'ai distribué à ces jeunes gens les _Sophismes_. Chacun en
a reçu un exemplaire. J'espère que cela désobstruera un peu leur
esprit, et, au retour des vacances, je me propose de leur exposer
méthodiquement les harmonies.
Vous comprenez à présent, mon ami, combien je tiens à ma santé! oh!
que la bonté divine me donne au moins encore un an de force! qu'elle
me permette d'exposer devant mes jeunes concitoyens ce que je
considère comme la vraie théorie sociale, sous ces douze chapitres:
_Besoins_, _production_, _propriété_, _concurrence_, _population_,
_liberté_, _égalité_, _responsabilité_, _solidarité_, _fraternité_,
_unité_, _rôle de l'opinion publique_; et je remettrai sans
regret,--avec joie,--ma vie entre ses mains!
Adieu, mon ami, veuillez remercier madame Cobden de son bon souvenir
et recevez tous deux les voeux que je forme pour votre bonheur.
Paris, 15 octobre 1847.
Mon cher ami, j'apprends avec bien du plaisir, par les journaux de
ce matin, votre retour à Londres. Il y a si longtemps que je n'ai eu
de vos nouvelles! J'espère que vous ne négligerez pas de m'écrire
dès que vous serez un peu reposé de vos fatigues, et que vous me
parlerez des dispositions que vous avez rencontrées dans le nord de
l'Europe, sur notre question.
Ici, le progrès est lent, si même il y a progrès. La crise des
subsistances, la crise financière sont venues obscurcir nos
doctrines. Il semble que la Providence accumule les difficultés au
commencement de notre oeuvre et se plaise à la rendre plus
difficile. Peut-être entre-t-il dans ses desseins que le triomphe
soit chèrement acheté, qu'aucune objection ne reste en arrière, afin
que la liberté n'entre dans nos lois qu'après avoir pris possession
de l'opinion publique. Aussi je ne regarderai pas les retards, les
difficultés, les obstacles, les épreuves comme un malheur pour notre
cause. En prolongeant la lutte, elles nous mettent à même
d'éclaircir non-seulement la question principale, mais beaucoup de
questions accessoires qui sont aussi importantes que la question
principale elle-même. Le succès législatif s'éloigne, mais l'opinion
mûrit. Je ne me plaindrais donc pas, si nous étions à la hauteur de
notre tâche. Mais nous sommes bien faibles. Notre personnel militant
se réduit à quatre ou cinq athlètes presque tous fort occupés
d'autre chose. Moi-même je manque d'instruction pratique; mon genre
d'esprit, qui est de creuser dans les principes, me rend impropre à
discuter, comme il le faudrait, les événements à mesure qu'ils
s'accumulent. De plus, les forces intellectuelles m'abandonnent avec
les forces physiques. Si je pouvais traiter avec la nature et
échanger dix ans de vie souffreteuse contre deux ans de vigueur et
de santé, le marché serait bientôt conclu.
De grands obstacles nous viennent aussi de votre côté de la Manche. Mon
cher Cobden, il faut que je vous parle en toute franchise. En adoptant
le Libre-Échange, l'Angleterre n'a pas adopté la politique qui dérive
logiquement du Libre-Échange. Le fera-t-elle? Je n'en doute pas; mais
quand? Voilà la question. La position que vous et vos amis prendrez dans
le parlement aura une influence immense sur notre entreprise. Si vous
désavouez énergiquement votre diplomatie, si vous parvenez à faire
réduire vos forces navales, nous serons forts. Sinon, quelle figure
ferons-nous devant le public? Quand nous prédisons que le Libre-Échange
entraînera la politique anglaise dans la voie de la justice, de la paix,
de l'économie, de l'affranchissement colonial, est-ce que la France est
tenue de nous croire sur parole? Il existe une défiance invétérée contre
l'Angleterre, je dirai même un sentiment d'hostilité, aussi ancien que
les noms mêmes de _Français_ et d'_Anglais_. Eh bien, ce sentiment est
excusable. Son tort est d'envelopper tous vos partis et tous vos
concitoyens dans la même réprobation. Mais les nations ne doivent-elles
pas se juger entre elles par leurs actes extérieurs? On dit souvent
qu'il ne faut pas confondre les nations avec leurs gouvernements. Il y a
du vrai et du faux dans cette maxime; et j'ose dire qu'elle est fausse à
l'égard des peuples qui ont des moyens constitutionnels de faire
prévaloir l'_opinion_. Considérez que la France n'a pas d'instruction
économique. Lors donc qu'elle lit l'histoire, lorsqu'elle y voit les
envahissements successifs de l'Angleterre, quand elle étudie les moyens
diplomatiques qui ont amené ces envahissements, quand elle voit un
système séculaire suivi avec persévérance, soit que les whigs ou les
torys tiennent le timon de l'État, quand elle lit dans vos journaux
qu'en ce moment l'Angleterre a 34,000 marins à bord des vaisseaux de
guerre, comment voulez-vous qu'elle se fie, pour un changement dans
votre politique, à la force d'un principe que d'ailleurs elle ne
comprend pas? Il lui faut autre chose; il lui faut des faits. Rendez
donc la liberté commerciale à vos colonies, détruisez votre Acte de
navigation, surtout licenciez votre marine militaire, n'en gardez que ce
qui est indispensable pour votre sécurité, diminuez ainsi vos charges,
vos dettes, soulagez votre population, ne menacez plus les autres
peuples et la liberté des mers; et alors, soyez-en sûrs, la France
ouvrira les yeux.
Mon cher Cobden, dans un discours que j'ai prononcé à Lyon, j'ai osé
prédire que cette législature, qui a sept ans devant elle, mettrait
votre système politique en harmonie avec votre système économique.
«Avant sept ans, ai-je dit, l'Angleterre aura diminué ses armées de
terre et de mer de moitié.» Ne me faites pas mentir.--Je n'ai
rencontré qu'incrédulité. On me blâme de faire le prophète; on me
prend pour un fanatique à vue courte qui ne comprend pas la ruse
britannique; mais moi j'ai confiance dans deux forces, la force de
la vérité, et la force de vos vrais intérêts.
Je ne suis pas très-profondément instruit de ce qui se passe à
Athènes et à Madrid. Ce que je puis vous dire, c'est que Palmerston
et Bulwer inspirent une défiance universelle. Vous me répondrez que
si M. Bulwer intrigue à Madrid, M. de Glucksberg en fait autant.
Soit. Mais si l'un agit contre l'intérêt de la France, comme l'autre
contre l'intérêt de l'Angleterre, il y a néanmoins cette différence
que l'Angleterre se vante de connaître ses intérêts. Nous sommes
encore dans les vieilles idées. Est-il surprenant que nos actes s'en
ressentent? Mais vous, qui vous êtes défaits des idées, repoussez
donc les actes. Désavouez Palmerston et Bulwer. Rien ne servira
autant à nous mettre, nous libre-échangistes, dans une excellente
position vis-à-vis du public. Il y a plus, je désirerais que vous me
dissiez la position que vous comptez prendre dans cette affaire au
parlement. Je commencerais à préparer ici l'opinion publique.
Je vous l'avoue, mon cher ami, quoique ennemi de tout
charlatanisme, si vous êtes en majorité et en mesure d'inaugurer
une politique nouvelle, conforme aux principes du _free-trade_, je
voudrais que vous le fissiez avec quelque éclat et quelque
solennité. Je souhaite, si vous diminuez votre marine militaire, que
vous rattachiez explicitement cette mesure au _free-trade_; que vous
proclamiez bien haut que l'Angleterre a fait fausse route, et que
son but actuel étant diamétralement opposé à celui qu'elle a
poursuivi jusqu'ici, les moyens doivent être opposés aussi.
Je ne vous parle pas des _vins_. Je vois que votre situation
financière ne vous permet pas de grandes réformes fiscales. Mais une
modération de droits qui ne nuise pas à vos revenus, est-ce trop
demander? Je désirerais que ce fût vous _personnellement_ qui
fissiez cette proposition; et je vous dirai pourquoi une autre fois.
Je n'ai plus de place que pour vous assurer de mon amitié.
Paris, 9 novembre 1847.
Mon cher Cobden, j'ai lu avec bien de l'intérêt ce que vous me dites
de votre voyage, et je compte retirer autant de plaisir que
d'instruction des articles que vous vous proposez d'envoyer au
_Journal des Économistes_. M. Say vous a déjà écrit à ce sujet. Il
saisit toujours avec empressement l'occasion de donner de la valeur
à ce recueil, dont il est le fondateur et le soutien. Votre
correspondance est une bonne fortune pour lui. Je vous adjure
très-sincèrement d'y consacrer une partie du temps dont vous pourrez
disposer. La cause que nous servons ne se renferme pas dans les
limites d'une nation. Elle est universelle et ne trouvera sa
solution que dans l'adhésion de tous les peuples. Vous ne pouvez
donc rien faire de plus utile que d'accroître le mérite et la
circulation du _Journal des Économistes_. Cette revue ne me
satisfait pas complétement; je regrette maintenant de n'en avoir
pas pris la direction. Cette propagande philosophique et rationnelle
m'eût mieux convenu que la polémique quotidienne.
Les difficultés s'accumulent autour de nous; nous n'avons pas pour
adversaires seulement des _intérêts_. L'ignorance publique se révèle
maintenant dans toute sa triste étendue. En outre, les _partis_ ont
besoin de nous abattre. Par un enchaînement de circonstances, qu'il
serait trop long de rapporter, ils sont tous contre nous. Tous
aspirent au même but: la _Tyrannie_. Ils ne diffèrent que sur la
question de savoir en quelles mains l'arbitraire sera déposé. Aussi,
ce qu'ils redoutent le plus, c'est l'esprit de la vraie liberté. Je
vous assure, mon cher Cobden, que si j'avais vingt ans de moins et
de la santé, je prendrais le bon sens pour ma cuirasse, la vérité
pour ma lance, et je me croirais sûr de les vaincre. Mais hélas!
l'âme, malgré sa noble origine, ne peut rien faire sans le corps.
Ce qui m'afflige surtout, moi qui porte au coeur le sentiment
démocratique dans toute son universalité, c'est de voir la démocratie
française en tête de l'opposition à la liberté du commerce. Cela tient
aux idées belliqueuses, à l'exagération de l'honneur national, passions
qui semblent reverdir à chaque révolution. 1830 les a _manured_. Vous me
dites que nous nous sommes trop laissé prendre au piége tendu par les
protectionnistes, et que nous aurions dû négliger leurs arguments
_anglophobes_. Je crois que vous avez tort. Il est sans doute utile de
tuer la protection, mais il est plus utile encore de tuer les haines
nationales. Je connais mon pays; il porte au coeur un sentiment vivace
où le vrai se mêle au faux. Il voit l'Angleterre capable d'écraser
toutes les marines du monde; il la sait d'ailleurs dirigée par une
oligarchie sans scrupules. Cela lui trouble la vue et l'empêche de
comprendre le Libre-Échange. Je dis plus, quand même il le comprendrait,
il n'en voudrait pas pour ses avantages purement économiques. Ce qu'il
faut lui montrer surtout, c'est que la liberté des échanges fera
disparaître les dangers militaires qu'il redoute.--Pour moi, j'aimerais
mieux combattre quelques années de plus et vaincre les préjugés
nationaux aussi bien que les préjugés économiques. Je ne suis pas fâché
que les protectionnistes aient choisi ce champ de bataille.--Mon
intention est de publier, dans notre journal, les débats du parlement et
principalement les discours des _free-traders_.
Le 15.
Mon ami, je ne vous cacherai pas que je suis effrayé du vide qui se
fait autour de nous. Nos adversaires sont pleins d'audace et
d'ardeur. Nos amis au contraire se découragent et deviennent
indifférents. Que nous sert d'avoir mille fois raison, si nous ne
pouvons nous faire entendre? La tactique des protectionnistes, bien
secondés par les journaux, est de nous laisser avoir raison tout
seuls.
Paris, 25 février 1848.
Mon cher Cobden, vous savez déjà nos événements. Hier nous étions
une monarchie, aujourd'hui nous sommes une république.
Je n'ai pas le temps de raconter, je veux seulement vous soumettre
un point de vue de la plus haute importance.
La France veut la paix et en a besoin. Ses dépenses vont
s'accroître, ses recettes s'affaiblir et son budget est déjà en
déficit. Donc, il lui faut la paix et la réduction de son état
militaire.
Sans cette réduction, pas d'économie sérieuse possible, par
conséquent pas de réforme financière, pas d'abolition de taxes
odieuses.--Et sans cela, la révolution se dépopularise.
Or, la France, vous le comprendrez, _ne peut pas prendre
l'initiative du désarmement_. Il serait absurde de le lui demander.
Voyez les conséquences. Ne désarmant pas, elle ne peut rien
réformer, et ne réformant rien, ses finances la tuent.
Le seul fait que l'étranger _conserve ses forces_ nous réduit donc à
périr. Or, nous ne voulons pas périr. Donc, si les nations
étrangères ne nous mettent pas à même de désarmer en désarmant
elles-mêmes, s'il nous faut tenir trois ou quatre cent mille hommes
sur pied, nous serons entraînés à la guerre de propagande. C'est
forcé. Car alors, le seul moyen d'arriver à respirer, chez nous,
sera de créer des embarras à tous les rois de l'Europe.
Si donc l'étranger comprend notre situation et ses dangers, il
n'hésitera pas à nous donner cette preuve de confiance de désarmer
_sérieusement_. Par là, il nous mettra à même d'en faire autant, de
rétablir nos finances, de soulager le peuple, d'accomplir l'oeuvre
qui nous est dévolue.
Si, au contraire, l'étranger juge prudent de rester armé, je
n'hésite pas à dire que cette prétendue prudence _est de la plus
haute imprudence_, car elle nous réduira à l'extrémité que je viens
de vous dire.
Plaise au ciel que l'Angleterre comprenne et fasse comprendre! Elle
sauverait l'avenir de l'Europe. Que si elle consulte les traditions
de la vieille politique, je vous défie bien de me dire comment nous
pourrons échapper aux conséquences.
Méditez cette lettre, cher Cobden, pesez-en toutes les expressions.
Voyez par vous-même si tout ce que je vous dis n'est pas inévitable.
Si vous restez armés, nous restons armés sans mauvaise intention.
Mais restant armés, nous succomberons sous le poids de taxes
impopulaires. Aucun gouvernement n'y pourra tenir. Ils auront beau
se succéder, ils rencontreront tous la même difficulté; et un jour
viendra où l'on dira: Puisque nous ne pouvons renvoyer l'armée dans
ses foyers, il faut l'envoyer soulever les peuples.
Si vous désarmez dans une forte proportion, si vous vous unissez
fortement à nous pour conseiller à la Prusse la même politique, à
cette condition, une ère nouvelle peut surgir et surgira du 24
février.
Paris, 26 février 1848.
Mon cher Cobden, je donnerais beaucoup d'argent (si j'en avais),
pour voir un moment M. de Lamartine notre ministre des Affaires
étrangères. Mais je ne puis arriver à lui.
Je voudrais aller à Londres, mais non sans l'avoir vu, parce qu'il
faut bien lui soumettre les idées que j'aurais à vous communiquer.
L'Angleterre peut faire un bien immense, sans se nuire le moins du
monde. Elle peut substituer chez nous l'attachement sincère à de
funestes préventions. Elle n'a qu'à le vouloir. Par exemple,
pourquoi ne ferait-elle pas cesser _spontanément_ sa sourde
opposition à notre triste conquête algérienne? Pourquoi ne
ferait-elle pas cesser _spontanément_ les dangers qui naissent du
droit de visite? Pourquoi laisser s'enraciner chez nous l'idée
qu'elle veut nous humilier? Pourquoi attendre que les circonstances
enveniment ces affaires? Quel magnifique spectacle si l'Angleterre
disait: «Quand la France aura choisi un gouvernement, l'Angleterre
s'empressera de le reconnaître, et, pour preuve de sa sympathie,
elle reconnaîtra aussi l'Algérie comme française, et renoncera au
droit de visite dont elle aperçoit du reste l'inefficacité et les
inconvénients!»
Dites-moi, mon cher Cobden, ce que de tels actes coûteraient à votre
pays, s'ils étaient faits, comme je le dis, _spontanément_?
Ici nous ne pouvons pas tirer de l'idée des Français que
l'Angleterre convoite l'Algérie. C'est absurde; mais les apparences
y sont.
Nous ne pouvons pas effacer des esprits la pensée que le droit de
visite entre dans votre politique. C'est encore absurde; mais les
apparences y sont.
Au nom de la paix et de l'humanité, provoquez ces grandes mesures!
Faisons donc une fois de la diplomatie populaire, et faisons-la en
temps utile.
Écrivez-moi; dites-moi franchement si un voyage à Londres, entrepris
dans ces vues, sous les auspices de M. de Lamartine, aurait quelques
chances d'amener un résultat. Je lui montrerai votre lettre.
Mugron, 5 avril 1848.
Mon cher ami, me voici dans ma solitude. Que ne puis-je m'y
ensevelir pour toujours, et y travailler paisiblement à cette
synthèse économique, que j'ai dans la tête et qui n'en sortira
jamais!--Car, à moins d'un revirement subit dans l'opinion du pays,
je vais être envoyé à Paris chargé du terrible mandat de
Représentant du Peuple. Si j'avais de la force et de la santé,
j'accepterais cette mission avec enthousiasme. Mais que pourront ma
faible voix, mon organisation maladive et nerveuse au milieu des
tempêtes révolutionnaires? Combien il eût été plus sage de consacrer
mes derniers jours à creuser, dans le silence, le grand problème de
la destinée sociale; d'autant que quelque chose me dit que je serais
arrivé à la solution. Pauvre village, humble toit de mes pères, je
vais vous dire un éternel adieu; je vais vous quitter avec le
pressentiment que mon nom et ma vie, perdus au sein des orages,
n'auront pas même cette modeste utilité pour laquelle vous m'aviez
préparé!...
Mon ami, je suis trop loin du théâtre des événements pour vous en
parler. Vous les apprenez avant moi; et au moment où j'écris,
peut-être les faits sur lesquels je pourrais raisonner sont-ils de
l'histoire ancienne. Si le gouvernement déchu nous avait laissé les
finances en bon ordre, j'aurais une foi entière dans l'avenir de la
République. Malheureusement le trésor public est écrasé, et je sais
assez l'histoire de notre première révolution pour connaître
l'influence du délabrement des finances sur les événements. Une
mesure urgente entraîne une mesure arbitraire; et c'est là surtout
que la fatalité exerce son empire. Maintenant, le peuple est
admirable; et vous seriez surpris de voir comme le _suffrage
universel_ fonctionne bien dès son début. Mais qu'arrivera-t-il
quand les impôts, au lieu d'être diminués, seront aggravés, quand
l'ouvrage manquera, quand aux plus brillantes espérances succéderont
d'amères réalités? J'avais aperçu une planche de salut, sur laquelle
il est vrai je ne comptais guère, car elle supposait de la sagesse
et de la prudence dans les rois; c'était le désarmement simultané de
l'Europe. Alors les finances eussent été partout rétablies, les
peuples soulagés et rattachés à l'ordre; l'industrie se serait
développée, le travail eût abondé et les peuples eussent attendu
avec calme le développement progressif des institutions. Les
monarques ont préféré jouer leur _va-tout_, ou plutôt ils n'ont pas
su lire dans le présent et dans l'avenir. Ils pressent un ressort,
sans comprendre qu'à mesure que leur force s'épuise celle du ressort
augmente.
Supposez qu'ils aient partout désarmé et dégrévé d'autant les
impôts, en outre accordé aux nations des institutions d'ailleurs
inévitables. La France obérée se fût hâtée d'en faire autant, trop
heureuse de pouvoir fonder la République sur la solide base du
soulagement réel des souffrances populaires. Le calme et le progrès
se fussent donné la main.--Mais le contraire est arrivé. Partout on
arme, partout on accroît les dépenses publiques, et les impôts et
les entraves, quand les impôts existants sont précisément la cause
des révolutions. Tout cela ne finira-t-il pas par une terrible
explosion?
Quoi donc! la justice est-elle si difficile à pratiquer, la prudence
si difficile à comprendre?
Depuis que je suis ici, je ne vois pas de journaux anglais. Je ne
sais rien de ce qui se passe dans votre parlement. J'aurais espéré
que l'Angleterre prendrait l'initiative de la politique rationnelle,
et qu'elle la prendrait avec cette hardiesse vigoureuse dont elle a
donné tant d'exemples. J'aurais espéré qu'elle eût voulu _to teach
mankind how to live_: désarmer, désarmer, abandonner les colonies
onéreuses, cesser d'être menaçante, se mettre dans l'impossibilité
d'être menacée, supprimer les taxes impopulaires et présenter au
monde un beau spectacle d'union, de force, de sagesse, de justice et
de sécurité. Mais hélas! l'Économie politique n'a pas encore assez
pénétré les masses, même chez vous.
Paris, 11 mai 1848.
Mon cher Cobden, il ne m'est pas possible de vous écrire longuement.
D'ailleurs, que vous dirais-je? Comment prévoir ce qui sortira du
sein d'une assemblée de 900 personnes, qui ne sont contenues par
aucune règle, par aucun précédent; qui ne se connaissent pas entre
elles; qui sont sous l'empire de tant d'erreurs; qui ont à
satisfaire tant d'espérances justes ou chimériques, et qui pourtant
peuvent à peine s'entendre et délibérer, à cause de leur nombre et
de l'immensité de la salle? Ce que je puis dire, c'est que
l'assemblée nationale a de bonnes intentions. L'esprit démocratique
y domine. Je voudrais pouvoir en dire autant de l'esprit de paix et
de non-intervention. Nous le saurons lundi. C'est ce jour-là qu'on a
fixé pour la conversation sur la Pologne et l'Italie.
En attendant j'aborde de suite le sujet de ma lettre.
Vous savez qu'une commission de travailleurs se réunissait au
Luxembourg, sous la présidence de L. Blanc. L'assemblée nationale
l'a dispersée par sa présence; mais elle s'est hâtée de fonder, dans
son propre sein, une commission chargée de faire une enquête sur la
situation des travailleurs industriels et agricoles, ainsi que de
proposer les moyens d'améliorer leur sort.
C'est une oeuvre immense, et que les illusions qui ont cours rendent
périlleuse.
Je suis appelé à faire partie de cette commission. J'ai été nommé
loyalement, après avoir exposé mes doctrines sans réticences, mais
en les considérant surtout au point de vue du droit de propriété. Ce
que j'ai dit et qui m'a valu d'être nommé, je le reproduis, sous
forme d'un article intitulé: _Loi et propriété_, qui paraîtra dans
le prochain numéro du _Journal des Économistes_. Je vous prie de le
lire[22].
[Note 22: V. t. IV, p. 275 à 297. (_Note de l'éditeur._)]
Maintenant, je voudrais faire servir cette enquête à faire jaillir
la vérité. Que je me trompe ou non, c'est la vérité qu'il nous
faut.--Nous n'avons pas en France une grande expérience de cette
_machinery_ qu'on nomme _enquêtes parlementaires_. Connaîtriez-vous
quelque ouvrage où soit exposé l'art de les conduire de manière à
dégager la vérité? Si vous en connaissez, ayez la bonté de me le
signaler, ou mieux encore de me le faire envoyer.
Les préventions antibritanniques sont encore loin d'être éteintes
ici. On pense que les Anglais s'appliquent à contrarier, sur le
continent, la politique franco-républicaine; et cela ne m'étonnerait
pas de la part de votre aristocratie. Aussi je suivrai avec un vif
intérêt votre nouvelle agitation, en faveur des réformes politiques
et économiques qui peuvent diminuer l'influence au dehors de la
_Squirarchy_.
Paris, le 27 mai 1848.
Mon cher Cobden, je vous remercie de m'avoir procuré l'occasion de
faire la connaissance de M. Baines. Je regrette seulement de n'avoir
pu m'entretenir qu'un instant avec un homme aussi distingué.
Pardonnez-moi de vous avoir donné la peine de m'écrire au sujet des
enquêtes et de leur forme. J'ai déserté notre comité du travail pour
celui des finances. C'est là en définitive que viendront aboutir
toutes les questions et même toutes les utopies. À moins que le pays
ne renonce à l'usage de la raison, il faudra bien qu'il subordonne
aux finances, même sa politique extérieure, dans une certaine
mesure. Puissions-nous faire triompher la politique de la paix! Pour
moi, je suis convaincu qu'après la guerre immédiate, rien n'est plus
funeste à ma patrie que le système inauguré par notre gouvernement,
et qu'il a appelé _diplomatie armée_. À quelque point de vue qu'on
le considère, un tel système est injuste, faux et ruineux. Je me
désole quand je songe que quelques simples notions d'économie
politique suffiraient pour le dépopulariser en France. Mais comment
y parvenir, quand l'immense majorité croit que les intérêts des
peuples, et même les intérêts en général, sont radicalement et
naturellement antagoniques? Il faut attendre que ce préjugé
disparaisse, et ce sera long. Pour ce qui me concerne, rien ne peut
m'ôter de l'idée que mon rôle était d'être publiciste campagnard
comme autrefois, ou tout au plus professeur. Je ne suis pas né à une
époque où ma place soit sur la scène de la politique active.
Quoi de plus simple, en apparence, que de décider la France et
l'Angleterre à s'entendre pour désarmer en même temps? qu'auraient-elles
à craindre? combien de difficultés réelles, imminentes, pressantes, ne
se mettraient-elles pas à même de résoudre! combien d'impôts à réformer!
que de souffrances à soulager! que d'affections populaires à conquérir!
que de troubles et de révolutions à éloigner! Et cependant, nous n'y
parviendrons pas. L'impossibilité matérielle de recouvrer l'impôt ne
suffira pas, chez vous ni chez nous, pour faire adopter un désarmement,
d'ailleurs indiqué par la plus simple prudence.
Cependant je dois dire que j'ai été agréablement surpris de trouver
dans notre comité, composé de soixante membres, les meilleures
dispositions. Dieu veuille que l'esprit qui l'anime se répande
d'abord sur l'assemblée et de là sur le public. Mais hélas! sur
quinze comités, il y en a _un_ qui, chargé des voies et moyens, est
arrivé à des idées de paix et d'économies. Les autres quatorze
comités ne s'occupent que de projets qui, tous, entraînent des
dépenses nouvelles,--résistera-t-il au torrent?
Je crois qu'en ce moment vous avez près de vous madame Cobden, ainsi
que M. et madame Schwabe--je vous prie de leur présenter mes
civilités affectueuses. Depuis le départ de M. Schwabe, les
Champs-Élysées me semblent un désert; avant je les trouvais bien
nommés.