Mon cher Cobden, vous avez appris l'immense catastrophe qui vient
d'affliger la France et qui afflige le monde. Je crois que vous
serez bien aise d'avoir de mes nouvelles, mais je n'entrerai pas
dans beaucoup de détails. C'est vraiment une chose trop pénible,
pour un Français, même pour un Français cosmopolite, d'avoir à
raconter ces scènes lugubres à un Anglais.
Permettez-moi donc de laisser à nos journaux le soin de vous apprendre
les faits. Je vous dirai quelques mots sur les causes. Selon moi, elles
sont toutes dans le _socialisme_. Depuis longtemps nos gouvernants ont
empêché autant qu'ils l'ont pu la diffusion des connaissances
économiques. Ils ont fait plus. Par ignorance, ils ont préparé les
esprits à recevoir les erreurs du socialisme et du faux républicanisme,
car c'est là l'évidente tendance de l'éducation classique et
universitaire. La nation s'est engouée de l'idée qu'on pouvait faire de
la fraternité avec la loi.--On a exigé de l'État qu'il fit directement
le bonheur des citoyens. Mais qu'est-il arrivé? En vertu des penchants
naturels du coeur humain, chacun s'est mis à réclamer pour soi, de
l'État, une plus grande part de bien-être. C'est-à-dire que l'État ou le
trésor public a été mis au pillage. Toutes les classes ont demandé à
l'État, comme en vertu d'un droit, des moyens d'existence. Les efforts
faits dans ce sens par l'État n'ont abouti qu'à des impôts et des
entraves, et à l'augmentation de la misère; et alors les exigences du
peuple sont devenues plus impérieuses.--À mes yeux, le régime protecteur
a été la première manifestation de ce désordre. Les propriétaires, les
agriculteurs, les manufacturiers, les armateurs ont invoqué
l'intervention de la loi pour accroître leur part de richesse. La loi
n'a pu les satisfaire qu'en créant la détresse des autres classes, et
surtout des ouvriers.--Alors ceux-ci se sont mis sur les rangs, et au
lieu de demander que la spoliation cessât, ils ont demandé que la loi
les admît aussi à participer à la spoliation.--Elle est devenue
générale, universelle. Elle a entraîné la ruine de toutes les
industries. Les ouvriers, plus malheureux que jamais, ont pensé que le
dogme de la fraternité ne s'était pas réalisé pour eux, et ils ont pris
les armes. Vous savez le reste: un carnage affreux qui a désolé pendant
quatre jours la capitale du monde civilisé et qui n'est pas encore
terminé.
Il me semble, mon cher Cobden, que je suis le seul à l'assemblée
nationale qui voie la cause du mal et par conséquent le remède. Mais
je suis obligé de me taire, car à quoi bon parler pour n'être pas
compris? aussi je me demande quelquefois si je ne suis pas un
maniaque, comme tant d'autres, enfoncé dans ma vieille erreur; mais
cette pensée ne peut prévaloir, car je connais trop, ce me semble,
tous les détails du problème. D'ailleurs, je me dis toujours: En
définitive, ce que je demande, c'est le triomphe des harmonieuses et
simples lois de la Providence. Est-il présumable qu'elle s'est
trompée?
Je regrette aujourd'hui très-profondément d'avoir accepté le mandat
qui m'a été confié.--Je n'y suis bon à rien, tandis que, comme
simple publiciste, j'aurais pu être utile à mon pays.