27 juin 1848.

Mon cher Cobden, vous avez appris l'immense catastrophe qui vient

d'affliger la France et qui afflige le monde. Je crois que vous

serez bien aise d'avoir de mes nouvelles, mais je n'entrerai pas

dans beaucoup de détails. C'est vraiment une chose trop pénible,

pour un Français, même pour un Français cosmopolite, d'avoir à

raconter ces scènes lugubres à un Anglais.

Permettez-moi donc de laisser à nos journaux le soin de vous apprendre

les faits. Je vous dirai quelques mots sur les causes. Selon moi, elles

sont toutes dans le _socialisme_. Depuis longtemps nos gouvernants ont

empêché autant qu'ils l'ont pu la diffusion des connaissances

économiques. Ils ont fait plus. Par ignorance, ils ont préparé les

esprits à recevoir les erreurs du socialisme et du faux républicanisme,

car c'est là l'évidente tendance de l'éducation classique et

universitaire. La nation s'est engouée de l'idée qu'on pouvait faire de

la fraternité avec la loi.--On a exigé de l'État qu'il fit directement

le bonheur des citoyens. Mais qu'est-il arrivé? En vertu des penchants

naturels du coeur humain, chacun s'est mis à réclamer pour soi, de

l'État, une plus grande part de bien-être. C'est-à-dire que l'État ou le

trésor public a été mis au pillage. Toutes les classes ont demandé à

l'État, comme en vertu d'un droit, des moyens d'existence. Les efforts

faits dans ce sens par l'État n'ont abouti qu'à des impôts et des

entraves, et à l'augmentation de la misère; et alors les exigences du

peuple sont devenues plus impérieuses.--À mes yeux, le régime protecteur

a été la première manifestation de ce désordre. Les propriétaires, les

agriculteurs, les manufacturiers, les armateurs ont invoqué

l'intervention de la loi pour accroître leur part de richesse. La loi

n'a pu les satisfaire qu'en créant la détresse des autres classes, et

surtout des ouvriers.--Alors ceux-ci se sont mis sur les rangs, et au

lieu de demander que la spoliation cessât, ils ont demandé que la loi

les admît aussi à participer à la spoliation.--Elle est devenue

générale, universelle. Elle a entraîné la ruine de toutes les

industries. Les ouvriers, plus malheureux que jamais, ont pensé que le

dogme de la fraternité ne s'était pas réalisé pour eux, et ils ont pris

les armes. Vous savez le reste: un carnage affreux qui a désolé pendant

quatre jours la capitale du monde civilisé et qui n'est pas encore

terminé.

Il me semble, mon cher Cobden, que je suis le seul à l'assemblée

nationale qui voie la cause du mal et par conséquent le remède. Mais

je suis obligé de me taire, car à quoi bon parler pour n'être pas

compris? aussi je me demande quelquefois si je ne suis pas un

maniaque, comme tant d'autres, enfoncé dans ma vieille erreur; mais

cette pensée ne peut prévaloir, car je connais trop, ce me semble,

tous les détails du problème. D'ailleurs, je me dis toujours: En

définitive, ce que je demande, c'est le triomphe des harmonieuses et

simples lois de la Providence. Est-il présumable qu'elle s'est

trompée?

Je regrette aujourd'hui très-profondément d'avoir accepté le mandat

qui m'a été confié.--Je n'y suis bon à rien, tandis que, comme

simple publiciste, j'aurais pu être utile à mon pays.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 56 / 148 题