MONSIEUR,

J'ai enfin le plaisir de vous présenter un exemplaire de la

traduction dont je vous ai plusieurs fois entretenu. En me livrant à

ce travail, j'avais la conviction que je rendais à mon pays un

véritable service, tant en popularisant les saines doctrines

économiques, qu'en démasquant les hommes coupables qui s'appliquent

à entretenir de funestes préventions nationales. Mon espérance n'a

pas été trompée. J'en ai distribué à Paris une centaine

d'exemplaires, et ils ont produit la meilleure impression. Des

hommes qui, par leur position et l'objet de leurs études, devraient

savoir ce qui se passe chez vous, ont été surpris à cette lecture.

Ils ne pouvaient en croire leurs yeux. La vérité est que tout le

monde en France ignore l'importance de votre _agitation_, et l'on en

est encore à soupçonner que quelques manufacturiers cherchent à

propager _au dehors_ des idées de liberté par pur machiavélisme

britannique.--Si j'avais combattu directement le préjugé, je ne

l'aurais pas vaincu. En laissant agir les _free-traders_, en les

laissant parler, en un mot, en vous _traduisant_, j'espère lui avoir

porté un coup auquel il ne résistera pas, pourvu que le livre soit

lu: _That is the question._

J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien m'admettre à l'honneur de

m'entretenir un moment avec vous et de vous témoigner personnellement ma

reconnaissance, ma sympathie et ma profonde admiration.

Votre très-humble serviteur.

Mugron, 2 octobre 1845.

Quel que soit le charme, mon cher Monsieur, que vos lettres viennent

répandre sur ma solitude, je ne me permettrais pas de les provoquer

par des importunités si fréquentes; mais une circonstance imprévue

me fait un devoir de vous écrire.

J'ai rencontré dans les cercles de Paris un jeune homme qui m'a paru

plein de coeur et de talent, nommé Fonteyraud, rédacteur de la

_Revue britannique_. Il m'écrit qu'il se propose de continuer mon

oeuvre, en insérant dans le recueil qu'il rédige la suite des

opérations de la Ligue; à cet effet, il veut aller en Angleterre

pour voir par lui-même votre belle organisation, et il me demande

des lettres pour vous, pour MM. Bright et Wilson. L'objet qu'il a en

vue est trop utile pour que je ne m'empresse pas d'y consentir, et

j'espère que, de votre côté, vous voudrez bien satisfaire la noble

curiosité de M. Fonteyraud.

Mais, par une seconde lettre, il m'apprend qu'il a encore un autre

but qui, selon lui, exigerait de la part de la Ligue un appui

effectif, et, pour tout dire, pécuniaire. Je me suis empressé de

répondre à M. Fonteyraud que je ne pouvais pas vous entretenir d'un

projet que je ne connais que très-imparfaitement. Je ne lui ai pas

laissé ignorer d'ailleurs que, selon moi, toute action exercée sur

l'opinion publique, en France, et qui paraîtrait dirigée par le

doigt et l'or de l'Angleterre, irait contre son but, en renforçant

des préventions enracinées et que beaucoup d'habiles gens ont

intérêt à exploiter. Si donc M. Fonteyraud exécute son voyage,

veuillez, ainsi que MM. Bright et Wilson, juger par vous-même de ses

projets et me considérer comme totalement étranger aux entreprises

qu'il médite. Je me hâte de quitter ce sujet, pour répondre à votre

si affectueuse lettre du 23 septembre.

J'apprends avec peine que votre santé se ressent de vos immenses

travaux tant privés que publics. On ne saurait, certes, la

compromettre dans une plus belle cause; chacune de vos souffrances

vous rappellera de nobles actions; mais c'est là une triste

consolation, et je n'oserais pas la présenter à tout autre qu'à

vous; car, pour la comprendre, il faut avoir votre abnégation, votre

dévouement au bien public. Mais enfin votre oeuvre touche à son

terme, les ouvriers ne manquent plus autour de vous, et j'espère que

vous allez enfin chercher des forces au sein du repos.

Depuis ma dernière lettre, un mouvement que je n'espérais pas s'est

manifesté dans la presse française. Tous les journaux de Paris et un

grand nombre des journaux de province ont rendu compte, à l'occasion

de mon livre, de l'agitation contre les lois-céréales. Ils n'en ont

pas, il est vrai, saisi toute la portée; mais enfin l'opinion

publique est éveillée. C'était le point essentiel, celui auquel

j'aspirais de toute mon âme; il s'agit maintenant de ne pas la

laisser retomber dans son indifférence, et si j'y puis quelque

chose, cela n'arrivera pas.

Votre lettre m'est parvenue le lendemain du jour où nous avons eu

une élection. C'est un homme de la cour qui a été nommé. Je n'étais

pas même candidat. Les électeurs sont imbus de l'idée que leurs

suffrages sont un don précieux, un service important et personnel.

Dès lors ils exigent qu'on le leur demande. Ils ne veulent pas

comprendre que le mandat parlementaire est leur propre affaire; que

c'est sur eux que retombent les conséquences d'une confiance bien ou

mal placée, et que c'est par conséquent à eux à l'accorder avec

discernement sans attendre qu'on la sollicite, qu'on la leur

arrache.--Pour moi, j'avais pris mon parti de rester dans mon coin,

et, comme je m'y attendais, on m'y a laissé. Il est probable que,

dans un an, nous aurons en France les élections générales. Je doute

que d'ici là les électeurs soient revenus à des idées plus justes.

Cependant un grand nombre d'entre eux paraissent décidés à me

porter. Mes efforts en faveur de notre industrie vinicole seront

pour moi un titre efficace et que je puis avouer. Aussi, j'ai vu

avec plaisir que vous étiez disposé à seconder les vues que j'ai

exposées dans la lettre que la _League_ a reproduite[16]. Si vous

pouvez obtenir que ce journal appuie le principe du droit _ad

valorem_ appliqué aux vins, cela donnerait à ma candidature une base

solide et honorable. Au fait, dans ma position, la députation est

une lourde charge; mais l'espoir de contribuer à former, au sein de

notre parlement, un noyau de _free-traders_ me fait passer

par-dessus toutes les considérations personnelles. Quand je viens à

penser qu'il n'y a pas, dans nos deux chambres, un homme qui ose

avouer le principe de la liberté des échanges, qui en comprenne

toute la portée, ou qui sache le soutenir contre les sophismes du

monopole, j'avoue que je désire au fond du coeur m'emparer de cette

place vide, que j'aperçois dans notre enceinte législative, quoique

je ne veuille rien faire pour cela qui tende à fausser de plus en

plus les idées dominantes en fait d'élections. Essayons de mériter

la confiance, et non de la surprendre.

[Note 16: V. ci-après l'écrit intitulé: _De l'avenir du

commerce des vins entre la France et la Grande-Bretagne._

(_Note de l'éditeur._)]

Je vous remercie des conseils judicieux que vous me donnez, en

m'indiquant la marche qui vous semble le mieux adaptée aux

circonstances de notre pays, pour la propagation des doctrines

économiques. Oui, vous avez raison, je conçois que chez nous la

diffusion des lumières doit procéder de haut en bas. Instruire les

masses est une tâche impossible, puisqu'elles n'ont ni le droit, ni

l'habitude, ni le goût des grandes assemblées et de la discussion

publique. C'est un motif de plus pour que j'aspire à me mettre en

contact avec les classes les plus éclairées et les plus influentes,

_through_ la députation.

Vous me faites bien plaisir en m'annonçant que vous avez de bonnes

nouvelles des États-Unis. Je ne m'y attendais pas. L'Amérique est

heureuse de parler la même langue que la Ligue. Il ne sera pas

possible à ses monopoleurs de soustraire à la connaissance du public

vos arguments et vos travaux. Je désirerais que vous me dissiez,

quand vous aurez l'occasion de m'écrire, quel est le journal

américain qui représente le plus fidèlement l'école économiste. Les

circonstances de ce pays ont de l'analogie avec les nôtres, et le

mouvement _free-trader_ des États-Unis ne pourrait manquer de

produire en France une forte et bonne impression, s'il était

connu.--Pour épargner du temps, vous pourriez faire prendre pour moi

un abonnement d'un an, et prier M. Fonteyraud de vous rembourser. Il

me sera plus facile de lui faire remettre le prix que de vous

l'envoyer.

J'accepte avec grand plaisir votre offre d'_échanger_ une de vos

lettres contre deux des miennes. Je trouve que vous sacrifiez encore

ici la _fallacy_ de la _réciprocité_: car assurément c'est moi qui

gagnerai le plus, et vous ne recevrez pas _valeur_ contre _valeur_.

Vu vos importantes occupations, j'aurais bien souscrit à vous écrire

trois fois. Si jamais je suis député, nous renouvellerons les bases

du contrat.

Mugron, 13 décembre 1845.

Mon cher Monsieur, me voilà bien redevable envers vous, car vous avez

bien voulu, au milieu de vos nobles et rudes travaux, vous relâcher de

cette convention que j'avais acceptée avec reconnaissance, «une lettre

pour deux;» mais je n'ai malheureusement que trop d'excuses à invoquer,

et pendant que tous vos moments sont si utilement consacrés au bien

public, les miens ont été absorbés par la plus grande et la plus intime

douleur qui pût me frapper ici-bas[17].

[Note 17: La mort d'une parente. (_Note de l'éditeur._)]

J'attendais pour vous écrire d'avoir des nouvelles de M. Fonteyraud.

Il fallait bien que je susse en quels termes vous remercier de

l'accueil que vous lui avez fait, à ma recommandation. J'étais bien

tranquille à cet égard; car j'avais appris indirectement qu'il était

enchanté de son voyage et enthousiasmé des ligueurs. J'apprends avec

plaisir que les ligueurs n'ont pas été moins satisfaits de lui.

Quoique je l'aie peu connu, j'avais jugé qu'il avait en lui de quoi

se recommander lui-même. Il n'a pas eu, sans doute, le loisir de

m'écrire encore.

À ce sujet, vous revenez sur mon séjour auprès de vous, et les

excuses que vous m'adressez me rendent tout confus. À l'exception

des deux premiers jours, où, par des circonstances fortuites, je me

trouvai isolé à Manchester, et où mon moral subit sans doute la

triste influence de votre étrange climat (influence que je laissai

trop percer dans ce billet inconvenant auquel vous faites

allusion), à l'exception de ces deux jours, dis-je, j'ai été accablé

de soins et de bontés par vous et vos amis, MM. John et Thomas

Bright, Paulton, Wilson, Smith, Ashworth, Evans et bien d'autres; et

je serais bien ingrat si, parce qu'il y avait élection à Cambridge

pendant ces deux jours, je ne me souvenais que de ce moment de

_spleen_ pour oublier ceux que vous avez entourés de bienveillance

et de charme. Croyez, mon cher Monsieur, que notre dîner de Chorley,

votre entretien si instructif avec M. Dyer, chez M. Thomas Bright,

ont laissé dans ma mémoire et dans mon coeur des souvenirs

ineffaçables.--Vous voulez m'inviter à renouveler ma visite. Cela

n'est pas tout à fait irréalisable; voici comment les choses

pourraient s'arranger. Il est probable que cet été la grande

question sera décidée; et, comme un vaillant combattant, vous aurez

besoin de prendre quelque repos et de panser vos blessures. Comme la

parole a été votre arme principale, c'est son organe qui aura le

plus souffert en vous; et vous avez fait quelque allusion à l'état

de votre santé dans votre lettre précédente. Or, nous avons dans nos

Pyrénées des sources merveilleuses pour guérir les poitrines et les

larynx fatigués. Venez donc passer en famille une saison aux

Pyrénées. Je vous promets, soit d'aller vous chercher, soit de vous

reconduire, à votre choix.--Ce voyage ne sera pas perdu pour la

cause. Vous verrez notre population vinicole; vous vous ferez une

idée de l'esprit qui l'anime, ou plutôt ne l'anime pas. En passant à

Paris, je vous mettrai en relations avec tous nos frères en économie

politique et en philanthropie rationnelle. Je me plais à croire que

ce voyage laisserait d'heureuses traces dans votre santé, dans vos

souvenirs, et aussi dans le mouvement des esprits en France,

relativement à l'affranchissement du commerce. Bordeaux est aussi

une ville que vous verrez avec intérêt. Les esprits y sont prompts

et ardents; il suffit d'une étincelle pour les enflammer, et elle

pourrait bien partir de votre bouche.

Je vous remercie, mon cher Monsieur, de l'offre que vous me faites

relativement à ma traduction. Permettez-moi cependant de ne pas

l'accepter. C'est un sacrifice personnel que vous voulez ajouter à

tant d'autres, et je ne dois pas m'y prêter.

Je sens que le titre de mon livre ne vous permet pas de réclamer

l'intervention de la _Ligue_. Dès lors, laissons mon pauvre volume vivre

ou mourir tout seul.--Mais je ne puis me repentir d'avoir attaché votre

nom, en France, à l'histoire de ce grand mouvement. En cela j'ai

peut-être froissé un peu vos dignes collaborateurs, et cette injustice

involontaire me laisse quelques remords. Mais véritablement, pour

exciter et fixer l'attention, il faut chez nous qu'une doctrine

s'incarne dans une individualité, et qu'un grand mouvement soit

représenté et résumé dans un nom propre. Sans la grande figure

d'O'Connell, l'agitation irlandaise passerait inaperçue de nos

journaux.--Et voyez ce qui est arrivé. La presse française se sert

aujourd'hui de votre nom pour désigner, en économie politique, le

principe orthodoxe. C'est une ellipse, une manière abrégée de parler. Il

est vrai que ce principe est encore l'objet de beaucoup de contestations

et même de sarcasmes. Mais il grandira, et à mesure votre nom grandira

avec lui. L'esprit humain est ainsi fait. Il a besoin de drapeaux, de

bannières, d'incarnations, de noms propres; et en France plus

qu'ailleurs. Qui sait si votre destinée n'excitera pas chez nous

l'émulation de quelque homme de génie?

Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel intérêt, quelle anxiété,

je suis le progrès de votre _agitation_. Je regrette que M. Peel se

soit laissé devancer. Sa supériorité personnelle et sa position le

mettent à même de rendre à la cause des services plus immédiatement

réalisables, peut-être, que ceux qu'elle peut attendre de Russell;

et je crains que l'avénement d'un ministère whig n'ait pour

résultat de recomposer une opposition aristocratique formidable, qui

vous prépare de nouveaux combats.

Vous voulez bien me demander ce que je fais dans ma solitude. Hélas,

cher Monsieur, je suis fâché d'avoir à vous répondre par ce honteux

monosyllabe: _Rien._--La plume me fatigue, la parole davantage, en

sorte que si quelques pensées utiles fermentent dans ma tête, je

n'ai plus aucun moyen de les manifester au dehors. Je pense

quelquefois à notre infortuné André Chénier. Quand il fut sur

l'échafaud, il se tourna vers le peuple et dit en se frappant le

front: «C'est dommage, j'avais quelque chose là.» Et moi aussi, il

me semble que «j'ai quelque chose là.»--Mais qui me souffle cette

pensée? Est-ce la conscience d'une valeur réelle? est-ce la fatuité

de l'orgueil?... Car quel est le sot barbouilleur qui de nos jours

ne croie avoir aussi «quelque chose là?»

Adieu, mon cher Monsieur, permettez-moi, à travers la distance qui

nous sépare, de vous serrer la main bien affectueusement.

_P. S._ J'ai des relations fréquentes avec Madrid, et il me sera

facile d'y envoyer un exemplaire de ma traduction.

Mugron, 13 janvier 1846.

Mon cher Monsieur, quelle reconnaissance ne vous dois-je pas pour

vouloir bien songer à moi, au milieu d'occupations si pressantes et

si propres à exciter au plus haut point votre intérêt! C'est le 23

que vous m'avez écrit, le jour même de cet étonnant meeting de

Manchester, qui n'a certes pas de précédent dans l'histoire. Honneur

aux hommes du Lancastre! Ce n'est pas seulement la _liberté du

commerce_ que le monde leur devra, mais encore l'art éclairé, moral

et dévoué de l'agitation. L'humanité connaît enfin l'_instrument_ de

toutes les réformes.--En même temps que votre lettre, m'est parvenu

le numéro du _Manchester Guardian_ où se trouve la relation de cette

séance. Comme j'avais vu, quelques jours avant, le compte rendu de

votre première réunion à Manchester, dans le _Courrier français_,

j'ai pensé que l'opinion publique était maintenant éveillée en

France, et je n'ai pas cru nécessaire de traduire _the report of

your proceeding_. J'en suis fâché maintenant, car je vois que ce

_grand fait_ n'a pas produit ici une impression proportionnée à son

importance.

Que je vous félicite mille fois, mon cher Monsieur, d'avoir refusé

une position officielle dans le cabinet whig.--Ce n'est pas que vous

ne soyez bien capable et bien digne du pouvoir. Ce n'est pas même

que vous n'y puissiez rendre de grands services. Mais, au siècle où

nous sommes, on est si imbu de l'idée que quiconque paraît se

consacrer au bien public, travaille en effet pour soi; on comprend

si peu le dévouement à un principe, que l'on ne peut croire au

désintéressement; et certes, vous aurez fait plus de bien par cet

exemple d'abnégation et par l'effet moral qu'il produira sur les

esprits, que vous n'en eussiez pu faire au banc ministériel.

J'aurais voulu vous embrasser, mon cher Monsieur, quand vous m'avez

appris, par cette conduite, que votre coeur est à la hauteur de

votre intelligence.--Vos procédés ne resteront pas sans récompense;

vous êtes dans un pays où l'on ne décourage pas la probité politique

par le ridicule.

Puisqu'il s'agit de dévouement, cela me servira de transition pour

passer à l'autre partie de votre bonne lettre. Vous me conseillez

d'aller à Paris. Je sens moi-même que, dans ce moment décisif, je

devrais être à mon poste. Mon propre intérêt l'ordonne autant que le

bien de la cause.--Depuis deux mois, nos journaux débitent sur la

_Ligue_ un tas d'absurdités, ce qu'ils ne pourraient faire si

j'étais à Paris, parce que je n'en laisserais pas échapper une sans

la combattre.--D'un autre côté, mieux instruit que bien d'autres

sur la portée de votre mouvement, j'acquerrais dans le public une

certaine autorité.--Je vois tout cela, et cependant je languis dans

une bourgade du département des Landes.--Pourquoi? Je crois vous en

avoir dit quelques mots dans une de mes lettres.--Je suis ici dans

une position honorable et tranquille, quoique modeste. À Paris, je

ne pourrais me suffire qu'en tirant parti de ma plume, chose que je

ne blâme pas chez les autres, mais pour laquelle j'éprouve une

répugnance invincible.--Il faut donc vivre et mourir dans mon coin,

comme Prométhée sur son rocher.

Vous aurez peut-être une idée de la souffrance morale que j'éprouve,

quand je vous dirai qu'on a essayé d'organiser une _Ligue_ à Paris.

Cette tentative a échoué et devait échouer. La proposition en a été

faite dans un dîner de vingt personnes où assistaient deux

ex-ministres. Jugez comme cela pouvait réussir! Parmi les convives,

l'un veut 1/2 liberté, l'autre 1/4 liberté, l'autre 1/8 liberté,

trois ou quatre peut-être sont prêts à demander la liberté en

_principe_. Allez-moi faire avec cela une association unie, ardente,

dévouée. Si j'eusse été à Paris, une telle faute n'eût pas été

commise. J'ai trop étudié ce qui fait la force et le succès de votre

organisation.--Ce n'est pas du milieu d'hommes fortuitement

assemblés que peut surgir une ligue vivace. Ainsi que je l'écrivais

à M. Fonteyraud, ne soyons que dix, que cinq, que deux s'il le faut,

mais élevons le drapeau de la liberté absolue, du principe absolu;

et attendons que ceux qui ont la même foi se joignent à nous. Si le

hasard m'avait fait naître avec une fortune plus assurée, avec dix à

douze mille francs de rente, il y aurait en ce moment une ligue en

France, bien faible sans doute, mais portant dans son sein les deux

principes de toute force, la vérité et le dévouement.

Sur votre recommandation, j'ai offert mes services à M. Buloz. S'il

m'avait chargé de l'article à insérer dans la _Revue des deux

Mondes_, j'aurais continué l'histoire si intéressante de la _Ligue_

jusqu'à la fin de la crise ministérielle. Mais il ne m'a pas même

répondu.--Je crains bien que ces directeurs de journaux ne voient,

dans les événements les plus importants, qu'une occasion de

satisfaire la curiosité de _l'abonné_, prêts à crier, selon

l'occurrence: Vive le roi, vive la Ligue!

La chambre de commerce de Bordeaux vient d'élever la bannière de la

liberté commerciale. Malheureusement elle prend selon moi un texte

trop restreint: _l'Union douanière entre la France et la Belgique._

Je vais lui adresser une lettre où je m'efforcerai de lui faire voir

qu'elle aurait bien plus de puissance si elle se vouait à la cause

du _principe_, et non à celle d'une application spéciale à tel ou

tel traité.--C'est la _fallacy_ de la réciprocité qui paralyse les

efforts de cette chambre.--Les traités lui sourient parce qu'elle y

voit la stipulation possible d'_avantages réciproques_, de

_concessions réciproques_, et même de _sacrifices réciproques_. Sous

ces apparences libérales, se cache toujours la pensée funeste que

l'importation en elle-même est un mal, et qu'on ne le doit tolérer

qu'après avoir amené l'étranger à tolérer de son côté notre

_exportation_. Comme modèle à suivre, j'accompagnerai ma lettre

d'une copie de la fameuse délibération de la _chambre de commerce_

de Manchester des 13 et 20 décembre 1838.--Pourquoi la chambre de

commerce de Bordeaux ne prendrait-elle pas en France la généreuse

initiative qu'a prise en Angleterre la chambre de commerce de

Manchester?

Connaissant vos engagements si étendus, j'ose à peine vous demander

de m'écrire. Cependant, veuillez vous rappeler, de temps en temps,

que vos lettres sont le baume le plus efficace pour calmer les

ennuis de ma solitude et les tourments qui naissent du sentiment de

mon inutilité.

Mugron, 9 février 1846.

Mon cher Monsieur, au moment où vous recevrez cette lettre vous

serez dans le _coup de feu_ de la discussion. J'espère pourtant que

vous trouverez un moment pour notre France; car, malgré ce que vous

me dites d'intéressant sur l'état des choses chez vous, je ne vous

en parlerai pas. Je n'aurais rien à vous dire, et il me faudrait

perdre un temps précieux à exprimer des sentiments d'admiration et

de bonheur dont vous ne doutez pas. Parlons donc de la France. Mais

avant je veux en finir avec la question anglaise. Je n'ai rien vu,

dans votre _Peel's measure_, concernant les vins. C'est certainement

une grande faute contre l'économie politique et contre la

politique.--Un dernier vestige _of the Policy of reciprocal

treaties_ se montre dans cette omission, ainsi que dans celle du

_timber_. C'est une tache dans le projet de M. Peel; et elle

détruira, dans une proportion énorme, l'effet moral de l'ensemble,

précisément sur les classes, en France et dans le Nord, qui étaient

les mieux disposées à recevoir ce haut enseignement. Cette lacune et

cette phrase: _We shall beat all other nations_, ce sont deux grands

aliments jetés à nos préjugés; ils vivront longtemps là-dessus. Ils

verront là la pensée secrète, la pensée machiavélique de la _perfide

Albion_. De grâce, proposez un amendement. Quel que soit

l'absolutisme de M. Peel, il ne résistera pas à vos arguments.

Je reviens en France (d'où je ne suis guère sorti). Plus je vais,

plus j'ai lieu de me féliciter d'une chose qui m'avait donné d'abord

quelques soucis. C'est d'avoir mis votre nom sur le titre de mon

livre. Votre nom est maintenant devenu populaire dans mon pays, et

avec votre nom, votre cause. On m'accable de lettres; on me demande

des détails; les journaux s'offrent à moi, et l'Institut de France

m'a élu membre correspondant, M. Guizot et M. Duchâtel ayant voté

pour moi. Je ne suis pas assez aveugle pour m'attribuer ces succès;

je les dois à _l'à-propos_, je les dois à ce que les temps sont

venus, et je les apprécie, non pour moi, mais comme moyens d'être

utile. Vous serez surpris que tout cela ne m'ait pas déterminé à

m'installer à Paris. En voici le motif: Bordeaux prépare une grande

démonstration, trop grande selon moi, car elle embrassera force gens

qui se croient _free-traders_ et ne le sont pas plus que M.

Knatchbull. Je crois que mon rôle en ce moment est de mettre à

profit la connaissance des procédés de la _Ligue_, pour veiller à ce

que notre association se forme sur des bases solides. Peut-être vous

enverra-t-on le _Mémorial bordelais_ où j'insère une série

d'articles sur ce sujet. J'insiste et j'insisterai jusqu'au bout,

pour que notre Ligue, comme la vôtre, s'attache à un principe

absolu; et si je ne réussis pas en cela, je l'abandonnerai.

Voilà ma crainte.--En demandant une _sage_ liberté, une protection

_modérée_, on est sûr d'avoir à Bordeaux beaucoup de sympathies, et

cela séduira les fondateurs. Mais où cela les mènera-t-il? à la tour

de Babel.--C'est le _principe_ même de la protection que je veux

battre en brèche. Jusqu'à ce que cette affaire soit décidée, je

n'irai pas à Paris.--On m'annonce qu'une réunion de quarante à

cinquante négociants va avoir lieu à Bordeaux. C'est là qu'on doit

jeter les bases d'une ligue, sur laquelle je suis invité à donner

mon avis. Vous rappelez-vous que nous avons vainement cherché

ensemble votre _règlement_ dans l'_Anti-Bread-tax circular_? Combien

je regrette aujourd'hui que nous n'ayons pu réussir à le trouver! Si

M. Paulton voulait dépenser une heure à le chercher, elle ne serait

pas perdue; car je tremble que notre Ligue n'adopte des bases

vacillantes. Après cette réunion, il y aura un grand _meeting_ à la

bourse pour lever un _League-fund_. C'est le maire de Bordeaux qui

se place à la tête du mouvement.

J'avais connaissance de l'adresse que vous avez reçue de la société

des économistes, mais je ne l'ai pas lue; puisse-t-elle être digne

de vous et de notre cause!

Pardon de vous entretenir si longtemps de notre France. Mais vous

comprendrez que les faibles vagissements qu'elle fait entendre

m'intéressent presque autant que les virils accents de sir Robert.

Une fois que l'affaire bordelaise sera réglée, je me rendrai à

Paris. L'espoir de votre visite me décide.

Je vais dresser un plan pour la distribution de 50 exemplaires de ma

traduction.

Bordeaux, février 1846.

Mon cher Monsieur, vous apprendrez sans doute avec intérêt qu'une

démonstration se fait à Bordeaux dans le sens du _free-trade_.

Aujourd'hui l'association s'est constituée. Le maire de Bordeaux a

été nommé président. Avant peu la souscription va s'ouvrir et on

espère qu'elle produira une centaine de mille francs. Voilà un beau

résultat. Je n'ose concevoir de grandes espérances, et je crains que

nos commencements un peu timides ne nous suscitent plus tard des

obstacles. On n'a pas osé poser hardiment le principe. On se borne à

dire que l'association réclame l'abolition, _le plus promptement

possible_, des droits protecteurs. Ainsi la question de gradation

est réservée, et votre _total_, _immediate_ n'a pu passer. Vu l'état

peu avancé des esprits en cette matière, il eût été inutile

d'insister, et il faut espérer que l'association, qui a pour but

d'éclairer les autres, aura pour effet de s'éclairer elle-même.

Quand cette affaire sera organisée, je suis décidé à aller à Paris.

Plusieurs lettres me sont parvenues, d'après lesquelles je dois

croire que cette immense branche d'industrie qu'on nomme _articles

Paris_ est disposée à faire un mouvement. J'ai cru que mon devoir

était de mettre de côté les raisons personnelles que je puis avoir

de rester dans mon coin. Soyez sûr que je fais à la cause un

sacrifice qui a quelque mérite, en ce qu'il n'a rien d'apparent.

Depuis un mois, mon volume a un succès extraordinaire à Bordeaux. Le

ton prophétique avec lequel j'annonçais la réforme m'a fait une

réputation que je ne mérite guère, car je n'ai eu qu'à être l'écho

de la Ligue. Mais enfin, j'en profite pour faire de la propagande.

Quand je serai à Paris, je me consulterai pour savoir s'il ne serait

pas à propos de faire une seconde édition dans un format _à bon

marché_. Je ne doute pas que l'association bordelaise ne vienne en

aide au besoin. Vous m'éviteriez un travail immense si vous me

désigniez deux discours de MM. Bright, Villiers et autres, après

avoir pris leur avis. Cela m'éviterait de relire les trois volumes

de la _Ligue_. Il faudrait que ces messieurs indiquassent les

discours où ils ont traité la question au point de vue le plus élevé

et le plus général; où ils ont combattu les _fallacies_ les plus

universellement répandues, surtout la _réciprocité_. J'y joindrai

des observations, des renseignements statistiques et des portraits.

Enfin il faudra aussi m'indiquer quelques séances du parlement, et

principalement les plus orageuses, celles où les _free-traders_ ont

été attaqués avec le plus d'acharnement. Un pareil ouvrage, vendu à

3 francs, fera plus que dix traités d'économie politique. Vous ne

pouvez pas vous imaginer le bien que fait à Bordeaux la première

édition.

Je ne puis m'empêcher de déplorer que votre _Premier_ ait manqué

l'occasion de frapper l'Europe d'étonnement. Si, au lieu de dire:

«J'ai besoin de nouveaux subsides pour augmenter nos forces de terre

et de mer,» il avait dit: «Puisque nous adoptons le principe de la

liberté commerciale, il ne peut plus être question de _débouchés_ et

de colonies. Nous renonçons à l'Orégon, peut-être même au Canada.

Nos différends avec les États-Unis disparaissent, et je propose une

réduction de nos forces de terre et de mer.»--S'il eût tenu ce

langage, il y aurait eu, pour l'effet, autant de différence entre ce

discours et les traités d'économie politique que nous sommes encore

réduits à faire, qu'il y en a entre le soleil et des traités sur la

lumière. L'Europe aurait été convertie en un an, et l'Angleterre y

aurait gagné de _trois_ côtés. Je me dispense de les énumérer, car

je suis accablé de fatigue.

Paris, 16 mars 1846.

Mon cher Monsieur, j'ai tardé quelques jours à répondre à votre

bonne et instructive lettre. Ce n'est pas que je n'eusse bien des

choses à vous dire, mais le temps me manquait; aujourd'hui même, je

ne vous écris que pour vous annoncer mon arrivée à Paris. Si j'avais

pu hésiter à y venir, l'espoir que vous me donnez de vous y voir

bientôt aurait suffi pour m'y décider.

Bordeaux est vraiment en _agitation_. Il a été _de mode_ de

s'associer à cette oeuvre, il m'a été impossible de suivre mon plan,

qui était de borner l'association aux personnes _convaincues_. La

_furia francese_ m'a débordé. Je prévois que ce sera un grand

obstacle pour l'avenir; car déjà, quand on a voulu faire une

pétition aux chambres pour fixer nos prétentions, des dissidences

profondes se sont révélées.--Quoi qu'il en soit, on lit, on étudie,

et c'est beaucoup. Je compte sur l'agitation elle-même pour éclairer

ceux qui la font. Ils ont pour but d'instruire les autres et ils

s'instruiront eux-mêmes.

Arrivé hier soir, je ne puis vous rien dire par ce courrier.

J'aimerais mieux mille fois réussir à former un noyau d'hommes bien

convaincus que de provoquer une manifestation bruyante comme celle

de Bordeaux.--Je sais que l'on parle déjà de _modération_, de

_réformes progressives_, d'_experiments_. Si je le puis, je

conseillerai à ces gens-là de former entre eux une association sur

ces bases et de nous laisser en former une autre sur le terrain du

principe abstrait et absolu: _no protection_, bien convaincu que la

nôtre absorbera la leur.

Paris, 25 mars 1846.

Mon cher Monsieur, dès la réception de votre lettre, j'ai remis à M.

Dunoyer votre réponse à l'adresse de notre société d'économistes. Je

viens de la traduire et elle n'a paru rien contenir qui puisse avoir

des inconvénients à la publicité. Seulement, nous ne savons trop où

faire paraître ce précieux document. Le _Journal des Économistes_ ne

paraîtra que vers le 20 avril. C'est bien tard. Beaucoup de journaux

sont engagés avec le monopole, beaucoup d'autres avec l'anglophobie,

et beaucoup d'autres sont sans valeur. Une démarche va être faite

auprès du _Journal des Débats_. Je vous en dirai l'effet par

post-scriptum.--Assurément, il n'y a rien dans votre lettre que de

pur, noble, vrai et cosmopolite, comme dans votre coeur. Mais notre

nation est si susceptible, elle est d'ailleurs si imbue de l'idée

que la liberté commerciale est bonne pour vous et mauvaise pour

nous,--que vous ne l'avez adoptée, _en partie_, que par

machiavélisme et pour nous entraîner dans cette voie,--ces idées,

dis-je, sont si répandues, si populaires, que je ne sais si la

publication de votre adresse ne sera pas inopportune au moment où

nous formons une association. On ne manquera pas de dire que nous

sommes dupes de la _perfide Albion_. Des hommes qui savent que si

_deux et deux font quatre_ en Angleterre, ils ne font pas _trois_ en

France, rient de ces préjugés. Cependant, il me paraît prudent de

les dissiper plutôt que de les heurter. C'est pourquoi je soumettrai

encore la question de la publicité à quelques hommes éclairés avec

lesquels je me réunis ce soir, et je vous ferai connaître demain le

résultat de cette conférence.

J'ai souligné le mot _en partie_, voici pourquoi: notre principal

point d'appui pour l'agitation est la classe commerciale, les

négociants. Ils vivent sur les échanges et en désirent le plus

possible. Ils ont d'ailleurs l'habitude de conduire les affaires.

Sous ce double rapport, ils sont nos meilleurs auxiliaires.

Cependant ils tiennent au monopole par un côté, le côté maritime, la

protection à la navigation nationale, en un mot ce qu'on nomme la

_surtaxe_.

Or, il arrive que tous nos armateurs sont frappés de cette idée que,

dans son plan financier, sir Robert Peel n'a pas modifié votre acte

de navigation, qu'il a laissé en cette matière la protection dans

toute sa force; et je vous laisse à penser les conséquences qu'ils

en tirent. Je crois me rappeler que votre acte de navigation fut

modifié par Huskisson. J'ai votre tarif et je n'y aperçois nulle

part que les denrées apportées par navires étrangers y soient

soumises à une taxe différentielle. Je voudrais bien être fixé sur

cette question, et si vous n'avez pas le temps de m'en instruire, ne

pourriez-vous pas prier M. Paulton ou M. James Wilson de m'écrire à

ce sujet une lettre assez étendue?

Maintenant je vous dirai un mot de notre association. Je commence à

être un peu découragé par la difficulté, même matérielle, de faire

quelque chose à Paris. Les distances sont énormes, on perd tout son

temps dans les rues, et, depuis dix jours que je suis ici, je n'ai

pas employé utilement deux heures. Je me déciderais à abandonner

l'entreprise, si je ne voyais les éléments de quelque chose d'utile.

Des pairs, des députés, des banquiers, des hommes de lettres, tous

ayant un nom connu en France, consentent à entrer dans notre

société; mais ils ne veulent pas faire les premiers pas. À supposer

qu'on finisse par les réunir, je ne pense pas qu'on puisse compter

sur un concours bien actif de la part de gens si occupés, si

emportés par le tourbillon des affaires et des plaisirs. Mais leur

nom seul aurait un grand effet en France et faciliterait des

associations semblables et plus pratiques à Marseille, Lyon, le

Havre et Nantes. Voilà pourquoi je suis résolu à perdre deux mois

ici. En outre, la société de Paris aura l'avantage de donner un peu

de courage aux députés _free-traders_, qui, jusqu'ici abandonnés par

l'opinion, n'osaient avouer leurs principes.

Je n'ai pas d'ailleurs perdu de vue ce que vous me disiez un jour,

que le mouvement, qui s'était fait de bas en haut en Angleterre,

doit se faire de haut en bas en France; et par ce motif je me

réjouirais de voir se réunir à nous des hommes marquants, tels que

les d'Harcourt, Anisson-Dupéron, Pavée de Vendeuvre, peut-être de

Broglie, parmi les Pairs; d'Eichthal, Vernes, Ganneron et peut-être

Rothschild parmi les banquiers; Lamartine, Lamennais, Béranger,

parmi les hommes de lettres. Assurément je suis loin de croire que

tous ces illustres personnages aient des opinions arrêtées. C'est

l'instinct plutôt que la claire-vue du vrai qui les guide; mais le

seul fait de leur adhésion les engagera dans notre cause et les

forcera de l'étudier. Voilà pourquoi j'y tiens, car sans cela

j'aimerais mieux une association bien homogène, entre une douzaine

d'adeptes libres d'engagements et dégagés des considérations

qu'impose un nom politique.

À quoi tiennent quelquefois les grands événements! Certainement, si

un opulent financier se vouait à cette cause, ou ce qui revient au

même, si un homme profondément convaincu et dévoué avait une grande

fortune, le mouvement s'opérerait avec rapidité. Aujourd'hui par

exemple, je connais vingt notabilités qui s'observent, hésitent et

ne sont retenues que par la crainte de ternir l'éclat de leur nom.

Si au lieu de courir de l'un à l'autre, à pied, crotté jusqu'au dos,

pour n'en rencontrer qu'un ou deux par jour et n'obtenir que des

réponses évasives ou dilatoires, je pouvais les réunir à ma table,

dans un riche salon, que de difficultés seraient surmontées! Ah!

croyez-le bien, ce n'est ni la tête, ni le coeur qui me manquent.

Mais je sens que cette superbe Babylone n'est pas ma place, et il

faut que je me hâte de rentrer dans ma solitude et de borner mon

concours à quelques articles de journaux, à quelques écrits.

N'est-il pas singulier que je sois arrivé à l'âge où les cheveux

blanchissent, témoin des progrès du luxe et répétant comme ce

philosophe grec: _Que de choses dont je n'ai pas besoin!_ et que je

me sente à mon âge envahi par l'ambition. L'ambition! oh! j'ose dire

que celle-là est pure, et si je souffre de ma pauvreté, c'est

qu'elle oppose un obstacle invincible à l'avancement de la cause.

Pardonnez-moi, mon cher Monsieur, ces épanchements de mon coeur. Je

vous parle de moi quand je ne devrais vous entretenir que d'affaires

publiques.

Adieu, croyez-moi toujours votre bien affectionné et dévoué.

Paris, 2 avril 1846.

Mon cher Monsieur, ainsi que je vous l'ai annoncé, votre réponse à

l'adresse de la société des économistes paraîtra dans le prochain

numéro du _Journal des Économistes_. Elle fera, j'espère, un bon

effet. Mais vu l'extrême susceptibilité de nos concitoyens, on a

jugé à propos de ne pas l'insérer dans les journaux quotidiens et

d'attendre que notre association parisienne fût un peu plus avancée.

Ce qui nous manque surtout, c'est un organe, un journal spécial,

comme la _Ligue_. Vous me direz qu'il doit être l'_effet_ de

l'association. Mais je crois bien que, dans une certaine mesure,

c'est l'association qui sera l'_effet_ du journal; nous n'avons pas

de moyens de communication et aucun journal accrédité ne peut nous

en servir.

Donc j'ai pensé à créer ici un journal hebdomadaire intitulé le

_Libre Échange_. Hier soir on m'en a remis le devis. Il se monte

pour la dépense à 40,000 francs, pour la première année; et la

recette, en supposant 1000 abonnés à 10 francs, n'est que de 10,000

francs: perte, 30,000 francs.

Bordeaux, je l'espère, consentira à en supporter une partie. Mais je

dois aviser à couvrir la totalité. J'ai pensé à vous. Je ne puis

demander à l'Angleterre une subvention avouée ou secrète, elle

aurait plus d'inconvénients que d'avantages. Mais ne pourriez-vous

pas nous avoir 1,000 abonnements à une demi-guinée? ce serait pour

nous une recette de 500 livres sterling ou 12,500 francs, dont

10,000 francs nets, frais de poste déduits. Il me semble que

Londres, Manchester, Liverpool, Leeds, Birmingham, Glasgow et

Édimbourg suffiraient pour absorber ces 1,000 exemplaires, en

abonnements _réels_ que vos agents faciliteront. Il n'y aurait pas

alors subvention, mais encouragement loyal, qui pourrait être

hautement avoué.

Quand je vois la timidité de nos soi-disant _free-traders_, et

combien peu ils comprennent la nécessité de s'attacher à un principe

absolu, je ne vous cacherai pas que je regarde comme essentiel de

prendre l'initiative de ce journal, d'en avoir la direction; car si,

au lieu de _précéder_ l'association, il la _suit_, et est obligé

d'en prendre l'esprit au lieu de le créer, je crains que

l'entreprise n'avorte.

Veuillez me répondre le plus tôt que vous pourrez et me donner

franchement vos conseils.

Paris, 11 avril 1846.

Mon cher Monsieur, je m'empresse de vous annoncer que votre réponse

à l'adresse des économistes paraîtra dans le journal de ce mois qui

se publie du 15 au 20.--La traduction en est un peu faible, celui à

qui elle est principalement adressée ayant cru convenable d'adoucir

quelques expressions, afin de ménager la susceptibilité de notre

public. Cette susceptibilité est réelle, et de plus elle est

habilement exploitée.--Ces jours-ci, lisant quelques épreuves dans

une imprimerie, il me tomba sous la main un livre où on nous

accusait positivement d'être soudoyés par l'Angleterre ou plutôt par

la Ligue. Connaissant l'auteur, je l'ai décidé à retirer cette

absurde assertion, mais elle m'a fait sentir de plus en plus le

danger d'avoir aucune relation financière avec votre société. Il

m'est impossible de voir dans quelques abonnements que vous

prendriez à nos écrits, pour les répandre en Europe, rien de

répréhensible, et cependant je m'abstiendrai dorénavant d'en appeler

à votre sympathie; et indépendamment des raisons que vous me donnez,

celle-là suffit pour me décider à me conformer sur cette matière au

préjugé national.

Le mouvement Bordelais, quoiqu'il ait été assez imposant et

précisément à cause de cela, nous créera, je le crains, bien des

obstacles. À Paris on n'ose rien faire, de peur de ne pas faire

autant qu'à Bordeaux.--Dès l'origine, j'avais prévu qu'une

association, inaperçue d'abord, mais composée d'hommes parfaitement

unis et convaincus, aurait de meilleures chances qu'une grande

démonstration. Enfin, il faut bien agir avec les éléments qu'on a

sous la main, et l'un des bienfaits de l'association, si elle se

propage, sera _to train_ les associés eux-mêmes.--Ils en ont grand

besoin. La distinction entre droit _fiscal_ et droit _protecteur_ ne

leur entre pas dans la tête. C'est vous dire qu'on ne comprend pas

même le principe de l'association, la seule chose qui puisse lui

donner de la force, de la cohésion et de la durée. J'ai développé

cette thèse dans le _Courrier français_ d'aujourd'hui et je

continuerai encore.

Quoi qu'il en soit, un progrès dans ce pays est incontestable. Il y

a six mois, nous n'avions pas un journal pour nous. Aujourd'hui,

nous en avons cinq à Paris, trois à Bordeaux, deux à Marseille, un

au Havre et deux à Bayonne. J'espère qu'une douzaine de pairs et

autant de députés entreront dans notre ligue et y puiseront, sinon

des lumières, au moins du courage.

Paris, 25 mai 1846.

Voilà bien des jours que je ne vous ai pas écrit, mon cher monsieur

Cobden, mais enfin je ne pouvais trouver une occasion plus favorable

pour réparer ma négligence, puisque j'ai le plaisir d'introduire

auprès de vous le Maire de Bordeaux, le digne, le chaleureux

président de notre association, M. Duffour Dubergié. Je ne pense pas

avoir rien à ajouter pour lui assurer de votre part le plus cordial

accueil. Connaissant l'étroite union qui lie tous les ligueurs, je

me dispense même d'écrire à messieurs Bright, Paulton, etc., bien

convaincu qu'à votre recommandation, M. Duffour sera admis au milieu

de vous comme un membre de cette grande confraternité qui s'est

levée pour l'affranchissement et l'union des peuples. Et qui mérite

plus que lui votre sympathie? C'est lui qui, par l'autorité de sa

position, de sa fortune et de son caractère, a entraîné Bordeaux et

décidé le peu qui se fait à Paris. Il n'a pas tergiversé et hésité

comme font nos diplomates de la capitale. Sa résolution a été assez

prompte et assez énergique pour que notre gouvernement lui-même

n'ait pas eu le temps d'entraver le mouvement, à supposer qu'il en

eût eu l'intention.

Recevez donc M. Duffour comme le vrai fondateur de l'association en

France. D'autres rechercheront et recueilleront peut-être un jour

cette gloire. C'est assez ordinaire; mais, quant à moi, je la ferai

toujours remonter à notre président de Bordeaux.

Au milieu de l'agitation que doit exciter l'état de vos affaires,

peut-être vous demandez-vous quelquefois où en est notre petite

ligue de Paris. Hélas! elle est dans une période d'inertie fort

ennuyeuse pour moi. La loi française exigeant que les associations

soient autorisées, plusieurs membres, et des plus éminents, ont

exigé que cette formalité précédât toute manifestation au dehors.

Nous avons donc fait notre demande et, depuis ce jour, nous voilà à

la discrétion des ministres. Ils promettent bien d'autoriser, mais

ils ne s'exécutent pas. Notre ami, M. Anisson-Dupéron, déploie dans

cette circonstance un zèle qui l'honore. Il a toute la vigueur d'un

jeune homme et toute la maturité d'un pair de France. Grâce à lui,

j'espère que nous réussirons. Si le ministre s'obstine à nous

enrayer, notre association se dissoudra. Tous les peureux s'en

iront; mais il restera toujours un certain nombre d'associés plus

résolus, et nous nous constituerons sur d'autres bases. Qui sait si

à la longue ce triage ne nous profitera pas?

J'avoue que je renoncerai à regret à de _beaux noms propres_. C'est

nécessaire en France, puisque les lois et les habitudes nous

empêchent de rien faire avec et par le peuple. Nous ne pouvons guère

agir que dans la classe éclairée; et dès lors les hommes qui ont une

réputation faite sont d'excellents auxiliaires. Mais enfin, mieux

vaut se passer d'eux que de ne pas agir du tout.

Il paraît que les protectionnistes préparent en Angleterre une

défense désespérée. Si vous aviez un moment, je vous serais bien

obligé de me faire part de votre avis sur l'issue de la lutte. M.

Duffour assistera à ce grand combat. J'envie cette bonne fortune.

Mugron, 25 juin 1846.

Ce n'est point à vous de vous excuser, mon cher Monsieur, mais à

moi; car vous faites un grand et noble usage de votre temps, et moi,

qui gaspille le mien, je n'aurais pas dû rester si longtemps sans

vous écrire. Vous voilà au terme de vos travaux. L'heure du triomphe

a sonné pour vous. Vous pouvez vous rendre le témoignage que vous

aurez laissé sur cette terre une profonde empreinte de votre

passage; et l'humanité bénira votre nom. Vous avez conduit votre

immense agitation avec une vigueur, un ensemble, une prudence, une

modération qui seront un éternel exemple pour tous les réformateurs

futurs; et, je le dis sincèrement, le perfectionnement que vous avez

apporté à l'_art d'agiter_ sera pour le genre humain un plus grand

bien que l'objet spécial de vos efforts, quelle qu'en soit la

grandeur. Vous avez appris au monde que la vraie force est dans

l'opinion, et vous lui avez enseigné comment on met cette force en

oeuvre. De ma propre autorité, mon cher Cobden, je vous décerne la

palme de l'immortalité et je vous marque au front du signe des

grands hommes.

Et moi, vous le voyez à la date de ma lettre, j'ai déserté le champ

de bataille, non point découragé, mais momentanément dégoûté. Il

faut bien le dire, l'oeuvre en France est plus scientifique, moins

susceptible de pénétrer dans les sympathies populaires. Les

obstacles matériels et moraux sont aussi énormes. Nous n'avons ni

_railways_ ni _penny-postage_. On n'est pas accoutumé aux

souscriptions; les esprits français sont impatients de toute

hiérarchie. On est capable de discuter un an les statuts d'un

règlement ou les formes d'un meeting. Enfin, le plus grand de tous

les malheurs, c'est que nous n'avons pas de vrais _Économistes_. Je

n'en ai pas rencontré deux capables de soutenir la cause et la

doctrine dans toute son orthodoxie, et l'on voit les erreurs et les

concessions les plus grossières se mêler aux discours et aux écrits

de ceux qui s'appellent ici _free-traders_. Le _communisme_ et le

_fouriérisme_ absorbent toutes les jeunes intelligences, et nous

aurons une foule d'ouvrages extérieurs à détruire avant de pouvoir

attaquer le corps de la place.

Que si je jette un regard sur moi-même, je sens des larmes de sang

me venir aux yeux. Ma santé ne me permet pas un travail assidu

et..... mais que servent les plaintes et les regrets!

Ces lois de septembre qu'on nous oppose ne sont pas bien

redoutables. Au contraire, le ministère nous fait beau jeu en nous

plaçant sur ce terrain. Il nous offre le moyen de remuer un peu la

fibre populaire, et de fondre la glace de l'indifférence publique.

S'il a voulu contrarier l'essor de notre principe, il ne pouvait pas

s'y prendre plus mal.

Vous ne me parlez pas de votre santé. J'espère qu'elle s'est un peu

rétablie. Je serais désolé que vous passiez à Paris sans que j'aie

le plaisir de vous en faire les honneurs. C'est sans doute

l'instinct des contrastes qui vous pousse au Caire, _contraria

contrariis curantur_. Et vous voulez trouver, sous le soleil, sous

le despotisme et sous l'immobilité de l'Égypte, un refuge contre le

brouillard, la liberté et l'agitation britanniques. Puissé-je, dans

sept ans, aller chercher dans les mêmes lieux un repos aux mêmes

fatigues!

Vous allez donc dissoudre la Ligue! Quel instructif et imposant

spectacle! Qu'est-ce auprès d'un tel acte d'abnégation que

l'abdication de Sylla?--Voici pour moi le moment de refaire et de

compléter mon _Histoire de la Ligue_. Mais en aurai-je le temps? Le

courant des affaires absorbe toutes mes heures. Il faut aussi que je

fasse une seconde édition de mes _Sophismes_, et je voudrais

beaucoup faire encore un petit livre intitulé: _Harmonies

économiques._ Il ferait le pendant de l'autre; le premier démolit,

le second édifierait.

Bordeaux, 21 juillet 1846.

Mon cher et excellent ami, votre lettre est venue me trouver à

Bordeaux, où je me suis rendu pour assister à un meeting occasionné

par le retour de notre président M. Duffour-Dubergié. Ce meeting

aura lieu dans quelques heures; je dois y parler, et cette

circonstance me préoccupe à tel point que vous excuserez le désordre

et le décousu de ma lettre. Je ne veux cependant pas remettre de

vous écrire à un autre moment, puisque vous me demandez de vous

répondre par retour du courrier.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'ai accueilli avec joie

l'achèvement de votre grande et glorieuse entreprise. La clef de

voûte est tombée; tout l'édifice du monopole va s'écrouler, y

compris le _Système colonial_, en tant que lié au régime protecteur.

C'est là surtout ce qui agira fortement sur l'opinion publique, en

Europe, et dissipera chez nous de bien funestes et profondes

préventions.

Lorsque j'intitulai mon livre _Cobden et la Ligue_, personne ne

m'avait dit que vous étiez l'âme de cette puissante organisation et

que vous lui aviez communiqué toutes les qualités de votre

intelligence et de votre coeur. Je suis fier de vous avoir deviné et

d'avoir pressenti sinon devancé l'opinion de l'Angleterre toute

entière. Pour l'amour des hommes, ne rejetez pas le témoignage

qu'elle vous confère. Laissez les peuples exprimer librement et

noblement leur reconnaissance. L'Angleterre vous honore, mais elle

s'honore encore plus par ce grand acte d'équité. Croyez qu'elle

place à gros intérêts ces 100,000 livres sterling; car tant qu'elle

saura ainsi récompenser ses fidèles serviteurs, elle sera bien

servie. Les grands hommes ne lui feront jamais défaut. Ici, dans

notre France, nous avons aussi de belles intelligences et de nobles

coeurs, mais ils sont à l'état _virtuel_, parce que le pays n'a

point encore appris cette leçon si importante quoique si simple:

_honorer ce qui est honorable et mépriser ce qui est méprisable_. Le

don qu'on vous prépare est une glorieuse consommation de la plus

glorieuse entreprise que le monde ait jamais vue. Laissez ces grands

exemples arriver entiers aux générations futures.

J'irai à Paris au commencement d'août. Il n'est pas probable que

j'y arrive comme député. Toujours la même cause me force à attendre

que ce mandat me soit _imposé_, et, en France, on peut attendre

longtemps. Mais comme vous, je pense que l'oeuvre que j'ai à faire

est en dehors de l'enceinte législative.

Je sors du meeting où je n'ai pas parlé[18]. Mais il m'est arrivé, à

propos de députation, une chose bien extraordinaire. Je vous la

conterai à Paris. Oh! mon ami, il est des pays où il faut avoir

vraiment l'âme grande pour s'occuper du bien public, tant on s'y

applique à vous décourager.

[Note 18: L'explication de cette circonstance se trouve dans

une lettre adressée à M. Coudroy, p. 74. (_Note de

l'éditeur._)]

Paris, 23 septembre 1846.

Bien que je n'aie pas grand'chose à vous apprendre, mon cher ami, je

ne veux pas laisser plus de temps sans vous écrire.

Nous sommes toujours dans la même situation, ayant beaucoup de peine

à enfanter une _organisation_. J'espère pourtant que le mois

prochain sera plus fertile. D'abord nous aurons un _local_. C'est

beaucoup; c'est l'_embodyment_ de la Ligue. Ensuite plusieurs

_leading-men_ reviendront de la campagne, et entre autres

l'excellent M. Anisson, qui me fait bien défaut.

En attendant, nous préparons un second meeting pour le 29. C'est

peut-être un peu dangereux, car un _fiasco_ en France est mortel. Je

me propose d'y parler et je relirai, d'ici là, plusieurs fois votre

leçon d'éloquence. Pouvait-elle me venir de meilleure source? Je

vous assure que j'aurai au moins, faute d'autres, deux qualités

précieuses quoique négatives: la simplicité et la brièveté. Je ne

chercherai ni à faire rire, ni à faire pleurer, mais à élucider

quelque point ardu de la science.

Il y a un point sur lequel je ne partage pas votre opinion. C'est

sur le _public speaking_. Il me semble que c'est le plus puissant

instrument de propagation.--N'est-ce rien déjà que plusieurs

milliers d'auditeurs qui nous comprennent bien mieux qu'à la

lecture? puis le lendemain chacun veut savoir ce que vous avez dit

et la vérité fait son chemin.

Vous avez su que Marseille a fait son _pronunciamiento_, ils sont

déjà plus riches que nous. J'espère bien qu'ils nous aideront au

moins pour la fondation du journal.

Bruxelles vient de former son association. Et, chose étonnante, ils

ont déjà émis le premier numéro de leur journal. Hélas! ils n'ont

sans doute pas une loi sur le timbre et une autre sur le

cautionnement.

Je suis impatient d'apprendre si vous avez visité nos délicieuses

Pyrénées. Le maire de Bordeaux m'écrivait que mes tristes Landes

vous étaient apparues comme la patrie des lézards et des

salamandres. Et pourtant, une profonde affection peut transformer

cet affreux désert en paradis terrestre! Mais j'espère que nos

Pyrénées vous auront réconcilié avec le midi de la France. Quel

dommage que toutes ces provinces qui avoisinent Pau, le Juranson, le

Béarn, le Tursan, l'Armagnac, la Chalosse, ne puissent pas faire

avec l'Angleterre un commerce qui serait si naturel!

Je reviens aux associations. Il s'en forme une de

_protectionnistes_. C'est ce qui pouvait nous arriver de plus

heureux, car nous avons bien besoin de _stimulant_.--On dit qu'il

s'en forme une autre pour le Libre-échange en _matières premières_

et la _protection des manufactures_. Celle-là du moins n'a pas la

prétention de s'établir sur un _principe_ et de compter la justice

pour quelque chose. Aussi elle s'imagine être éminemment _pratique_.

Il est clair qu'elle ne pourra pas tenir sur pied, et qu'elle sera

absorbée par nous.

Paris, 29 septembre 1846.

Mon cher ami, je suis allé chez M. de Loménie, il est venu chez moi,

et nous ne nous sommes pas encore rencontrés. Mais je le verrai

demain et je mettrai à sa disposition tous mes documents et ceux de

Fonteyraud. En outre, je lui offrirai ma coopération, soit pour

traduire, soit pour donner à son article, au besoin, la couleur

d'orthodoxie économique. J'ai très-présent à la mémoire le passage

de votre discours de clôture, où vous faites une excursion dans

l'avenir, et, de là, montrez à vos auditeurs un horizon plus vaste

et plus beau que celui que le Pic du midi a étalé à vos yeux.--Ce

discours sera traduit et communiqué à M. de Loménie. Il pourrait

bien se servir aussi de votre morceau sur l'émigration, qui est

vraiment éloquent. Bref, rapportez-vous-en à moi.--Seulement, je

dois vous dire que l'on ne parle guère ici de cette _galerie des

hommes illustres_. On assure que ce genre d'ouvrage est une

spéculation sur l'amour-propre des prétendants à l'illustration.

Mais peut-être cette insinuation a-t-elle sa source dans des

jalousies d'auteurs et d'éditeurs, _irritabile genus_, la plus vaine

espèce d'hommes que je connaisse, après les maîtres d'escrime.

Je reçois à l'instant votre bonne lettre. M'arrivera-t-elle à temps?

J'ai cousu assez naturellement le texte que vous me signalez à mon

discours. Comment n'ai-je pas pensé à vous demander vos conseils? Cela

provient sans doute de ce que j'ai la tête pleine d'arguments et me

sentais _riche_. Mais je ne pensais qu'au _sujet_, et vous me faites

penser à l'_auditoire_. Je comprends maintenant qu'un bon discours doit

nous être fourni par l'auditoire plus encore que par le sujet. En

repassant le mien dans ma tête, il me semble qu'il n'est pas trop

philosophique; que la science, l'à-propos et la parabole s'y mêlent en

assez juste proportion[19]. Je vous l'enverrai, et vous m'en direz votre

façon de penser, pour mon instruction. Vous comprenez que tout

ménagement serait un mauvais service que vous me rendriez, mon cher

Cobden. J'ai de l'amour-propre comme les autres, et personne ne craint

plus que moi le ridicule; mais c'est précisément ce qui me fait désirer

les bons conseils et les bonnes critiques. Une de vos remarques peut

m'en épargner mille dans l'avenir qui s'ouvre devant moi et qui

m'entraîne. Ce soir va décider beaucoup de choses.

[Note 19: V. ce discours, t. II, p. 238. (_Note de

l'éditeur._)]

On m'attend au Havre. Oh! quel fardeau qu'une réputation _exagérée_!

Là, il faudra traiter le _shipping interest_. Je me rappelle que

vous avez dit de bonnes choses à ce sujet, à Liverpool ou à Hall. Je

chercherai, mais si vous avez quelque bonne idée relativement au

Havre, faites-m'en la charité, ou plutôt faites-la, _through me_, à

ces peureux armateurs qui comptent sur la _rareté des échanges_ pour

_multiplier les transports_. Quel aveuglement! quelle perversion de

l'intelligence humaine!

Et je suis étonné, quand je pense à cela,

Comment l'esprit humain peut baisser jusque-là.

Je ne mettrai ma lettre à la poste que demain, afin de vous rendre

compte d'un événement qui vous intéresse, je suis sûr, comme s'il

vous était personnel.

J'oubliais de vous dire que votre lettre antérieure m'est arrivée

trop tard. J'avais arrêté déjà deux appartements séparés, l'un pour

l'association, l'autre pour moi, mais dans la même maison. Il faut

en prendre son parti avec ce mot qui console l'Espagnol de tout: _no

hay remedio!_ Quant à ma santé, ne vous alarmez pas; elle va mieux.

Je crois que la Providence m'en donnera jusqu'au bout. Je deviens

superstitieux, n'est-il pas bon de l'être un peu?

Mais voici que ma lettre arrive au _square yard_. Elle payera de

forts droits. Il n'en serait pas ainsi probablement, si la poste

adoptait _the ad valorem duty_. Je réserve la place pour demain.

Minuit.

La séance vient de finir. Anisson nous présidait. L'auditoire était

plus nombreux que l'autre fois. Nous avons eu cinq _Speeches_, dont

deux de professeurs qui croyaient faire leur cours. Bien plus que

moi, ils ont songé à leur sujet plus qu'à leur public. M. Say a eu

beaucoup de succès. Il a parlé avec chaleur et a été fort applaudi.

Cela me fait bien plaisir, car comment ne pas aimer cet excellent

homme? M*** a fait _trois_ excellents discours en un. Il n'avait

d'autre défaut que la longueur. J'ai parlé le cinquième, et avec le

désavantage de n'avoir plus qu'un auditoire harassé. Cependant, j'ai

réussi tout autant que je le désirais. Chose drôle, je n'éprouvais

d'émotion qu'au _mollet_. Je comprends maintenant le vers de Racine:

Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.

30.

Je n'ai vu qu'un journal, _le Commerce_. Voici comment il s'exprime:

«M. Bastiat a fait accepter des paraboles économiques, grâce à un

débit sans prétention et à une verve toute méridionale.» Ce maigre

éloge me suffit, et je n'en voudrais pas davantage; car Dieu me

préserve d'exciter jamais l'envie parmi mes collaborateurs!

Paris, 22 octobre 1846.

Mon cher ami, je commençais à m'inquiéter de votre silence. Enfin je

reçois votre lettre du..... et me réjouis d'apprendre que vous et

madame Cobden vous trouvez au mieux de l'Espagne. Que sera-ce quand

vous verrez l'Andalousie! Autant que j'ai pu le remarquer, il y a

dans les manières, à Séville et à Cadix, un air d'égalité entre les

classes, qui réjouit l'âme. Je suis enchanté d'apprendre qu'il y a

de bons _free-traders_ au delà des Pyrénées. Ils nous feront

peut-être honte. Cher ami, je crois que nous avons cela de commun,

que nous sommes exempts de jalousie personnelle. Mais avez-vous de

la jalousie nationale? Pour moi, je ne m'en sens guère. Je voudrais

bien que mon pays donnât de bons exemples, mais à défaut, j'aime

encore mieux qu'il en reçoive que s'il fallait attendre un siècle

pour qu'il prît la tête.--Et puis..... je ne puis retenir ici une

réflexion philosophique.--Les nations s'enorgueillissent beaucoup

d'avoir produit un grand musicien, un bon peintre, un habile

capitaine, comme si cela ajoutait quelque chose à notre propre

mérite. L'on dit: «Le Français invente, l'Anglais encourage.»

Morbleu! ne voyez-vous pas que l'invention est un _fait personnel_

et l'encouragement un _fait national_? Bentham disait des sciences:

«Ce qui les propage vaut mieux que ce qui les avance.» J'en dis

autant des vertus.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 54 / 148 题