Mon cher Félix, les élections ont beau approcher, je ne reçois
aucune nouvelle directe. Une bonne et affectueuse lettre de
Domenger, voilà toute ma pitance. Je puis présumer que je suis le
seul représentant à ce régime, qui me fait pressentir mon sort.
D'ailleurs j'ai quelques information indirectes par Dampierre. Il ne
m'a pas laissé ignorer que le pays a fait un mouvement, qui implique
le retrait de cette confiance qu'il avait mise en moi. Je n'en suis
ni surpris ni guère contrarié, _en ce qui me concerne_. Nous sommes
dans un temps où il faut se jeter dans un des partis extrêmes si
l'on veut réussir. Quiconque voit d'un oeil froid les exagérations
des partis et les combat, reste délaissé et écrasé au milieu. Je
crains que nous ne marchions vers une guerre sociale, vers la guerre
des pauvres contre les riches, qui pourrait bien être le fait
dominant de la fin du siècle. Les pauvres sont ignorants, violents,
travaillés d'idées chimériques, absurdes, et le mouvement qui les
emporte est malheureusement justifié, dans une certaine mesure, par
des _griefs réels_, car les contributions indirectes sont pour eux
l'_impôt progressif_ pris à rebours.--Cela étant ainsi, je ne
pouvais avoir qu'un plan: combattre les erreurs du peuple et aller
au-devant des _griefs fondés_, afin de ne jamais laisser la justice
de son côté. De là mes huit ou dix brochures, et mes votes pour
toutes les réformes financières.
Mais il s'est rencontré que les riches, profitant du besoin de
sécurité, qui est le trait saillant de l'opinion publique,
exploitent ce besoin au profit de leur injustice. Ils restent
froids, égoïstes, ils flétrissent tout effort qu'on fait pour les
sauver, et ne rêvent que la restauration du petit nombre d'abus que
la révolution a ébranlés.
Dans cette situation, le choc me semble inévitable, et il sera
terrible. Les riches comptent beaucoup sur l'armée; l'expérience du
passé devrait les rendre un peu moins confiants à cet égard.
Quant à moi, je devais déplaire aux deux partis, par cela même que
je m'occupais plus de les combattre dans leurs torts que de
m'enrôler sous leur bannière; moi et tous les autres hommes de
conciliation _scientifique_, je veux dire fondée sur la justice
expliquée par la science, nous resterons sur le carreau. La chambre
prochaine, qui aurait dû être la même que celle-ci, sans les
extrêmes, sera au contraire formée des deux camps exagérés; la
prudence intermédiaire en sera bannie. S'il en est ainsi, il ne me
reste qu'une chose à dire: Dieu protége la France! Mon ami, en
restant dans l'obscurité, j'aurai des motifs de me consoler, si du
moins mes tristes prévisions ne se réalisent pas. J'ai ma théorie à
rédiger; de puissants encouragements m'arrivent fort à propos. Hier,
je lisais dans une revue anglaise ces mots: En économie politique,
l'école française a eu trois phases, exprimées par ces trois noms:
Quesnay, Say, Bastiat.
Certes, c'est prématurément qu'on m'assigne ce rang et ce rôle; mais
il est certain que j'ai une idée neuve, féconde et que je crois
vraie. Cette idée, je ne l'ai jamais développée méthodiquement. Elle
a percé presque accidentellement dans quelques-uns de mes articles;
et puisque cela a suffi pour qu'elle attirât l'attention des
savants, puisqu'on lui fait déjà l'honneur de la considérer comme
une _époque_ dans la science, je suis maintenant sûr que lorsque
j'en donnerai la théorie complète elle sera au moins examinée.
N'est-ce pas tout ce que je pouvais désirer? Avec quelle ardeur je
vais mettre à profit ma retraite pour élaborer cette doctrine, ayant
la certitude d'avoir des juges qui comprennent et qui attendent!
D'un autre côté, les professeurs d'économie politique belges
essayent d'enseigner ma _Théorie de la valeur_, mais ils tâtonnent.
Aux États-Unis, elle a fait impression, et hier à l'assemblée, une
députation d'Américains m'a remis une traduction de mes ouvrages. La
préface prouve qu'on attend l'_idée_ fondamentale jusqu'ici plutôt
indiquée que formulée. Il en est de même en Allemagne et en Italie.
Tout cela se passe, il est vrai, dans le cercle étroit des
professeurs; mais c'est par là que les idées font leur entrée dans
le monde.
Je suis donc prêt à accepter résolûment la vie naturellement fort
dure qui va m'être faite. Ce qui me donne du coeur, ce n'est pas le
_non omnis moriar_ d'Horace, mais la pensée que peut-être ma vie
n'aura pas été inutile à l'humanité.
Maintenant, où me fixerai-je pour accomplir ma tâche? Sera-ce à
Paris? sera-ce à Mugron? Je n'ai encore rien résolu, mais je sens
qu'auprès de toi l'oeuvre serait mieux élaborée. N'avoir qu'une
pensée et la soumettre à un ami éclairé, c'est certainement la
meilleure condition du succès.