30 juillet 1849.

Mon cher Félix, tu as vu que la prorogation, pour six semaines, a

passé à une majorité assez faible. Je compte partir le 12 ou le 13.

Je te laisse à penser avec quel bonheur je reverrai Mugron et mes

parents et mes amis. Dieu veuille que l'on me laisse tout ce temps

dans ma solitude! Avec ton concours, j'achèverai peut-être la

première partie de mon ouvrage. J'y tiens beaucoup. Il est mal

engagé, contient trop de controverse, sent trop le métier, etc.,

etc.; malgré cela il me tarde de le lancer dans le monde, parce que

je suis résolu à ne jouer aucun rôle parlementaire avant de pouvoir

m'appuyer sur cette base. M. Thiers provoquait l'autre jour ceux qui

croient tenir la solution du problème social. Je grillais sur mon

banc, mais je m'y sentais cloué par l'impossibilité de me faire

comprendre. Une fois le livre publié, j'aurai la ressource d'y

renvoyer les hommes de peu de foi.

Puisque nous devons avoir le bonheur de nous voir et de reprendre

nos délicieuses conversations, il est inutile que je réponde à la

partie politique de ta lettre. Nous ne pouvons nous séparer sur les

principes; il est impossible que nous ne portions pas le même

jugement sur les faits actuels et sur les hommes.

Je porterai les livres que tu me demandes et aussi peut-être ceux

des ouvrages qui me seront nécessaires. Rends-moi le service de

faire dire à ma tante que je me porte à merveille et que je vais

commencer mes préparatifs de départ.

Paris, 13 décembre 1849.

Mon cher Félix, c'est une chose triste que notre correspondance se

soit ainsi ralentie. Ne va pas en conclure, je t'en prie, que ma

vieille amitié pour toi se soit refroidie; au contraire, il semble

que le temps et la distance, ces deux grands poëtes, prêtent un

charme au souvenir de nos promenades et de nos conversations. Bien

souvent je regrette Mugron, et son calme philosophique, et ses

loisirs féconds. Ici, la vie s'use à ne rien faire, ou du moins à ne

rien produire.

Hier, j'ai parlé dans la discussion des boissons. Comme j'use

rarement de la tribune, j'ai voulu y poser nos idées. Avec un peu de

persévérance, on les ferait triompher. Il faut bien qu'on les ait

jugées dignes d'examen, puisque l'assemblée tout entière les a

écoutées avec recueillement, sans qu'on puisse attribuer ce rare

phénomène au talent ou à la renommée de l'orateur. Mais ce qui est

affligeant, c'est que ces efforts sont perdus pour le public, grâce

à la mauvaise constitution de la presse périodique. Chaque journal

m'endosse ses propres pensées. S'ils se bornaient à défigurer,

ridiculiser, j'en prendrais mon parti; mais ils me prêtent les

hérésies mêmes que je combats. Que faire?--Au reste, je t'envoie le

_Moniteur_; amuse-toi à comparer.

Je n'ai pas dit tout ce que je voulais dire, ni comme je voulais le

dire: notre volubilité méridionale est un fléau oratoire. Quand la

phrase est finie, on pense à la manière dont la phrase eût dû être

tournée. Cependant le geste, l'intonation et l'action aidant, on se

fait comprendre des _auditeurs_. Mais cette parole sténographiée

n'est plus qu'un tissu lâche; moi-même je n'en puis supporter la

lecture.

Nous sommes vraiment ici _over-worked_, comme disent les Anglais.

Ces longues séances, bureaux, commissions, tout cela assomme sans

profit. Ce sont dix heures perdues qui font perdre le reste de la

journée; car (au moins aux têtes faibles) elles suffisent pour ôter

la faculté du travail. Aussi quand pourrai-je faire mon second

volume, sur lequel je compte bien plus pour la propagande que sur le

premier? Je ne sais si on reçoit à Mugron la _Voix du Peuple_. Le

_socialisme_ s'est renfermé aujourd'hui dans une formule, la

_gratuité du crédit_. Il dit de lui-même: Je suis cela ou je ne suis

rien. Donc, c'est sur ce terrain que je l'ai attaqué dans une série

de lettres auxquelles répond Proudhon. Je crois qu'elles ont fait un

grand bien en désillusionnant beaucoup d'adeptes égarés. Mais voici

qui t'étonnera: la classe bourgeoise est si aveugle, si passionnée,

si confiante dans sa force naturelle, qu'elle juge à propos de ne

pas m'aider. Mes lettres sont dans la _Voix du peuple_, cela suffit

pour qu'elles soient dédaignées de ces messieurs; comme si elles

pouvaient faire du bien ailleurs. Eh! quand il s'agit de ramener les

ouvriers, ne vaut-il pas mieux dire la vérité dans le journal qu'ils

lisent?

Mardi, je commence mon cours à la jeunesse des écoles. Tu vois que

la besogne ne manque pas; et, pour m'arranger, ma poitrine subit un

traitement qui me prend deux heures tous les jours. Il est vrai que

je m'en trouve à merveille.

Je ne te parle que de moi, mon cher Félix, imite cet exemple, et

parle-moi beaucoup de toi. Si tu voulais suivre mon conseil, je

t'engagerais fortement à faire quelque chose d'utile; par exemple,

une série de petits pamphlets. Ils sont longs à pénétrer dans les

masses, mais ils finissent par faire leur oeuvre.

Commencement de 1850.

Il n'y a pas de jour, mon cher Félix, où je ne pense à te répondre.

Toujours par la même cause, j'ai la tête si faible que le moindre

travail m'assomme. Pour peu que je sois engagé dans quelques-unes de

ces affaires qui commandent, le peu de temps que je puis consacrer à

tenir une plume est absorbé; et me voilà forcé de renvoyer de jour

en jour ma correspondance. Mais enfin, si je dois trouver de

l'indulgence quelque part, c'est bien dans mes amis.

Tu me disais, dans une lettre précédente, que tu avais un projet et

que tu me le communiquerais. J'attends, très disposé à te seconder;

mais s'il s'agit de journaux, je dois te prévenir que j'ai très-peu

de relations avec eux, et tu devines pourquoi. Il serait impossible

de se lier avec eux sans y laisser son indépendance. Je suis décidé,

quoi qu'il arrive, à n'être pas un homme de parti. Avec nos idées,

c'est un rôle impossible. Je sais bien qu'en ce temps s'isoler c'est

s'annuler, mais j'aime mieux cela. Si j'avais la force que j'avais

autrefois, le moment serait venu d'exercer une véritable action sur

l'opinion publique, et mon éloignement de toute faction me viendrait

en aide. Mais je vois l'occasion m'échapper, et c'est bien triste.

Il n'y a pas de jour où l'on ne me fournisse l'occasion de dire ou

écrire quelque vérité utile. La concordance entre tous les points de

notre doctrine finirait par frapper les esprits, qui y sont

d'ailleurs préparés par les nombreuses déceptions dont ils ont été

dupes. Je vois cela, beaucoup d'amis me pressent de me jeter dans la

mêlée, et je ne puis pas.--Je t'assure que j'apprends la

résignation; et, quand j'en aurai besoin, je m'en trouverai bien

pourvu.

Les _Harmonies_ passent inaperçues ici, si ce n'est d'une douzaine

de connaisseurs. Je m'y attendais; il ne pouvait en être autrement.

Je n'ai pas même pour moi le zèle accoutumé de notre petite église,

qui m'accuse d'hétérodoxie; malgré cela j'ai la confiance que ce

livre se fera faire place petit à petit. En Allemagne, il a été bien

autrement reçu. On le creuse, on le pioche, on le laboure, on y

cherche ce qui y est et ce qui n'y est pas. Pouvais-je souhaiter

mieux?

Maintenant je demanderais au ciel de m'accorder un an pour faire le

second volume, qui n'est pas même commencé, après quoi je chanterais

le _Nunc dimittis_.

Le socialisme se propage d'une manière effrayante; mais, comme

toutes les contagions, en s'étendant il s'affaiblit et même se

transforme. Il périra par là. Le nom pourra rester, mais non la

chose. Aujourd'hui, _socialisme_ est devenu synonyme de _progrès_;

est socialiste quiconque veut un changement _quelconque_. Vous

réfutez _L. Blanc_, _Proudhon_, _Leroux_, _Considérant_; vous n'en

êtes pas moins socialiste, si vous ne demandez pas le _statu quo_ en

toutes choses. Ceci aboutit à une mystification. Un jour tous les

hommes se rencontreront avec cette étiquette sur leur chapeau; et

comme, pour cela, ils ne seront pas plus d'accord sur les réformes

à faire, il faudra inventer d'autres noms, la guerre s'introduira

parmi les socialistes. Elle y est déjà, et c'est ce qui sauve la

France.

Adieu, mon cher Félix, fais dire à ma tante que je me porte bien.

Paris, le 9 septembre 1850.

Mon cher Félix, je t'écris au moment de me lancer dans un grand

voyage. La maladie, que j'avais quand je t'ai vu, s'est fixée au

larynx et à la gorge. Par la continuité de la douleur, et

l'affaiblissement qu'elle occasionne, elle devient un véritable

supplice. J'espère pourtant que la résignation ne me fera pas

défaut. Les médecins m'ont ordonné de passer l'hiver à Pise;

j'obéis, encore que ces messieurs ne m'aient pas habitué à avoir foi

en eux.

Adieu, je te quitte parce que ma tête ne me permet plus guère

d'écrire. J'espère être plus vigoureux en route.

Rome, le 11 novembre 1850.

Si je renvoie de jour en jour à t'écrire, mon cher Félix, c'est

qu'il me semble toujours que sous peu j'aurai la force de me livrer

à une longue causerie. Au lieu de cela, je suis forcé de restreindre

toujours davantage mes lettres, soit que ma faiblesse augmente, soit

que je me déshabitue de la plume.--Me voici dans la ville éternelle,

mon ami, malheureusement fort peu disposé à en visiter les

merveilles. J'y suis infiniment mieux qu'à Pise, entouré

d'excellents amis qui m'enveloppent de la sollicitude la plus

affectueuse. De plus, j'y ai retrouvé Eugène, qui vient passer avec

moi une partie de la journée. Enfin, si je sors, je puis toujours

donner à mes promenades un but intéressant. Je ne demanderais qu'une

chose, être soulagé de ce que mon mal au larynx a d'aigu; cette

continuité de souffrance me désole. Les repas sont pour moi de vrais

supplices. Parler, boire, manger, avaler la salive, tousser, tout

cela sont des opérations douloureuses. Une promenade à pied me

fatigue, la promenade en voiture m'irrite la gorge, je ne puis pas

travailler ni même lire sérieusement. Tu vois où j'en suis réduit.

Vraiment, je ne serai bientôt plus qu'un cadavre qui a retenu la

faculté de souffrir: j'espère que les soins que je suis décidé à

prendre, les remèdes qu'on me fait, et la douceur du climat,

adouciront bientôt un peu ma situation si déplorable.

Mon ami, je ne te parlerai que vaguement d'un des objets dont tu

m'entretiens. J'y avais déjà songé, et il doit y avoir, parmi mes

papiers, quelque ébauche d'articles sous forme de lettres à toi

adressées. Si la santé me revient et que je puisse faire le second

volume des _Harmonies_, je te le dédierai. Sinon, je mettrai une

courte dédicace à la seconde édition du premier volume. Dans cette

dernière hypothèse, qui implique la fin de ma carrière, je pourrai

t'exposer mon plan et te léguer la mission de le remplir.

Ici on a de la peine à trouver des journaux. Il m'en est tombé un

vieux sous la main, du temps où l'engouement était à l'amélioration

du sort des classes ouvrières. L'avenir des ouvriers, la condition

des ouvriers, les éternelles vertus des ouvriers, c'était le texte

de tout livre, brochure, revue ou journal. Et penser que ce sont

_les mêmes écrivains_, qui accablent le peuple d'injures, enrôlés

qu'ils sont à l'une des trois dynasties qui, se disputant notre

pauvre France, font tout le mal de la situation. Sais-tu rien de

plus triste?

Je te remercie d'avoir bien voulu envoyer quelques renseignements

biographiques à M. Paillottet. Ma vie n'offre aucun intérêt au

public, si ce n'est la circonstance qui m'a tiré de Mugron. Si

j'avais su qu'on s'occupait de cette notice, j'aurais raconté ce

fait curieux.

Adieu, mon cher Félix, à moins d'être tout à fait hors d'état de

voyager ou _tout à fait guéri_, je compte passer le mois d'avril à

Mugron, puisqu'il m'est défendu de rentrer à Paris avant le mois de

mai. Je gémis de ne pouvoir remplir mes devoirs de représentant,

mais il est malheureusement certain que ce n'est pas ma faute.--En

Italie, ainsi qu'en Espagne, on est souvent témoin du peu

d'influence de la dévotion extérieure sur la morale.

Mes souvenirs à tous les amis; donne de mes nouvelles à ma tante;

présente mes amitiés à ta soeur.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 50 / 148 题