Mon cher Félix, tu as vu que la prorogation, pour six semaines, a
passé à une majorité assez faible. Je compte partir le 12 ou le 13.
Je te laisse à penser avec quel bonheur je reverrai Mugron et mes
parents et mes amis. Dieu veuille que l'on me laisse tout ce temps
dans ma solitude! Avec ton concours, j'achèverai peut-être la
première partie de mon ouvrage. J'y tiens beaucoup. Il est mal
engagé, contient trop de controverse, sent trop le métier, etc.,
etc.; malgré cela il me tarde de le lancer dans le monde, parce que
je suis résolu à ne jouer aucun rôle parlementaire avant de pouvoir
m'appuyer sur cette base. M. Thiers provoquait l'autre jour ceux qui
croient tenir la solution du problème social. Je grillais sur mon
banc, mais je m'y sentais cloué par l'impossibilité de me faire
comprendre. Une fois le livre publié, j'aurai la ressource d'y
renvoyer les hommes de peu de foi.
Puisque nous devons avoir le bonheur de nous voir et de reprendre
nos délicieuses conversations, il est inutile que je réponde à la
partie politique de ta lettre. Nous ne pouvons nous séparer sur les
principes; il est impossible que nous ne portions pas le même
jugement sur les faits actuels et sur les hommes.
Je porterai les livres que tu me demandes et aussi peut-être ceux
des ouvrages qui me seront nécessaires. Rends-moi le service de
faire dire à ma tante que je me porte à merveille et que je vais
commencer mes préparatifs de départ.
Paris, 13 décembre 1849.
Mon cher Félix, c'est une chose triste que notre correspondance se
soit ainsi ralentie. Ne va pas en conclure, je t'en prie, que ma
vieille amitié pour toi se soit refroidie; au contraire, il semble
que le temps et la distance, ces deux grands poëtes, prêtent un
charme au souvenir de nos promenades et de nos conversations. Bien
souvent je regrette Mugron, et son calme philosophique, et ses
loisirs féconds. Ici, la vie s'use à ne rien faire, ou du moins à ne
rien produire.
Hier, j'ai parlé dans la discussion des boissons. Comme j'use
rarement de la tribune, j'ai voulu y poser nos idées. Avec un peu de
persévérance, on les ferait triompher. Il faut bien qu'on les ait
jugées dignes d'examen, puisque l'assemblée tout entière les a
écoutées avec recueillement, sans qu'on puisse attribuer ce rare
phénomène au talent ou à la renommée de l'orateur. Mais ce qui est
affligeant, c'est que ces efforts sont perdus pour le public, grâce
à la mauvaise constitution de la presse périodique. Chaque journal
m'endosse ses propres pensées. S'ils se bornaient à défigurer,
ridiculiser, j'en prendrais mon parti; mais ils me prêtent les
hérésies mêmes que je combats. Que faire?--Au reste, je t'envoie le
_Moniteur_; amuse-toi à comparer.
Je n'ai pas dit tout ce que je voulais dire, ni comme je voulais le
dire: notre volubilité méridionale est un fléau oratoire. Quand la
phrase est finie, on pense à la manière dont la phrase eût dû être
tournée. Cependant le geste, l'intonation et l'action aidant, on se
fait comprendre des _auditeurs_. Mais cette parole sténographiée
n'est plus qu'un tissu lâche; moi-même je n'en puis supporter la
lecture.
Nous sommes vraiment ici _over-worked_, comme disent les Anglais.
Ces longues séances, bureaux, commissions, tout cela assomme sans
profit. Ce sont dix heures perdues qui font perdre le reste de la
journée; car (au moins aux têtes faibles) elles suffisent pour ôter
la faculté du travail. Aussi quand pourrai-je faire mon second
volume, sur lequel je compte bien plus pour la propagande que sur le
premier? Je ne sais si on reçoit à Mugron la _Voix du Peuple_. Le
_socialisme_ s'est renfermé aujourd'hui dans une formule, la
_gratuité du crédit_. Il dit de lui-même: Je suis cela ou je ne suis
rien. Donc, c'est sur ce terrain que je l'ai attaqué dans une série
de lettres auxquelles répond Proudhon. Je crois qu'elles ont fait un
grand bien en désillusionnant beaucoup d'adeptes égarés. Mais voici
qui t'étonnera: la classe bourgeoise est si aveugle, si passionnée,
si confiante dans sa force naturelle, qu'elle juge à propos de ne
pas m'aider. Mes lettres sont dans la _Voix du peuple_, cela suffit
pour qu'elles soient dédaignées de ces messieurs; comme si elles
pouvaient faire du bien ailleurs. Eh! quand il s'agit de ramener les
ouvriers, ne vaut-il pas mieux dire la vérité dans le journal qu'ils
lisent?
Mardi, je commence mon cours à la jeunesse des écoles. Tu vois que
la besogne ne manque pas; et, pour m'arranger, ma poitrine subit un
traitement qui me prend deux heures tous les jours. Il est vrai que
je m'en trouve à merveille.
Je ne te parle que de moi, mon cher Félix, imite cet exemple, et
parle-moi beaucoup de toi. Si tu voulais suivre mon conseil, je
t'engagerais fortement à faire quelque chose d'utile; par exemple,
une série de petits pamphlets. Ils sont longs à pénétrer dans les
masses, mais ils finissent par faire leur oeuvre.
Commencement de 1850.
Il n'y a pas de jour, mon cher Félix, où je ne pense à te répondre.
Toujours par la même cause, j'ai la tête si faible que le moindre
travail m'assomme. Pour peu que je sois engagé dans quelques-unes de
ces affaires qui commandent, le peu de temps que je puis consacrer à
tenir une plume est absorbé; et me voilà forcé de renvoyer de jour
en jour ma correspondance. Mais enfin, si je dois trouver de
l'indulgence quelque part, c'est bien dans mes amis.
Tu me disais, dans une lettre précédente, que tu avais un projet et
que tu me le communiquerais. J'attends, très disposé à te seconder;
mais s'il s'agit de journaux, je dois te prévenir que j'ai très-peu
de relations avec eux, et tu devines pourquoi. Il serait impossible
de se lier avec eux sans y laisser son indépendance. Je suis décidé,
quoi qu'il arrive, à n'être pas un homme de parti. Avec nos idées,
c'est un rôle impossible. Je sais bien qu'en ce temps s'isoler c'est
s'annuler, mais j'aime mieux cela. Si j'avais la force que j'avais
autrefois, le moment serait venu d'exercer une véritable action sur
l'opinion publique, et mon éloignement de toute faction me viendrait
en aide. Mais je vois l'occasion m'échapper, et c'est bien triste.
Il n'y a pas de jour où l'on ne me fournisse l'occasion de dire ou
écrire quelque vérité utile. La concordance entre tous les points de
notre doctrine finirait par frapper les esprits, qui y sont
d'ailleurs préparés par les nombreuses déceptions dont ils ont été
dupes. Je vois cela, beaucoup d'amis me pressent de me jeter dans la
mêlée, et je ne puis pas.--Je t'assure que j'apprends la
résignation; et, quand j'en aurai besoin, je m'en trouverai bien
pourvu.
Les _Harmonies_ passent inaperçues ici, si ce n'est d'une douzaine
de connaisseurs. Je m'y attendais; il ne pouvait en être autrement.
Je n'ai pas même pour moi le zèle accoutumé de notre petite église,
qui m'accuse d'hétérodoxie; malgré cela j'ai la confiance que ce
livre se fera faire place petit à petit. En Allemagne, il a été bien
autrement reçu. On le creuse, on le pioche, on le laboure, on y
cherche ce qui y est et ce qui n'y est pas. Pouvais-je souhaiter
mieux?
Maintenant je demanderais au ciel de m'accorder un an pour faire le
second volume, qui n'est pas même commencé, après quoi je chanterais
le _Nunc dimittis_.
Le socialisme se propage d'une manière effrayante; mais, comme
toutes les contagions, en s'étendant il s'affaiblit et même se
transforme. Il périra par là. Le nom pourra rester, mais non la
chose. Aujourd'hui, _socialisme_ est devenu synonyme de _progrès_;
est socialiste quiconque veut un changement _quelconque_. Vous
réfutez _L. Blanc_, _Proudhon_, _Leroux_, _Considérant_; vous n'en
êtes pas moins socialiste, si vous ne demandez pas le _statu quo_ en
toutes choses. Ceci aboutit à une mystification. Un jour tous les
hommes se rencontreront avec cette étiquette sur leur chapeau; et
comme, pour cela, ils ne seront pas plus d'accord sur les réformes
à faire, il faudra inventer d'autres noms, la guerre s'introduira
parmi les socialistes. Elle y est déjà, et c'est ce qui sauve la
France.
Adieu, mon cher Félix, fais dire à ma tante que je me porte bien.
Paris, le 9 septembre 1850.
Mon cher Félix, je t'écris au moment de me lancer dans un grand
voyage. La maladie, que j'avais quand je t'ai vu, s'est fixée au
larynx et à la gorge. Par la continuité de la douleur, et
l'affaiblissement qu'elle occasionne, elle devient un véritable
supplice. J'espère pourtant que la résignation ne me fera pas
défaut. Les médecins m'ont ordonné de passer l'hiver à Pise;
j'obéis, encore que ces messieurs ne m'aient pas habitué à avoir foi
en eux.
Adieu, je te quitte parce que ma tête ne me permet plus guère
d'écrire. J'espère être plus vigoureux en route.
Rome, le 11 novembre 1850.
Si je renvoie de jour en jour à t'écrire, mon cher Félix, c'est
qu'il me semble toujours que sous peu j'aurai la force de me livrer
à une longue causerie. Au lieu de cela, je suis forcé de restreindre
toujours davantage mes lettres, soit que ma faiblesse augmente, soit
que je me déshabitue de la plume.--Me voici dans la ville éternelle,
mon ami, malheureusement fort peu disposé à en visiter les
merveilles. J'y suis infiniment mieux qu'à Pise, entouré
d'excellents amis qui m'enveloppent de la sollicitude la plus
affectueuse. De plus, j'y ai retrouvé Eugène, qui vient passer avec
moi une partie de la journée. Enfin, si je sors, je puis toujours
donner à mes promenades un but intéressant. Je ne demanderais qu'une
chose, être soulagé de ce que mon mal au larynx a d'aigu; cette
continuité de souffrance me désole. Les repas sont pour moi de vrais
supplices. Parler, boire, manger, avaler la salive, tousser, tout
cela sont des opérations douloureuses. Une promenade à pied me
fatigue, la promenade en voiture m'irrite la gorge, je ne puis pas
travailler ni même lire sérieusement. Tu vois où j'en suis réduit.
Vraiment, je ne serai bientôt plus qu'un cadavre qui a retenu la
faculté de souffrir: j'espère que les soins que je suis décidé à
prendre, les remèdes qu'on me fait, et la douceur du climat,
adouciront bientôt un peu ma situation si déplorable.
Mon ami, je ne te parlerai que vaguement d'un des objets dont tu
m'entretiens. J'y avais déjà songé, et il doit y avoir, parmi mes
papiers, quelque ébauche d'articles sous forme de lettres à toi
adressées. Si la santé me revient et que je puisse faire le second
volume des _Harmonies_, je te le dédierai. Sinon, je mettrai une
courte dédicace à la seconde édition du premier volume. Dans cette
dernière hypothèse, qui implique la fin de ma carrière, je pourrai
t'exposer mon plan et te léguer la mission de le remplir.
Ici on a de la peine à trouver des journaux. Il m'en est tombé un
vieux sous la main, du temps où l'engouement était à l'amélioration
du sort des classes ouvrières. L'avenir des ouvriers, la condition
des ouvriers, les éternelles vertus des ouvriers, c'était le texte
de tout livre, brochure, revue ou journal. Et penser que ce sont
_les mêmes écrivains_, qui accablent le peuple d'injures, enrôlés
qu'ils sont à l'une des trois dynasties qui, se disputant notre
pauvre France, font tout le mal de la situation. Sais-tu rien de
plus triste?
Je te remercie d'avoir bien voulu envoyer quelques renseignements
biographiques à M. Paillottet. Ma vie n'offre aucun intérêt au
public, si ce n'est la circonstance qui m'a tiré de Mugron. Si
j'avais su qu'on s'occupait de cette notice, j'aurais raconté ce
fait curieux.
Adieu, mon cher Félix, à moins d'être tout à fait hors d'état de
voyager ou _tout à fait guéri_, je compte passer le mois d'avril à
Mugron, puisqu'il m'est défendu de rentrer à Paris avant le mois de
mai. Je gémis de ne pouvoir remplir mes devoirs de représentant,
mais il est malheureusement certain que ce n'est pas ma faute.--En
Italie, ainsi qu'en Espagne, on est souvent témoin du peu
d'influence de la dévotion extérieure sur la morale.
Mes souvenirs à tous les amis; donne de mes nouvelles à ma tante;
présente mes amitiés à ta soeur.