15 mars 1849.

Mon cher Félix, tes lettres sont en effet bien rares, mais elles me

sont douces comme cette sensation qu'on éprouve quand on revoit

après longtemps le clocher de son village.

C'est une tâche pénible que d'être et de vouloir rester patriote et

conséquent. Par je ne sais quelle illusion d'optique, on vous

attribue les changements qui s'opèrent autour de vous. J'ai rempli

mon mandat dans l'esprit où je l'avais reçu; mon pays a le droit de

changer et par conséquent de changer ses mandataires; mais il n'a

pas le droit de dire que c'est moi qui ai changé.

Tu as vu par les journaux que j'avais présenté ma motion. _Que les

représentants restent représentants_, ai-je dit, car si la loi fait

briller à leurs yeux d'autres perspectives, à l'instant le mandat

est vicié, exploité; et comme il constitue l'essence même du régime

représentatif, c'est ce régime tout entier qui est faussé dans sa

source et dans son principe.

Chose extraordinaire! Quand je suis monté à la tribune, je n'avais

pas dix adhérents, quand j'en suis descendu, j'avais la majorité. Ce

n'est certainement pas la puissance oratoire qui avait opéré ce

phénomène, mais la puissance du sens commun. Les ministres et tous

ceux qui aspirent à le devenir étaient dans les transes; on allait

voter, quand la commission, M. Billaut en tête, a évoqué

l'amendement. Il a été renvoyé _de droit_ à cette commission.

Dimanche et lundi il y a eu une réaction de l'opinion d'ailleurs

fort peu préparée, si bien que mardi chacun disait: _Les

représentants rester représentants!_ mais c'est un danger

effroyable, c'est pire que la Terreur!--Tous les journaux avaient

tronqué, altéré, supprimé mes paroles, mis des absurdités dans ma

bouche. Toutes les réunions, rue de _Poitiers_, etc., avaient jeté

le cri d'alarme... enfin les moyens ordinaires.

Bref, je suis resté avec une minorité, composée de quelques exaltés,

qui ne m'ont pas mieux compris que les autres; mais il est certain

que l'impression a été vive et ne s'effacera pas de sitôt. Plus de

cent membres m'ont dit qu'ils penchaient pour ma proposition, mais

qu'ils votaient contre, craignant de se tromper sur une innovation

de cette importance, à laquelle ils n'avaient pas assez réfléchi.

Tu me connais assez pour penser que je n'aurais pas voulu réussir

par surprise. Plus tard, l'opinion aurait attribué à mon amendement

toutes les calamités que le temps peut nous réserver.

Au point de vue personnel, ce qu'il y a de triste c'est le

charlatanisme qui règne ici dans les journaux. C'est un parti pris

d'exalter certains hommes et d'en rabaisser certains autres. Que

faire? il me serait facile d'avoir aussi un grand nombre d'amis

dans la presse; mais il faudrait pour cela se donner un soin que je

ne prendrai pas, la chaîne est trop lourde.

Quant aux élections, j'ignore si je pourrai y assister, je n'irai

qu'autant que l'assemblée se dissoudra: membre de la commission du

budget, il faut bien que je reste à mon poste: que le pays m'en

punisse s'il le veut, j'ai fait mon devoir. Je n'ai qu'une chose à

me reprocher, c'est de n'avoir pas assez travaillé, encore j'ai pour

excuse ma santé fort délabrée, et l'impossibilité de lutter avec mes

faibles poumons contre les orages parlementaires. Ne pouvant parler,

j'ai pris le parti d'écrire. Il n'est pas une question brûlante qui

n'ait donné lieu à une brochure de moi. Il est vrai que j'y traitais

moins la question pratique que celle de principe; en cela

j'obéissais à la nature de mon esprit qui est de remonter à la

source des erreurs, chacun se rend utile à sa manière. Au milieu des

passions déchaînées, je ne pouvais exercer d'action sur les effets,

j'ai signalé les causes; suis-je resté inactif?

À la doctrine de L. Blanc, j'ai opposé mon écrit _Individualisme et

Fraternité_.--La propriété est attaquée, je fais la brochure _Propriété

et Loi_.--On se rejette sur la rente des terres, je fais les cinq

articles des _Débats: Propriété et Spoliation_.--La source _pratique_ du

communisme se montre, je fais la brochure _Protectionnisme et

Communisme_.--Proudhon et ses adhérents prêchent la _gratuité du

crédit_, doctrine qui gagne comme un incendie, je fais la brochure

_Capital et Rente_.--Il est clair qu'on va chercher l'équilibre par de

nouveaux impôts, je fais la brochure _Paix et Liberté_.--Nous sommes en

présence d'une loi qui favorise les coalitions parlementaires, je fais

la brochure des _Incompatibilités_. On nous menace du papier-monnaie, je

fais la brochure _Maudit argent_.--Toutes ces brochures distribuées

gratuitement, en grand nombre, m'ont beaucoup coûté; sous ce rapport,

les électeurs n'ont rien à me reprocher. Sous le rapport de l'action, je

n'ai pas non plus trahi leur confiance. Au 15 mai, dans les journées de

juin, j'ai pris part au péril. Après cela, que leur verdict me condamne,

je le ressentirai peut-être dans mon coeur, mais non dans ma conscience.

Adieu.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 48 / 148 题