Mon cher Félix, je profite d'une réponse que j'adresse à Hiard pour
t'écrire deux lignes.
Les élections approchent. J'ai écrit une lettre aux journaux des
_Landes_. J'ignore si elle a paru. Dans mon intérêt, il eût été plus
prudent de me taire; mais il m'a semblé que je devais faire
connaître mon opinion. Si je ne suis pas renommé, je m'en consolerai
aisément.
Jusqu'ici on n'a aucune nouvelle du pape. Voilà une grande question
soulevée. Si le pape veut consentir à devenir le premier des
évêques, le catholicisme peut avoir un grand avenir. Quoi qu'en dise
Montalembert, la puissance temporelle est une grande difficulté.
Nous ne sommes plus dans un temps où il soit possible de dire: «Tous
les peuples seront libres et se donneront le gouvernement qu'ils
veulent, excepté les Romains, parce que cela nous arrange.»
Adieu.
1er janvier 1849.
Mon cher Félix, je veux me donner le plaisir de profiter de la
réforme postale, puisque aussi bien j'y ai contribué. Je la voulais
radicale, nous n'en avons que la préface; telle qu'elle est, elle
permettra au moins les épanchements de l'amitié.
Depuis février, nous avons traversé des jours difficiles, mais je
crois que jamais l'avenir ne s'est montré aussi sombre, et je
crains bien que l'élection de Bonaparte ne résolve pas les
difficultés. Au premier moment, je me félicitais de la majorité qui
l'a porté à la présidence. J'ai nommé Cavaignac, parce que je suis
sûr de sa parfaite loyauté et de son intelligence; mais tout en le
nommant, je sentais que le pouvoir lui serait lourd. Il a fait tête
à un orage terrible, il s'est attiré des haines inextinguibles, le
parti du désordre ne lui pardonnera jamais. Si c'était un avantage,
un homme dont le républicanisme fût assuré et qui en même temps ne
pût plus pactiser avec les rouges, d'un autre côté, ce passé même
lui créait de grandes difficultés. Un moment j'ai espéré que
l'apparition sur la scène d'un personnage nouveau, sans relations
avec les partis, pouvait inaugurer une ère nouvelle... Quoi qu'il en
soit, moi et tous les républicains sincères avons pris le parti de
nous rattacher à ce produit du suffrage universel. Je n'ai pas vu
dans la chambre l'ombre d'une opposition systématique...
D'un autre côté, les partisans des dynasties déchues, sauf à se
battre entre eux plus tard, commencent par démolir la république.
Ils savent bien que l'assemblée est notre ancre de salut; aussi ils
s'ingénient à la faire dissoudre, et provoquent des pétitions dans
ce sens. Un coup d'État est imminent. D'où viendra-t-il?
qu'amènera-t-il? Ce qu'il y a de pis, c'est que les masses préfèrent
le président à l'assemblée.
Pour moi, mon cher Félix, je me tiens en dehors de toutes ces
intrigues. Autant que mes forces me le permettent, je m'occupe de
faire prévaloir mon programme. Tu le connais dans sa généralité.
Voici le plan pratique: réformer la poste, le sel et les boissons;
de là déficit dans le budget des recettes, qui sera réduit à 12 ou
1,300 millions;--_exiger_ du pouvoir qu'il y conforme le budget des
dépenses; lui déclarer que nous n'entendons pas qu'il dépense une
obole de plus; le forcer ainsi à renoncer, au dehors, à toute
_intervention_, au dedans, à toutes les _utopies socialistes_; en un
mot exiger ces deux principes, les obtenir de la _nécessité_,
puisque nous n'avons pu les obtenir de la _raison_ publique.
Ce projet, je le pousse partout. J'en ai parlé aux ministres qui
sont mes amis; ils ne m'ont guère écouté. Je le prêche dans les
réunions de députés. J'espère qu'il prévaudra. Déjà les deux
premiers actes sont accomplis; restent les boissons. Le crédit en
souffrira pendant quelque temps, la Bourse est en émoi; mais il n'y
a pas à reculer. Nous sommes devant un gouffre qui s'élargit sans
cesse; il ne faut pas espérer de le fermer sans que personne en
souffre. Le temps des ménagements est passé. Nous prêterons appui au
président, à tous les ministres, mais nous voulons les _trois
réformes_, non pas tant pour elles-mêmes, que comme infaillible et
seul moyen de réaliser notre devise: _Paix et liberté._
Adieu, mon ami, reçois mes voeux de nouvelle année.