7 septembre 1848.

Mon cher Félix, ta lettre ne me laissait pas le choix du parti que

j'avais à prendre. Je viens d'envoyer ma démission de membre du

conseil général; je ne donne pas celle de représentant, et tu en

comprends les motifs. En définitive, ce n'est pas quelques

Mugronnais qui m'ont conféré ce titre.

Je voudrais savoir combien il y en a, parmi ceux qui me blâment, qui

ont lu dans le _Moniteur_ la défense de L. Blanc; et, s'ils ne l'ont

pas lue, il faut avouer que leur audace est grande à se prononcer.

On dit que j'ai cédé à la peur; la peur était toute de l'autre côté.

Ces messieurs pensent-ils qu'il faut moins de courage à Paris que

dans les départements pour heurter les passions du jour? On nous

menaçait de la colère de la garde nationale, si nous repoussions le

projet de poursuites. Cette menace venait du quartier qui dispose de

la force militaire.

La peur a donc pu influencer les boules noires, mais non les boules

blanches. Il faut un degré peu commun d'absurdité et de sottise pour

croire que c'est un acte de courage que de voter du côté de la

force, de l'armée, de la garde nationale, de la majorité, de la

passion du moment, de l'autorité.

As-tu lu l'enquête? as-tu lu la déposition d'un ex-ministre, Trélat?

Elle dit: «Je suis allé à Clichy, je n'y ai pas vu L. Blanc, je

n'ai pas appris qu'il y soit allé; mais j'ai reconnu des traces de

son passage à l'attitude, aux gestes, à la physionomie et jusqu'aux

articulations des ouvriers.» A-t-on jamais vu la passion se

manifester par des tendances plus dangereuses? Et les trois quarts

de l'enquête sont dans cet esprit!

Bref, en conscience, je crois que L. Blanc a fait beaucoup de mal,

complice en cela de tous les socialistes, et il y en a beaucoup qui

le sont, sans le savoir, même parmi ceux qui crient contre lui; mais

je ne crois pas qu'il ait pris part aux attentats de mai et juin, et

je n'ai pas d'autres raisons à donner de ma conduite.

Je te remercie de m'avoir tenu au courant de l'état des esprits. Je

connais trop le coeur humain pour en vouloir à personne. À leur

point de vue, ceux qui me blâment ont raison. Puissent-ils se

préserver longtemps de cette peste du socialisme! Je me sens soulagé

d'un grand poids depuis que ma lettre au préfet est à la poste. Le

pays verra que j'entends qu'il se fasse représenter à son gré. Quand

viendra la réélection, prie instamment M. Domenger de ne point

appuyer ma candidature. En l'acceptant, je m'étais laissé entraîner

par le désir de revoir mon pays; c'était un sentiment tout

personnel; j'en ai été puni. Maintenant je ne désire autre chose que

de me débarrasser d'un mandat plus pénible.

Paris, 26 novembre 1848.

Mon cher Félix, vous avez dû m'attendre à Mugron. Mon projet était

d'abord d'y aller; quand j'ai accepté d'être du conseil général, je

dois avouer, à ma honte, que j'ai un peu été déterminé par la

perspective de ce voyage. L'air natal a toujours tant d'attraits! et

puis j'aurais été heureux de te serrer la main. À cette époque,

c'était une chose comme arrêtée que l'assemblée se prorogerait

pendant la session du conseil. Depuis les choses ont changé; on a

vu un danger à dissoudre la seule autorité debout dans notre pays,

et, partageant ce sentiment, j'ai dû rester à mon poste. Il est vrai

que j'ai été malade et retenu souvent dans ma chambre, quelquefois

dans mon lit, mais enfin j'étais à Paris, prêt à faire, dans la

mesure de mes forces, ce que les circonstances auraient exigé.

Cette détérioration de ma santé, qui se traduit surtout en faiblesse

et en apathie, est venue dans un mauvais moment. En vérité, mon ami,

je crois que j'aurais pu être utile. Je remarque toujours que nos

doctrines nous font trouver la solution des difficultés qui se

présentent, et de plus, que ces solutions exposées avec simplicité

sont toujours bien accueillies. Si l'économie politique, un peu

élargie et spiritualisée, eût trouvé un organe à l'assemblée, elle y

eût été une puissance; car, on a beau dire, cette assemblée peut

manquer de lumières, mais jamais il n'y en eut une qui eût meilleure

volonté. Les erreurs, les systèmes les plus étranges et les plus

menaçants sont venus s'étaler à la tribune, comme pour dresser un

piédestal à l'économie politique et faire ombre à sa lumière.

J'étais là, témoin cloué sur mon banc, je sentais en moi ce qu'il

fallait pour rallier les intelligences et même les coeurs sincères,

et ma misérable santé me condamnait au silence. Bien plus, dans les

comités, dans les commissions, dans les bureaux, j'ai dû mettre une

grande attention à m'annuler, sentant que si une fois j'étais poussé

sur la scène, je ne pourrais y remplir mon rôle. C'est une cruelle

épreuve. Aussi il faudra que je renonce à la vie publique, et toute

mon ambition est maintenant d'avoir trois ou quatre mois de

tranquillité devant moi, pour écrire mes pauvres _Harmonies

économiques_. Elles sont dans ma tête, mais j'ai peur qu'elles n'en

sortent jamais.

Les journaux d'aujourd'hui vous porteront la séance d'hier. Elle

s'est prolongée jusqu'à minuit. Elle était attendue avec anxiété et

même avec inquiétude. J'espère qu'elle produira un bon effet sur

l'opinion publique.

Tu me demandes mon opinion sur les prochaines élections. Je ne puis

comprendre comment, avec des principes identiques, le milieu où nous

vivons suffit pour nous faire voir les choses à un point de vue si

différent. Quels journaux, quelles informations recevez-vous, pour

dire que Cavaignac penche du côté de la Montagne? Cavaignac a été

mis où il est pour soutenir la république, et il le fera

consciencieusement. L'aimerait-on mieux s'il la trahissait? En même

temps qu'il veut la république, il comprend les conditions de sa

durée. Reportons-nous à l'époque des élections générales. Quel était

alors le sentiment à peu près universel? Il y avait un certain

nombre _de vrais et honnêtes républicains_, ensuite une multitude

immense jusque-là divisée, qui n'avait ni demandé ni désiré la

république, mais à qui la révolution de février avait ouvert les

yeux. Elle comprit que la monarchie avait fait son temps, elle

voulait se rallier à l'ordre nouveau et le soumettre à l'expérience.

J'ose dire que ce fut là l'esprit dominant, comme l'atteste le

résultat électoral. La masse choisit ses représentants parmi les

républicains dont j'ai parlé; en sorte qu'on peut considérer ces

deux catégories comme composant la nation. Cependant, au-dessus et

au-dessous de ce corps immense, il y a deux partis. Celui de dessus

s'appelle _république rouge_ et se compose d'hommes qui font assaut

d'exagération quand il s'agit de flatter les passions populaires;

celui de dessous s'appelle _réaction_. Il reçoit tous ceux qui

aspirent à renverser la république, à lui tendre des piéges et à

embarrasser sa marche.

Voilà la situation des premiers jours de mai; et pour comprendre la

suite, il ne faut pas oublier que le pouvoir était alors aux mains

de la république rouge, dominée encore par des partis plus extrêmes

et plus violents.

Où en sommes-nous venus à force de temps, de patience, à travers

bien des périls? à rendre le pouvoir homogène avec cette masse

immense qui forme la nation même. En effet, où Cavaignac a-t-il pris

son ministère? en partie parmi les républicains honnêtes de la

veille, en partie parmi les hommes sincèrement ralliés. Remarque

qu'il ne pouvait négliger aucun de ces éléments, ni monter jusqu'à

la Montagne, ni descendre jusqu'à la réaction. C'eût été manquer de

sincérité et de bonne politique. Il a pris assez de francs

républicains pour qu'on ne pût douter de la république, et, parmi

les hommes d'une autre époque, il a choisi ceux que leur loyauté

notoire ne permet pas de tenir pour suspects, comme Vivien et

Dufaure.

Dans cette marche descendante vers le point précis qui coïncide avec

l'opinion et avec la stabilité de la république, nous avons froissé

le parti exagéré, qui nous a fait sentir tout son mécontentement par

les 15 mai et 23 juin; nous avons déçu les réactionnaires, qui se

vengent par leur choix...

Maintenant, si cette multitude immense, qui s'était montrée

franchement ralliée, oubliant les difficultés qu'a rencontrées

l'assemblée, se dissout et renonce au but qu'elle s'était proposé,

je ne sais plus où nous allons. Si elle persiste, elle doit le

prouver en nommant Cavaignac.

Les rouges, qui ont au moins le mérite d'être conséquents et

sincères, portent leurs voix sur Ledru-Rollin et Raspail... Que

devons-nous faire, nous? Je m'en rapporte à ta sagacité.

Sauf aux journées de juin, où, comme tous mes collègues, j'allais, en

revenant des barricades, dire au chef du pouvoir exécutif ce que j'avais

vu, je n'ai jamais parlé à Cavaignac, je n'ai jamais été dans ses

salons, et très-probablement il ne sait pas si j'existe. Mais j'ai

écouté ses paroles, j'ai observé ses actes, et si je ne les ai pas tous

approuvés, si j'ai souvent voté contre lui, notamment chaque fois qu'il

m'a paru que les mesures exceptionnelles, nées des nécessités de juin,

se prolongeaient trop longtemps, je puis le dire, du moins en mon âme et

conscience, je crois Cavaignac honnête.....

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 46 / 148 题