Mon cher Félix, ta lettre ne me laissait pas le choix du parti que
j'avais à prendre. Je viens d'envoyer ma démission de membre du
conseil général; je ne donne pas celle de représentant, et tu en
comprends les motifs. En définitive, ce n'est pas quelques
Mugronnais qui m'ont conféré ce titre.
Je voudrais savoir combien il y en a, parmi ceux qui me blâment, qui
ont lu dans le _Moniteur_ la défense de L. Blanc; et, s'ils ne l'ont
pas lue, il faut avouer que leur audace est grande à se prononcer.
On dit que j'ai cédé à la peur; la peur était toute de l'autre côté.
Ces messieurs pensent-ils qu'il faut moins de courage à Paris que
dans les départements pour heurter les passions du jour? On nous
menaçait de la colère de la garde nationale, si nous repoussions le
projet de poursuites. Cette menace venait du quartier qui dispose de
la force militaire.
La peur a donc pu influencer les boules noires, mais non les boules
blanches. Il faut un degré peu commun d'absurdité et de sottise pour
croire que c'est un acte de courage que de voter du côté de la
force, de l'armée, de la garde nationale, de la majorité, de la
passion du moment, de l'autorité.
As-tu lu l'enquête? as-tu lu la déposition d'un ex-ministre, Trélat?
Elle dit: «Je suis allé à Clichy, je n'y ai pas vu L. Blanc, je
n'ai pas appris qu'il y soit allé; mais j'ai reconnu des traces de
son passage à l'attitude, aux gestes, à la physionomie et jusqu'aux
articulations des ouvriers.» A-t-on jamais vu la passion se
manifester par des tendances plus dangereuses? Et les trois quarts
de l'enquête sont dans cet esprit!
Bref, en conscience, je crois que L. Blanc a fait beaucoup de mal,
complice en cela de tous les socialistes, et il y en a beaucoup qui
le sont, sans le savoir, même parmi ceux qui crient contre lui; mais
je ne crois pas qu'il ait pris part aux attentats de mai et juin, et
je n'ai pas d'autres raisons à donner de ma conduite.
Je te remercie de m'avoir tenu au courant de l'état des esprits. Je
connais trop le coeur humain pour en vouloir à personne. À leur
point de vue, ceux qui me blâment ont raison. Puissent-ils se
préserver longtemps de cette peste du socialisme! Je me sens soulagé
d'un grand poids depuis que ma lettre au préfet est à la poste. Le
pays verra que j'entends qu'il se fasse représenter à son gré. Quand
viendra la réélection, prie instamment M. Domenger de ne point
appuyer ma candidature. En l'acceptant, je m'étais laissé entraîner
par le désir de revoir mon pays; c'était un sentiment tout
personnel; j'en ai été puni. Maintenant je ne désire autre chose que
de me débarrasser d'un mandat plus pénible.
Paris, 26 novembre 1848.
Mon cher Félix, vous avez dû m'attendre à Mugron. Mon projet était
d'abord d'y aller; quand j'ai accepté d'être du conseil général, je
dois avouer, à ma honte, que j'ai un peu été déterminé par la
perspective de ce voyage. L'air natal a toujours tant d'attraits! et
puis j'aurais été heureux de te serrer la main. À cette époque,
c'était une chose comme arrêtée que l'assemblée se prorogerait
pendant la session du conseil. Depuis les choses ont changé; on a
vu un danger à dissoudre la seule autorité debout dans notre pays,
et, partageant ce sentiment, j'ai dû rester à mon poste. Il est vrai
que j'ai été malade et retenu souvent dans ma chambre, quelquefois
dans mon lit, mais enfin j'étais à Paris, prêt à faire, dans la
mesure de mes forces, ce que les circonstances auraient exigé.
Cette détérioration de ma santé, qui se traduit surtout en faiblesse
et en apathie, est venue dans un mauvais moment. En vérité, mon ami,
je crois que j'aurais pu être utile. Je remarque toujours que nos
doctrines nous font trouver la solution des difficultés qui se
présentent, et de plus, que ces solutions exposées avec simplicité
sont toujours bien accueillies. Si l'économie politique, un peu
élargie et spiritualisée, eût trouvé un organe à l'assemblée, elle y
eût été une puissance; car, on a beau dire, cette assemblée peut
manquer de lumières, mais jamais il n'y en eut une qui eût meilleure
volonté. Les erreurs, les systèmes les plus étranges et les plus
menaçants sont venus s'étaler à la tribune, comme pour dresser un
piédestal à l'économie politique et faire ombre à sa lumière.
J'étais là, témoin cloué sur mon banc, je sentais en moi ce qu'il
fallait pour rallier les intelligences et même les coeurs sincères,
et ma misérable santé me condamnait au silence. Bien plus, dans les
comités, dans les commissions, dans les bureaux, j'ai dû mettre une
grande attention à m'annuler, sentant que si une fois j'étais poussé
sur la scène, je ne pourrais y remplir mon rôle. C'est une cruelle
épreuve. Aussi il faudra que je renonce à la vie publique, et toute
mon ambition est maintenant d'avoir trois ou quatre mois de
tranquillité devant moi, pour écrire mes pauvres _Harmonies
économiques_. Elles sont dans ma tête, mais j'ai peur qu'elles n'en
sortent jamais.
Les journaux d'aujourd'hui vous porteront la séance d'hier. Elle
s'est prolongée jusqu'à minuit. Elle était attendue avec anxiété et
même avec inquiétude. J'espère qu'elle produira un bon effet sur
l'opinion publique.
Tu me demandes mon opinion sur les prochaines élections. Je ne puis
comprendre comment, avec des principes identiques, le milieu où nous
vivons suffit pour nous faire voir les choses à un point de vue si
différent. Quels journaux, quelles informations recevez-vous, pour
dire que Cavaignac penche du côté de la Montagne? Cavaignac a été
mis où il est pour soutenir la république, et il le fera
consciencieusement. L'aimerait-on mieux s'il la trahissait? En même
temps qu'il veut la république, il comprend les conditions de sa
durée. Reportons-nous à l'époque des élections générales. Quel était
alors le sentiment à peu près universel? Il y avait un certain
nombre _de vrais et honnêtes républicains_, ensuite une multitude
immense jusque-là divisée, qui n'avait ni demandé ni désiré la
république, mais à qui la révolution de février avait ouvert les
yeux. Elle comprit que la monarchie avait fait son temps, elle
voulait se rallier à l'ordre nouveau et le soumettre à l'expérience.
J'ose dire que ce fut là l'esprit dominant, comme l'atteste le
résultat électoral. La masse choisit ses représentants parmi les
républicains dont j'ai parlé; en sorte qu'on peut considérer ces
deux catégories comme composant la nation. Cependant, au-dessus et
au-dessous de ce corps immense, il y a deux partis. Celui de dessus
s'appelle _république rouge_ et se compose d'hommes qui font assaut
d'exagération quand il s'agit de flatter les passions populaires;
celui de dessous s'appelle _réaction_. Il reçoit tous ceux qui
aspirent à renverser la république, à lui tendre des piéges et à
embarrasser sa marche.
Voilà la situation des premiers jours de mai; et pour comprendre la
suite, il ne faut pas oublier que le pouvoir était alors aux mains
de la république rouge, dominée encore par des partis plus extrêmes
et plus violents.
Où en sommes-nous venus à force de temps, de patience, à travers
bien des périls? à rendre le pouvoir homogène avec cette masse
immense qui forme la nation même. En effet, où Cavaignac a-t-il pris
son ministère? en partie parmi les républicains honnêtes de la
veille, en partie parmi les hommes sincèrement ralliés. Remarque
qu'il ne pouvait négliger aucun de ces éléments, ni monter jusqu'à
la Montagne, ni descendre jusqu'à la réaction. C'eût été manquer de
sincérité et de bonne politique. Il a pris assez de francs
républicains pour qu'on ne pût douter de la république, et, parmi
les hommes d'une autre époque, il a choisi ceux que leur loyauté
notoire ne permet pas de tenir pour suspects, comme Vivien et
Dufaure.
Dans cette marche descendante vers le point précis qui coïncide avec
l'opinion et avec la stabilité de la république, nous avons froissé
le parti exagéré, qui nous a fait sentir tout son mécontentement par
les 15 mai et 23 juin; nous avons déçu les réactionnaires, qui se
vengent par leur choix...
Maintenant, si cette multitude immense, qui s'était montrée
franchement ralliée, oubliant les difficultés qu'a rencontrées
l'assemblée, se dissout et renonce au but qu'elle s'était proposé,
je ne sais plus où nous allons. Si elle persiste, elle doit le
prouver en nommant Cavaignac.
Les rouges, qui ont au moins le mérite d'être conséquents et
sincères, portent leurs voix sur Ledru-Rollin et Raspail... Que
devons-nous faire, nous? Je m'en rapporte à ta sagacité.
Sauf aux journées de juin, où, comme tous mes collègues, j'allais, en
revenant des barricades, dire au chef du pouvoir exécutif ce que j'avais
vu, je n'ai jamais parlé à Cavaignac, je n'ai jamais été dans ses
salons, et très-probablement il ne sait pas si j'existe. Mais j'ai
écouté ses paroles, j'ai observé ses actes, et si je ne les ai pas tous
approuvés, si j'ai souvent voté contre lui, notamment chaque fois qu'il
m'a paru que les mesures exceptionnelles, nées des nécessités de juin,
se prolongeaient trop longtemps, je puis le dire, du moins en mon âme et
conscience, je crois Cavaignac honnête.....