26 août 1848.

Mon cher Félix, j'éprouve une bien vive peine de voir, malgré mon

désir, notre correspondance aussi languissante. Il me serait bien

doux de continuer par lettres cet échange de sentiments et d'idées

qui, pendant tant d'années, a suffi à notre bonheur. Tes lettres

d'ailleurs me seraient bien nécessaires. Ici, au milieu des faits,

dans le tumulte des passions, je sens que la netteté des principes

s'efface, parce que la vie se passe à transiger. Je demeure

aujourd'hui convaincu que la pratique des affaires exclut la

possibilité de produire une oeuvre vraiment scientifique; et

pourtant, je ne te le cache pas, je conserve toujours cette ancienne

chimère de mes _Harmonies sociales_, et je ne puis me défendre de

l'idée que, si j'étais resté auprès de toi, je serais parvenu à

jeter une idée utile dans le monde. Aussi il me tarde bien de

prendre ma retraite.

Nous avons terminé ce matin cette grande affaire de l'enquête, qui

pesait si lourdement sur l'assemblée et sur le pays. Un vote de la

chambre autorise des poursuites contre L. Blanc et Caussidière, pour

la part qu'ils ont pu prendre à l'attentat du 15 mai. On sera

peut-être un peu surpris, dans le pays, que j'aie voté en cette

circonstance contre le gouvernement. C'était autrefois mon projet de

faire connaître à mes commettants le motif de mes votes. Le défaut

de temps et de force peut seul me faire manquer à ce devoir; mais ce

vote est si grave que je voudrais faire savoir ce qui l'a déterminé.

Le gouvernement croyait les poursuites contre ces deux collègues

nécessaires; on allait jusqu'à dire qu'on ne pouvait compter qu'à

cette condition sur l'appui de la garde nationale. Je ne me suis pas

cru le droit, même pour ce motif, de faire taire la voix de ma

conscience. Tu sais que les doctrines de L. Blanc n'ont pas,

peut-être dans toute la France, un adversaire plus décidé que moi.

Je ne doute pas que ces doctrines n'aient eu une influence funeste

sur les idées des ouvriers et, par suite, sur leurs actes. Mais

étions-nous appelés à nous prononcer sur des doctrines? Quiconque a

une croyance doit considérer comme funeste la doctrine contraire à

cette croyance. Quand les catholiques faisaient brûler les

protestants, ce n'était pas parce que ceux-ci étaient dans l'erreur,

mais parce que cette erreur était réputée dangereuse. Sur ce

principe, nous nous tuerions les uns les autres.

Il y avait donc à examiner si L. Blanc s'était rendu vraiment

coupable _des faits_ de conspiration et insurrection. Je ne l'ai pas

cru, et quiconque lira sa défense ne pourra le croire. En attendant,

je ne puis oublier les circonstances où nous sommes: l'état de siége

est en vigueur, la justice ordinaire est suspendue, la presse est

bâillonnée. Pouvais-je livrer deux collègues à des adversaires

politiques au moment où il n'y a plus aucune garantie? C'est un acte

auquel je ne pouvais m'associer, un premier pas que je n'ai pas

voulu faire.

Je ne blâme pas Cavaignac d'avoir suspendu momentanément toutes les

libertés, je crois que cette triste nécessité lui a été aussi

douloureuse qu'à nous; et elle peut être justifiée par ce qui

justifie tout, le salut public. Mais le salut public exigeait-il que

deux de nos collègues fussent livrés? Je ne l'ai pas pensé. Bien au

contraire, j'ai cru qu'un tel acte ne pouvait que semer parmi nous

le désordre, envenimer les haines, creuser l'abîme entre les partis,

non-seulement dans l'assemblée, mais dans la France entière; j'ai

pensé qu'en présence des circonstances intérieures et extérieures,

quand le pays souffre, quand il a besoin d'ordre, de confiance,

d'institutions, d'union, le moment était mal choisi de jeter dans la

représentation nationale un brandon de discorde. Il me semble que

nous ferions mieux d'oublier nos griefs, nos rancunes, pour

travailler au bien du pays; et je m'estimais heureux qu'il n'y eût

pas de _faits précis_ à la charge de nos collègues, puisque par là

j'étais dispensé de les livrer.

La majorité a pensé autrement. Puisse-t-elle ne s'être pas trompée!

puisse ce vote n'être pas fatal à la république!

Si tu le juges à propos, je t'autorise à envoyer un extrait de cette

lettre au journal du pays.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 45 / 148 题