24 juin 1848.

Mon cher Félix, les journaux te disent l'état affreux de notre

triste capitale. Le canon, la fusillade, voilà le bruit qui domine;

la guerre civile a commencé et avec un tel acharnement que nul ne

peut prédire les suites. Si ce spectacle m'afflige comme homme, tu

dois penser, que j'en souffre aussi comme économiste; la vraie cause

du mal c'est bien le faux socialisme.

Tu t'étonneras peut-être, et beaucoup de personnes s'étonnent ici,

de ce que je n'aie pas encore exposé notre doctrine à la tribune.

Elles me pardonneraient sans doute si elles jetaient un coup d'oeil

sur cette immense salle où l'on ne peut pas se faire entendre. Et

puis notre assemblée est indisciplinée; si un seul mot choque

quelques membres, même avant que la phrase ne soit finie, un orage

éclate. Dans ces conditions tu comprends ma répugnance à parler.

J'ai concentré ma faible action dans le comité dont je fais partie

(celui des finances), et jusqu'ici ce n'est pas tout à fait sans

succès.

Je voudrais pouvoir te fixer sur le dénoûment de la terrible

bataille qui se livre autour de nous. Si le parti de l'ordre

l'emporte, jusqu'où ira la réaction? Si c'est le parti de l'émeute,

jusqu'où iront ses prétentions? On frémit d'y penser. S'il

s'agissait d'une lutte accidentelle, je ne serais pas découragé.

Mais ce qui travaille la société, c'est une erreur manifeste qui ira

jusqu'au bout, car elle est plus ou moins partagée par ceux-là mêmes

qui en combattent les manifestations exagérées. Puisse la France ne

pas devenir une Turquie!

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 44 / 148 题