29 février 1848.

Mon cher Félix, malgré les conditions mesquines et ridicules qui te

sont faites, je te féliciterai de bon coeur si tu arrives à un

arrangement. Nous nous faisons vieux; un peu de paix et de calme,

dans l'arrière-saison, voilà le bien auquel il faut prétendre.

Puisque aussi bien, mon bon ami, je ne puis te donner ni conseils ni

consolations sur ce triste dénoûment, tu ne seras pas surpris que je

te parle de suite des grands événements qui viennent de s'accomplir.

La révolution de février a été certainement plus héroïque que celle

de juillet; rien d'admirable comme le courage, l'ordre, le calme, la

modération de la population parisienne. Mais quelles en seront les

suites? Depuis dix ans, de fausses doctrines, fort en vogue,

nourrissent les classes laborieuses d'absurdes illusions. Elles sont

maintenant convaincues que l'État est obligé de donner du pain, du

travail, de l'instruction à tout le monde. Le gouvernement

provisoire en a fait la promesse solennelle; il sera donc forcé de

renforcer tous les impôts pour essayer de tenir cette promesse, et,

malgré cela, il ne la tiendra pas. Je n'ai pas besoin de te dire

l'avenir que cela nous prépare.

Il y aurait une ressource, ce serait de combattre l'erreur

elle-même, mais cette tâche est si impopulaire qu'on ne peut la

remplir sans danger; je suis pourtant résolu de m'y dévouer si le

pays m'envoie à l'assemblée nationale.

Il est évident que toutes ces promesses aboutiront à ruiner la

province pour satisfaire la population de Paris; car le gouvernement

n'entreprendra jamais de nourrir tous les métayers, ouvriers et

artisans des départements, et surtout des campagnes. Si notre pays

comprend la situation, il me nommera, je le dis franchement, sinon

je remplirai mon devoir avec plus de sécurité comme simple écrivain.

La _curée_ des places est commencée; plusieurs de mes amis sont

tout-puissants; quelques-uns devraient comprendre que mes études

spéciales pourraient être utilisées; mais je n'entends pas parler

d'eux. Quant à moi, je ne mettrai les pieds à l'Hôtel de ville que

comme curieux; je regarderai le mât de cocagne, je n'y monterai pas.

Pauvre peuple! que de déceptions on lui a préparées! Il était si

simple et si juste de le soulager par la diminution des taxes; on

veut le faire par la profusion, et il ne voit pas que tout le

mécanisme consiste à lui prendre dix pour lui donner huit, sans

compter la liberté réelle qui succombera à l'opération!

J'ai essayé de jeter ces idées dans la rue par un journal éphémère

qui est né de la circonstance; croirais-tu que les ouvriers

imprimeurs eux-mêmes discutent et désapprouvent l'entreprise! ils

la disent _contre-révolutionnaire_.

Comment, comment lutter contre une école qui a la force en main et

qui promet le bonheur parfait à tout le monde?

Ami, si l'on me disait: Tu vas faire prévaloir ton idée aujourd'hui,

et demain tu mourras dans l'obscurité, j'accepterais de suite; mais

lutter sans chance, sans être même écouté, quelle rude tâche!

Il y a plus, l'ordre et la confiance étant l'intérêt suprême du

moment, il faut s'abstenir de toute critique et appuyer le

gouvernement provisoire à tout prix, en le ménageant même dans ses

erreurs. C'est un devoir qui me force à des ménagements infinis.

Adieu, les élections sont prochaines, nous nous verrons alors; en

attendant, dis-moi si tu remarques quelques bonnes dispositions en

ma faveur.

Paris, 9 juin 1848.

Mon cher Félix, j'ai été en effet bien longtemps sans t'écrire, et

il faut me le pardonner, car je ne sais plus où donner de la tête.

Voici ma vie: je me lève à six heures; s'habiller, se raser,

déjeuner, parcourir les journaux, cela tient jusqu'à sept heures et

sept heures et demie. Vers neuf heures, il faut que je parte, car à

dix heures commence la séance du comité des finances auquel

j'appartiens; il dure jusqu'à une heure, et alors c'est la séance

publique qui commence et se prolonge jusqu'à sept. Je rentre pour

dîner, et il est bien rare qu'après dîner il n'y ait pas réunion des

sous-commissions chargées de questions spéciales.

La seule heure à ma disposition, c'est donc de huit à neuf heures du

matin, c'est aussi celle où les visites m'arrivent; de tout cela il

résulte que non-seulement je ne puis faire face à ma correspondance,

mais que je ne puis rien étudier, quand, mis enfin en contact avec

la pratique des affaires, je m'aperçois que j'ai tout à apprendre.

Aussi je suis profondément dégoûté de ce métier, et ce qui se passe

n'est pas propre à me relever. L'assemblée est certainement

excellente sous le rapport des intentions, elle a bonne volonté,

elle veut faire le bien; mais elle ne le peut pas, d'abord parce que

les principes ne sont pas sus, ensuite parce qu'il n'y a

d'initiative nulle part. La commission exécutive s'efface

complétement, nul ne sait si les membres qui la composent sont

d'accord entre eux, ils ne sortent de leur inertie que pour

manifester la plus étrange incohérence de vues. La chambre a beau

leur réitérer des preuves de confiance pour les encourager à agir,

il semble qu'ils ont le parti pris de nous abandonner à nous-mêmes.

Juge ce que peut être une assemblée de neuf cents personnes chargées

de délibérer et d'agir, ajoute à cela une salle immense où on ne

s'entend pas. Pour avoir voulu dire quelques mots aujourd'hui, je me

suis retiré avec un rhume; c'est ce qui fait que je ne sors pas et

que j'écris.

Mais d'autres symptômes sont bien plus effrayants; l'idée dominante,

celle qui a envahi toutes les classes de la société, c'est que

l'État est chargé de faire vivre tout le monde. C'est une curée

générale à laquelle les ouvriers sont enfin appelés; on les blâme,

on les craint, que font-ils? Ce qu'ont fait jusqu'ici toutes les

classes. Les ouvriers sont mieux fondés; ils disent: «Du pain contre

du travail.» Les monopoleurs étaient et sont encore plus exigeants.

Mais enfin où cela nous mènera-t-il? je tremble d'y penser.

Le comité des finances résiste naturellement, sa mission le rend

économe et économiste; aussi il est déjà tombé dans l'impopularité.

«Vous défendez le capital!» avec ce mot on nous tue, car il faut

savoir que le capital passe ici pour un monstre dévorant.

Duprat, loin d'être mort, n'est pas malade.

«Les gens que vous tuez se portent assez bien.»

Dans l'émeute du 15, je n'ai été ni frappé ni menacé; j'ajouterai

même que je n'ai pas éprouvé la plus légère émotion, si ce n'est

quand j'ai cru qu'une tribune publique allait s'écrouler sous les

pieds des factieux. Le sang aurait ruisselé dans la salle, et

alors.....

Adieu, mon cher Félix.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 43 / 148 题