Mon cher Félix, malgré les conditions mesquines et ridicules qui te
sont faites, je te féliciterai de bon coeur si tu arrives à un
arrangement. Nous nous faisons vieux; un peu de paix et de calme,
dans l'arrière-saison, voilà le bien auquel il faut prétendre.
Puisque aussi bien, mon bon ami, je ne puis te donner ni conseils ni
consolations sur ce triste dénoûment, tu ne seras pas surpris que je
te parle de suite des grands événements qui viennent de s'accomplir.
La révolution de février a été certainement plus héroïque que celle
de juillet; rien d'admirable comme le courage, l'ordre, le calme, la
modération de la population parisienne. Mais quelles en seront les
suites? Depuis dix ans, de fausses doctrines, fort en vogue,
nourrissent les classes laborieuses d'absurdes illusions. Elles sont
maintenant convaincues que l'État est obligé de donner du pain, du
travail, de l'instruction à tout le monde. Le gouvernement
provisoire en a fait la promesse solennelle; il sera donc forcé de
renforcer tous les impôts pour essayer de tenir cette promesse, et,
malgré cela, il ne la tiendra pas. Je n'ai pas besoin de te dire
l'avenir que cela nous prépare.
Il y aurait une ressource, ce serait de combattre l'erreur
elle-même, mais cette tâche est si impopulaire qu'on ne peut la
remplir sans danger; je suis pourtant résolu de m'y dévouer si le
pays m'envoie à l'assemblée nationale.
Il est évident que toutes ces promesses aboutiront à ruiner la
province pour satisfaire la population de Paris; car le gouvernement
n'entreprendra jamais de nourrir tous les métayers, ouvriers et
artisans des départements, et surtout des campagnes. Si notre pays
comprend la situation, il me nommera, je le dis franchement, sinon
je remplirai mon devoir avec plus de sécurité comme simple écrivain.
La _curée_ des places est commencée; plusieurs de mes amis sont
tout-puissants; quelques-uns devraient comprendre que mes études
spéciales pourraient être utilisées; mais je n'entends pas parler
d'eux. Quant à moi, je ne mettrai les pieds à l'Hôtel de ville que
comme curieux; je regarderai le mât de cocagne, je n'y monterai pas.
Pauvre peuple! que de déceptions on lui a préparées! Il était si
simple et si juste de le soulager par la diminution des taxes; on
veut le faire par la profusion, et il ne voit pas que tout le
mécanisme consiste à lui prendre dix pour lui donner huit, sans
compter la liberté réelle qui succombera à l'opération!
J'ai essayé de jeter ces idées dans la rue par un journal éphémère
qui est né de la circonstance; croirais-tu que les ouvriers
imprimeurs eux-mêmes discutent et désapprouvent l'entreprise! ils
la disent _contre-révolutionnaire_.
Comment, comment lutter contre une école qui a la force en main et
qui promet le bonheur parfait à tout le monde?
Ami, si l'on me disait: Tu vas faire prévaloir ton idée aujourd'hui,
et demain tu mourras dans l'obscurité, j'accepterais de suite; mais
lutter sans chance, sans être même écouté, quelle rude tâche!
Il y a plus, l'ordre et la confiance étant l'intérêt suprême du
moment, il faut s'abstenir de toute critique et appuyer le
gouvernement provisoire à tout prix, en le ménageant même dans ses
erreurs. C'est un devoir qui me force à des ménagements infinis.
Adieu, les élections sont prochaines, nous nous verrons alors; en
attendant, dis-moi si tu remarques quelques bonnes dispositions en
ma faveur.
Paris, 9 juin 1848.
Mon cher Félix, j'ai été en effet bien longtemps sans t'écrire, et
il faut me le pardonner, car je ne sais plus où donner de la tête.
Voici ma vie: je me lève à six heures; s'habiller, se raser,
déjeuner, parcourir les journaux, cela tient jusqu'à sept heures et
sept heures et demie. Vers neuf heures, il faut que je parte, car à
dix heures commence la séance du comité des finances auquel
j'appartiens; il dure jusqu'à une heure, et alors c'est la séance
publique qui commence et se prolonge jusqu'à sept. Je rentre pour
dîner, et il est bien rare qu'après dîner il n'y ait pas réunion des
sous-commissions chargées de questions spéciales.
La seule heure à ma disposition, c'est donc de huit à neuf heures du
matin, c'est aussi celle où les visites m'arrivent; de tout cela il
résulte que non-seulement je ne puis faire face à ma correspondance,
mais que je ne puis rien étudier, quand, mis enfin en contact avec
la pratique des affaires, je m'aperçois que j'ai tout à apprendre.
Aussi je suis profondément dégoûté de ce métier, et ce qui se passe
n'est pas propre à me relever. L'assemblée est certainement
excellente sous le rapport des intentions, elle a bonne volonté,
elle veut faire le bien; mais elle ne le peut pas, d'abord parce que
les principes ne sont pas sus, ensuite parce qu'il n'y a
d'initiative nulle part. La commission exécutive s'efface
complétement, nul ne sait si les membres qui la composent sont
d'accord entre eux, ils ne sortent de leur inertie que pour
manifester la plus étrange incohérence de vues. La chambre a beau
leur réitérer des preuves de confiance pour les encourager à agir,
il semble qu'ils ont le parti pris de nous abandonner à nous-mêmes.
Juge ce que peut être une assemblée de neuf cents personnes chargées
de délibérer et d'agir, ajoute à cela une salle immense où on ne
s'entend pas. Pour avoir voulu dire quelques mots aujourd'hui, je me
suis retiré avec un rhume; c'est ce qui fait que je ne sors pas et
que j'écris.
Mais d'autres symptômes sont bien plus effrayants; l'idée dominante,
celle qui a envahi toutes les classes de la société, c'est que
l'État est chargé de faire vivre tout le monde. C'est une curée
générale à laquelle les ouvriers sont enfin appelés; on les blâme,
on les craint, que font-ils? Ce qu'ont fait jusqu'ici toutes les
classes. Les ouvriers sont mieux fondés; ils disent: «Du pain contre
du travail.» Les monopoleurs étaient et sont encore plus exigeants.
Mais enfin où cela nous mènera-t-il? je tremble d'y penser.
Le comité des finances résiste naturellement, sa mission le rend
économe et économiste; aussi il est déjà tombé dans l'impopularité.
«Vous défendez le capital!» avec ce mot on nous tue, car il faut
savoir que le capital passe ici pour un monstre dévorant.
Duprat, loin d'être mort, n'est pas malade.
«Les gens que vous tuez se portent assez bien.»
Dans l'émeute du 15, je n'ai été ni frappé ni menacé; j'ajouterai
même que je n'ai pas éprouvé la plus légère émotion, si ce n'est
quand j'ai cru qu'une tribune publique allait s'écrouler sous les
pieds des factieux. Le sang aurait ruisselé dans la salle, et
alors.....
Adieu, mon cher Félix.