Hier soir on a discuté et adopté un manifeste, la discussion a été
sérieuse, intéressante, approfondie, et cela seul est un grand bien,
car beaucoup de gens qui entreprennent d'éclairer les autres
s'éclairent eux-mêmes. On a remis tous les pouvoirs exécutifs à une
commission composée de MM. d'Harcourt, Say, Dunoyer, Renouard,
Blanqui, Léon Faucher, Anisson-Duperron et moi. D'un autre côté,
cette commission me transmettra, au moins de fait, l'autorité
qu'elle a reçue et se bornera à un contrôle; dans ces circonstances,
puis-je abandonner un rôle qui peut tomber en d'autres mains, et
compromettre la cause tout entière? Je souffre de quitter Mugron et
mes habitudes, et mon travail capricieux et nos causeries. C'est un
déchirement affreux; mais m'est-il permis de reculer?
Adieu, mon cher Félix, ton ami.
Paris, le 24 mai 1846.
Mon cher Félix, j'ai tant couru ce matin que je ne puis tenir la
plume, et mon écriture est toute tremblante. Ce que tu me dis de
l'utilité de ma présence à Mugron me préoccupe tous les jours. Mais,
mon ami, j'ai presque la certitude que, si je quitte Paris, notre
association tombera dans l'eau et tout sera à recommencer. Tu en
jugeras; voici où nous en sommes: je crois t'avoir dit qu'une
commission avait été nommée, réunissant pleins pouvoirs; au moment
de lancer notre _manifeste_, plusieurs des commissaires ont voulu
que nous fussions pourvus de _l'autorisation préalable_. Elle a été
demandée, le ministre l'a promise; mais les jours se passent et je
ne vois rien arriver. En attendant, le manifeste est dans nos
cartons. C'est certainement une faute d'exiger _l'autorisation_,
nous devions nous borner à une simple _déclaration_. Les peureux ont
cru être agréables au ministre, et je crois qu'ils l'embarrassent,
parce que, surtout à l'approche des élections, il craindra de se
mettre à dos les manufacturiers.
Cependant M. Guizot a déclaré qu'il donnerait l'autorisation, M. de
Broglie a laissé entendre qu'il viendrait à nous aussitôt après,
c'est pourquoi je patiente encore; mais pour peu qu'on retarde, je
casserai les vitres, au risque de tout dissoudre, sauf à recommencer
sur un autre plan, et avec d'autres personnes.
Tu vois combien il est difficile de déserter le terrain en ce
moment; ce n'est pas l'envie qui me manque, car, mon cher Félix,
Paris et moi nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre. Il y aurait
trop à dire là-dessus, ce sera pour une autre fois.
Ton article du _Mémorial_ était excellent, peu de personnes l'ont
lu, car il n'est arrivé précisément que quand nos réunions ont
cessé, par la cause que je t'ai dite; mais je l'a communiqué à
Dunoyer et à Say, ainsi qu'à quelques autres, et tous y ont trouvé
une vivacité et une clarté qui entraînent le lecteur et forcent la
conviction. Le _je ne m'en mêle plus_ ne pouvait que plaire beaucoup
à Dunoyer; malheureusement les idées du jour sont portées à un point
effrayant vers l'autre sens: _Mêler à tout l'État._ Bientôt on fera
une seconde édition de mes _Sophismes_. Nous pourrons y joindre cet
article et quelques autres, si tu en fais. Je puis bien te dire à
toi que ce petit livre est destiné à une grande circulation. En
Amérique, on se propose de le propager à profusion; les journaux
anglais et italiens l'ont traduit presque en entier. Mais ce qui me
vexe un peu, c'est de voir que les trois à quatre plaisanteries que
j'ai glissées dans ce volume ont fait fortune, tandis que la partie
sérieuse est fort négligée. Tâche donc de faire aussi du _Buffa_.
Je te quitte; je viens d'apprendre qu'une occasion se présente pour
Bordeaux, et je veux en profiter.
Bordeaux, le 22 juillet 1846.
Mon cher Félix, je t'écrivais avant-hier, et je ne serais pas
surpris que ma lettre se fût égarée; car depuis un mois je marche de
malentendu en malentendu. Il faudrait une rame de papier pour te
raconter tout ce qui m'arrive; ce ne sont pas choses aimables, mais
elles ont ce bon côté, qu'elles me font faire de grands progrès dans
la connaissance du coeur humain. Hélas! il vaudrait mieux peut-être
conserver le peu d'illusions qu'on peut avoir à notre âge.
D'abord je me suis assuré que le retard qu'on a mis à expédier ma
brochure tient à une intrigue. Ma lettre à M. Duchâtel l'a outré;
mais elle lui a arraché l'autorisation que tant de hauts personnages
poursuivaient, depuis trois mois. Et tu penses que l'association
bordelaise m'en a su gré? point du tout. Il y a ici un revirement
complet d'opinion contre moi, et je suis _flétri_ du titre de
_radical_; ma brochure m'a achevé. M. Duchâtel a écrit au préfet,
le préfet a fait venir le directeur du _Mémorial_, et lui a lavé la
tête; le directeur a racheté sa faute en retardant ma brochure.
Cependant en ce moment les quatre cents exemplaires doivent t'être
parvenus[15].
[Note 15: V. ci-après l'écrit intitulé: _À MM. les électeurs
de l'arrondissement de Saint-Sever._ (_Note de l'éditeur._)]
Quant à ce qui se passe en fait d'élections, ce serait trop long, je
te le dirai verbalement. En résultat, je ne serai porté nulle part,
excepté peut-être à Nérac. Mais je ne puis voir là qu'une
démonstration de l'opposition et non une candidature sérieuse, sauf
l'_imprévu_ d'une journée électorale.
Hier il y a eu séance de l'association bordelaise. La manière dont
on m'a engagé à prendre la parole m'a _engagé_ à refuser.
Je présume qu'à l'heure qu'il est, tous les électeurs de Saint-Sever
ont ma brochure. C'est tout ce que j'ai à leur offrir avec mon
dévouement. Cette distribution doit te donner bien de la peine.
Entre quatre pourtant, la besogne n'est pas lourde. J'espère être
rentré à Mugron vers le 28 ou 29, tout juste pour aller voter.
Adieu, mon cher Félix, je ne fermerai ma lettre que ce soir, en cas
que j'aie quelque chose à ajouter.
_P. S._ Je viens d'avoir une entrevue importante, je te conterai
cela. Mais le résultat est que Bordeaux ne me portera pas, on veut
un _Économiste_ qui soit du juste milieu. Le ministère a recommandé
_Blanqui_.
Paris, le 1er octobre 1846.
Mon cher Félix, je n'ai pas de tes nouvelles et ne sais par
conséquent où tu en es de ton procès. Puisses-tu être près de
l'issue et du succès! Donne-moi des nouvelles de ta bonne soeur; les
bains de Biarritz lui ont-ils été favorables? Je regrette que tu
n'aies pas été l'accompagner; il me semble que Mugron doit devenir
tous les jours plus triste et plus monotone pour toi.
On m'écrit de Bordeaux qu'on fait réimprimer en brochure plusieurs
de nos articles. C'est ce qui fait que je ne me presse pas de faire
un second volume des _Sophismes_; cela ferait un double emploi. La
correspondance seule me prend autant de temps que j'en puis
consacrer à écrire. Mon ami, je ne suis pas seulement de
l'association, je suis l'association tout entière; non que je n'aie
de zélés et dévoués collaborateurs, mais seulement pour parler et
écrire. Quant à organiser et à administrer cette vaste machine, je
suis seul, et combien cela durera-t-il? Le 15 de ce mois, je prends
possession de mes appartements. J'aurai alors un personnel;
jusque-là, il n'y a pas pour moi de travail intellectuel possible.
Je t'envoie un numéro du journal qui relate notre séance publique d'hier
soir. J'ai débuté sur la scène parisienne et dans des circonstances
vraiment défavorables. Le public était nombreux et les dames avaient
pour la première fois fait apparition aux tribunes. Il avait été arrêté
qu'on entendrait cinq orateurs, et que chacun ne parlerait qu'une
demi-heure.--C'était déjà une séance de deux heures et demie.--Je devais
parler le dernier; sur mes quatre prédécesseurs, deux ont été fidèles
aux engagements pris, et deux autres ont parlé une grande heure,
c'étaient deux professeurs. Je me suis donc présenté devant un auditoire
harassé par trois heures d'économie politique et fort pressé de
décamper. Moi-même j'avais été très-fatigué par une attente si
prolongée. Je me suis levé avec un pressentiment terrible que ma tête ne
me fournirait rien. J'avais bien préparé mon discours, mais sans
l'écrire. Juge de mon effroi.--Comment se fait-il que je n'aie pas eu un
moment d'hésitation; que je n'aie éprouvé aucun trouble, aucune émotion,
si ce n'est aux _jarrets_? C'est inexplicable. Je dois tout au ton
modeste que j'ai pris en commençant. Après avoir averti le public qu'il
ne devait pas attendre une pièce d'éloquence, je me suis trouvé
parfaitement à l'aise, et je dois avoir réussi, puisque les journaux ne
donnent que ce discours. Voilà une grande épreuve surmontée. Je te dis
tout cela bien franchement, comme tu vois, convaincu que tu en seras
charmé pour mon compte et pour la cause. Mon cher Félix, nous vaincrons,
j'en suis sûr. Dans quelque temps, mes compatriotes pourront échanger
leurs vins contre ce qu'ils désireront. La Chalosse renaîtra à la vie.
Cette pensée me soutient. Je n'aurai pas été tout à fait inutile à mon
pays.
Je présume que j'irai au Havre dans deux ou trois mois pour
organiser un comité. Le préfet de Rouen avertit M. Anisson «qu'il
ait soin de passer de nuit, s'il ne veut pas être lapidé.»
On assure qu'hier soir, il y eut un grand meeting protectionniste à
Rouen. Si je l'avais su, j'y serais allé _incognito_. Je me
féliciterais que ces Messieurs fissent comme nous; cela nous
aiguillonnerait. Et d'ailleurs, c'est une soupape de sûreté; tant
qu'ils se défendront par les voies légales, il n'y aura pas à
craindre de collision.
Adieu, mon cher Félix, écris-moi de temps en temps, mets ta solitude
à profit, et fais quelque chose de sérieux. Je regrette bien de ne
pouvoir plus rien entreprendre pour la vraie gloire. S'il te vient
en tête quelque bonne démonstration, fournis-la-moi. Je me suis
assuré que la parabole et la plaisanterie ont plus de succès et
opèrent plus que les meilleurs traités.
Paris, le 11 mars 1847.
Mon cher Félix, ta lettre est venue bien à propos pour détruire
l'inquiétude où m'avait jeté celle de la veille. Pourtant j'avais
le pressentiment que tu me donnerais de meilleures nouvelles, et ma
confiance venait précisément de cet assoupissement de ma tante qui
te donnait des craintes; car, à deux reprises, j'ai pu m'assurer que
c'est plutôt un bon signe chez elle. Mais la constitution de notre
machine est si bizarre, que cela ne pouvait me rassurer beaucoup.
Aussi j'attendais le courrier avec impatience, et le malheur a voulu
qu'il fût retardé aujourd'hui de plusieurs heures à cause de la
neige. Enfin, j'ai ta lettre et je suis tranquille. Quel supplice
pour nous, mon cher Félix, lorsque l'incertitude des circonstances
vient s'ajouter à l'incertitude de notre caractère! Abandonner ma
pauvre tante dans ce moment, malade, n'ayant pas un parent auprès
d'elle! Cette pensée est affreuse. D'un autre côté, tous les fils de
notre entreprise sont dans ma main: journal, correspondance,
comptabilité, puis-je laisser s'écrouler tout l'édifice? Il y avait
comité, je parlai de la nécessité que je prévoyais de faire une
absence, et j'ai pu comprendre à quel point je suis engagé. Pourtant
un ami m'a offert de faire le journal en mon absence. C'est
beaucoup, mais que d'autres obstacles! Enfin, ma tante est
bien.--Ceci me servira de leçon, et je vais manoeuvrer de manière à
pouvoir au moins, au besoin, disposer de quelques jours. Pour toi,
mon cher Félix, aie soin de me tenir bien au courant.
Ta blanche chaumière me sourit. Je t'admire et te félicite de ne placer
ton château en Espagne qu'à un point où tu puisses atteindre. Deux
métairies en ligne, de justes proportions de champs, de vignes, de prés,
quelques vaches, deux familles patriarcales de métayers, deux
domestiques qui à la campagne ne coûtent pas cher, la proximité du
presbytère, et surtout la bonne soeur et tes livres. Vraiment il y a là
de quoi varier, occuper et adoucir les jours d'automne. Peut-être un
jour j'aurai aussi ma chaumière près de la tienne. Pauvre Félix! tu
crois que je poursuis la gloire. Si elle m'était destinée, comme tu le
dis, elle m'échapperait ici, où je ne fais rien de sérieux. J'ai, je le
sens, une nouvelle exposition de la science économique dans la tête, et
elle n'en sortira jamais!--Adieu, il est déjà peut-être trop tard pour
le courrier.
Août 1847.
... Je t'envoie le dernier numéro du journal. Tu verras que je me
suis lancé devant l'École de droit. La brèche est faite. Si ma santé
ne s'y oppose pas, je persisterai certainement; et à partir de
novembre prochain, je ferai à cette jeunesse un cours, non
d'économie politique pure, mais d'économie sociale, en prenant ce
mot dans l'acception que nous lui donnons, _Harmonie des lois
sociales_. Quelque chose me dit que ce cours, adressé à des jeunes
gens, qui ont de la logique dans l'esprit et de la chaleur dans
l'âme, ne sera pas sans utilité. Il me semble que je produirai la
conviction, et puis j'indiquerai au moins les bonnes sources. Enfin,
que le bon Dieu me donne encore un an de force, et mon passage sur
cette terre n'aura pas été inutile: diriger le journal, faire un
cours à la jeunesse des écoles, cela ne vaut-il pas mieux que d'être
député?
Adieu, mon cher Félix, ton ami.