3 mai 1846.

Mon cher Félix, j'apprends qu'une occasion se présente pour cette

lettre, et quoique je sois abîmé (car il y a sept heures que j'ai la

plume à la main), je ne veux pas la laisser partir sans te donner de

mes nouvelles.

Je t'ai parlé d'une réunion pour demain, en voici l'objet. L'adjonction

des personnages a enterré notre modeste association. Ces messieurs ont

voulu tout reprendre _ab ovo_, nous en sommes donc à faire un programme,

un manifeste, c'est à cela que j'ai travaillé tout aujourd'hui. Mais il

y en a quatre autres qui font la même besogne. Qu'on veuille choisir ou

fondre, je m'attends à une longue discussion sans dénoûment, parce qu'il

y a beaucoup d'hommes de lettres, beaucoup de théoriciens, puis le

chapitre des amours-propres! Je ne serais donc pas surpris qu'on

renvoyât à une autre commission où les mêmes difficultés se

présenteront, car chacun, excepté moi, défendra son oeuvre, et l'on

viendra se faire juger par l'assemblée. C'est dommage; après le

manifeste viendront les statuts, l'organisation conforme, les

souscriptions, et ce n'est qu'après tout cela que je serai fixé.

Quelquefois il me prend envie de déserter, mais quand je songe au bon

effet que produira le simple manifeste avec ses quarante signatures, je

n'en ai pas le courage. Peut-être, une fois le manifeste lancé, irai-je

à Mugron attendre qu'on me rappelle, car je suis effrayé de passer les

mois entiers à travers de simples formalités, et sans rien faire

d'utile. D'ailleurs la lutte électorale pourra réclamer ma présence. M.

Dupérier m'a fait dire qu'il s'était formellement désisté, il a même

ajouté qu'il avait brûlé ses vaisseaux et écrit à tous ses amis qu'il

renonçait à la candidature. Puisqu'il en est ainsi, si d'autres

candidats ne se présentent pas, je pourrai me trouver en présence de M.

de Larnac tout seul; et cette lutte ne m'effraye pas, parce que c'est

une lutte de doctrines et d'opinions. Ce qui m'étonne, c'est de ne

recevoir aucune lettre de Saint-Sever. Il semble que la communication de

Dupérier aurait dû m'attirer quelques ouvertures. Si tu apprends quelque

chose, fais-le-moi savoir.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 38 / 148 题