Mon cher Félix, j'apprends qu'une occasion se présente pour cette
lettre, et quoique je sois abîmé (car il y a sept heures que j'ai la
plume à la main), je ne veux pas la laisser partir sans te donner de
mes nouvelles.
Je t'ai parlé d'une réunion pour demain, en voici l'objet. L'adjonction
des personnages a enterré notre modeste association. Ces messieurs ont
voulu tout reprendre _ab ovo_, nous en sommes donc à faire un programme,
un manifeste, c'est à cela que j'ai travaillé tout aujourd'hui. Mais il
y en a quatre autres qui font la même besogne. Qu'on veuille choisir ou
fondre, je m'attends à une longue discussion sans dénoûment, parce qu'il
y a beaucoup d'hommes de lettres, beaucoup de théoriciens, puis le
chapitre des amours-propres! Je ne serais donc pas surpris qu'on
renvoyât à une autre commission où les mêmes difficultés se
présenteront, car chacun, excepté moi, défendra son oeuvre, et l'on
viendra se faire juger par l'assemblée. C'est dommage; après le
manifeste viendront les statuts, l'organisation conforme, les
souscriptions, et ce n'est qu'après tout cela que je serai fixé.
Quelquefois il me prend envie de déserter, mais quand je songe au bon
effet que produira le simple manifeste avec ses quarante signatures, je
n'en ai pas le courage. Peut-être, une fois le manifeste lancé, irai-je
à Mugron attendre qu'on me rappelle, car je suis effrayé de passer les
mois entiers à travers de simples formalités, et sans rien faire
d'utile. D'ailleurs la lutte électorale pourra réclamer ma présence. M.
Dupérier m'a fait dire qu'il s'était formellement désisté, il a même
ajouté qu'il avait brûlé ses vaisseaux et écrit à tous ses amis qu'il
renonçait à la candidature. Puisqu'il en est ainsi, si d'autres
candidats ne se présentent pas, je pourrai me trouver en présence de M.
de Larnac tout seul; et cette lutte ne m'effraye pas, parce que c'est
une lutte de doctrines et d'opinions. Ce qui m'étonne, c'est de ne
recevoir aucune lettre de Saint-Sever. Il semble que la communication de
Dupérier aurait dû m'attirer quelques ouvertures. Si tu apprends quelque
chose, fais-le-moi savoir.