16 juin 1845.

Mon cher Félix, je t'annonce que ma _Ligue_ est imprimée; on est

maintenant après l'introduction, et cela ne peut durer plus de huit

jours. Il y a donc apparence qu'à la fin du mois, je serai libre de

partir pour Londres, et que, le 15 juillet, j'aurai le plaisir de

t'embrasser. Demain, je dîne chez Dunoyer avec toute notre secte,

Dussard, Reybaud, Fix, Rossi, Say. Je ne fermerai ma lettre

qu'après, au cas que j'aie quelque chose à te conter. Dimanche, on

me fit une ouverture; peut-être en sera-t-il question demain. Il y a

tant de pour et de contre que je ne saurai jamais me décider sans

toi. C'est d'être le directeur du _Journal des Économistes_. Au

point de vue pécuniaire, c'est une misérable affaire; il s'agit de

cent louis par an, rédaction comprise. Mais tu comprendras

facilement combien cette position doit aller à mes goûts. D'abord ce

journal, bien dirigé, peut exercer sur la chambre, et par

contre-coup sur la presse, une grande influence. Si l'économiste qui

sera là établit sa réputation de supériorité dans sa spécialité, il

est impossible qu'il ne se fasse pas quelque peu redouter des

protectionnistes, des réformateurs, en un mot, des ignorants de

toute espèce. Par la parole, je n'irai jamais bien loin, parce que

je manque de confiance, de mémoire et de présence d'esprit; mais ma

plume a assez de dialectique pour faire honte à certains de nos

hommes d'État.

Ensuite, si je dirige le journal, cette direction finira par être

exclusive, parce que je serai entouré de paresseux; et, autant que

les actionnaires me le permettront, je parviendrai à lui donner une

homogénéité qui lui manque.

Je serai en rapports naturels et nécessaires avec tous les hommes

éminents, au moins dans la sphère de l'économie politique et des

affaires financières et douanières; et en définitive je serai à leur

égard l'organe de l'opinion publique, de l'opinion consciencieuse et

éclairée. Il me semble qu'un pareil rôle peut s'agrandir

indéfiniment, suivant la portée de celui qui l'occupe.

Quant au travail, il n'est pas de nature, comme le journalisme

quotidien, à me détourner de continuer mes études. Enfin (ceci n'est

qu'une perspective éloignée), le directeur du journal, s'il est à la

hauteur de sa mission, peut avec avantage se mettre sur les rangs

pour une chaire d'économie politique qui deviendrait vacante.

Voilà le pour.--Mais il faut quitter Mugron. Il faut me séparer de

ceux que j'aime, il faut que je laisse ma pauvre tante s'acheminer

vers la vieillesse dans la solitude, il faut que je mène ici une vie

sévère, que je voie s'agiter les passions sans les partager; que

j'aie sans cesse sous les yeux le spectacle des ambitions

satisfaites sans permettre à ce sentiment de s'approcher de mon

coeur; car toute notre force est dans nos principes, et dans la

confiance que nous savons inspirer. Aussi ce n'est pas ce que je

redoute. La simplicité des habitudes est loin de m'effrayer.

Le 18...

Je me suis retiré ce matin à une heure de chez Dunoyer; les convives

étaient ceux que je t'ai nommés, plus M. de Tracy. À peine a-t-on

effleuré l'économie politique; ces messieurs en font en amateurs.

Pendant le dîner cependant, on a parlé quelque peu liberté de

commerce. M. X... a dit que les Anglais _jouaient la comédie_. Il ne

me convenait pas de relever ce mot; mais j'étais bien tenté de lui

demander s'il croyait ou non au principe de la liberté. Car enfin,

s'il y croit, pourquoi ne veut-il pas que les Anglais y croient?

Parce qu'ils y ont intérêt? Je me rappelais ton argument: Si l'on

formait une société de tempérance, faudrait-il la déprécier, parce

que les hommes ont intérêt à être tempérants? Si je fais un

_sophisme_ sur ce sujet, j'y glisserai cette réfutation. Après dîner

on m'a cloué à un whist: soirée perdue. Toute la rédaction du

journal y était: Wolowski, Villermé, Blaise, Monjean, etc.,

etc.--Z...--autre déception, je le crains. Il s'est engoué

d'agriculture, et partant d'idées prohibitives. Vraiment je vois les

choses de près, et je sens que je pourrais faire du bien et payer ma

dette à l'humanité.

Je reviens au journal. On ne m'a pas demandé de résolution actuelle,

maintenant j'attendrai. J'en parle à ma tante, il faut voir ce

qu'elle en pense. Elle me laisserait certainement suivre mon

penchant, si elle voyait en même temps un avenir pécuniaire, et

humainement parlant elle a raison, elle ne peut pas comprendre la

portée de la position que je puis prendre. Si elle t'en parle,

dis-moi l'effet que ma lettre aura produit. De mon côté je te dirai

celui que va produire ma _Ligue_: la lira-t-on? J'en doute. On est

ici accablé de lecture. Si je te disais que, sauf Dunoyer et Say,

aucun de mes collaborateurs n'a lu Comte! Tu sais déjà que *** n'a

pas lu Malthus. À dîner, Tracy a dit que la misère de l'Irlande

infirmait la doctrine de Malthus!! J'ai entendu dire à quelqu'un

qu'il y avait _du bon_ dans le _Traité de législation_, et surtout

dans le _Traité de la propriété_. Pauvre Comte! Say m'a conté sa

triste histoire, la persécution et sa probité l'ont tué.

Il est bien entendu que tu ne souffleras pas un mot de ce que je te

dis sur la direction du journal. Tu sens que cette nouvelle ferait

un éclat inopportun.

Je crois t'avoir dit que l'éditeur de la _Ligue_ va éditer aussi les

_Sophismes_. Ce sera un petit livre à bon marché, mais le titre n'en

est pas attrayant. J'en cherche un autre; aide-moi. Le petit livre

de Mathieu de Dombasle était intitulé: _Un rayon de bon sens_, etc.

Comme je ne pourrai pas épuiser tous les sophismes en un petit

volume, s'il se vend, j'en ferai un autre. Il serait bon que, de ton

côté, tu en traitasses quelques-uns; je les intercalerais avec les

miens, cela te ferait connaître au moins de mes confrères, et tu

pourrais alors, si le coeur t'en disait, te faire _éditer_ sans

bourse délier, ce qui n'est pas une petite affaire.

Adieu, mon cher Félix, écris-moi.

Paris, le 3 juillet 1845 (11 heures du soir).

..... Comme toi, mon cher Félix, j'envisage l'avenir avec effroi.

Laisser ma tante, me séparer de ceux que j'aime, te laisser à Mugron

seul, sans ami, sans livres, cela est affreux. Et, pour moi-même, je

ne sais si des travaux solitaires, médités à loisir, discutés avec

toi, ne vaudraient pas mieux. D'un autre côté, il est certain qu'il

y a ici une place à conquérir, la seule que je pouvais ambitionner,

la seule qui me convient et à qui je conviens. Il est maintenant

certain que je puis avoir la direction du journal, et je ne doute

pas qu'on ne m'accorde 6 fr. par abonnement. Il y a 500 abonnés, ce

qui fait 3,000 fr. Ce n'est absolument rien, pécuniairement parlant;

mais il faut bien croire qu'une forte direction imprimée au journal

augmenterait sa clientèle; et si nous parvenions au chiffre 1,000,

je serais satisfait.--Puis vient la perspective d'un cours; je ne

sais si je t'ai dit qu'à notre dernier dîner, nous avions décidé

qu'une démarche serait faite auprès du ministère pour qu'il fondât

des chaires d'économie politique à la Faculté. MM. Guizot, Salvandy,

Duchâtel se sont montrés favorables à ce projet. M. Guizot a dit:

«Je suis si bien disposé, que c'est moi qui ai fondé la chaire

qu'occupe M. Chevalier. Évidemment, nous faisons fausse route, et il

est indispensable de répandre les saines doctrines économiques. Mais

la grande difficulté, c'est le choix des personnes.» Sur cette

réponse, MM. Say, Dussard, Daire et quelques autres m'ont assuré

que, si on les consultait, ils me désigneraient. M. Dunoyer sera

certainement pour moi. J'ai su que le ministre des finances avait

été frappé de mon introduction, et lui-même m'a fait demander

l'ouvrage. J'aurais donc bien des chances, sinon d'être appelé à la

Faculté, du moins, si l'on y nommait Blanqui, Rossi ou Chevalier, de

remplacer un de ces messieurs au Collége de France ou au

Conservatoire. D'une manière ou d'une autre, je serais lancé, avec

une existence assurée, et c'est tout ce qu'il me faut.

Mais quitter Mugron! mais quitter ma tante! mais ma poitrine! mais

le cercle peu étendu de mes connaissances! enfin le long chapitre

des objections... Oh! que n'ai-je dix ans de moins et une bonne

santé! Du reste, tu comprends que cette perspective est encore

éloignée; mais tu comprends aussi que la direction du journal

mettrait bien des chances de mon côté. Donc; au lieu de donner deux

_sophismes_, dans le prochain numéro, choisis parmi ceux d'un genre

populaire et anecdotique, je sens l'_opportunité de faire de la

doctrine_, et je vais consacrer la journée de demain à en refondre

deux ou trois plus importants. Voilà pourquoi je ne puis t'écrire

aussi longuement que je voudrais et me vois forcé de parler de moi

au lieu de répondre à tes affectueuses lettres.

M. Say veut me confier tous les papiers de son père: il y a des

choses assez curieuses. C'est d'ailleurs un témoignage de confiance

qui m'a touché. Hippolyte Comte, le fils de Charles, me laissera

aussi fouiller dans les notes de notre auteur favori, lequel est

entièrement inconnu ici même... Mais je ne veux pas manquer à ce que

je dois aux hommes qui m'accablent de preuves d'amitié.

Tu vois, cher Félix, que de motifs pour et contre: il faudra

pourtant que je me décide bientôt. Oh! j'ai bien besoin de tes

conseils, et surtout que tu me dises ce que pense ma pauvre tante.

Quoique je réponde à peine à tes lettres, il faut pourtant que je te

dise que l'ouvrage de _Simon_ est très-rare et très-cher; il n'y en

a que quatre exemplaires, dont deux dans les bibliothèques

publiques. Bossuet avait fait détruire toute l'édition.

Adieu, mon cher Félix, excuse la hâte avec laquelle j'écris.

Londres, juillet 1845.

Mon cher Félix, j'arrivai ici hier soir. Sachant combien tu

t'intéresses à notre cause, et au rôle que le hasard m'y a donné, je

te raconterai tout ce qui se passe, d'autant que je n'ai pas le

temps de prendre des notes, et dès lors mes lettres me serviront

plus tard à rappeler mes souvenirs, afin que de vive voix je puisse

te donner plus de détails.

Après m'être installé à l'hôtel (à 10 sh. par jour), je me suis mis

à écrire six lettres pour Cobden, Bright, Fox, Thompson, Wilson et

le secrétaire qui m'envoie la _Ligue_. Puis j'ai écrit six dédicaces

sur autant d'exemplaires de mon livre, et sur ce, je me suis mis au

lit. Ce matin j'ai porté mes six exemplaires au bureau de la

_Ligue_, avec prière de les remettre à qui de droit. L'on m'a dit

que Cobden partait le jour même pour Manchester, et que probablement

je le trouverais en train de faire ses préparatifs (les préparatifs

d'un Anglais consistent à avaler un beefsteak et à fourrer deux

chemises dans un sac). J'ai couru chez Cobden; je l'ai en effet

rencontré, et nous avons causé pendant deux heures. Il comprend bien

le français, le parle un peu, et d'ailleurs j'entends son anglais.

Je lui ai exposé l'état des esprits en France, l'effet que j'attends

de ce livre, etc., etc. Il m'a témoigné sa peine de quitter Londres,

et je l'ai vu sur le point de renoncer à son voyage. Ensuite il m'a

dit: La Ligue est une franc-maçonnerie, à cela près que tout est

public. Voici une maison que nous avons louée pour recevoir nos amis

pendant le Bazar, maintenant elle est vide, il faut vous y

installer.--J'ai fait des façons.--Alors il a repris: Cela peut ne

pas vous être agréable, mais c'est utile à la cause, parce que MM.

Bright, Moore et autres ligueurs y passent leurs soirées, et il faut

que vous soyez toujours au milieu d'eux. Cependant, comme dans la

suite il a été décidé que j'irai le joindre à Manchester

après-demain, je n'ai pas jugé à propos de déménager pour deux

jours. Ensuite il m'a mené au _Reform-Club_, magnifique

établissement, et m'a laissé à la bibliothèque pendant qu'il prenait

le bain. Cela fait, il a écrit deux lettres, à Bright et à Moore, et

je l'ai accompagné au rail-way. Le soir, je suis allé voir Bright,

toujours au même hôtel, quoique ces messieurs ne l'habitent pas;

l'accueil de Bright n'a pas tout à fait été aussi cordial. Je me

suis aperçu qu'il n'approuvait pas que j'eusse mis le nom de Cobden

sur le titre de mon livre; de plus, il parut surpris que je n'eusse

rien traduit de M. Villiers; et quant à lui, sa part est petite,

quoique assurément il en méritât une plus grande, car il est doué

d'une éloquence entraînante. Cependant la conversation a arrangé

tout cela. Obligé de parler lentement pour me faire comprendre, et

traitant toujours des sujets qui me sont familiers, avec des hommes

qui ont toutes nos idées, je me trouvais certainement dans les

circonstances les plus favorables. Il m'a mené au parlement, où je

suis resté jusqu'à présent, parce qu'on traitait une question qui

embrasse l'éducation et la religion. Sorti à onze heures, je me suis

mis à t'écrire. Demain, j'ai rendez-vous avec lui, et après-demain

je vais voir Manchester et retrouver mon Cobden. Il doit faire mon

logement et me laisser entre les mains de M. Ashworth, ce riche

manufacturier qui a fait un si bon argument pour démontrer aux

fermiers que l'exportation des objets manufacturés impliquait

l'exportation des choses qui s'y sont incorporées, et que, par

conséquent, la restriction du commerce leur retombait sur le nez. Ce

brusque départ, je le crains, m'empêchera de voir Fox et Thompson

jusqu'à mon retour, ainsi que Mill et Senior, pour qui j'ai des

lettres.

Voilà ma première journée, fort en abrégé. Je vais donc pénétrer

dans Manchester et Liverpool, dans des circonstances que peu de

Français peuvent espérer. J'y serai un dimanche. Cobden me mènera

chez les quakers, les wesleyens. Nous saurons enfin quelque chose;

et quant aux fabriques, rien ne me sera caché. De plus, toutes les

opérations de la Ligue me seront dévoilées. Il a été vaguement

question d'une seconde édition de mon ouvrage sur une plus grande

échelle. Nous verrons.

N'oublions pas Paris. Avant de le quitter, j'ai passé une heure

avec Hippolyte, le fils de Charles Comte; il m'a montré tous les

manuscrits de son père. Il y a deux ou trois cours faits à Genève, à

Londres, à Paris; tout cela, sans doute, a servi au _Traité de

législation_; mais quelle mine à mettre au jour!

Adieu, je te quitte. J'ai encore trois lettres à écrire à Paris, et

nous sommes déjà à demain, car il est plus de minuit.

Bordeaux, le 19 février 1846.

Mon cher Félix, je t'avais promis de t'écrire les événements de

Bordeaux. Je suis si interrompu par les visites, les assemblées et

autres incidents fâcheux, que l'heure du courrier arrive toujours

avant que j'aie pu réaliser ma promesse; d'ailleurs je n'ai pas

grand'chose à te dire. Les choses se passent fort doucement. On a

beaucoup pataugé dans les préliminaires d'une _constitution_. Enfin

elle est sortie telle quelle de la discussion, et aujourd'hui elle

est offerte à la sanction de soixante-dix à quatre-vingts membres

fondateurs; le bureau définitif va être installé, avec le maire en

tête pour président, et, dans deux ou trois jours, aura lieu une

grande réunion pour ouvrir la souscription. On croit que Bordeaux

ira à 100,000 fr. Il me tarde de le voir. Tu comprends que ce n'est

qu'à partir d'aujourd'hui, de l'installation du bureau, qu'on peut

s'occuper d'un plan, puisque c'est lui qui doit avoir l'initiative.

Quel sera ce plan? Je l'ignore.

Quant à mon concours personnel, il se borne à assister aux séances,

à faire quelques articles de journaux, à faire et recevoir des

visites et à essuyer des objections économiques de toutes sortes. Il

m'est bien démontré que l'état de l'instruction en ce genre ne

suffit pas pour faire marcher l'institution, et je me retirerais

sans espoir si je ne comptais un peu sur l'institution même pour

éclairer ses propres membres.

J'ai trouvé ici mon pauvre _Cobden_ tout à fait en vogue. Il y a un

mois, il n'y en avait que deux exemplaires, celui que j'ai donné à

Eugène et l'échantillon du libraire; aujourd'hui on le trouve

partout. J'aurais honte, mon cher Félix, de te dire l'opinion qu'on

s'est formée de l'auteur. Les uns supposent que je suis un savant du

premier ordre; les autres, que j'ai passé ma vie en Angleterre à

étudier les institutions et l'histoire de ce pays. Bref, je suis

tout honteux de ma position, sachant fort bien distinguer ce qu'il y

a de vrai et ce qu'il y a d'exagéré dans cette opinion du moment. Je

ne sais si tu verras le _Mémorial_ d'aujourd'hui (48); tu

comprendras que je n'aurais pas pris ce ton, si je n'avais bien vu

ce que je puis faire.

Il est à peu près résolu que, lorsque cette organisation sera en

train, je me rendrai à Paris pour essayer de mettre en mouvement

l'industrie parisienne, que je sais être bien disposée. Si cela

réussit, je prévois une difficulté, c'est celle de décider les

Bordelais à envoyer leur argent à Paris. Il est certain, cependant,

que c'est le centre d'où tout doit partir; car, à dépense égale, la

presse parisienne a dix fois plus d'influence que la presse

départementale.

Quand tu m'écriras (que ce soit le plus tôt possible), dis-moi

quelque chose de tes affaires.

Paris, le 22 mars 1846.

Mon cher Félix, j'espère que tu ne tarderas pas à me donner de tes

nouvelles. Dieu veuille qu'un arrangement soit intervenu: je ne

l'espère guère et le désire beaucoup.--Une fois délivré de cette

pénible préoccupation, tu pourrais consacrer ton temps à des choses

utiles, comme par exemple ton article du _Mémorial_, que je n'ai eu

le temps que de lire très-rapidement, mais que je relirai demain

chez mon oncle. Il est plein de vivacité et offre, sous des formes

saisissantes, d'excellentes démonstrations. Lundi je le lirai à

l'assemblée, qui sera assez nombreuse. Quand je me serai un peu

mieux posé, je t'indiquerai le journal de Paris auquel il faudra

t'adresser; mais alors il faudra, autant que possible, t'abstenir de

parler de vins. Je viens de dire que nous avions une assemblée

lundi. Le but est de constituer le bureau de l'association. Nous

avons pour président le duc d'Harcourt qui a accepté avec une

résolution qui m'a plu. Les autres membres seront MM. Say, Blanqui

et Dunoyer. Mais ce dernier n'aimerait guère à se mettre en

évidence, et je proposerai à sa place M. Anisson-Duperron, pair de

France, qui m'a charmé en ce qu'il est ferme sur _le principe_. Pour

trésorier, nous aurons le baron d'Eichthal, riche banquier. Enfin

l'état-major se complétera d'un secrétaire, qui évidemment est

appelé à supporter le poids de la besogne. Tu pressens peut-être que

ces fonctions me sont destinées. Comme toujours j'hésite. Il m'en

coûte de m'enchaîner ainsi à un travail ingrat et assidu. D'un autre

côté, je sens bien que je puis être utile en m'occupant

exclusivement de cette affaire. D'ici à lundi il faudra bien que ma

détermination soit irrévocablement prise. Au reste, j'espère que les

adhésions ne nous manqueront pas. Pairs, députés, banquiers, hommes

de lettres viendront à nous en bon nombre, et même quelques

fabricants considérables. Il me paraît évident qu'il s'est opéré un

grand changement dans l'opinion, et le triomphe n'est peut-être pas

aussi éloigné que nous le supposions d'abord.

Ici on voudrait beaucoup que je fusse nommé député; tu ne peux te

figurer combien l'espèce de prophétie que contient mon _introduction_

m'a donné de crédit. J'en suis confus et embarrassé, sentant fort bien

que je suis au-dessous de ma réputation; mais il ne m'est permis de

conserver aucun espoir, relativement à la députation, car ce qui se

passe à Bordeaux et à Paris n'a que peu de retentissement à

Saint-Sever. Et d'ailleurs, ce serait peut-être un motif de plus pour

qu'on me tînt à l'écart. Cette chère Chalosse ne semble pas comprendre

la portée de l'entreprise à laquelle j'ai consacré mes efforts; sans

cela il est probable qu'elle voudrait s'y associer, en accroissant mon

influence dans son intérêt. Je ne lui en veux pas; je l'aime et la

servirai jusqu'au bout, quelle que soit son indifférence.

Aujourd'hui j'ai fait mon entrée à l'Institut, on y a discuté la

question de l'enseignement. Des universitaires, Cousin en tête, ont

accaparé la discussion. Je regrette bien d'avoir laissé à Mugron mon

travail sur ce sujet, car je ne vois pas que personne l'envisage à

notre point de vue.

Tâche de faire de temps en temps des articles pour entretenir à

Bordeaux le feu sacré; plus tard on en fera sans doute une

collection qui sera distribuée à grand nombre d'exemplaires. Dans la

prochaine lettre que j'écrirai à ma tante, je mettrai un mot pour te

dire ce qu'on a pensé de ton dernier article, à l'assemblée.

J'attends notre ami Daguerre pour être présenté à M. de Lamennais;

j'espère le convertir au _free-trade_. M. de Lamartine a annoncé son

adhésion, ainsi que le bon Béranger; on fera arriver aussi M.

Berryer dès que l'association sera assez fortement constituée pour

ne pouvoir pas être détournée par les passions politiques. De même

pour Arago; tu vois que toutes les fortes intelligences de l'époque

seront pour nous. On m'a assuré que M. de Broglie accepterait la

présidence. J'avoue que je redoute un peu les allures diplomatiques

qui doivent être dans ses habitudes. Sa présence ferait sans doute,

dès l'abord, un effet prodigieux; mais il faut voir l'avenir et ne

pas se laisser séduire par un éclat momentané.

Paris, le 18 avril 1846.

Mon cher Félix, je suis entièrement privé de tes lettres, il est

vrai que je suis moi-même bien négligent. Tu ne pourras pas croire

que le temps me manque, et c'est pourtant la vérité; quand on est

comme campé à Paris, la distribution des heures est si mauvaise

qu'on n'arrive à rien.

Je ne te dirai pas grand'chose de moi, j'ai tant de personnes à voir

que je ne vois personne; cela semble un paradoxe, et c'est la

vérité. Je n'ai été qu'une fois chez Dunoyer, une fois chez Comte,

une fois chez Mignet, et ainsi du reste. Je puis avoir des relations

avec les journaux; la _Patrie_, le _Courrier français_, le _Siècle_

et le _National_ m'ont ouvert leurs colonnes. Je n'ai pas encore

d'aboutissant aux _Débats_. M. Michel Chevalier m'a bien offert d'y

faire admettre mes articles; mais je voudrais avoir entrée dans les

bureaux pour éviter les coupures et les altérations.

L'association marche à pas de tortue, ce n'est que de dimanche en

huit que je serai fixé, ce jour-là il y aura une réunion. Voici les

noms de quelques-uns des membres: d'Harcourt, Pavée de Vendeuvre,

amiral Grivel, Anisson-Duperron, Vincens Saint-Laurent, pairs.

Lamartine, Lafarelle, Bussières, Lherbette, de Corcelles et quelques

autres députés[14].

[Note 14: La coopération de plusieurs de ces personnages ne

fut pas obtenue. (_Note de l'éditeur._)]

Michel Chevalier, Blanqui, Wolowski, Léon Faucher et autres

économistes; d'Eichthal, Cheuvreux, Say et autres banquiers

négociants.

La difficulté est de réunir ces personnages emportés par le

tourbillon politique. Derrière, il y a des jeunes gens plus ardents,

et qu'il faut contenir, au moins provisoirement, pour ne pas perdre

l'avantage de nous appuyer sur ces noms connus et populaires.

En attendant, nous avons eu un meeting composé de négociants et

fabricants de Paris. Notre but était de les préparer, j'étais

très-peu _préparé_ moi-même et je n'avais pas consacré plus d'une

heure à méditer ce que j'aurais à dire. Je me suis fait un plan

très-simple dans lequel je ne pouvais m'égarer; j'ai été heureux de

m'assurer que cette méthode n'était pas au-dessus de mes facultés.

En débutant très-simplement et sur le ton de la conversation, sans

rechercher l'esprit ni l'éloquence, mais seulement la clarté et le

ton de la conviction, j'ai pu parler une demi-heure, sans fatigue ni

timidité. D'autres ont été plus brillants. Nous aurons un autre

meeting plus nombreux dans huit jours, puis j'essayerai d'aller

agiter le quartier latin.

J'ai vu ces jours-ci le ministre des finances; il a approuvé tout ce

que je fais, et ne demande pas mieux que de voir se former une

opinion publique.

Adieu, l'heure me presse, je crains même d'être en retard.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 37 / 148 题