Mon cher Félix, je t'annonce que ma _Ligue_ est imprimée; on est
maintenant après l'introduction, et cela ne peut durer plus de huit
jours. Il y a donc apparence qu'à la fin du mois, je serai libre de
partir pour Londres, et que, le 15 juillet, j'aurai le plaisir de
t'embrasser. Demain, je dîne chez Dunoyer avec toute notre secte,
Dussard, Reybaud, Fix, Rossi, Say. Je ne fermerai ma lettre
qu'après, au cas que j'aie quelque chose à te conter. Dimanche, on
me fit une ouverture; peut-être en sera-t-il question demain. Il y a
tant de pour et de contre que je ne saurai jamais me décider sans
toi. C'est d'être le directeur du _Journal des Économistes_. Au
point de vue pécuniaire, c'est une misérable affaire; il s'agit de
cent louis par an, rédaction comprise. Mais tu comprendras
facilement combien cette position doit aller à mes goûts. D'abord ce
journal, bien dirigé, peut exercer sur la chambre, et par
contre-coup sur la presse, une grande influence. Si l'économiste qui
sera là établit sa réputation de supériorité dans sa spécialité, il
est impossible qu'il ne se fasse pas quelque peu redouter des
protectionnistes, des réformateurs, en un mot, des ignorants de
toute espèce. Par la parole, je n'irai jamais bien loin, parce que
je manque de confiance, de mémoire et de présence d'esprit; mais ma
plume a assez de dialectique pour faire honte à certains de nos
hommes d'État.
Ensuite, si je dirige le journal, cette direction finira par être
exclusive, parce que je serai entouré de paresseux; et, autant que
les actionnaires me le permettront, je parviendrai à lui donner une
homogénéité qui lui manque.
Je serai en rapports naturels et nécessaires avec tous les hommes
éminents, au moins dans la sphère de l'économie politique et des
affaires financières et douanières; et en définitive je serai à leur
égard l'organe de l'opinion publique, de l'opinion consciencieuse et
éclairée. Il me semble qu'un pareil rôle peut s'agrandir
indéfiniment, suivant la portée de celui qui l'occupe.
Quant au travail, il n'est pas de nature, comme le journalisme
quotidien, à me détourner de continuer mes études. Enfin (ceci n'est
qu'une perspective éloignée), le directeur du journal, s'il est à la
hauteur de sa mission, peut avec avantage se mettre sur les rangs
pour une chaire d'économie politique qui deviendrait vacante.
Voilà le pour.--Mais il faut quitter Mugron. Il faut me séparer de
ceux que j'aime, il faut que je laisse ma pauvre tante s'acheminer
vers la vieillesse dans la solitude, il faut que je mène ici une vie
sévère, que je voie s'agiter les passions sans les partager; que
j'aie sans cesse sous les yeux le spectacle des ambitions
satisfaites sans permettre à ce sentiment de s'approcher de mon
coeur; car toute notre force est dans nos principes, et dans la
confiance que nous savons inspirer. Aussi ce n'est pas ce que je
redoute. La simplicité des habitudes est loin de m'effrayer.
Le 18...
Je me suis retiré ce matin à une heure de chez Dunoyer; les convives
étaient ceux que je t'ai nommés, plus M. de Tracy. À peine a-t-on
effleuré l'économie politique; ces messieurs en font en amateurs.
Pendant le dîner cependant, on a parlé quelque peu liberté de
commerce. M. X... a dit que les Anglais _jouaient la comédie_. Il ne
me convenait pas de relever ce mot; mais j'étais bien tenté de lui
demander s'il croyait ou non au principe de la liberté. Car enfin,
s'il y croit, pourquoi ne veut-il pas que les Anglais y croient?
Parce qu'ils y ont intérêt? Je me rappelais ton argument: Si l'on
formait une société de tempérance, faudrait-il la déprécier, parce
que les hommes ont intérêt à être tempérants? Si je fais un
_sophisme_ sur ce sujet, j'y glisserai cette réfutation. Après dîner
on m'a cloué à un whist: soirée perdue. Toute la rédaction du
journal y était: Wolowski, Villermé, Blaise, Monjean, etc.,
etc.--Z...--autre déception, je le crains. Il s'est engoué
d'agriculture, et partant d'idées prohibitives. Vraiment je vois les
choses de près, et je sens que je pourrais faire du bien et payer ma
dette à l'humanité.
Je reviens au journal. On ne m'a pas demandé de résolution actuelle,
maintenant j'attendrai. J'en parle à ma tante, il faut voir ce
qu'elle en pense. Elle me laisserait certainement suivre mon
penchant, si elle voyait en même temps un avenir pécuniaire, et
humainement parlant elle a raison, elle ne peut pas comprendre la
portée de la position que je puis prendre. Si elle t'en parle,
dis-moi l'effet que ma lettre aura produit. De mon côté je te dirai
celui que va produire ma _Ligue_: la lira-t-on? J'en doute. On est
ici accablé de lecture. Si je te disais que, sauf Dunoyer et Say,
aucun de mes collaborateurs n'a lu Comte! Tu sais déjà que *** n'a
pas lu Malthus. À dîner, Tracy a dit que la misère de l'Irlande
infirmait la doctrine de Malthus!! J'ai entendu dire à quelqu'un
qu'il y avait _du bon_ dans le _Traité de législation_, et surtout
dans le _Traité de la propriété_. Pauvre Comte! Say m'a conté sa
triste histoire, la persécution et sa probité l'ont tué.
Il est bien entendu que tu ne souffleras pas un mot de ce que je te
dis sur la direction du journal. Tu sens que cette nouvelle ferait
un éclat inopportun.
Je crois t'avoir dit que l'éditeur de la _Ligue_ va éditer aussi les
_Sophismes_. Ce sera un petit livre à bon marché, mais le titre n'en
est pas attrayant. J'en cherche un autre; aide-moi. Le petit livre
de Mathieu de Dombasle était intitulé: _Un rayon de bon sens_, etc.
Comme je ne pourrai pas épuiser tous les sophismes en un petit
volume, s'il se vend, j'en ferai un autre. Il serait bon que, de ton
côté, tu en traitasses quelques-uns; je les intercalerais avec les
miens, cela te ferait connaître au moins de mes confrères, et tu
pourrais alors, si le coeur t'en disait, te faire _éditer_ sans
bourse délier, ce qui n'est pas une petite affaire.
Adieu, mon cher Félix, écris-moi.
Paris, le 3 juillet 1845 (11 heures du soir).
..... Comme toi, mon cher Félix, j'envisage l'avenir avec effroi.
Laisser ma tante, me séparer de ceux que j'aime, te laisser à Mugron
seul, sans ami, sans livres, cela est affreux. Et, pour moi-même, je
ne sais si des travaux solitaires, médités à loisir, discutés avec
toi, ne vaudraient pas mieux. D'un autre côté, il est certain qu'il
y a ici une place à conquérir, la seule que je pouvais ambitionner,
la seule qui me convient et à qui je conviens. Il est maintenant
certain que je puis avoir la direction du journal, et je ne doute
pas qu'on ne m'accorde 6 fr. par abonnement. Il y a 500 abonnés, ce
qui fait 3,000 fr. Ce n'est absolument rien, pécuniairement parlant;
mais il faut bien croire qu'une forte direction imprimée au journal
augmenterait sa clientèle; et si nous parvenions au chiffre 1,000,
je serais satisfait.--Puis vient la perspective d'un cours; je ne
sais si je t'ai dit qu'à notre dernier dîner, nous avions décidé
qu'une démarche serait faite auprès du ministère pour qu'il fondât
des chaires d'économie politique à la Faculté. MM. Guizot, Salvandy,
Duchâtel se sont montrés favorables à ce projet. M. Guizot a dit:
«Je suis si bien disposé, que c'est moi qui ai fondé la chaire
qu'occupe M. Chevalier. Évidemment, nous faisons fausse route, et il
est indispensable de répandre les saines doctrines économiques. Mais
la grande difficulté, c'est le choix des personnes.» Sur cette
réponse, MM. Say, Dussard, Daire et quelques autres m'ont assuré
que, si on les consultait, ils me désigneraient. M. Dunoyer sera
certainement pour moi. J'ai su que le ministre des finances avait
été frappé de mon introduction, et lui-même m'a fait demander
l'ouvrage. J'aurais donc bien des chances, sinon d'être appelé à la
Faculté, du moins, si l'on y nommait Blanqui, Rossi ou Chevalier, de
remplacer un de ces messieurs au Collége de France ou au
Conservatoire. D'une manière ou d'une autre, je serais lancé, avec
une existence assurée, et c'est tout ce qu'il me faut.
Mais quitter Mugron! mais quitter ma tante! mais ma poitrine! mais
le cercle peu étendu de mes connaissances! enfin le long chapitre
des objections... Oh! que n'ai-je dix ans de moins et une bonne
santé! Du reste, tu comprends que cette perspective est encore
éloignée; mais tu comprends aussi que la direction du journal
mettrait bien des chances de mon côté. Donc; au lieu de donner deux
_sophismes_, dans le prochain numéro, choisis parmi ceux d'un genre
populaire et anecdotique, je sens l'_opportunité de faire de la
doctrine_, et je vais consacrer la journée de demain à en refondre
deux ou trois plus importants. Voilà pourquoi je ne puis t'écrire
aussi longuement que je voudrais et me vois forcé de parler de moi
au lieu de répondre à tes affectueuses lettres.
M. Say veut me confier tous les papiers de son père: il y a des
choses assez curieuses. C'est d'ailleurs un témoignage de confiance
qui m'a touché. Hippolyte Comte, le fils de Charles, me laissera
aussi fouiller dans les notes de notre auteur favori, lequel est
entièrement inconnu ici même... Mais je ne veux pas manquer à ce que
je dois aux hommes qui m'accablent de preuves d'amitié.
Tu vois, cher Félix, que de motifs pour et contre: il faudra
pourtant que je me décide bientôt. Oh! j'ai bien besoin de tes
conseils, et surtout que tu me dises ce que pense ma pauvre tante.
Quoique je réponde à peine à tes lettres, il faut pourtant que je te
dise que l'ouvrage de _Simon_ est très-rare et très-cher; il n'y en
a que quatre exemplaires, dont deux dans les bibliothèques
publiques. Bossuet avait fait détruire toute l'édition.
Adieu, mon cher Félix, excuse la hâte avec laquelle j'écris.
Londres, juillet 1845.
Mon cher Félix, j'arrivai ici hier soir. Sachant combien tu
t'intéresses à notre cause, et au rôle que le hasard m'y a donné, je
te raconterai tout ce qui se passe, d'autant que je n'ai pas le
temps de prendre des notes, et dès lors mes lettres me serviront
plus tard à rappeler mes souvenirs, afin que de vive voix je puisse
te donner plus de détails.
Après m'être installé à l'hôtel (à 10 sh. par jour), je me suis mis
à écrire six lettres pour Cobden, Bright, Fox, Thompson, Wilson et
le secrétaire qui m'envoie la _Ligue_. Puis j'ai écrit six dédicaces
sur autant d'exemplaires de mon livre, et sur ce, je me suis mis au
lit. Ce matin j'ai porté mes six exemplaires au bureau de la
_Ligue_, avec prière de les remettre à qui de droit. L'on m'a dit
que Cobden partait le jour même pour Manchester, et que probablement
je le trouverais en train de faire ses préparatifs (les préparatifs
d'un Anglais consistent à avaler un beefsteak et à fourrer deux
chemises dans un sac). J'ai couru chez Cobden; je l'ai en effet
rencontré, et nous avons causé pendant deux heures. Il comprend bien
le français, le parle un peu, et d'ailleurs j'entends son anglais.
Je lui ai exposé l'état des esprits en France, l'effet que j'attends
de ce livre, etc., etc. Il m'a témoigné sa peine de quitter Londres,
et je l'ai vu sur le point de renoncer à son voyage. Ensuite il m'a
dit: La Ligue est une franc-maçonnerie, à cela près que tout est
public. Voici une maison que nous avons louée pour recevoir nos amis
pendant le Bazar, maintenant elle est vide, il faut vous y
installer.--J'ai fait des façons.--Alors il a repris: Cela peut ne
pas vous être agréable, mais c'est utile à la cause, parce que MM.
Bright, Moore et autres ligueurs y passent leurs soirées, et il faut
que vous soyez toujours au milieu d'eux. Cependant, comme dans la
suite il a été décidé que j'irai le joindre à Manchester
après-demain, je n'ai pas jugé à propos de déménager pour deux
jours. Ensuite il m'a mené au _Reform-Club_, magnifique
établissement, et m'a laissé à la bibliothèque pendant qu'il prenait
le bain. Cela fait, il a écrit deux lettres, à Bright et à Moore, et
je l'ai accompagné au rail-way. Le soir, je suis allé voir Bright,
toujours au même hôtel, quoique ces messieurs ne l'habitent pas;
l'accueil de Bright n'a pas tout à fait été aussi cordial. Je me
suis aperçu qu'il n'approuvait pas que j'eusse mis le nom de Cobden
sur le titre de mon livre; de plus, il parut surpris que je n'eusse
rien traduit de M. Villiers; et quant à lui, sa part est petite,
quoique assurément il en méritât une plus grande, car il est doué
d'une éloquence entraînante. Cependant la conversation a arrangé
tout cela. Obligé de parler lentement pour me faire comprendre, et
traitant toujours des sujets qui me sont familiers, avec des hommes
qui ont toutes nos idées, je me trouvais certainement dans les
circonstances les plus favorables. Il m'a mené au parlement, où je
suis resté jusqu'à présent, parce qu'on traitait une question qui
embrasse l'éducation et la religion. Sorti à onze heures, je me suis
mis à t'écrire. Demain, j'ai rendez-vous avec lui, et après-demain
je vais voir Manchester et retrouver mon Cobden. Il doit faire mon
logement et me laisser entre les mains de M. Ashworth, ce riche
manufacturier qui a fait un si bon argument pour démontrer aux
fermiers que l'exportation des objets manufacturés impliquait
l'exportation des choses qui s'y sont incorporées, et que, par
conséquent, la restriction du commerce leur retombait sur le nez. Ce
brusque départ, je le crains, m'empêchera de voir Fox et Thompson
jusqu'à mon retour, ainsi que Mill et Senior, pour qui j'ai des
lettres.
Voilà ma première journée, fort en abrégé. Je vais donc pénétrer
dans Manchester et Liverpool, dans des circonstances que peu de
Français peuvent espérer. J'y serai un dimanche. Cobden me mènera
chez les quakers, les wesleyens. Nous saurons enfin quelque chose;
et quant aux fabriques, rien ne me sera caché. De plus, toutes les
opérations de la Ligue me seront dévoilées. Il a été vaguement
question d'une seconde édition de mon ouvrage sur une plus grande
échelle. Nous verrons.
N'oublions pas Paris. Avant de le quitter, j'ai passé une heure
avec Hippolyte, le fils de Charles Comte; il m'a montré tous les
manuscrits de son père. Il y a deux ou trois cours faits à Genève, à
Londres, à Paris; tout cela, sans doute, a servi au _Traité de
législation_; mais quelle mine à mettre au jour!
Adieu, je te quitte. J'ai encore trois lettres à écrire à Paris, et
nous sommes déjà à demain, car il est plus de minuit.
Bordeaux, le 19 février 1846.
Mon cher Félix, je t'avais promis de t'écrire les événements de
Bordeaux. Je suis si interrompu par les visites, les assemblées et
autres incidents fâcheux, que l'heure du courrier arrive toujours
avant que j'aie pu réaliser ma promesse; d'ailleurs je n'ai pas
grand'chose à te dire. Les choses se passent fort doucement. On a
beaucoup pataugé dans les préliminaires d'une _constitution_. Enfin
elle est sortie telle quelle de la discussion, et aujourd'hui elle
est offerte à la sanction de soixante-dix à quatre-vingts membres
fondateurs; le bureau définitif va être installé, avec le maire en
tête pour président, et, dans deux ou trois jours, aura lieu une
grande réunion pour ouvrir la souscription. On croit que Bordeaux
ira à 100,000 fr. Il me tarde de le voir. Tu comprends que ce n'est
qu'à partir d'aujourd'hui, de l'installation du bureau, qu'on peut
s'occuper d'un plan, puisque c'est lui qui doit avoir l'initiative.
Quel sera ce plan? Je l'ignore.
Quant à mon concours personnel, il se borne à assister aux séances,
à faire quelques articles de journaux, à faire et recevoir des
visites et à essuyer des objections économiques de toutes sortes. Il
m'est bien démontré que l'état de l'instruction en ce genre ne
suffit pas pour faire marcher l'institution, et je me retirerais
sans espoir si je ne comptais un peu sur l'institution même pour
éclairer ses propres membres.
J'ai trouvé ici mon pauvre _Cobden_ tout à fait en vogue. Il y a un
mois, il n'y en avait que deux exemplaires, celui que j'ai donné à
Eugène et l'échantillon du libraire; aujourd'hui on le trouve
partout. J'aurais honte, mon cher Félix, de te dire l'opinion qu'on
s'est formée de l'auteur. Les uns supposent que je suis un savant du
premier ordre; les autres, que j'ai passé ma vie en Angleterre à
étudier les institutions et l'histoire de ce pays. Bref, je suis
tout honteux de ma position, sachant fort bien distinguer ce qu'il y
a de vrai et ce qu'il y a d'exagéré dans cette opinion du moment. Je
ne sais si tu verras le _Mémorial_ d'aujourd'hui (48); tu
comprendras que je n'aurais pas pris ce ton, si je n'avais bien vu
ce que je puis faire.
Il est à peu près résolu que, lorsque cette organisation sera en
train, je me rendrai à Paris pour essayer de mettre en mouvement
l'industrie parisienne, que je sais être bien disposée. Si cela
réussit, je prévois une difficulté, c'est celle de décider les
Bordelais à envoyer leur argent à Paris. Il est certain, cependant,
que c'est le centre d'où tout doit partir; car, à dépense égale, la
presse parisienne a dix fois plus d'influence que la presse
départementale.
Quand tu m'écriras (que ce soit le plus tôt possible), dis-moi
quelque chose de tes affaires.
Paris, le 22 mars 1846.
Mon cher Félix, j'espère que tu ne tarderas pas à me donner de tes
nouvelles. Dieu veuille qu'un arrangement soit intervenu: je ne
l'espère guère et le désire beaucoup.--Une fois délivré de cette
pénible préoccupation, tu pourrais consacrer ton temps à des choses
utiles, comme par exemple ton article du _Mémorial_, que je n'ai eu
le temps que de lire très-rapidement, mais que je relirai demain
chez mon oncle. Il est plein de vivacité et offre, sous des formes
saisissantes, d'excellentes démonstrations. Lundi je le lirai à
l'assemblée, qui sera assez nombreuse. Quand je me serai un peu
mieux posé, je t'indiquerai le journal de Paris auquel il faudra
t'adresser; mais alors il faudra, autant que possible, t'abstenir de
parler de vins. Je viens de dire que nous avions une assemblée
lundi. Le but est de constituer le bureau de l'association. Nous
avons pour président le duc d'Harcourt qui a accepté avec une
résolution qui m'a plu. Les autres membres seront MM. Say, Blanqui
et Dunoyer. Mais ce dernier n'aimerait guère à se mettre en
évidence, et je proposerai à sa place M. Anisson-Duperron, pair de
France, qui m'a charmé en ce qu'il est ferme sur _le principe_. Pour
trésorier, nous aurons le baron d'Eichthal, riche banquier. Enfin
l'état-major se complétera d'un secrétaire, qui évidemment est
appelé à supporter le poids de la besogne. Tu pressens peut-être que
ces fonctions me sont destinées. Comme toujours j'hésite. Il m'en
coûte de m'enchaîner ainsi à un travail ingrat et assidu. D'un autre
côté, je sens bien que je puis être utile en m'occupant
exclusivement de cette affaire. D'ici à lundi il faudra bien que ma
détermination soit irrévocablement prise. Au reste, j'espère que les
adhésions ne nous manqueront pas. Pairs, députés, banquiers, hommes
de lettres viendront à nous en bon nombre, et même quelques
fabricants considérables. Il me paraît évident qu'il s'est opéré un
grand changement dans l'opinion, et le triomphe n'est peut-être pas
aussi éloigné que nous le supposions d'abord.
Ici on voudrait beaucoup que je fusse nommé député; tu ne peux te
figurer combien l'espèce de prophétie que contient mon _introduction_
m'a donné de crédit. J'en suis confus et embarrassé, sentant fort bien
que je suis au-dessous de ma réputation; mais il ne m'est permis de
conserver aucun espoir, relativement à la députation, car ce qui se
passe à Bordeaux et à Paris n'a que peu de retentissement à
Saint-Sever. Et d'ailleurs, ce serait peut-être un motif de plus pour
qu'on me tînt à l'écart. Cette chère Chalosse ne semble pas comprendre
la portée de l'entreprise à laquelle j'ai consacré mes efforts; sans
cela il est probable qu'elle voudrait s'y associer, en accroissant mon
influence dans son intérêt. Je ne lui en veux pas; je l'aime et la
servirai jusqu'au bout, quelle que soit son indifférence.
Aujourd'hui j'ai fait mon entrée à l'Institut, on y a discuté la
question de l'enseignement. Des universitaires, Cousin en tête, ont
accaparé la discussion. Je regrette bien d'avoir laissé à Mugron mon
travail sur ce sujet, car je ne vois pas que personne l'envisage à
notre point de vue.
Tâche de faire de temps en temps des articles pour entretenir à
Bordeaux le feu sacré; plus tard on en fera sans doute une
collection qui sera distribuée à grand nombre d'exemplaires. Dans la
prochaine lettre que j'écrirai à ma tante, je mettrai un mot pour te
dire ce qu'on a pensé de ton dernier article, à l'assemblée.
J'attends notre ami Daguerre pour être présenté à M. de Lamennais;
j'espère le convertir au _free-trade_. M. de Lamartine a annoncé son
adhésion, ainsi que le bon Béranger; on fera arriver aussi M.
Berryer dès que l'association sera assez fortement constituée pour
ne pouvoir pas être détournée par les passions politiques. De même
pour Arago; tu vois que toutes les fortes intelligences de l'époque
seront pour nous. On m'a assuré que M. de Broglie accepterait la
présidence. J'avoue que je redoute un peu les allures diplomatiques
qui doivent être dans ses habitudes. Sa présence ferait sans doute,
dès l'abord, un effet prodigieux; mais il faut voir l'avenir et ne
pas se laisser séduire par un éclat momentané.
Paris, le 18 avril 1846.
Mon cher Félix, je suis entièrement privé de tes lettres, il est
vrai que je suis moi-même bien négligent. Tu ne pourras pas croire
que le temps me manque, et c'est pourtant la vérité; quand on est
comme campé à Paris, la distribution des heures est si mauvaise
qu'on n'arrive à rien.
Je ne te dirai pas grand'chose de moi, j'ai tant de personnes à voir
que je ne vois personne; cela semble un paradoxe, et c'est la
vérité. Je n'ai été qu'une fois chez Dunoyer, une fois chez Comte,
une fois chez Mignet, et ainsi du reste. Je puis avoir des relations
avec les journaux; la _Patrie_, le _Courrier français_, le _Siècle_
et le _National_ m'ont ouvert leurs colonnes. Je n'ai pas encore
d'aboutissant aux _Débats_. M. Michel Chevalier m'a bien offert d'y
faire admettre mes articles; mais je voudrais avoir entrée dans les
bureaux pour éviter les coupures et les altérations.
L'association marche à pas de tortue, ce n'est que de dimanche en
huit que je serai fixé, ce jour-là il y aura une réunion. Voici les
noms de quelques-uns des membres: d'Harcourt, Pavée de Vendeuvre,
amiral Grivel, Anisson-Duperron, Vincens Saint-Laurent, pairs.
Lamartine, Lafarelle, Bussières, Lherbette, de Corcelles et quelques
autres députés[14].
[Note 14: La coopération de plusieurs de ces personnages ne
fut pas obtenue. (_Note de l'éditeur._)]
Michel Chevalier, Blanqui, Wolowski, Léon Faucher et autres
économistes; d'Eichthal, Cheuvreux, Say et autres banquiers
négociants.
La difficulté est de réunir ces personnages emportés par le
tourbillon politique. Derrière, il y a des jeunes gens plus ardents,
et qu'il faut contenir, au moins provisoirement, pour ne pas perdre
l'avantage de nous appuyer sur ces noms connus et populaires.
En attendant, nous avons eu un meeting composé de négociants et
fabricants de Paris. Notre but était de les préparer, j'étais
très-peu _préparé_ moi-même et je n'avais pas consacré plus d'une
heure à méditer ce que j'aurais à dire. Je me suis fait un plan
très-simple dans lequel je ne pouvais m'égarer; j'ai été heureux de
m'assurer que cette méthode n'était pas au-dessus de mes facultés.
En débutant très-simplement et sur le ton de la conversation, sans
rechercher l'esprit ni l'éloquence, mais seulement la clarté et le
ton de la conviction, j'ai pu parler une demi-heure, sans fatigue ni
timidité. D'autres ont été plus brillants. Nous aurons un autre
meeting plus nombreux dans huit jours, puis j'essayerai d'aller
agiter le quartier latin.
J'ai vu ces jours-ci le ministre des finances; il a approuvé tout ce
que je fais, et ne demande pas mieux que de voir se former une
opinion publique.
Adieu, l'heure me presse, je crains même d'être en retard.