Je t'envoie ce qui précède, mon cher Félix; ça te sera toujours une
preuve que je ne néglige pas de te répondre, mais seulement de plier
ma lettre. J'ai ce malheureux défaut, qui tient à mes habitudes
désordonnées, de me croire quitte envers mes amis quand j'ai écrit,
sans songer qu'il faut encore que la lettre parte.
Tu me parles de l'économie politique, comme si j'en savais là-dessus
plus que toi. Si tu as lu Say attentivement, comme il me paraît que
tu l'as fait, je puis t'assurer que tu m'auras laissé derrière, car
je n'ai jamais lu sur ces matières que ces quatre ouvrages, Smith,
Say, Destutt, et _le Censeur_; encore n'ai-je jamais approfondi M.
Say, surtout le second volume, que je n'ai que lisotté. Tu
désespères que jamais des idées saines sur ce sujet pénètrent dans
l'opinion publique; je ne partage pas ce désespoir. Je crois au
contraire que la paix qui règne sur l'Europe, depuis dix ans, les a
beaucoup répandues; et c'est un bonheur peut-être que ces progrès
soient lents et insensibles. Les Américains des États-Unis ont des
idées très-saines sur ces matières, quoiqu'ils aient établi des
douanes par représailles. L'Angleterre, qui marche toujours à la
tête de la civilisation européenne, donne aujourd'hui un grand
exemple en renonçant graduellement au système qui l'entrave[10]. En
France, le commerce est éclairé, mais les propriétaires le sont peu,
et les manufacturiers travaillent aussi vigoureusement pour retenir
le monopole. Malheureusement nous n'avons pas de chambre qui puisse
constater le véritable état des connaissances nationales. La
septennalité nuit aussi beaucoup à ce mouvement lent et progressif
d'instruction, qui, de l'opinion, passait à la législature avec le
renouvellement partiel. Enfin quelques circonstances et surtout ce
caractère français indécrottable, enthousiaste de nouveauté et
toujours prêt à se payer de quelques mots heureux, empêchera quelque
temps le triomphe de la vérité. Mais je n'en désespère pas; la
presse, le besoin et l'intérêt finiront par faire ce que la raison
ne peut encore effectuer. Si tu lis le _Journal du commerce_, tu
auras vu comment le gouvernement anglais cherche à s'éclairer en
consultant _officiellement_ les négociants et les fabricants les
plus éclairés. Il est enfin convenu que la prospérité de la
Grande-Bretagne n'est pas le produit du système qu'elle a suivi,
mais de beaucoup d'autres causes. Il ne suffit pas que deux faits
existent ensemble pour en conclure que l'un est cause et l'autre
effet. En Angleterre, le système de prohibition et la prospérité ont
bien des rapports de coexistence, de contiguïté, mais non de
génération. L'Angleterre a prospéré non à cause, mais malgré un
milliard d'impôts. C'est là la raison qui me fait trouver si
ridicule le langage des ministres, qui viennent nous dire chaque
année d'un air triomphant: _Voyez comme l'Angleterre est riche, elle
paye un milliard!_
[Note 10: Ainsi, vingt ans avant son premier ouvrage, Bastiat
s'occupait déjà du commencement de réforme douanière
inauguré, chez nos voisins, par Huskisson. (_Note de
l'éditeur._)]
Je crois que si j'avais eu plus de papier, j'aurais continué cet
obscur bavardage. Adieu, je t'aime bien tendrement.
Bordeaux, 9 avril 1827.
Mon cher Félix, n'étant pas encore fixé sur l'époque de mon retour à
Mugron, je veux rompre la monotonie de mon éloignement par le
plaisir de t'écrire, et je commence par te donner quelques nouvelles
littéraires.
D'abord je t'annonce que MM. Lamennais et Dunoyer (noms qui ne sont
pas ainsi accouplés) en sont toujours au même point, c'est-à-dire
l'un à son quatrième et l'autre à son premier volume.
Dans un journal intitulé _Revue encyclopédique_, j'ai lu quelques
articles qui m'ont intéressé, entre autres un examen très-court de
l'ouvrage de Comte (examen qui se borne à un court éloge), des
considérations sur les assurances et en général sur les applications
du calcul des probabilités, un discours de M. Charles Dupin sur
l'influence de l'éducation populaire, enfin, un article de Dunoyer,
intitulé: Examen de l'opinion, à laquelle on a donné le nom
d'_industrialisme_. Dans cet article, M. Dunoyer ne remonte pas plus
haut qu'à MM. B. Constant et J. B. Say, qu'il cite comme les
premiers publicistes qui aient observé que le but de l'activité de
la société est l'industrie. À la vérité, ces auteurs n'ont pas vu le
parti qu'on pouvait tirer de cette observation. Le dernier n'a
considéré l'industrie que sous le rapport de la production, de la
distribution et de la consommation des richesses; et même, dans son
introduction, il définit la politique la _science de l'organisation
de la société_, ce qui semble prouver que, comme les auteurs du
XVIIIe siècle, il ne voit dans la politique que les formes du
gouvernement, et non le fond et le but de la société. Quant à M. B.
Constant, après avoir le premier proclamé cette vérité, que le but
de l'activité de la société est l'industrie, il est si loin d'en
faire le fondement de sa doctrine, que son grand ouvrage ne traite
que de formes de gouvernement, d'équilibre, de pondération de
pouvoirs, etc., etc. Dunoyer passe ensuite à l'examen du _Censeur
Européen_, dont les auteurs, après s'être emparés des observations
isolées de leurs devanciers, en ont fait un corps entier de
doctrine, qui, dans cet article, est discuté avec soin. Je ne puis
t'analyser un article qui n'est lui-même qu'une analyse. Mais je te
dirai que Dunoyer me paraît avoir réformé quelques-unes des opinions
qui dominaient dans le _Censeur_. Par exemple, il me semble qu'il
donne aujourd'hui au mot industrie une plus grande extension
qu'autrefois, puisqu'il comprend, sous ce mot, tout travail qui tend
à perfectionner nos facultés; ainsi tout travail utile et juste est
industrie, et tout homme qui s'y livre, depuis le chef du
gouvernement jusqu'à l'artisan, est industrieux. Il suit de là que,
quoique Dunoyer persiste à penser comme autrefois que, de même que
les peuples chasseurs choisissent pour chef le chasseur le plus
adroit, et les peuples guerriers, le guerrier le plus intrépide, les
peuples industrieux doivent aussi appeler au timon des affaires
publiques les hommes qui se sont le plus distingués dans
l'industrie; cependant il pense qu'il a eu tort de désigner
nominativement les industries où devait se faire le choix des
gouvernants, et particulièrement l'agriculture, le commerce, la
fabrication et la banque; car quoique ces quatre professions forment
sans doute la plus grande partie du cercle immense de l'industrie,
cependant ce ne sont pas les seules par lesquelles l'homme
perfectionne ses facultés par le travail, et plusieurs autres
semblent même plus propres à former des législateurs, comme sont
celles de jurisconsulte, homme de lettres.
J'ai fait la trouvaille d'un vrai trésor, c'est un petit volume
contenant des mélanges de morale et de politique par Franklin. J'en
suis tellement enthousiaste que je me suis mis à prendre les mêmes
moyens que lui pour devenir aussi bon et aussi heureux; cependant il
est des vertus que je ne chercherai pas même à acquérir, tant je les
trouve inabordables pour moi. Je te porterai cet opuscule.
Le hasard m'a fait aussi trouver un article bien détaillé sur le
sucre de betterave; les auteurs calculent qu'il reviendrait au
fabricant à 90 centimes la livre, celui de la canne se vend à 1
franc 10 centimes. Tu vois qu'à supposer qu'on réussît parfaitement
dans une pareille entreprise, elle laisserait encore bien peu de
marge. D'ailleurs, pour se livrer avec plaisir à un travail de ce
genre et pour le perfectionner, il faudrait connaître la chimie, et
malheureusement j'y suis tout à fait étranger; quoi qu'il en soit,
j'ai eu la hardiesse de pousser une lettre à M. Clément. Dieu sait
s'il y répondra.
Pour la somme de 3 francs par mois, j'assiste à un cours de
botanique qui se fait trois fois par semaine. On ne peut y apprendre
grand'chose, comme tu vois; mais outre que cela me fait passer le
temps, cela m'est utile en me mettant en rapport avec les hommes qui
s'occupent de science.
Voilà du babil; s'il ne t'en coûtait pas autant d'écrire, je te
prierais de me _payer de retour_.
Mugron, 3 décembre 1827.
... Tu m'encourages à exécuter mon projet, je crois que je n'ai
jamais pris de ma vie une résolution aussi ferme. Dès le
commencement de 1828, je vais m'occuper de lever les obstacles; les
plus considérables seront pécuniaires. Aller en Angleterre, mettre
mon habitation en état, acheter les bestiaux, les instruments, les
livres qui me sont nécessaires, faire les avances des gages, des
semences, tout cela pour une petite métairie (car je ne veux
commencer que par une), je sens que ça me mènera un peu loin. Il est
clair pour moi que, les deux ou trois premières années, mon
agriculture sera peu productive, tant à cause de mon inexpérience
que parce que ce n'est qu'à son tour que l'assolement que je me
propose d'adopter fera tout son effet. Mais je me trouve fort
heureux de ma situation, car si je n'avais pas de quoi vivre et au
delà de mon petit bien, il me serait impossible de faire une
pareille entreprise; tandis que, pouvant au besoin sacrifier la
rente de mon bien, rien ne m'empêche de me livrer à mes goûts.--Je
lis des livres d'agriculture; rien n'égale la beauté de cette
carrière, elle réunit tout; mais elle exige des connaissances
auxquelles je suis étranger: l'histoire naturelle, la chimie, la
minéralogie, les mathématiques et bien d'autres.
Adieu, mon cher Félix, réussis et reviens.
Bayonne, le 4 août 1830.
Mon cher Félix, l'ivresse de la joie m'empêche de tenir la plume. Ce
n'est pas ici une révolution d'esclaves, se livrant à plus d'excès,
s'il est possible, que leurs oppresseurs; ce sont des hommes
éclairés, riches, prudents, qui sacrifient leurs intérêts et leur
vie pour acquérir l'ordre et sa compagne inséparable, la liberté.
Qu'on vienne nous dire après cela que les richesses énervent le
courage, que les lumières mènent à la désorganisation, etc., etc. Je
voudrais que tu visses Bayonne. Des jeunes gens font tous les
services dans l'ordre le plus parfait, ils reçoivent et expédient
les courriers, montent la garde, sont à la fois autorités
communales, administratives et militaires. Tous se mêlent,
bourgeois, magistrats, avocats, militaires. C'est un spectacle
admirable pour qui sait le voir; et je n'eusse été qu'à demi de la
secte écossaise[11], j'en serais doublement aujourd'hui.
[Note 11: Dans la pensée de Bastiat, l'économie politique et
la politique étaient inséparables. Il rattache ici les idées
libérales aux enseignements de l'illustre professeur à
l'université de Glasgow, Adam Smith. (_Note de l'éditeur._)]
Un gouvernement provisoire est établi à Paris, ce sont MM.
Laffitte, Audry-Puiraveau, Casimir Périer, Odier, Lobeau, Gérard,
Schonen, Mauguin, Lafayette, commandant de la garde nationale, qui
est de plus de quarante mille hommes. Ces gens-là pourraient se
faire dictateurs; tu verras qu'ils n'en feront rien pour faire
enrager ceux qui ne croient ni au bon sens ni à la vertu.
Je ne m'étendrai pas sur les malheurs qu'ont déversés sur Paris ces
horribles gardes prétoriennes, qu'on nomme gardes royales; ces
hommes avides de priviléges parcouraient les rues au nombre de seize
régiments, égorgeant hommes, enfants et vieillards. On dit que deux
mille étudiants y ont perdu la vie. Bayonne déplore la perte de
plusieurs de ses enfants; en revanche la gendarmerie, les Suisses et
les gardes du corps ont été écrasés le lendemain. Cette fois
l'infanterie de ligne, loin de rester neutre, s'est battue avec
acharnement, et pour la nation. Mais nous n'avons pas moins à
déplorer la perte de vingt mille frères, qui sont morts pour nous
procurer la liberté et des bienfaits dont ils ne jouiront jamais.
J'ai entendu à notre cercle[12] exprimer le voeu de ces affreux
massacres; celui qui les faisait doit être satisfait.
[Note 12: C'est du cercle du Mugron qu'il s'agit. (_Note de
l'éditeur._)]
La nation était dirigée par une foule de députés et pairs de France,
entre autres les généraux Sémélé, Gérard, Lafayette, Lobeau, etc.,
etc. Le despotisme avait confié sa cause à Marmont, qui, dit-on, a
été tué.
L'École polytechnique a beaucoup souffert et bravement combattu.
Enfin, le calme est rétabli, il n'y a plus un seul soldat dans
Paris; et cette grande ville, après _trois jours et trois nuits
consécutives_ de massacres et d'horreurs, se gouverne elle-même et
gouverne la France, comme si elle était aux mains d'_hommes
d'État_...
Il est juste de proclamer que la troupe de ligne a partout secondé
le voeu national. Ici, les officiers, au nombre de cent
quarante-neuf, se sont réunis pour délibérer; cent quarante-huit ont
juré qu'ils briseraient leurs épées et leurs épaulettes, avant de
massacrer un peuple uniquement parce qu'il ne veut pas qu'on
l'opprime. À Bordeaux, à Rennes, leur conduite a été la même; cela
me réconcilie un peu avec la loi du recrutement.
On organise partout la garde nationale, on en attend trois grands
avantages: le premier, de prévenir les désordres, le second, de
maintenir ce que nous venons d'acquérir, le troisième, de faire voir
aux nations que nous ne voulons pas conquérir, mais que nous sommes
inexpugnables.
On croit que, pour satisfaire aux voeux de ceux qui pensent que la
France ne peut exister que sous une monarchie, la couronne sera
offerte au duc d'Orléans.
Pour ce qui me regarde personnellement, mon cher Félix, j'ai été
bien agréablement désappointé, je venais chercher des dangers, je
voulais vaincre avec mes frères ou mourir avec eux; mais je n'ai
trouvé que des figures riantes et, au lieu du fracas des canons, je
n'entends que les éclats de la joie. La population de Bayonne est
admirable par son calme, son énergie, son patriotisme et son
unanimité; mais je crois te l'avoir déjà dit.
Bordeaux n'a pas été si heureux. Il y a eu quelques excès. M. Curzay
s'empara des lettres. Le 29 ou le 30 quatre jeunes gens ayant été
envoyés pour les réclamer comme une propriété sacrée, il passa à
l'un d'eux son épée au travers du corps et en blessa un autre; les
deux autres le jetèrent au peuple, qui l'aurait massacré, sans les
supplications des constitutionnels.
Adieu, je suis fatigué d'écrire, je dois oublier bien des choses;
il est minuit, et depuis huit jours je n'ai pas fermé l'oeil.
Aujourd'hui au moins nous pouvons nous livrer au sommeil.
..... On parle d'un mouvement fait par quatre régiments espagnols
sur notre frontière. Ils seront bien reçus.
Adieu.
Bayonne, le 5 août 1830.
Mon cher Félix, je ne te parlerai plus de Paris, les journaux
t'apprennent tout ce qui s'y passe. Notre cause triomphe, la nation
est admirable, le peuple va être heureux.
Ici l'avenir paraît plus sombre, heureusement la question se
décidera aujourd'hui même. Je te dirai le résultat par apostille.
Voici la situation des choses.--Le 3 au soir, des groupes nombreux
couvraient la place publique et agitaient, avec une exaltation
extraordinaire, la question de savoir si nous ne prendrions pas
sur-le-champ l'initiative d'arborer le drapeau tricolore. Je
circulais sans prendre part à la discussion, ce que j'aurais dit
n'aurait eu aucun résultat. Comme il arrive toujours, quand tout le
monde parle à la fois, personne n'agit; et le drapeau ne fut pas
arboré.
Le lendemain matin, la même question fut soulevée, les militaires
étaient toujours bien disposés à nous laisser faire; mais, pendant
cette hésitation, des dépêches arrivaient aux colonels et
refroidissaient évidemment leur zèle pour la cause. L'un d'eux
s'écria même devant moi que nous avions un roi et une charte, et
qu'il fallait lui être fidèles, que le roi ne pouvait mal faire, que
ses ministres étaient seuls coupables, etc., etc. On lui répondit
solidement... mais tous ces retours à l'inertie me firent concevoir
une idée, qu'à force de remuer dans ma tête, j'y gravai si fixement,
que depuis je n'ai pensé et ne pense encore qu'à cela.
Il me parut évident que nous étions trahis. Le roi, me disais-je, ne
peut avoir qu'un espoir, celui de conserver Bayonne et Perpignan; de
ces deux points, soulever le Midi et l'Ouest et s'appuyer sur
l'Espagne et les Pyrénées. Il pourrait allumer une guerre civile
dans un triangle dont la base serait les Pyrénées et le sommet
Toulouse; les deux angles sont des places fortes. Le pays qu'il
comprend est la patrie de l'ignorance et du fanatisme; il touche par
un des côtés à l'Espagne, par le second à la Vendée, par le
troisième à la Provence. Plus j'y pensai, plus je vis clairement ce
projet. J'en fis part aux amis les plus influents qui, par une faute
inexcusable, ont été appelés par le voeu des citoyens à s'occuper
des diverses organisations et n'ont plus le temps de penser aux
choses graves.
D'autres que moi avaient eu la même idée, et à force de crier et de
répéter, elle est devenue générale. Mais que faire, surtout quand on
ne peut délibérer et s'entendre, ni se faire entendre? Je me retirai
pour réfléchir et je conçus plusieurs projets.
Le premier, qui était déjà celui de toute la population bayonnaise,
était d'arborer le drapeau et de tâcher, par ce mouvement,
d'entraîner la garnison du château et de la citadelle. Il fut
exécuté hier, à deux heures de l'après-midi, mais par des vieux qui
n'y attachaient pas la même idée que Soustra, moi et bien d'autres;
en sorte que ce coup a manqué.
Je pris alors mon passe-port pour aller en poste chercher le général
Lamarque. Je comptais sur sa réputation, son grade, son caractère de
député, son éloquence pour entraîner les deux colonels; au besoin
sur sa vigueur, pour les arrêter pendant deux heures et se présenter
à la citadelle, en grand costume, suivi de la garde nationale avec
le drapeau en tête. J'allais monter à cheval quand on vint
m'assurer que le général est parti pour Paris, ce qui fit manquer
ce projet, qui était assurément le plus sûr et le moins dangereux.
Aussitôt je délibérai avec Soustra, qui malheureusement est absorbé
par d'autres soins, dépêches télégraphiques, poste, garde nationale,
etc., etc. Nous fûmes trouver les officiers du 9me, qui sont d'un
esprit excellent, nous leur proposâmes de faire un coup de main sur
la citadelle, nous nous engageâmes à mener six cents jeunes gens
bien résolus; ils nous promirent le concours de tout leur régiment,
après avoir cependant déposé leur colonel.
Ne dis pas, mon cher Félix, que notre conduite fut imprudente ou
légère. Après ce qui s'est passé à Paris, ce qu'il y a de plus
important c'est que le drapeau national flotte sur la citadelle de
Bayonne. Sans cela, je vois d'ici dix ans de guerre civile; et
quoique je ne doute pas du succès de la cause, je sacrifierais
volontiers jusqu'à la vie, et tous les amis sont dans les mêmes
sentiments, pour épargner ce funeste fléau à nos misérables
provinces.
Hier soir, je rédigeai la proclamation ci-jointe au 7me léger, qui
garde la citadelle; nous avions l'intention de l'y faire parvenir
avant l'action.
Ce matin, en me levant, j'ai cru que tout était fini, tous les
officiers du 9me avaient la cocarde tricolore, les soldats ne se
contenaient pas de joie, on disait même qu'on avait vu des officiers
du 7me parés de ces belles couleurs. Un adjudant m'a montré à
moi-même l'ordre positif, donné à toute la 11me division, d'arborer
notre drapeau. Cependant les heures s'écoulent et la bannière de la
liberté ne s'aperçoit pas encore sur la citadelle. On dit, que le
traître J..... s'avance de Bordeaux avec le 55me de ligne; quatre
régiments espagnols sont à la frontière, il n'y a pas un moment à
perdre. Il faut que la citadelle soit à nous ce soir, ou la guerre
civile s'allume. Nous agirons avec vigueur, s'il le faut; mais moi
que l'enthousiasme entraîne sans m'aveugler, je vois l'impossibilité
de réussir, si la garnison, qu'on dit être animée d'un bon esprit,
n'abandonne pas le gouvernement. Nous aurons peut-être des coups et
point de succès. Mais il ne faudra pas pour cela se décourager, car
il faut tout tenter pour écarter la guerre civile. Je suis résolu à
partir de suite, après l'action, si elle échoue, pour essayer de
soulever la Chalosse. Je proposerai à d'autres d'en faire autant
dans la Lande, dans le Béarn, dans le pays Basque; et par famine,
par ruse, ou par force, nous aurons la garnison.
Je réserve le papier qui me reste pour t'apprendre la fin.
Le 5, à minuit.
Je m'attendais à du sang, c'est du vin seul qui a été répandu. La
citadelle a arboré le drapeau tricolore. La bonne contenance du Midi
et de Toulouse a décidé celle de Bayonne, les régiments y ont arboré
le drapeau. Le traître J..... a vu alors le plan manqué, d'autant
mieux que partout les troupes faisaient défection; il s'est alors
décidé à remettre les ordres qu'il avait depuis trois jours dans sa
poche. Ainsi tout est terminé. Je me propose de repartir
sur-le-champ. Je t'embrasserai demain.
Ce soir nous avons fraternisé avec les officiers de la garnison.
Punch, vins, liqueurs et surtout Béranger, ont fait les frais de la
fête. La cordialité la plus parfaite régnait dans cette réunion
vraiment patriotique. Les officiers étaient plus chauds que nous,
comme des chevaux échappés sont plus gais que des chevaux libres.
Adieu, tout est fini. La proclamation est inutile, elle ne vaut pas
les deux sous qu'elle te coûterait.
Bordeaux, le 2 mars 1834.
... Je me suis un peu occupé de faire quelques connaissances, j'y
réussirai, j'espère. Mais ici vous voyez écrit sur chaque visage
auquel vous faites politesse: _Qu'y a-t-il à gagner avec toi?_ Cela
décourage.--On fonde, il est vrai, un nouveau journal. Le prospectus
n'apprend pas grand' chose, et le rédacteur encore moins; car l'un
est rédigé avec le pathos à la mode, et l'autre, me supposant un
homme de parti, s'est borné à me faire sentir combien le _Mémorial_
et l'_Indicateur_ étaient insuffisants pour les patriotes. Tout ce
que j'ai pu en obtenir, c'est beaucoup d'insistance pour que je
prenne un abonnement.
Fonfrède est tout à fait dans les principes de Say. Il fait de longs
articles qui seraient très-bons dans un ouvrage de longue haleine. À
tout risque, je lui pousserai ma visite.
Je crois qu'un cours réussirait ici, et je me sens tenté. Il me
semble que j'aurais la force de le faire, surtout si l'on pouvait
commencer par la seconde séance; car j'avoue que je ne répondrais
pas, à la première, même de pouvoir lire couramment: mais je ne puis
quitter ainsi toutes mes affaires. Nous verrons pourtant cet hiver.
Il s'est établi déjà un professeur de chimie. J'ai dîné avec lui
sans savoir qu'il faisait un cours. Si je l'avais su, j'aurais pris
des renseignements sur le nombre d'élèves, la cotisation, etc.
J'aurais su si, avec un professeur d'histoire, un professeur de
mécanique, un professeur d'économie politique, on pourrait former
une sorte d'_Athénée_. Si j'habitais Bordeaux, il y aurait bien du
malheur si je ne parvenais à l'instituer, dussé-je en faire tous les
frais; car j'ai la conviction qu'en y adjoignant une bibliothèque,
cet établissement réussirait. Apprends donc l'histoire, et nous
essayerons peut-être un jour.
Je te quitte; trente tambours s'exercent sous mes fenêtres, je ne
sais plus ce que je dis.
Adieu.
Bayonne, le 16 juin 1840.
Mon cher Félix, je suis toujours à la veille de mon départ, voilà
trois fois que nous commandons nos places; enfin elles sont prises
et payées pour vendredi. Nous avons joué de malheur, car quand nous
étions prêts, le général carliste Balmaceda a intercepté les routes;
il est à craindre que nous n'ayons de la peine à passer. Mais il ne
faut rien dire de cela pour ne pas effrayer ma tante, qui est déjà
trop disposée à redouter les Espagnols. Pour moi, je trouve que
l'affaire qui nous pousse vers Madrid vaut la peine de courir
quelques chances. Jusqu'à présent elle se présente sous un point de
vue très-favorable. Nous trouverions ici les capitaux nécessaires,
si nous ne tenions par-dessus tout à ne fonder qu'une compagnie
espagnole[13]. Serons-nous arrêtés par l'inertie de cette nation? En
ce cas j'en serai pour mes frais de route, et je trouverai une
compensation dans le plaisir d'avoir vu de près un peuple qui a des
qualités et des défauts qui le distinguent de tous les autres.
[Note 13: Il s'agissait de fonder une compagnie d'assurance.
(_Note de l'éditeur._)]
Si je fais quelques observations intéressantes, j'aurai soin de les
consigner dans mon portefeuille pour te les communiquer.
Adieu, mon cher Félix.
Madrid, le 6 juillet 1840.
Mon cher Félix, je reçois ta lettre du 6. D'après ce que tu me dis
de ma chère tante, je vois que pour le moment sa santé est bonne,
mais qu'elle avait été un peu souffrante; c'est là pour moi le
revers de la médaille. Madrid est aujourd'hui un théâtre peut-être
unique au monde, que la paresse et le désintéressement espagnols
livrent aux étrangers qui, comme moi, connaissent un peu les moeurs
et la langue du pays. J'ai la certitude que je pourrais y faire
d'excellentes affaires; mais l'idée de l'isolement de ma tante, à un
âge où la santé commence à devenir précaire, m'empêche de songer à
proclamer mon exil.
Depuis que j'ai mis le pied dans ce singulier pays, j'ai formé cent
fois le projet de t'écrire. Mais tu m'excuseras de n'avoir pas eu le
courage de l'accomplir, quand tu sauras que nous consacrons le matin
à nos affaires, le soir à une promenade indispensable, et le jour à
dormir et haleter sous le poids d'une chaleur plus pénible par sa
continuité que par son intensité. Je ne sais plus ce que c'est que
les nuages, toujours un ciel pur et un soleil dévorant. Tu peux
compter, mon cher Félix, que ce n'est pas par négligence que j'ai
tant tardé à t'écrire; mais réellement je ne suis pas fait à ce
climat, et je commence à regretter que nous n'ayons pas retardé de
deux mois notre départ.....
Je suis surpris que le but de mon voyage soit encore un secret à Mugron.
Ce n'en est plus un à Bayonne, et j'en ai écrit, avant mon départ, à
Domenger pour l'engager à prendre un intérêt dans notre entreprise. Elle
est réellement excellente, mais réussirons-nous à la fonder? C'est ce
que je ne puis dire encore; les banquiers de Madrid sont à mille lieues
de l'esprit d'association, toute idée importée de l'étranger est
accueillie par eux avec méfiance, ils sont aussi très-difficiles sur les
questions de personnes, chacun vous disant: Je n'entre pas dans
l'affaire si telle maison y entre; enfin ils gagnent tant d'argent avec
les fournitures, emprunts, monopoles, etc., qu'ils ne se soucient guère
d'autre chose. Voilà bien des obstacles à vaincre, et cela est d'autant
plus difficile qu'ils ne vous donnent pas occasion de les voir un peu
familièrement. Leurs maisons sont barricadées comme des châteaux forts.
Nous avons trouvé ici deux classes de banquiers, les uns, Espagnols de
vieille roche, sont les plus difficiles à amener, mais aussi ceux qui
peuvent donner plus de consistance à l'entreprise; les autres, plus
hardis, plus européens, sont plus abordables mais moins accrédités:
c'est la vieille et la jeune Espagne. Nous avions à opter, nous avons
frappé à la porte de l'Espagne pure, et il est à craindre qu'elle ne
refuse et que de plus nous ne nous soyons fermé, par ce seul fait, la
porte de l'Espagne moderne. Nous ne quitterons la partie qu'après avoir
épuisé tous les moyens de succès, nous avons quelque raison de penser
que la solution ne se fera pas attendre.
Cette affaire et la chaleur m'absorbent tellement, que je n'ai
vraiment pas le courage d'appliquer à autre chose mon esprit
d'observation. Je ne prends aucune note, et cependant les sujets ne
me manqueraient pas. Je me trouve placé de manière à voir bien des
rouages, et si j'avais la force et le talent d'écrire, je crois que
je serais en mesure de faire des lettres tout aussi intéressantes
que celles de _Custine_, et peut-être plus vraies.
Pour te donner une idée de la facilité que je trouverais à vivre
ici, indépendamment des affaires qui s'y traitent et auxquelles je
pourrais prendre part, on m'a offert d'y suivre des procès de
maisons italiennes contre des grands d'Espagne, ce qui me donnerait
suffisamment de quoi vivre sans aucun travail suivi; mais l'idée de
ma tante m'a fait repousser cette proposition. Elle me souriait
comme un moyen de prolonger mon séjour et d'étudier ce théâtre, mais
mon devoir m'oblige à y renoncer.
Mon ami, je crains bien que le catholicisme ne subisse ici le même
sort qu'en France. Rien de plus beau, de plus digne, de plus
solennel et de plus imposant, que les cérémonies religieuses en
Espagne; mais hors de là je ne puis voir en quoi ce peuple est plus
spiritualiste que les autres. C'est, du reste, une matière que nous
traiterons au long à mon retour et quand j'aurai pu mieux observer.
Adieu, mon cher Félix, fais une visite à ma tante, donne-lui de mes
nouvelles, et reçois l'assurance de ma tendre amitié.
Madrid, le 16 juillet 1840.
Mon cher Félix, je te remercie de tes bonnes lettres des 1er et 6
juillet; ma tante aussi a eu soin de m'écrire, en sorte que jusqu'à
présent j'ai souvent des nouvelles, et elles me sont bien
nécessaires. Je ne puis pas dire que je m'ennuie, mais j'ai si peu
l'habitude de vivre loin de chez moi que je ne suis heureux que les
jours où je reçois des lettres.
Tu es sans doute curieux de savoir où nous en sommes avec notre
compagnie d'assurance. J'ai maintenant comme la certitude que nous
réussirons. Il faut beaucoup de temps pour attirer à nous les
Espagnols dont le nom nous est nécessaire; il en faudra beaucoup
ensuite pour faire fonctionner une aussi vaste machine avec des gens
inexpérimentés. Mais je suis convaincu que nous y parviendrons. La
part que Soustra et moi devons avoir dans les bénéfices, comme
créateurs, n'est pas réglée; c'est une matière délicate que nous
n'abordons pas, n'ayant ni l'un ni l'autre beaucoup d'audace sur ce
chapitre. Aussi, nous nous eu remettons à la décision du conseil
d'administration. Ce sera pour moi un sujet d'expérience et
d'observations. Voyons si ces Espagnols si méfiants, si réservés, si
inabordables, sont justes et grands quand ils connaissent les gens.
À cet article près, nos affaires marchent lentement, mais bien. Nous
avons aujourd'hui ce qui est la clef de tout, neuf noms pour former
un conseil, et des noms tellement connus et honorables qu'il ne
paraît pas possible que l'on puisse songer à nous faire concurrence.
Ce soir, il y a une junte pour étudier les statuts et conditions;
j'espère qu'au premier jour l'acte de société sera signé. Cela fait,
peut-être rentrerai-je en France pour voir ma tante et assister à la
session du conseil général. Si je le puis en quelque manière, je n'y
manquerai pas. Mais j'aurai à revenir ensuite en Espagne, parce que
la compagnie me fournira une occasion de faire un voyage complet et
_gratis_. Jusqu'à présent, je ne puis pas dire que j'aie voyagé.
Toujours avec mes deux compagnons, je ne suis entré, sauf les
comptoirs, dans aucune maison espagnole. La chaleur a suspendu
toutes les réunions publiques, bals, théâtres, courses.--Notre
chambre et quelques bureaux, le restaurant français et la promenade
au _Prado_, voilà le cercle dont nous ne sortons pas. Je voudrais
prendre ma revanche plus tôt. Soustra part le 26; sa présence est
nécessaire à Bayonne. Lis tout ceci à ma tante que j'embrasse bien
tendrement.
Le trait le plus saillant du caractère espagnol, c'est sa haine et
sa méfiance envers les étrangers. Je pense que c'est un véritable
vice, mais il faut avouer qu'il est alimenté par la fatuité et la
rouerie de beaucoup d'étrangers. Ceux-ci blâment et tournent tout en
ridicule; ils critiquent la cuisine, les meubles, les chambres et
tous les usages du pays, parce qu'en effet les Espagnols tiennent
très-peu au confortable de la vie; mais nous qui savons, mon cher
Félix, combien les individus, les familles, les nations peuvent être
heureuses sans connaître ces sortes de jouissances matérielles, nous
ne nous presserions pas de condamner l'Espagne. Ceux-là arriveront
avec leurs poches pleines de plans et de projets absurdes, et parce
qu'on ne s'arrache pas leurs actions, ils se dépitent et crient à
l'ignorance, à la stupidité. Cette affluence de _floueurs_ nous a
fait d'abord beaucoup de tort, et en fera à toute bonne entreprise.
Pour moi, je pense avec plaisir que la méfiance espagnole
l'empêchera de tomber dans l'abîme; car les étrangers, après avoir
apporté leurs plans, seront forcés, pour les faire réussir, de faire
venir des capitaux et souvent des ouvriers français.
Donne-moi de temps en temps des nouvelles de Mugron, mon cher Félix,
tu sais combien le patriotisme du clocher nous gagne quand nous en
sommes éloignés.
Adieu, mon cher Félix, mes souvenirs à ta soeur.
Madrid, le 17 août 1840.
..... Tu me fais une question à laquelle je ne puis répondre:
Comment le peuple espagnol a-t-il pu laisser chasser et tuer les
moines? Moi-même je me le demande souvent; mais je ne connais pas
assez le pays pour m'expliquer ce phénomène. Ce qu'il y a de
probable, c'est que le temps des moines est fini partout. Leur
inutilité, à tort ou à raison, est une croyance généralement
établie. À supposer qu'il y eût en Espagne 40,000 moines,
intéressant autant de familles composées de 5 personnes, cela ne
ferait que 200,000 habitants contre 10 millions. Leurs immenses
richesses ont pu tenter beaucoup de gens de la classe aisée;
l'affranchissement d'une foule de redevances a pu tenter beaucoup de
gens de la classe du peuple. Le fait est qu'on en a fini avec cette
puissance; mais, à coup sûr, jamais mesure, à la supposer
nécessaire, n'a été conduite avec autant de barbarie, d'imprévoyance
et d'impolitique.
Le gouvernement était aux mains des modérés, qui désiraient
l'abolition des couvents, mais n'osaient y procéder. Financièrement,
on espérait avec le produit des biens nationaux payer les dettes de
l'Espagne, éteindre la guerre civile et rétablir les finances.
Politiquement, on voulait, par la division des terres, rattacher
une partie considérable du peuple à la révolution. Je crois que ce
but a été manqué.
N'osant agir légalement, on s'entendit avec les exaltés. Une nuit,
ceux-ci firent irruption dans les couvents. À Barcelone, Malaga,
Séville, Madrid, Valladolid, ils égorgèrent et chassèrent les
moines. Le gouvernement et la force publique restèrent trois jours
témoins impassibles de ces atrocités. Quand l'aliment manqua au
désordre, le gouvernement intervint, et le ministère Mendizabal
décréta la confiscation des couvents et des propriétés monacales.
Maintenant on les vend; mais tu vas juger de cette administration.
Un individu quelconque déclare vouloir soumissionner un bien
national, l'État le fait estimer, et cette estimation est toujours
très-modique, parce que l'acquéreur s'entend avec l'expert. Cela
fait, la vente se fait publiquement; on s'est entendu aussi avec le
notaire pour écarter la publicité, et le bien vous reste à bas prix.
Il faut payer un cinquième comptant, et les quatre autres cinquièmes
en huit ans, par huitièmes. L'État reçoit en payement des rentes de
différentes origines, qui s'achètent à la Bourse depuis 75 jusqu'à
95 de perte; c'est-à-dire qu'avec 25 fr. et même avec 5 on paye 100
fr.
Il résulte de là trois choses: 1º l'État ne reçoit presque rien, on
peut même dire rien; 2º ce n'est pas le peuple des provinces qui
achète, puisqu'il n'est pas à la Bourse pour brocanter le papier; 3º
cette masse de terres vendues à la fois et à vil prix, a déprécié
toutes les autres propriétés. Ainsi le gouvernement, qui s'est
procuré à peine de quoi payer l'armée, ne remboursera pas la dette.
La propriété ne se divisera que lorsque les spéculateurs revendront
en seconde main.
Les fermiers n'ont fait que changer de maîtres; et au lieu de payer
le fermage aux moines, qui, dit-on, étaient des propriétaires fort
accommodants, peu rigoureux sur les termes, prêtant des semences,
renonçant même au revenu dans les années malheureuses, ils payeront
très-rigoureusement aux compagnies belges et anglaises qui,
incertaines de l'avenir, aspirent à rembourser l'État avec le
produit des terres.
Le simple paysan, dans les années calamiteuses, n'aura plus la soupe
à la porte des couvents.
Enfin les simples propriétaires ne peuvent plus vendre leurs terres
qu'à vil prix.--Voilà, ce me semble, les conséquences de cette
désastreuse opération.
Des hommes plus capables avaient proposé de profiter d'un usage qui
existe ici: ce sont des baux de 50 et même 100 ans. Ils voulaient
qu'on affermât aux paysans, à des taux modérés, pour 50 ans. Avec le
produit, on aurait payé l'intérêt annuel de la dette et relevé le
crédit de l'Espagne; et au bout de 50 ans, on aurait un capital déjà
immense, plus que doublé probablement par la sécurité et le travail.
Tu vois d'un coup d'oeil la supériorité politique et financière de
ce système.
Quoi qu'il en soit, il n'y a plus de moines. Que sont-ils devenus?
Probablement les uns sont morts dans les montagnes, au service de
don Carlos; les autres auront succombé d'inanition dans les rues et
greniers des villes; quelques-uns auront pu se réfugier dans leurs
familles.
Quant aux couvents, ils sont convertis en cafés, en maisons
publiques, en théâtres et surtout en casernes, pour une autre espèce
de _dévorants_ plus prosaïque que l'autre. Plusieurs ont été démolis
pour élargir les rues, faire des places; sur l'emplacement du plus
beau de tous, et qui passait pour un chef-d'oeuvre d'architecture,
on a construit un passage et une halle qui se font tort
mutuellement.
Les religieuses ne sont guère moins à plaindre. Après avoir donné la
volée à toutes celles qui ont voulu rentrer dans le monde, on a
enfermé les autres dans deux ou trois couvents, et comme on s'est
emparé de leurs propriétés, qui représentaient les dots qu'elles
apportaient à leur ordre, on est censé leur faire une pension; mais,
comme on ne la paye pas, on voit souvent sur la porte des couvents
cette simple inscription: _Pan para las pobres monjas._
Je commence à croire, mon cher Félix, que notre M. Custine avait
bien mal vu l'Espagne. La haine d'une autre civilisation lui avait
fait chercher ici des vertus qui n'y sont pas. Peut-être a-t-il, en
sens inverse, commis la même faute que les Espagnols qui ne voient
rien à blâmer dans la civilisation anglaise. Il est bien difficile
que nos préjugés nous laissent, je ne dis pas bien juger, mais bien
voir les faits.
Je rentre, mon cher Félix, et j'ai appris que demain on proclame la
loi des _ayuntamientos_. Je ne sais pas si je t'ai parlé de cette
affaire, en tout cas en voici le résumé.
Le ministère modéré, qui vient de tomber, avait senti que, pour
administrer l'Espagne, il fallait donner au pouvoir central une
certaine autorité sur les provinces; ici, de temps immémorial,
chaque province, chaque ville, chaque bourgade s'administre
elle-même. Tant que le principe monarchique et l'influence du clergé
ont compensé cette extrême diffusion de l'autorité, les choses ont
marché tant bien que mal; mais aujourd'hui cet état de choses ne
peut durer. En Espagne, chaque localité nomme son _ayuntamiento_
(conseil municipal), alcades, régidors, etc. Ces ayuntamientos,
outre leurs fonctions municipales, sont chargés du recouvrement de
l'impôt et de la levée des troupes. Il résulte de là que, lorsqu'une
ville a quelque sujet de mécontentement, fondé ou non, elle se borne
à ne pas recouvrer l'impôt ou à refuser le contingent. En outre, il
paraît que ces ayuntamientos sont le foyer de grands abus, et qu'ils
ne rendent pas à l'État la moitié des contributions qu'ils
prélèvent. Le parti modéré a donc voulu saper cette puissance. Une
loi a été présentée par le ministère, adoptée par les chambres, et
sanctionnée par la reine, qui dispose que la reine choisira les
alcades parmi trois candidats nommés par le peuple. Les exaltés ont
jeté de hauts cris; de là la révolution de Barcelone et
l'intervention du sabre d'Espartero. Mais, chose qui ne se voit
qu'ici, la reine, quoique contrainte à changer de ministère, en a
nommé un autre qui maintient la loi déjà, votée et sanctionnée. Sans
doute que, parvenu au pouvoir par une violation de la constitution,
il a cru devoir manifester qu'il la respectait en laissant
promulguer une loi qui avait reçu la sanction des trois pouvoirs.
C'est donc demain qu'on proclame cette loi: cela se passera-t-il
sans trouble? je ne l'espère guère. En outre, comme on attribue à la
France et à notre nouvel ambassadeur une mystification aussi peu
attendue, après les événements de Barcelone, il est à craindre que
la rage des exaltés ne se dirige contre nos compatriotes; aussi
j'aurai soin d'écrire à ma tante après-demain, parce que les
journaux ne manqueront pas de faire bruit de l'insurrection qui se
prépare. Elle ne laisse pas que d'être effrayante, quand on songe
qu'il n'y a ici, pour maintenir l'ordre, que quelques soldats
dévoués à Espartero, qui doit être mortellement blessé de la manière
dont son coup d'État a été déjoué.
Mais quel sujet de réflexions que cette Espagne qui, pour arriver à
la liberté, perd la monarchie et la religion qui lui étaient si
chères; et, pour arriver à l'unité, est menacée dans ses franchises
locales qui faisaient le fond même de son existence!
Adieu! ton ami dévoué. Je n'ai pas le temps de relire ce fatras,
tire-t'en comme tu pourras.
_P. S._ Mon cher Félix, la tranquillité de Madrid n'a pas été un
moment troublée. Ce matin, les membres de l'_ayuntamiento_ se sont
réunis en séance publique pour promulguer la nouvelle loi qui ruine
leur institution. Ils ont fait suivre cette cérémonie d'une
énergique protestation, où ils disent qu'ils se feront tous tuer
plutôt que d'obéir à la loi nouvelle. On dit aussi qu'ils ont payé
quelques hommes pour crier les _vivas_ et les _mueras_ d'usage, mais
le peuple ne s'est pas plus ému que ne s'en émouvraient les paysans
de Mugron; et l'_ayuntamiento_ n'a réussi qu'à démontrer de plus en
plus la nécessité de la loi. Car enfin, ne serait-ce point un bien
triste spectacle que de voir une ville troublée et la sûreté des
citoyens compromise par ceux-là mêmes qui sont chargés de maintenir
l'ordre?
On m'a assuré que les exaltés n'étaient pas d'accord entre eux; les
plus avancés (je ne sais pas pourquoi on a donné du crédit à cette
expression en s'accordant à l'adopter) disaient:
«Il est absurde de faire un mouvement qui n'ait pas de résultat. Un
mouvement ne peut être décisif qu'autant que le peuple s'en mêle; or
le peuple ne veut pas intervenir pour des idées; il faut donc lui
montrer le pillage en perspective.»
Et malgré cette terrible logique, l'_ayuntamiento_ n'a pas reculé
devant la première provocation! Du reste, je te parle là de bruits
publics, car, quant à moi, j'étais à la Bibliothèque royale, et je
ne me suis aperçu de rien.
Lisbonne, le 24 octobre 1840.
Mon cher Félix, voilà bien longtemps que je ne t'ai écrit. C'est que
nous sommes si éloignés et qu'il faut si longtemps pour avoir une
réponse de Mugron, que je ne suis jamais sûr de la recevoir ici.
Enfin me voilà à peu près décidé, et sauf circonstances imprévues, à
dire adieu à la Péninsule de lundi en huit. Mon intention est
d'aller à Londres; je ne puis, selon le conseil que tu me transmets,
de la part de ma tante, aller d'abord à Plymouth. Le steamboat va
directement à Londres. J'avais d'abord pensé à m'embarquer pour
Liverpool. Je satisferais ainsi à l'économie et à mon goût pour la
marine, parce que la navigation à voiles est moins chère et plus
fertile en émotions que la monotone vapeur. Mais la saison est si
avancée que ce serait imprudence, et je courrais le risque de passer
un mois en mer.
Je me suis un peu ennuyé à Lisbonne les premiers jours. Maintenant,
à part le désir bien naturel de revenir chez moi, je me plais ici,
quoique j'y mène une vie uniforme. Mais ce climat est si doux, si
beau, cette nature si riche, et je me sens un bien-être, une
plénitude de santé si inaccoutumée, que j'attribue à cela l'absence
d'ennui.
Voici un pays qui, je crois, te conviendrait bien: ni chaud, ni
froid, ni brouillards, ni humidité; s'il pleut, ce sont des torrents
pendant un jour ou deux, puis le ciel reprend sa sérénité, et
l'atmosphère sa douce tiédeur. Partout on peut disposer d'un peu
d'eau; ce sont des bosquets de myrtes, d'orangers, des treilles
touffues, des héliotropes qui rampent le long des murs, comme chez
nous les convolvulus. Maintenant je comprends la vie des Maures.
Malheureusement les hommes ici ne valent pas la nature, ils ne
veulent pas se donner la peine par laquelle les Arabes se donnaient
tant de jouissances. Peut-être penses-tu que ces fervents
catholiques dédaignent la fraîcheur et les parfums de l'oranger, et
qu'ils se renferment dans les sévères plaisirs de la pensée et de la
contemplation. Hélas! je reviendrai bien désabusé de la bonne
opinion de Custine; il a cru voir ce qu'il désirait voir.
Ce sera pour moi une étude fort curieuse que celle de l'Angleterre
succédant à celle de la Péninsule. La comparaison serait plus
intéressante encore, si le catholicisme était aussi vivace ici qu'on se
le représente. Mais enfin je verrai un peuple dont la religion réside
dans l'intelligence, après en avoir vu un pour qui elle est toute dans
les sens. Ici les pompes du culte: des flambeaux, des parfums, des
habits magnifiques, des statues; mais la démoralisation la plus
complète. Là, au contraire, des liens de famille, l'homme et la femme
chacun aux devoirs de son sexe, le travail ennobli par un but
patriotique, la fidélité aux traditions des ancêtres, l'étude constante
de la morale biblique et évangélique; mais un culte simple, grave, se
rapprochant du pur déisme. Quel contraste! que d'oppositions! quelle
source de réflexions!
Ce voyage aura aussi produit un effet auquel je ne me serais pas
attendu. Il n'a pu effacer cette habitude que nous avons contractée
de nous observer nous-mêmes, de nous écouter penser et sentir, de
suivre toutes les modifications de nos opinions. Cette étude de soi
a bien des charmes, et l'amour-propre lui communique un intérêt qui
ne saurait s'affaiblir. Mais à Mugron, toujours dans un milieu
uniforme, nous ne pouvions que tourner dans un même cercle; en
voyage, des situations excentriques donnent lieu à de nouvelles
observations. Par exemple, il est probable que les événements
actuels m'affectent bien différemment que si j'étais à Mugron; un
patriotisme plus ardent donne plus d'activité à ma pensée. En même
temps, le champ où elle s'exerce est plus étendu, comme un homme
placé sur une hauteur embrasse un plus vaste horizon. Mais la
puissance du regard est pour chacun de nous une quantité donnée, et
il n'en est pas de même de la faculté de penser et de sentir.
Ma tante, à l'occasion de la guerre, me recommande la prudence; je
n'ai absolument aucun danger à courir. Si je voyageais dans un
bâtiment français et que la guerre fût déclarée, je pourrais
craindre les corsaires; mais dans un navire anglais je ne cours pas
ce danger, à moins de tomber sous la serre d'un croiseur français,
ce qui ne serait pas bien dangereux d'ailleurs. D'après les
nouvelles reçues aujourd'hui, je vois que la France a pris le parti
d'une résignation sentimentale, qui devient grotesque. D'ici elle
me paraît toute _décontenancée_; elle met son honneur à _prouver sa
modération_, et, à chaque insulte, elle répond par des arguments en
forme pour démontrer qu'elle a été insultée. Elle a l'air de croire
que le remords va s'emparer des Anglais, et que, les larmes aux
yeux, ils vont cesser de poursuivre leur but et nous demander
pardon. Cela me rappelle ce mot: _Il m'a souffleté, mais je lui ai
bien dit son fait._
Adressez-moi vos lettres à Londres, sous couvert de MM. A. A. Gower
neveux et compagnie.
Lisbonne, le 7 novembre 1840.
Mon cher Félix, malgré le vif désir de me rapprocher de la France,
j'ai été forcé de prolonger mon séjour à Lisbonne. Un rhume m'a
décidé à remettre mon départ de huit jours, et, dans cet intervalle,
on a trouvé des papiers qu'il faut dépouiller, ce qui me force à
rester encore; mais il faudra de bien puissants motifs pour me
retenir au delà du 17 de ce mois. Enfin ce retard a servi à me
guérir, ce qui eût été plus difficile en mer ou à Londres.
J'ai joué de malheur de me trouver loin de la France dans un moment
aussi intéressant; tu ne peux te faire l'idée du patriotisme qui
nous brûle quand nous sommes en pays étranger. À distance, ce n'est
plus le bonheur, ni même la liberté de notre pays qui nous occupe le
plus, c'est sa grandeur, sa gloire, son influence. Malheureusement,
je crains bien que la France ne jouisse guère des premiers de ces
biens ni des derniers.
Je me désole d'être sans nouvelles et de ne pouvoir préciser
l'époque où j'en recevrai; au moins, à Londres, j'espère trouver une
rame de lettres.
Adieu, l'heure du courrier va sonner.
Paris, 2 janvier 1841.
Mon cher Félix, je m'occupais d'un _plan d'association pour la
défense des intérêts vinicoles_. Mais, selon mon habitude,
j'hésitais à en faire part à quelques amis, parce que je ne voyais
guère de milieu entre le succès et le ridicule, quand M. Humann est
venu présenter aux chambres le budget des dépenses et recettes pour
1842. Ainsi que tu l'auras vu, le ministre ne trouve rien de mieux,
pour combler le déficit qu'a occasionné notre politique, que de
frapper les boissons de quatre nouvelles contributions. Cela m'a
donné de l'audace, et j'ai couru chez plusieurs députés pour leur
communiquer mon projet. Ils ne peuvent pas s'en mêler directement,
parce que ce serait aliéner d'avance l'indépendance de leur vote.
C'est une raison pour les uns, un prétexte pour les autres; mais ce
n'est pas un motif pour que les propriétaires de vignes se croisent
les bras, en présence du danger qui les menace.
Il n'y a qu'un moyen non-seulement de résister à cette nouvelle
levée de boucliers, mais encore d'obtenir justice des griefs
antérieurs, c'est de s'_organiser_. L'_organisation_ pour un but
_utile_ est un moyen assuré de succès. Il faut que chaque
département vinicole ait un comité central, et chaque comité un
délégué.
Je ne sais pas encore dans quelle mesure je vais prendre part à
cette organisation. Cela dépendra de mes conférences avec mes amis.
Peut-être faudra-t-il que je m'arrête en passant à Orléans,
Angoulême, Bordeaux, pour travailler à y fonder l'association.
Peut-être devrai-je me borner à notre département; en tout cas,
comme le temps presse, tu ferais bien de voir Domenger, Despouys,
Labeyrie, Batistant, et de les engager à parcourir le canton, pour y
préparer les esprits à la résistance légale, mais forte et
organisée. (V. ci-après: _Le fisc et la vigne._--_Note de l'édit._)
Je n'ai pas besoin, mon cher Félix, de te dérouler la puissance de
l'association! Fais passer tes convictions dans tous les esprits.
J'espère être à Mugron dans une quinzaine, et nous agirons de
concert.
Adieu, ton dévoué.
Paris, 11 janvier 1841.
Que n'es-tu auprès de moi, mon cher Félix! cela ferait cesser bien
des incertitudes. Je t'ai entretenu du nouveau projet que j'ai
conçu; mais seul, abandonné à moi-même, les difficultés de
l'exécution m'effrayent. Je sens que le succès est à peu près
infaillible; mais il exige une force morale que ta présence me
donnerait, et des ressources matérielles que je ne sais pas prendre
sur moi de demander. J'ai tâté le pouls à plusieurs députés, et je
les ai trouvés froids. Ils ont presque tous des _ménagements_ à
garder; tu sais que nos hommes du Midi sont presque tous quêteurs de
places.--Quant à l'opposition, il serait dangereux de lui donner la
haute main dans l'association, elle s'en ferait un instrument, ce
qu'il faut éviter. Ainsi, tout bien pesé, il faut renoncer à fonder
l'association par le _haut_, ce qui eût été plus prompt et plus
facile. C'est la base qu'il faut fonder.--Si elle se constitue
fortement, elle entraînera tout. Que les vignerons ne se fassent pas
illusion, s'ils demeurent dans l'inertie, ils seront ici faiblement
défendus. Je tâcherai de partir d'ici dimanche prochain; j'aurai
dans une poche le projet des statuts de l'association, dans l'autre
le prospectus d'un petit journal destiné à être d'abord le
propagateur et plus tard l'organe de l'association. Avec cela je
m'assurerai si ce projet rencontre de la sympathie dans Orléans, la
Charente et le bassin de la Garonne. La suite dépendra de mes
observations. Une brusque initiative eût été plus de mon goût. Il y
a quelques années que je l'aurais peut-être tentée; maintenant une
avance de six à huit mille francs me fait reculer, et j'en ai
vraiment honte, car quelques centaines d'abonnés m'eussent relevé de
tous risques. Le courage m'a manqué, n'en parlons plus.
Je suis obligé, mon cher Félix, d'invoquer sans cesse mon
impartialité et ma philosophie pour ne pas tomber dans le
découragement, à la vue de toutes les misères dont je suis témoin.
Pauvre France!--Je vois tous les jours des députés qui, dans le
tête-à-tête, sont opposés aux fortifications de Paris et qui
cependant vont les appuyer à la chambre, l'un pour soutenir Guizot,
l'autre pour ne pas abandonner Thiers, un troisième de peur qu'on ne
le traite de Russe ou d'Autrichien; l'opinion, la presse, la mode
les entraîne, et beaucoup cèdent à des motifs plus honteux encore.
Le maréchal Soult lui-même est personnellement opposé à cette
mesure, et tout ce qu'il ose faire, c'est de proposer une exécution
lente, dans l'espoir qu'un revirement d'opinion lui viendra en aide,
quand il n'y aura encore qu'une centaine de millions engloutis.
C'est bien pis dans les questions extérieures. Il semble qu'un
bandeau couvre tous les yeux, et on court risque d'être maltraité si
l'on énonce seulement un fait qui contrarie le préjugé dominant.
Adieu, mon cher Félix, il me tarde bien de causer avec toi; les
sujets ne nous manqueront pas.
Adieu, ton ami.
Bagnères, le 10 juillet 1844.
Mon cher Félix, j'ai reçu, il y a quelques jours, une lettre de M.
Laffitte, d'Aire, membre du conseil général, qui m'embarrasse
beaucoup. Il m'annonce que le général Durrieu va être élevé à la
pairie; que le gouvernement veut le faire remplacer, à la chambre,
par un secrétaire des commandements de M. le duc de Nemours. Il
ajoute que les électeurs d'Aire ne sont pas disposés à subir cette
candidature; et enfin il me demande si je me présenterai, auquel cas
il pense que j'aurai beaucoup de voix dans ce canton, où je n'eus
que la sienne aux élections dernières.
Comme la législature n'a plus que trois sessions à faire, et
qu'ainsi je serai libre de me retirer au bout de ce terme sans
occasionner une réunion extraordinaire du collége de Saint-Sever, je
serais assez disposé à entrer encore une fois en lice, si je pouvais
compter sur quelques chances; mais je ne dois pas m'aveugler sur le
tort que me fera la scission qui s'est introduite dans le parti
libéral. Si en outre je dois avoir encore contre moi l'aristocratie
de l'argent et le barreau, j'aime mieux rester tranquille dans mon
coin. Je le regretterais un peu, parce qu'il me semble que j'aurais
pu me rendre utile à la cause de la liberté du commerce, qui
intéresse à un si haut degré la France et surtout notre pays.
Mais cela n'est pas un motif pour que je me mette en avant en
étourdi: je suis donc résolu à attendre qu'il me soit fait, par les
électeurs influents, des ouvertures sérieuses; il me semble que
l'affaire les touche d'assez près pour qu'ils ne laissent pas aux
candidats le soin de s'en occuper seuls.
Je voulais envoyer mon article au _Journal des Économistes_, mais je
n'ai pas d'occasion; je profiterai de la première qui se présentera.
Il a le défaut, comme toute oeuvre de commençant, de vouloir trop
dire; tel qu'il est, il me paraît offrir quelque intérêt. Je
profiterai de l'occasion pour essayer d'engager une correspondance
avec Dunoyer.
Eaux-Bonnes, le 26 juillet 1844.
Ta lettre m'a fait une pénible impression, mon cher Félix, non point
par les nouvelles que tu me donnes des perspectives électorales,
mais à cause de ce que tu me dis de toi, de ta santé, et de la lutte
terrible que se livrent ton âme et ton corps. J'espère pourtant que
tu as voulu parler de l'état habituel de ta santé, et non pas d'une
recrudescence qui se serait manifestée depuis mon départ. Je
comprends bien tes peines, d'autant plus qu'à un moindre degré je
les éprouve aussi. Ces misérables obstacles, que la santé, la
fortune, la timidité élèvent comme un mur d'airain entre nos désirs
et le théâtre où ils pourraient se satisfaire, est un tourment
inexprimable. Quelquefois je regrette d'avoir bu à la coupe de la
science, ou du moins de ne pas m'en être tenu à la philosophie
synthétique et mieux encore à la philosophie religieuse. On y puise
au moins des consolations pour toutes les situations de la vie, et
nous pourrions encore arranger tolérablement ce qui nous reste de
temps à passer ici-bas. Mais l'existence retirée, solitaire, est
incompatible avec nos doctrines (qui pourtant agissent sur nous avec
toute la force de vérités mathématiques); car nous savons que la
vérité n'a de puissance que par sa diffusion. De là l'irrésistible
besoin de la communiquer, de la répandre, de la proclamer. De plus,
tout est tellement lié, dans notre système, que l'occasion et la
facilité d'en montrer un chaînon ne peuvent nous contenter; et pour
en exposer l'ensemble il faut des conditions de talent, de santé et
de position qui nous feront toujours défaut. Que faire, mon ami?
attendre que quelques années encore aient passé sur nos têtes. Je
les compte souvent, et je prends une sorte de plaisir à remarquer
que plus elles s'accumulent, plus leur marche paraît rapide:
......... Vires acquirit eundo.
Quoique nous ayons la conscience de connaître la vérité, en ce qui
concerne le mécanisme de la société et au point de vue purement
humain, nous savons aussi qu'elle nous échappe quant aux rapports de
cette vie avec la vie future; et, ce qu'il y a de pire, nous croyons
qu'à cet égard on ne peut rien savoir avec certitude.
Nous avons ici plusieurs prêtres très-distingués. Ils font, de deux
jours l'un, des instructions de l'ordre le plus relevé; je les suis
régulièrement. C'est à peu près la répétition du fameux ouvrage de
Dabadie. Hier le prédicateur disait qu'il y a dans l'homme deux
ordres de penchants qui se rattachent, les uns à la chute, les
autres à la réhabilitation. Selon les seconds, l'homme se fait à
l'image de Dieu; les premiers le conduisent à faire Dieu à son
image. Il expliquait ainsi l'idolâtrie, le paganisme, il montrait
leur effrayante convenance avec la nature corrompue. Ensuite il
disait que la déchéance avait enfoncé si avant la corruption dans le
coeur de l'homme, qu'il conservait toujours une pente vers
l'idolâtrie, qui s'était ainsi insinuée jusque dans le catholicisme.
Il me semble qu'il faisait allusion à une foule de pratiques et de
dévotions qui sont un si grand obstacle à l'adhésion de
l'intelligence.--Mais s'ils comprennent les choses ainsi, pourquoi
n'attaquent-ils pas ouvertement ces doctrines idolâtres? pourquoi ne
les réforment-ils pas? Pourquoi, au contraire, les voit-on
s'empresser de les multiplier? Je regrette de n'avoir pas de
relations avec cet ecclésiastique qui, je crois, professe la
théologie à la faculté de Bordeaux, pour m'en expliquer avec lui.
Nous voilà bien loin des élections. D'après ce que tu m'apprends, je
ne doute pas de la nomination de l'homme du château. Je suis surpris
que notre roi, qui a la vue longue, ne comprenne pas qu'en peuplant
la chambre de créatures, il sacrifie à quelques avantages immédiats
le principe même de la constitution. Il s'assure un vote, mais il
place tout un arrondissement en dehors de nos institutions; et cette
manoeuvre, s'étendant à toute la France, doit aboutir à corrompre
nos moeurs politiques déjà si peu avancées. D'un autre côté, les
abus se multiplieront, puisqu'ils ne rencontreront pas de
résistance; et quand la mesure sera pleine, quel est le remède que
cherchera une nation qui n'a pas appris à faire de ses droits un
usage éclairé?
Pour moi, mon cher Félix, je ne me sens pas de force à disputer
quelques suffrages. S'ils ne viennent pas d'eux-mêmes, laissons-les
suivre leur cours. Il me faudrait aller de canton en canton
organiser les moyens de soutenir la lutte. C'est plus que je ne puis
faire. Après tout, M. Durrieu n'est pas encore pair.
J'ai profité d'une occasion pour envoyer au _Journal des
Économistes_ mon article sur les tarifs anglais et français. Il me
paraît renfermer des points de vue d'autant plus importants qu'ils
ne paraissent préoccuper personne. J'ai rencontré ici des hommes
politiques qui ne savent pas le premier mot de ce qui se passe en
Angleterre; et, quand je leur parle de la réforme douanière qui
s'accomplit dans ce pays, ils n'y veulent pas croire.--J'ai du temps
devant moi pour faire la lettre à Dunoyer. Quant à mon travail sur
la répartition de l'impôt, je n'ai pas les matériaux pour y mettre
la dernière main. La session du conseil général sera une bonne
occasion pour cette publication.
Adieu, mon cher Félix, si tu apprends quelque chose de nouveau,
fais-m'en part; mais de toutes les nouvelles la plus agréable que tu
puisses me donner, c'est que le découragement dont ta lettre est
empreinte n'était dû qu'à une souffrance passagère. Après tout, mon
ami, et au milieu des épaisses ténèbres qui nous environnent,
attachons-nous à cette idée qu'une cause première, intelligente et
miséricordieuse, nous a soumis, par des raisons que nous ne pouvons
comprendre, aux dures épreuves de la vie: que ce soit là notre foi.
Attendons le jour où elle jugera à propos de nous en délivrer, et de
nous admettre à une vie meilleure: que ce soit là notre espérance.
Avec ces sentiments au coeur, nous supporterons nos afflictions et
nos douleurs...
Paris, mai 1845.
Mon cher Félix, je suis persuadé qu'il te tarde de recevoir de mes
nouvelles. J'aurais aussi bien des choses à te dire, mais je serai
forcé d'être court. Quoique à la fin de chaque jour il se rencontre
que je n'ai rien fait, je suis toujours affairé. Dans ce Paris,
jusqu'à ce qu'on soit au courant, il faut perdre un demi-jour pour
utiliser un quart d'heure.
J'ai été très-bien accueilli par M. Guillaumin, qui est le premier
_économiste_ que j'ai vu. Il m'annonça qu'il donnerait un dîner,
suivi d'une soirée, pour me mettre en rapport avec les hommes de
notre école; en conséquence je ne suis allé voir aucun de ces
messieurs.--Hier a eu lieu ce dîner. J'étais à la droite de
l'amphitryon, ce qui prouve bien que le dîner était à mon occasion;
à la gauche était Dunoyer. À côté de madame Guillaumin, MM. Passy et
Say. Il y avait en outre MM. Dussard et Reybaud. Béranger avait été
invité, mais il avait d'autres engagements. Le soir, arrivèrent une
foule d'autres économistes: MM. Renouard, Daire, Monjean, Garnier,
etc., etc. Mon ami, entre toi et moi, je puis te dire que j'ai
éprouvé une satisfaction bien vive. Il n'y a aucun de ces messieurs
qui n'ait lu, relu et parfaitement compris mes trois articles. Je
pourrais écrire mille ans dans la _Chalosse_, la _Sentinelle_, le
_Mémorial_, sans trouver, toi excepté, un vrai lecteur. Ici on est
lu, étudié, et compris. Je n'en puis pas douter, parce que tous ou
presque tous sont entrés dans des détails minutieux, qui attestent
que la politesse ne faisait pas seule les frais de cet accueil; je
n'ai trouvé un peu froid que M. X... Te dire les caresses dont j'ai
été comblé, l'espoir qu'on a paru fonder sur ma coopération, c'est
te faire comprendre que j'étais honteux de mon rôle. Mon ami, j'en
suis aujourd'hui bien convaincu, si notre isolement nous a empêchés
de meubler beaucoup notre esprit, il lui a donné, du moins sur une
question spéciale, une force et une justesse, que des hommes plus
instruits et mieux doués ne possèdent peut-être pas.
Ce qui m'a fait le plus de plaisir, parce que cela prouve qu'on m'a
réellement lu avec soin, c'est que le dernier article, intitulé
_Sophismes_, a été mis au-dessus des autres. C'est en effet celui où
les principes sont scrutés avec le plus de profondeur; et je
m'attendais à ce qu'il ne serait pas goûté. Dunoyer m'a prié de
faire un article sur son ouvrage pour être inséré aux _Débats_. Il a
bien voulu dire qu'il me croyait éminemment propre à faire apprécier
son travail. Hélas! je sens déjà que je ne me tiendrai pas à la
hauteur exagérée où ces hommes bienveillants me placent.
Après dîner, on a parlé du duel. J'ai rendu un compte succinct de ta
brochure. Demain nous avons encore un dîner de corps chez Véfour; je
l'y porterai, et comme elle n'est pas longue, j'espère qu'on la
lira. Si tu pouvais la refondre ou du moins la retoucher, je crois
qu'on la mettrait dans le journal; mais le règlement s'oppose à ce
qu'on la transcrive textuellement.--Du reste le _Journal des
Économistes_ n'est pas aussi délaissé que je le craignais. Il a cinq
à six cents abonnés; il gagne tous les jours en autorité.
Te rapporter la conversation m'entraînerait trop loin. Quel monde,
mon ami, et qu'on peut bien dire: On ne vit qu'à Paris et l'on
végète ailleurs!... Malgré cela je soupire déjà après nos promenades
et nos entretiens intimes. Le papier me manque; adieu, cher Félix,
ton ami.
_P. S._ Je m'étais trompé; un dîner, même d'économistes, n'est pas
une occasion favorable pour la lecture d'une brochure. J'ai remis la
tienne à M. Dunoyer, je ne connaîtrai son sentiment que dans
quelques jours. Tu trouveras dans le _Moniteur_ du 27 mars, qui doit
être dans la bibliothèque de ma chambre, le réquisitoire de Dupin
sur le duel. Peut-être cela te fournira-t-il l'occasion d'étendre ta
brochure. Ce soir je passe la soirée chez Y... Il m'a fait le plus
cordial accueil, et nous avons parlé de tout, même de religion. Il
m'a paru faible sur ce chapitre, parce qu'il la respecte sans y
croire.
Ce n'est qu'aujourd'hui que je me suis présenté chez Lamartine. Je
n'ai pas été admis, il partait pour Argenteuil; mais avec sa grâce
ordinaire, il m'a fait dire qu'il veut que nous causions à l'aise et
m'a donné rendez-vous pour demain. Comment m'en tirerai-je?
Dans notre dîner, ou pour mieux dire après, on a agité une grande
question: _de la propriété intellectuelle_. Un Belge, M. Jobard, a
émis des idées neuves et qui t'étonneront. Il me tarde que nous
puissions causer de toutes ces choses; car malgré ces succès
éphémères je sens que je ne suis plus _amusable_ de ce côté. À peine
si cela touche l'épiderme; et, tout bien balancé, la vie de province
pourrait être rendue plus douce que celle-ci pour peu que l'on y eût
le goût de l'étude et des arts.
Adieu, mon cher Félix, à une autre fois. Écris-moi de temps en temps
et occupe-toi de ton écrit sur le duel. Puisque la cour est revenue
à sa singulière jurisprudence, la chose en vaut la peine.
Paris, le 23 mai 1845.
Tu t'attends à beaucoup de détails, mon cher Félix, mais tu vas être
bien désappointé; depuis ma dernière lettre que j'envoyai par
Bordeaux et dont je n'ai pas encore l'accusé de réception, nous
avons un temps qui me dégoûte des visites. Je passe les matinées à
perdre mon temps à quelques bagatelles, commissions, affaires
obligées, et le soir à le regretter. Ma lettre sera donc bien aride;
cependant j'espère qu'elle te sera agréable à cause de celle de
Dunoyer que j'y joins. Tu verras qu'il a apprécié ton écrit sur le
duel. Je le quitte à l'instant; il m'a répété de vive voix ce qu'il
a consigné dans sa lettre; il a vanté le fond et le style de ta
brochure, et a dit qu'elle supposait des études faites dans la bonne
voie; il m'a exprimé le regret de ne pouvoir en causer plus
longtemps, et le désir de venir chez moi pour traiter plus à fond le
sujet. Demain je la communiquerai à M. Say, qui est un homme
vraiment séduisant par sa douceur, sa grâce, jointe à une grande
fermeté de principes. C'est l'ancre du parti économiste. Sans lui,
sans son esprit conciliant, le troupeau serait bientôt dispersé.
Beaucoup de _mes collaborateurs_ sont engagés dans des journaux qui
les rétribuent beaucoup mieux que l'économiste. D'autres ont des
ménagements politiques à garder; en un mot, il y a une réunion
accidentelle d'hommes bienveillants, qui s'aiment quoique différant
d'opinions à beaucoup d'égards; il n'y a pas de parti ferme,
organisé et homogène. Pour moi, si j'avais le temps de rester ici et
une fortune à recevoir chez moi, je tenterais de fonder une sorte de
Ligue. Mais quand on ne fait que passer, il est inutile d'essayer
une aussi grande entreprise.
D'ailleurs je suis arrivé trop tôt; ma traduction ne s'imprime que
lentement. Si j'avais pu disposer de quelques exemplaires, ils
m'auraient peut-être ouvert des portes.
Je n'ai pas vu M. de Lamartine, il est absent de Paris; j'ignore
l'époque de son retour.
Un homme aimable aussi, c'est M. Reybaud; ce qui prouve en lui une
vigueur d'intelligence remarquable, c'est qu'il est devenu
économiste en se livrant à l'étude des réformateurs du XIXe siècle.
Il en tenait aussi quand il commença son ouvrage, mais son bon sens
a triomphé.
Je suis en peine de savoir si M. Guizot t'a écrit. Il est à craindre
que ses nombreuses préoccupations ne l'empêchent de lire ta
brochure. S'il n'était qu'homme de lettres, certainement il te
répondrait; mais il est ministre et ministre dirigeant. En tout cas,
s'il arrive quelque chose de ce côté, ne manque pas de m'en faire
part.
Je me suis un peu occupé d'affaires publiques, je veux dire
départementales. Ce serait trop long à raconter. Mais je crois que
l'Adour, c'est-à-dire le bas Adour, de Hourquet au Gave, obtiendra
1,500,000 fr. Le hasard m'a placé de manière à y donner un petit
coup d'épaule: ce sera toujours quelque chose si les bateaux à
vapeur arrivent jusqu'à Pontons. Quant à la partie comprise entre
Mugron et Hourquet, c'est pitoyable de savoir à quoi son exclusion a
tenu; mais que faire? Il n'y a qu'une chose dont le public ne veut
pas s'occuper, c'est des affaires publiques.
Je ne sais si j'écrirai aujourd'hui à ma tante, en tout cas fais-lui
dire que nous nous portons tous bien ici. Adieu, mon cher Félix, mes
souvenirs à ta soeur.
Paris, le 5 juin 1845.
Mon cher Félix, une occasion se présente pour Bordeaux, et je ne
veux pas la laisser partir sans répondre quelques mots à ta lettre.
Pardonne-moi si j'abrége beaucoup, j'ai honte de dire que je suis
occupé, car les jours se passent sans que je les utilise. C'est une
chose qu'on ne peut s'expliquer qu'ici. D'ailleurs nous causerons
bientôt de tout ce qui nous intéresse tant, et qui n'intéresse guère
que nous.
Tu ne m'accuses pas réception de la lettre de Dunoyer, je pense que
tu ne l'as reçue qu'après le départ de Calon. Tu as vu son opinion
sur ta brochure, il me tarde bien de savoir celle de M.
Guizot,--s'il te la communique,--car on assure que les hommes du
pouvoir ne s'occupent absolument que de le conserver. Je ne l'ai pas
encore communiquée à M. Say, il est à la campagne, je ne le verrai
que vendredi. C'est un homme charmant et celui que je préfère; je
dois dîner avec lui chez Dunoyer, et le 10 chez Véfour au banquet
des Économistes. On doit y agiter la question d'inviter le
gouvernement (toujours le gouvernement!) à instituer des chaires
d'économie politique. J'ai été chargé de préparer là-dessus quelques
idées, c'est un sujet qui me plairait; mais je me bornerai à ruminer
mon opinion, parce que, là comme ailleurs, il y a des amours-propres
et des _possesseurs_ qu'il faut ménager. Quant à une association qui
me plairait bien mieux, j'attendrai pour en parler que ma traduction
ait paru, parce qu'elle pourra y préparer les esprits. Mais, pour
s'associer, il faut un principe reconnu; et je crains bien qu'il ne
nous fasse défaut. Je n'ai jamais vu tant de peur de l'_absolu_,
comme si nous ne devions pas laisser à nos adversaires le soin de
modérer au besoin notre marche.
À Mugron, je t'expliquerai les raisons qui ne permettent pas de
modifier le journal. Au reste, la presse parisienne est maintenant
fondée sur les annonces et constituée, sous le rapport financier,
sur des bases telles que _rien de nouveau n'est possible_. Dès lors,
il n'y a que l'association et les sacrifices qu'elle seule peut
faire qui puissent nous tirer de cette impasse.--Je viens aux choses
qui me sont personnelles et t'en parle ouvertement, comme à un ami
de coeur, sans fausse modestie. Je crois que l'absence d'aveuglement
est un trait qui nous est commun, et je ne crains pas que tu me
trouves trop présomptueux.
Mon livre aura trente feuilles, il y en a vingt d'imprimées; tout
sera prêt, j'espère, à la fin du mois. Je n'ai rien changé ou peu de
chose à l'introduction que je t'ai lue. La moitié environ paraîtra
dans le prochain numéro du _Journal des Économistes_. L'ignorance
des affaires d'Angleterre est telle, même ici, que cet écrit doit,
ce me semble, faire quelque impression sur les hommes studieux. Je
t'en dirai franchement l'effet.
J'acquiers chaque jour la preuve que les précédents articles ont
fait quelque effet. L'éditeur a reçu plusieurs demandes d'abonnement
_motivées_, entre autres une lettre de Nevers qui disait: «Il nous
est parvenu deux articles du _Moniteur Industriel_, qui réfute un
article du _Journal des Économistes_, intitulé: _Sophismes._ Nous ne
connaissons cet écrit que par les citations du _Moniteur_, mais cela
nous suffit pour en avoir une haute opinion; veuillez nous l'envoyer
et nous abonner.» Deux abonnements ont été demandés de Bordeaux.
Mais ce qui me fait le plus de plaisir, c'est une conversation que
j'ai eue avec M. Raoul Duval, conseiller à la cour de Reims, ville
essentiellement prohibitionniste. Il m'a assuré qu'on avait lu à
haute voix l'article des tarifs, et qu'à chaque instant les
manufacturiers disaient: Mais c'est cela, c'est bien cela, voilà ce
qui va nous arriver, il n'y a rien à répondre. Cette scène, mon cher
Félix, me signale la route que je devrais suivre. Si je pouvais, je
devrais maintenant étudier la situation réelle de nos industries
protégées, au flambeau des principes, et pénétrer dans le domaine
des faits. M. Guillaumin veut que je passe en revue une douzaine
d'autres _Sophismes_ pour les réunir et en faire, _à ses frais_, une
brochure à bon marché qui pourra se répandre.
Il faut que ce soit toi, mon cher Félix, pour que je relate ces
faits qui, du reste, me laissent aussi froid que si cela regardait
un tiers. J'étais déjà fixé sur mes articles, et ton jugement me
servait de garantie suffisante; seulement je me réjouis qu'il y ait
encore quelques autres lecteurs, ce dont je désespérais.
Je te dirai que je suis à peu près décidé à aller toucher la main à
Cobden, Fox et Thompson; la connaissance personnelle de ces hommes
pourra nous être utile. J'ai quelque espoir qu'ils me donneront des
documents; en tout cas, je ferai provision de quelques bons
ouvrages, et, entre autres, de discours de Fox et Thompson sur
d'autres sujets que la liberté commerciale. Si je restais à Paris,
je sentirais le besoin de m'adonner à cette spécialité: ce serait
bien assez pour mes faibles épaules. Mais, dans notre douce
retraite, cela ne nous suffirait pas. D'ailleurs, l'économie paraît
bien plus belle quand on l'embrasse dans son ensemble. C'est cet
ensemble harmonieux que je voudrais pouvoir un jour saisir. Tu
devrais bien t'occuper d'en montrer quelques traits.
Si mon petit traité, _Sophismes économiques_, réussit, nous pourrions le
faire suivre d'un autre intitulé: _Harmonies sociales._ Il aurait la
plus grande utilité, parce qu'il satisferait le penchant de notre époque
à rechercher des organisations, des harmonies artificielles, en lui
montrant la beauté, l'ordre et le principe progressif dans les harmonies
naturelles et providentielles.
J'emporterai quelques ouvrages d'ici. Mon voyage aura du moins servi
à nous donner des aliments, et à nous faire connaître un peu
l'esprit du siècle.
Adieu, mon cher Félix. Je n'ai pas écrit aujourd'hui à ma tante,
dis-lui que j'ai reçu sa lettre qui m'a fait bien plaisir, en ayant
été privé longtemps.