LETTRES À M. FÉLIX COUDROY[9].

[Note 9: C'est avec M. Coudroy que, pendant vingt ans

d'études et de conversations, Bastiat s'était préparé au rôle

brillant et trop court des six dernières années de sa vie. En

lui envoyant de Paris les _Harmonies économiques_, Bastiat

avait écrit sur la première page du volume: «Mon cher Félix,

je ne puis pas dire que ce livre t'est offert par _l'auteur_;

il est autant à toi qu'à moi.»--Ce mot est un bel éloge.--V.

la notice biographique. (_Note de l'éditeur._)]

Bayonne, 15 décembre 1824.

Je vois avec plaisir que tu étudies ardemment l'anglais, mon cher

Félix. Dès que tu auras surmonté les premières difficultés, tu

trouveras dans cette langue beaucoup de ressources, à cause de la

quantité de bons ouvrages qu'elle possède. Applique-toi surtout à

traduire et à remplir ton magasin de mots, le reste vient ensuite.

Au collége, j'avais un cahier, j'en partageais les pages par un pli;

d'un côté j'écrivais tous les mots anglais que je ne savais pas, et

de l'autre les mots français correspondants. Cette méthode me servit

à graver beaucoup mieux les mots dans ma tête. Quand tu auras fini

_Paul et Virginie_, je t'enverrai quelque autre chose; en attendant

je transcris ici quelques vers de Pope pour voir si tu sauras les

traduire. Je t'avoue que j'en doute, parce qu'il m'a fallu longtemps

avant d'en venir là.

Je ne suis pas surpris que l'étude ait pour toi tant de charmes. Je

l'aimerais aussi beaucoup si d'autres incertitudes ne venaient me

tourmenter. Je suis toujours comme l'oiseau sur la branche, parce

que je ne veux rien faire qui puisse déplaire à mes parents; mais

pour peu que ceci continue, je jette de côté tout projet d'ambition

et je me renferme dans l'étude solitaire.

Let us (since life can little more supply

Than just to look about us to die)

Expatiate free over all this scene of man.

Je ne dois pas craindre que l'étude ne suffise pas à mon ardeur,

puisque je ne tiendrais à rien moins qu'à savoir la politique,

l'histoire, la géographie, les mathématiques, la mécanique,

l'histoire naturelle, la botanique, quatre ou cinq langues, etc.,

etc.

Il faut te dire que, depuis que mon grand-père est sujet à ses

fièvres, il a l'imagination frappée; et par suite il ne voudrait

voir aucun membre de sa famille s'éloigner. Je sais que je lui

ferais beaucoup de peine en allant à Paris, et dès lors je prévois

que j'y renoncerai, parce que je ne voudrais pas pour tout au monde

lui causer du chagrin. Je sais bien que ce sacrifice n'est pas celui

d'un plaisir passager, c'est celui de l'utilité de toute ma vie;

mais enfin je suis résolu à le faire pour éviter du chagrin à mon

grand-père. D'un autre côté, je ne veux pas continuer, par quelques

raisons qui tiennent aux affaires, le genre de vie que je mène ici;

et par conséquent je vais proposer à mon grand-père de m'aller

définitivement fixer à Mugron.--Là je crains encore un écueil, c'est

qu'on ne veuille me charger d'une partie de l'administration des

biens, ce qui fait que je trouverais à Mugron tous les inconvénients

de Bayonne. Je ne suis nullement propre à partager les affaires. Je

veux tout supporter ou rien. Je suis trop doux pour dominer et trop

vain pour être dominé. Mais enfin je ferai mes conditions. Si je

vais à Mugron, ce sera pour ne me mêler que de mes études. Je

traînerai après moi le plus de livres que je pourrai, et je ne doute

pas qu'au bout de quelque temps ce genre de vie ne finisse par me

plaire beaucoup.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 35 / 148 题