18 mars 1820.

....... Je suis entré pas à pas dans le monde, mais je ne m'y suis

pas jeté; et, au milieu de ses plaisirs et de ses peines, quand les

autres, étourdis par tant de bruit, s'oublient, si je puis

m'exprimer ainsi, dans le cercle étroit du présent, mon âme

vigilante avait toujours un oeil en arrière, et la réflexion l'a

empêchée de se laisser dominer. D'ailleurs mon goût pour l'étude a

pris beaucoup de mes instants. Je m'y suis tellement livré, l'année

dernière, que cette année on me l'a défendue, à la suite d'une

incommodité douloureuse qu'elle m'a occasionnée.......

Bayonne, 10 septembre 1820.

.................................................................

Une chose qui m'occupe plus sérieusement, c'est la philosophie et la

religion. Mon âme est pleine d'incertitude et je ne puis plus

supporter cet état. Mon esprit se refuse à _la foi_ et mon coeur

soupire après elle. En effet, comment mon esprit saurait-il allier

les grandes idées de la Divinité avec la puérilité de certains

dogmes, et, d'un autre côté, comment mon coeur pourrait-il ne pas

désirer de trouver dans la sublime morale du christianisme des

règles de conduite? Oui, si le paganisme est la mythologie de

l'imagination, le catholicisme est la mythologie du sentiment.--Quoi

de plus propre à intéresser un coeur sensible que cette vie de

Jésus, que cette morale évangélique, que cette médiation de Marie!

que tout cela est touchant.......

Bayonne, octobre 1820.

Je t'avoue, mon cher ami, que le chapitre de la religion me tient

dans une hésitation, une incertitude qui commencent à me devenir à

charge. Comment ne pas voir une mythologie dans les dogmes de notre

catholicisme? Et cependant cette mythologie est si belle, si

consolante, si sublime, que l'erreur est presque préférable à la

vérité. Je pressens que si j'avais dans mon coeur une étincelle de

foi, il deviendrait bientôt un foyer. Ne sois pas surpris de ce que

je te dis là. Je crois à la Divinité, à l'immortalité de l'âme, aux

récompenses de la vertu et au châtiment du vice. Dès lors, quelle

immense différence entre l'homme religieux et l'incrédule! mon état

est insupportable. Mon coeur brûle d'amour et de reconnaissance pour

mon Dieu, et j'ignore le moyen de lui payer le tribut d'hommages que

je lui dois. Il n'occupe que vaguement ma pensée, tandis que

l'homme religieux a devant lui une carrière tracée à parcourir. Il

prie. Toutes les cérémonies du culte le tiennent sans cesse occupé

de son Créateur. Et puis ce sublime rapprochement de Dieu et de

l'homme, cette rédemption, qu'il doit être doux d'y croire! quelle

invention, Calmètes, si c'en est une!

Outre ces avantages, il en est un autre qui n'est pas moindre:

l'incrédule est dans la nécessité de se faire une morale, puis de la

suivre. Quelle perfection dans l'entendement, quelle force dans la

volonté lui sont indispensables! et qui lui répond qu'il ne devra

pas changer demain son système d'aujourd'hui? L'homme religieux au

contraire a sa route tracée. Il se nourrit d'une morale toujours

divine.

Bayonne, 29 avril 1821.

....... Pour moi, je crois que je vais me fixer irrévocablement à la

religion. Je suis las de recherches qui n'aboutissent et ne peuvent

aboutir à rien. Là, je suis sûr de la paix, et je ne serai pas

tourmenté de craintes, même quand je me tromperais. D'ailleurs,

c'est une religion si belle, que je conçois qu'on la puisse aimer au

point d'en recevoir le bonheur dès cette vie.

Si je parviens à me déterminer, je reprendrai mes anciens goûts. La

littérature, l'anglais, l'italien, m'occuperont comme autrefois; mon

esprit s'était engourdi sur les livres de controverse, de théologie

et de philosophie. J'ai déjà relu quelques tragédies d'Alfieri.....

Bayonne, 10 septembre 1821.

Je veux te dire un mot de ma santé. Je change de genre de vie, j'ai

abandonné mes livres, ma philosophie, ma dévotion, ma mélancolie,

mon spleen enfin, et je m'en trouve bien. Je vais dans le monde,

cela me distrait singulièrement. Je sens le besoin d'argent, ce qui

me donne envie d'en gagner, ce qui me donne du goût pour le travail,

ce qui me fait passer la journée assez agréablement au comptoir, ce

qui, en dernière analyse, est extrêmement favorable à mon humeur et

à ma santé. Cependant je regrette parfois ces jouissances

sentimentales auxquelles on ne peut rien comparer; cet amour de la

pauvreté, ce goût pour la vie retirée et paisible, et je crois qu'en

me livrant un peu au plaisir, je n'ai voulu qu'attendre le moment de

l'abandonner. Porter la solitude dans la société est un contre-sens,

et je suis bien aise de m'en être aperçu à temps.....

Bayonne, 8 décembre 1821.

J'étais absent, mon cher ami, quand ta lettre est parvenue à Bayonne, ce

qui retarde un peu ma réponse. Que j'ai eu de plaisir à la recevoir

cette chère lettre! À mesure que l'époque de notre séparation s'éloigne

de nous, je pense à toi avec plus d'attendrissement; je sens mieux le

prix d'un bon ami. Je n'ai pas trouvé ici qui pût te remplacer dans mon

coeur. Comme nous nous aimions! pendant quatre ans nous ne nous sommes

pas quittés un instant. Souvent l'uniformité de notre manière de vivre,

la parfaite conformité de nos sentiments et de nos pensées ne nous

permettait pas de beaucoup causer. Avec tout autre, de silencieuses

promenades aussi longues m'auraient été insupportables; avec toi, je n'y

trouvais rien de fatigant; elles ne me laissaient rien à désirer. J'en

vois qui ne s'aiment que pour faire parade de leur amitié, et nous, nous

nous aimions obscurément, bonnement; nous ne nous aperçûmes que notre

attachement était remarquable que lorsqu'on nous l'eut fait remarquer.

Ici, mon cher, tout le monde m'aime, mais je n'ai pas d'ami.....

.................................................................

..... Te voilà donc, mon ami, en robe et en bonnet carré! Je suis

en peine de savoir si tu as des dispositions pour l'état que tu

embrasses. Je te connais beaucoup de justesse et de rectitude dans

le jugement; mais c'est la moindre des choses. Tu dois avoir

l'élocution facile, mais l'as-tu aussi pure? ton accent n'a pas dû

s'améliorer à Toulouse, ni se perfectionner à Perpignan. Le mien est

toujours détestable et probablement ne changera jamais. Tu aimes

l'étude, assez la discussion. Je crois donc que tu dois à présent

t'attacher surtout à l'étude des lois, car ce sont des notions que

l'on n'apprend que par le travail, comme l'histoire et la

géographie,--et ensuite à la partie physique de ta profession. Les

grâces, les manières nobles et aisées, ce vernis, ce coup d'oeil,

cet avant-main, ce je ne sais quoi qui plaît, qui prévient, qui

entraîne. C'est là la moitié du succès. Lis à ce sujet les Lettres

de lord Chesterfield à son fils. C'est un livre dont je suis loin

d'approuver la morale, toute séduisante qu'elle est; mais un esprit

juste comme le tien saura facilement laisser le mauvais et faire son

profit du bon.

Pour moi, ce n'est pas Thémis, c'est l'aveugle Fortune que j'ai

choisie, ou qu'on m'a choisie pour amante. Cependant, je dois

l'avouer, mes idées sur cette déesse ont beaucoup changé. Ce _vil

métal_ n'est plus aussi vil à mes yeux. Sans doute il était beau de

voir les Fabricius et les Curius demeurer pauvres, lorsque les

richesses n'étaient le fruit que du brigandage et de l'usure; sans

doute Cincinnatus faisait bien de manger des fèves et des raves,

puisqu'il aurait dû vendre sa patrie et son honneur pour manger des

mets plus délicats; mais les temps sont changés.--À Rome la fortune

était le fruit du hasard, de la naissance, de la conquête;

aujourd'hui elle n'est que le prix du travail, de l'industrie, de

l'économie. Dans ce cas elle n'a rien que d'honorable. C'est un fort

sot préjugé qu'on puise dans les colléges, que celui qui fait

mépriser l'homme qui sait acquérir avec probité et user avec

discernement. Je ne crois pas que le monde ait tort, dans ce sens,

d'honorer le riche; son tort est d'honorer indistinctement le riche

honnête homme et le riche fripon...

Bayonne, 20 octobre 1821.

Tout le monde court après le bonheur, tout le monde le place dans

une certaine situation de la vie et y aspire; celui que tu attaches

à la vie retirée n'a peut-être d'autre mérite que d'être aperçu de

loin. J'ai plus aimé que toi la solitude, je l'ai cherchée avec

passion, j'en ai joui; et, quelques mois encore, elle me conduisait

au tombeau. L'homme, le jeune homme surtout, ne peut vivre seul; il

saisit avec trop d'ardeur, et si sa pensée ne se partage pas sur

mille objets divers, celui qui l'absorbe le tue.

J'aimerais bien la solitude; mais j'y voudrais des livres, des amis,

une famille, des intérêts; _des intérêts_, oui, mon ami, ne ris pas

de ce mot; il attache, il occupe. Le philosophe même, ami de

l'agriculture, s'ennuierait bientôt, n'en doute pas, s'il devait

cultiver gratis la terre d'autrui. C'est l'intérêt qui embellit un

domaine aux yeux du propriétaire, qui donne du prix aux détails,

rend heureux Orgon et fait dire à l'Optimiste:

Le château de Plainville est le plus beau du monde.

Tu sens bien que, par intérêt, je ne veux point parler de ce

sentiment qui approche de l'égoïsme.

Pour être heureux, je voudrais donc posséder un domaine dans un pays

gai, surtout dans un pays où d'anciens souvenirs et une longue

habitude m'auraient mis en rapport avec tous les objets. C'est alors

qu'on jouit de tout, c'est là le _vita vitalis_. Je voudrais avoir

pour voisins, ou même pour cohabitants, des amis tels que toi,

Carrière et quelques autres. Je voudrais un _bien_ qui ne fût ni

assez grand pour que j'eusse la faculté de le négliger, ni assez

petit pour m'occasionner des soucis et des privations. Je voudrais

une femme..... je n'en ferai pas le portrait, je le sens mieux que

je ne saurais l'exprimer; je serais moi-même (je ne suis pas modeste

avec toi) l'instituteur de mes enfants. Ils ne seraient pas

effrontés comme en ville, ni sauvages comme dans un désert. Il

serait trop long d'entrer dans tous les détails, mais je t'assure

que mon plan a le premier de tous les mérites, celui de n'être pas

romanesque........................................................

Bayonne, décembre 1822.

.................................................................

Je lisais hier une tragédie de Casimir Delavigne intitulée _le

Paria_. Je n'ai plus l'habitude des analyses critiques; aussi je ne

t'entretiendrai pas de ce poëme. D'ailleurs j'ai renoncé à cette

disposition générale des lecteurs français, qui cherchent, dans

leurs lectures, bien plus des fautes contre les règles que du

plaisir. Si je jouis en lisant, je suis très-peu sévère sur

l'ouvrage, car l'intérêt est la plus grande de toutes les beautés.

J'ai remarqué que tous les modernes tragédiens échouent au dialogue.

M. Casimir Delavigne, qui est en cela supérieur, selon moi, à

Arnault et Jouy, est bien loin de la perfection. Son dialogue n'est

pas assez coupé ni surtout assez suivi, ce sont des tirades et des

discours, qui même ne s'enchaînent pas toujours; et c'est un des

défauts que le lecteur pardonne le moins, parce que l'ouvrage est

sans vraisemblance ni vérité. Je crois plutôt assister à la

conférence de deux prédicateurs, ou aux plaidoyers de deux avocats,

qu'à la conversation sincère, animée et naturelle de deux

personnes.--Alfieri excelle, je crois, dans le dialogue, celui de

Racine est aussi très-simple et naturel. Du reste, entraîné par un

vif intérêt (qui n'est peut-être pas assez souvent suspendu), j'ai

plutôt parcouru que lu _le Paria_. La versification m'en a paru

belle, trop métaphorique, si ce n'étaient des Orientaux.--Mais la

catastrophe est trop facile à prévoir, et dès le début le lecteur

est sans espérance.

Mugron, 12 mars 1829.

.................................................................

À propos, sais-tu que je suis dans l'intention de me faire imprimer

tout vif?--Quoi! vas-tu dire, Bastiat auteur? que va-t-il nous

donner? sera-ce un recueil de dix à douze tragédies? ou bien une

épopée? ou bien des madrigaux? Suit-il les traces de Walter Scott ou

de lord Byron? Rien de tout cela, mon ami; je me suis borné à

accumuler les plus lourds raisonnements sur la plus lourde des

questions. En un mot, je traite du _régime prohibitif_. Vois si cela

te tente, et je t'enverrai _mes oeuvres complètes_, bien entendu

lorsqu'elles auront reçu les honneurs de l'impression.--Je voulais

t'en parler plus au long, mais j'ai trop d'autres choses à te

dire..... (Cet écrit ne fut pas imprimé--_Note de l'édit_.)

Mugron, juillet 1829.

......... Je vois avec plaisir que nous avons à peu près la même

opinion. Oui, tant que nos députés voudront faire leurs affaires et

non celles du public, le public ne sera que le _grand côlon_ des

gens du pouvoir. Mais, selon moi, le mal vient de plus loin. Nous

nous figurons aisément (car notre amour-propre y trouve son compte)

que tout le mal vient du pouvoir; je suis au contraire convaincu

qu'il a sa source dans l'ignorance et l'inertie des masses. Quel

usage faisons-nous des attributions qui nous sont dévolues? La

constitution nous dit que nous payerons ce que nous jugerons à

propos; elle nous autorise à envoyer des fondés de pouvoirs à Paris,

pour fixer la quotité que nous voulons accorder pour être

gouvernés; et nous donnons notre procuration à des gens qui sont

parties prenantes dans l'impôt. Ceux qui se plaignent des préfets,

se font représenter par des préfets; ceux qui déplorent les guerres

sentimentales que nous faisons en Orient et en Occident, tantôt pour

la liberté d'un peuple, tantôt pour la servitude d'un autre, se font

représenter par des généraux d'armée; et l'on veut que les préfets

votent la suppression des préfectures; que les hommes de guerre

soient imbus d'idées pacifiques[7]! C'est une contradiction

choquante.--Mais, dira-t-on, on demande aux députés du _dévouement_,

du _renoncement à soi-même_, vertus antiques que l'on voudrait voir

renaître parmi nous. Puérile illusion! qu'est-ce qu'une politique

fondée sur un principe qui répugne à l'organisation humaine? Dans

aucun temps les hommes n'ont eu du renoncement à eux-mêmes; et selon

moi ce serait un grand malheur que cette vertu prît la place de

l'intérêt personnel. Généralise par la pensée le renoncement à

soi-même, et tu verras que c'est la destruction de la société.

L'intérêt personnel, au contraire, tend à la perfectibilité des

individus et par conséquent des masses, qui ne se composent que

d'individus. Vainement dira-t-on que l'intérêt d'un homme est en

opposition avec celui d'un autre; selon moi c'est une erreur grave

et antisociale[8]. Et, pour descendre des généralités à

l'application, que les contribuables se fissent représenter par des

hommes qui eussent les mêmes intérêts qu'eux, et les réformes

arriveraient d'elles-mêmes. Il en est qui craignent que le

gouvernement ne fût détruit par esprit d'économie, comme si chacun

ne sentait pas qu'il est de _son intérêt_ de payer une force chargée

de la répression des malfaiteurs.

Je t'embrasse tendrement.

[Note 7: V. au présent volume, la lettre à M. Larnac;--au t.

IV, les pp. 198 à 203;--et au t. V, les pp. 518 à 561. (_Note

de l'éditeur._)]

[Note 8: On reconnaît dans ce passage l'idée fondamentale que

Bastiat devait si magistralement développer vingt ans plus

tard, _l'Harmonie des intérêts_. (_Note de l'éditeur._)]

Bayonne, 22 avril 1831.

.......Je suis fâché que le cens d'éligibilité soit un obstacle à

ton élection ou du moins à ta candidature. J'ai toujours pensé que

c'était assez d'exiger des garanties des électeurs, et que celle

qu'on demande aux éligibles est une funeste redondance. Il est vrai

qu'il faudrait indemniser les députés; mais cela est trop juste; et

il est ridicule que la France, qui paye tout le monde, n'indemnise

pas _ses hommes d'affaires_.

Dans l'arrondissement que j'habite, le général Lamarque sera élu

d'emblée toute sa vie. Il a du talent, de la probité et une immense

fortune. C'est plus qu'il n'en faut.--Dans le troisième

arrondissement des Landes, quelques jeunes gens qui partagent les

opinions de la gauche m'ont offert la candidature. Privé de talents

remarquables, de fortune, d'influence et de rapports, il est

très-certain que je n'aurais aucune chance, d'autant que le

mouvement n'est pas ici très-populaire. Cependant ayant adopté pour

principe que la députation ne doit ni se solliciter ni se refuser,

j'ai répondu que je ne m'en mêlerais pas et qu'à quelque poste que

mes concitoyens m'appelassent, j'étais prêt à leur consacrer ma

fortune et ma vie. Dans quelques jours, ils doivent avoir une

réunion dans laquelle ils se fixeront sur le choix de leur candidat.

Si le choix tombe sur moi, j'avoue que j'en éprouverai une vive

joie, non pour moi, car outre que ma nomination définitive est

impossible, si elle avait lieu, elle me ruinerait; mais parce que je

ne soupire aujourd'hui qu'après le triomphe des principes, qui font

partie de mon être, et que si je ne suis pas sûr de mes moyens, je

le suis de mon vote et de mon ardent patriotisme. Je te tiendrai au

courant.....

Ton bien dévoué.

Bayonne, 4 mars 1846.

Mon bon et vieil ami, ta lettre m'a réjoui le coeur, et il me

semblait en la lisant que vingt-cinq ans de moins pesaient sur ma

tête. Je me reportais à ces jours heureux où nos bras toujours

entrelacés étaient l'image de notre cordiale union. Vingt-cinq ans!

hélas! ils sont bien vite revenus faire sentir leur poids.

.................................................................

Je crois qu'en elle-même la nomination de membre correspondant de

l'Institut a peu d'importance, et je crains bien que beaucoup de

médiocrités n'aient pu se parer de ce titre; mais les circonstances

particulières qui ont précédé ma nomination ne me permettent pas de

repousser tes amicales félicitations.--Je n'avais publié qu'un livre et,

dans ce livre, la préface seule était mon oeuvre. Rentré dans ma

solitude, cette préface a travaillé pour moi, et à mon insu; car la même

lettre qui m'a appris mon élection m'a annoncé ma candidature.--Jamais

de la vie je n'avais pensé à cet honneur.

Ce livre est intitulé: _Cobden et la Ligue._ Je te l'envoie par ce

courrier, ce qui me dispense de t'en parler.--En 1842 et 1843, je

m'efforçai d'attirer l'attention sur le sujet qui y est traité.

J'adressai des articles à la _Presse_, au _Mémorial Bordelais_ et à

d'autres journaux. Ils furent refusés. Je vis que ma cause venait se

briser contre la _conspiration du silence_; et je n'avais d'autre

ressource que de faire un livre.--Voilà comment je me suis trouvé

auteur sans le savoir. Maintenant je me trouve engagé dans la

carrière, et je le regrette sincèrement; bien que j'aie toujours

aimé l'_économie politique_, il m'en coûte d'y donner exclusivement

mon attention, que j'aimais à laisser errer librement sur tous les

objets des connaissances humaines. Encore, dans cette science, une

seule question m'entraîne et va m'absorber: La liberté des relations

internationales; car peut-être auras-tu vu qu'on m'a assigné un rôle

dans l'association qui vient de se former à Bordeaux. Tel est le

siècle; on ne peut s'y mêler sans être garrotté dans les liens d'une

spécialité.

.................................................................

.......J'oubliais de te parler d'élections. Les électeurs de mon

pays songent à moi, mais nous nous boudons. Je prétends que leur

choix est leur affaire et non la mienne, et que par conséquent je

n'ai rien à leur demander. Ils veulent absolument que j'aille

solliciter leurs suffrages, sans doute pour acquérir des droits sur

mon temps et mes services, dans des vues personnelles. Tu vois que

nous ne nous entendons pas; aussi ne serai-je pas nommé!.....

Adieu, cher Calmètes: ton ami dévoué.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 34 / 148 题