Bayonne, 12 septembre 1819.
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Nous nous trouvons, mon ami, dans le même cas: tous les deux nous
sommes portés par goût à une étude autre que celle que le devoir
nous ordonne; à la différence que la philosophie, vers laquelle
notre penchant nous entraîne, tient de plus près à l'état d'avocat
qu'à celui de négociant.
Tu sais que je me destine au commerce. En entrant dans un comptoir,
je m'imaginais que l'art du négociant était tout mécanique et que
six mois suffisaient pour faire de moi un négociant. Dans ces
dispositions, je ne crus pas nécessaire de travailler beaucoup, et
je me livrai particulièrement à l'étude de la philosophie et de la
politique.
Depuis je me suis bien désabusé. J'ai reconnu que la science du
commerce n'était pas renfermée dans les bornes de la routine. J'ai
su que le bon négociant, outre la nature des marchandises sur
lesquelles il trafique, le lieu d'où on les tire, les valeurs qu'il
peut échanger, la tenue des livres, toutes choses que l'expérience
et la routine peuvent en partie faire connaître, le bon négociant,
dis-je, doit étudier les lois et approfondir l'_économie politique_,
ce qui sort du domaine de la routine et exige une étude constante.
Ces réflexions me jetèrent dans une cruelle incertitude.
Continuerais-je l'étude de la philosophie qui me plaît, ou
m'enfoncerais-je dans les finances que je redoute? Sacrifierais-je
mon devoir à mon goût ou mon goût à mon devoir?
Décidé à faire passer mon devoir avant tout, j'allais commencer mes
études, quand je m'avisai de jeter un regard sur l'avenir. Je pesai
la fortune que je pouvais espérer et, la mettant en balance avec mes
besoins, je m'assurai que, pour peu que je fusse heureux au
commerce, je pourrais, très-jeune encore, me décharger du joug d'un
travail inutile à mon bonheur. Tu connais mes goûts; tu sais si,
pouvant vivre heureux et tranquille, pour peu que ma fortune excède
mes besoins, tu sais si, pendant les trois quarts de ma vie, j'irai
m'imposer le fardeau d'un ennuyeux travail, pour posséder, le reste
de ma vie, un superflu inutile.
... Te voilà donc bien convaincu que, dès que je pourrai avoir une
certaine aisance, ce qui, j'espère, sera bientôt, j'abandonne les
affaires.
Bayonne, 5 mars 1820.
..... J'avais lu le _Traité d'économie politique_ de J. B. Say,
excellent ouvrage très-méthodique. Tout découle de ce principe que
_les richesses sont les valeurs et que les valeurs se mesurent sur
l'utilité_. De ce principe fécond, il vous mène naturellement aux
conséquences les plus éloignées, en sorte qu'en lisant cet ouvrage
on est surpris, comme en lisant Laromiguière, de la facilité avec
laquelle on va d'une idée à une idée nouvelle. Tout le système passe
sous vos yeux avec des formes variées et vous procure tout le
plaisir qui naît du sentiment de l'évidence.
Un jour que je me trouvais dans une société assez nombreuse, on
traita, en manière de conversation, une question d'économie
politique; tout le monde déraisonnait. Je n'osais pas trop émettre
mes opinions, tant je les trouvais opposées aux idées reçues;
cependant me trouvant, par chaque objection, obligé de remonter d'un
échelon pour en venir à mes preuves, on me poussa bientôt jusqu'au
principe. Ce fut alors que M. Say me donna beau jeu. Nous partîmes
du principe de l'économie politique, que mes adversaires
reconnaissaient être juste; il nous fut bien facile de descendre aux
conséquences et d'arriver à celle qui était l'objet de la
discussion. Ce fut à cette occasion que je sentis tout le mérite de
la méthode, et je voudrais qu'on l'appliquât à tout. N'es-tu pas de
mon avis là-dessus?