Ce matin il a communié. La cérémonie a eu lieu de bonne heure, et
cependant, en entrant chez lui, je vois qu'il n'a pas encore
déjeuné. Pour qu'il s'acquittât de cette pénible tâche sans être
gêné de ma présence, j'allai me promener jusqu'à 11 h. 1/2.
..... Avez-vous un crayon? me demanda-t-il. Je lui remis aussitôt
celui que contient mon portefeuille, et le vis tracer les lignes
suivantes sur son livre de prières:
«Les 20 et 21 décembre je me suis confessé à M. l'abbé Ducreux.
Le 22, j'ai reçu la communion des mains de mon cousin Eugène de
Monclar.»
Il me parla aussitôt après du sacrement qu'il avait reçu le
matin, et à ce propos il m'expliqua ses idées religieuses.
«Le déiste, dit-il, n'a de Dieu qu'une idée trop vague. Son Dieu,
il l'oublie souvent, ou bien il l'appelle une cause première et
ne se croit plus obligé d'y penser. Il faut que l'homme s'appuie
sur une révélation pour être véritablement en communication avec
Dieu. Quant à moi, j'ai pris la chose par le bon bout et en toute
humilité. Je ne discute pas le dogme, je l'accepte. En regardant
autour de moi, je vois que sur cette terre les nations les plus
éclairées sont dans la foi chrétienne. Je suis bien aise de me
trouver en communion avec cette portion du genre humain.»
Un peu plus tard, il s'enquit de nouveau du fragment sur la
valeur. Je venais de le découvrir. Il désira que je lui en
donnasse lecture, puis m'arrêta à la 6me page en me disant de ne
continuer que pour moi seul. Quand j'eus achevé et déclaré que la
démonstration me paraissait complète, il dit que, si l'état de sa
santé l'eût permis, il eût fondu ce fragment dans le chapitre _De
la valeur_ au premier volume des _Harmonies_; mais qu'il
suffisait de l'introduire en forme de note dans la 2me édition...
Il me recommanda en même temps, à l'égard des chapitres
inachevés, de les faire suivre de points suspensifs.....
Comme je lui demandais à emporter dans ma chambre quelques
liasses pour les lire attentivement et à loisir, il me répondit
en ces termes: «Prenez tout; il faut que vous emportiez tout à
Paris. Si je ressuscite, vous me les rendrez.»
..... Le docteur Lacauchie le trouve dans un état tel qu'il
serait imprudent de ne pas lui donner de garde pendant la nuit.
Après notre dîner, l'abbé et moi nous revînmes pour le décider à
recevoir une garde qui allait lui être envoyée. Il résista et ne
voulut pas qu'elle commençât son service, au moins pour cette
nuit.