21 DÉCEMBRE (SAMEDI).

L'affaiblissement continue. À 11 h. 1/2, par un temps superbe, il

sent le besoin de se coucher quelques instants avant d'essayer

une promenade. Nous sortons à 1 h. 1/4, mais quelques nuages

menacent d'intercepter les rayons du soleil... Les nuages se

dispersent, et nous jouissons d'un soleil magnifique, qui fait

mieux ressortir la beauté des sites dont nous sommes entourés. La

sérénité du ciel semble se communiquer à son âme, et il répète

fréquemment: «Quelle délicieuse promenade! Comme nous avons bien

réussi!» Il m'indique une haute colline couronnée d'ifs, au

sommet de laquelle il s'est fait conduire quelques jours avant

mon arrivée. Quand je cherche à me rendre compte de ses

impressions, il me paraît heureux de voir une dernière fois les

splendeurs de la nature et s'applaudir de les rencontrer pour

leur faire ses adieux. Car il ne se fait pas d'illusion sur son

état. Plus explicite avec l'abbé de Monclar qu'avec moi sur ce

triste sujet, il lui disait hier: «Je trouve depuis trois jours

que le déclin de mes forces est bien rapide. Si cela continuait

ainsi, Dieu me ferait une grande grâce et m'épargnerait bien des

souffrances.»

..... Il prend un livre de prières, et moi je continue le

classement de ses papiers...

Il me fait quitter mon classement pour m'asseoir tout près de

lui. Après un instant d'assoupissement, comme s'il venait d'y

puiser une force nouvelle, il me donne une explication pour

corroborer sa théorie de la valeur.

«Avez-vous trouvé dans mes notes, me demanda-t-il, un passage sur

ce sujet? C'est un fragment auquel j'attache quelque importance.

Vous le reconnaîtrez à cette formule que j'y ai employée: _Do ut

des, facio ut facias_, etc.»

Je n'ai pas encore découvert ce fragment...

Avant de nous quitter, qui s'y serait attendu? nous nous sommes

livrés à un mouvement d'hilarité. Il m'a raconté qu'ayant vu dans

un magasin de librairie son _Cobden et la Ligue_, il avait

marchandé cet ouvrage. Comme on lui en demandait le prix de 7 fr.

50, il s'était récrié, avait qualifié ce livre de vieux bouquin,

et en avait offert seulement 4 fr. C'est, je crois, la seule

fois de sa vie qu'il ait réclamé un rabais, et le moyen qu'il

employait pour l'obtenir est fort plaisant. Décrier un de ses

écrits pour l'obtenir à meilleur marché, c'est ce que peu

d'auteurs se seraient avisés de faire.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 28 / 148 题