L'affaiblissement continue. À 11 h. 1/2, par un temps superbe, il
sent le besoin de se coucher quelques instants avant d'essayer
une promenade. Nous sortons à 1 h. 1/4, mais quelques nuages
menacent d'intercepter les rayons du soleil... Les nuages se
dispersent, et nous jouissons d'un soleil magnifique, qui fait
mieux ressortir la beauté des sites dont nous sommes entourés. La
sérénité du ciel semble se communiquer à son âme, et il répète
fréquemment: «Quelle délicieuse promenade! Comme nous avons bien
réussi!» Il m'indique une haute colline couronnée d'ifs, au
sommet de laquelle il s'est fait conduire quelques jours avant
mon arrivée. Quand je cherche à me rendre compte de ses
impressions, il me paraît heureux de voir une dernière fois les
splendeurs de la nature et s'applaudir de les rencontrer pour
leur faire ses adieux. Car il ne se fait pas d'illusion sur son
état. Plus explicite avec l'abbé de Monclar qu'avec moi sur ce
triste sujet, il lui disait hier: «Je trouve depuis trois jours
que le déclin de mes forces est bien rapide. Si cela continuait
ainsi, Dieu me ferait une grande grâce et m'épargnerait bien des
souffrances.»
..... Il prend un livre de prières, et moi je continue le
classement de ses papiers...
Il me fait quitter mon classement pour m'asseoir tout près de
lui. Après un instant d'assoupissement, comme s'il venait d'y
puiser une force nouvelle, il me donne une explication pour
corroborer sa théorie de la valeur.
«Avez-vous trouvé dans mes notes, me demanda-t-il, un passage sur
ce sujet? C'est un fragment auquel j'attache quelque importance.
Vous le reconnaîtrez à cette formule que j'y ai employée: _Do ut
des, facio ut facias_, etc.»
Je n'ai pas encore découvert ce fragment...
Avant de nous quitter, qui s'y serait attendu? nous nous sommes
livrés à un mouvement d'hilarité. Il m'a raconté qu'ayant vu dans
un magasin de librairie son _Cobden et la Ligue_, il avait
marchandé cet ouvrage. Comme on lui en demandait le prix de 7 fr.
50, il s'était récrié, avait qualifié ce livre de vieux bouquin,
et en avait offert seulement 4 fr. C'est, je crois, la seule
fois de sa vie qu'il ait réclamé un rabais, et le moyen qu'il
employait pour l'obtenir est fort plaisant. Décrier un de ses
écrits pour l'obtenir à meilleur marché, c'est ce que peu
d'auteurs se seraient avisés de faire.