15 _janvier._--DICTIONNAIRE.

_Hardiesse._ Il faut une grande hardiesse pour oser _être soi_; c'est

surtout dans nos temps de décadence que cette qualité est rare. Les

artistes primitifs ont été hardis avec naïveté et pour ainsi dire sans

le savoir; en effet, la plus grande des hardiesses, c'est de sortir

du convenu et des habitudes; or, des gens qui viennent les premiers

n'ont point de précédents à craindre; le champ était libre devant eux;

derrière eux, aucun précédent pour enchaîner leur inspiration. Mais

chez les modernes, au milieu de nos écoles corrompues et intimidées

par des précédents bien faits pour enchaîner des élans présomptueux,

rien de si rare que cette confiance qui seule fait produire les

chefs-d'œuvre.

Bonaparte dit à Sainte-Hélène, en parlant de l'amiral Brueys[495],

celui qui mourut si glorieusement à Aboukir: «Il n'avait pas dans la

bonté de ses plans cette confiance, etc.», ni la véritable hardiesse,

celle qui est fondée sur une originalité native. Il faut reconnaître

qu'on rencontre trop fréquemment, chez le commun des artistes, une

confiance aveugle dans des forces que s'attribue une vaniteuse

médiocrité. Des hommes dépourvus d'idées et de toute espèce d'invention

se prennent bonnement pour des génies et se proclament tels.

DICTIONNAIRE.--_Préface._--Ce qu'il importe dans un Dictionnaire[496]

des Beaux-Arts, ce n'est pas de savoir si Michel-Ange était un grand

citoyen (l'histoire du portefaix qu'il perce d'une lance pour étudier

l'agonie d'un homme expirant sur une croix), comme il était le plus

grand artiste; mais comment se forma tout à coup son style à la suite

des tâtonnements d'écoles qui sortaient à peine des langes d'une timide

enfance, et quelle influence ce style prodigieux a eue sur tout ce qui

l'a suivi.

Le lecteur se trouvera aussi dispensé de retrouver pour la millième

fois l'histoire ridicule du Corrège, mais il apprendra peut-être avec

plaisir ce que les nombreux historiens des artistes célèbres n'ont pas

redit assez: c'est combien les pas que ce grand homme a fait faire à

la peinture ont été surprenants, et combien, sous ce rapport, il se

rapproche de Michel-Ange lui-même.

*

16 _janvier._--DICTIONNAIRE (_Pour la Préface du._) Un dictionnaire

de ce genre sera relativement nul s'il est l'ouvrage d'un seul homme

de talent; il serait meilleur encore, ou plutôt il serait le meilleur

possible, s'il était l'ouvrage de plusieurs hommes de talent, mais à

la condition que chacun d'eux traite son sujet sans la participation

de ses confrères. Fait commun, il retomberait dans la _banalité_[497],

et ne s'élèverait pas beaucoup au-dessus d'un ouvrage composé en

société par de médiocres artistes. Chaque article amendé par chacun des

collaborateurs perdrait son originalité pour prendre sous le niveau des

corrections une unité banale et sans fruit pour l'instruction.

C'est le fruit de l'expérience qu'il faut trouver dans un ouvrage de

ce genre. Or, l'expérience est toujours fructueuse chez les hommes

doués d'originalité; chez les artistes vulgaires, elle n'est qu'un

apprentissage un peu plus long des recettes qu'on trouve partout.

On trouvera dans ce manuel des articles sur quelques artistes célèbres,

mais on n'y traitera ni de leur caractère, ni des événements de leur

vie. On y trouvera analysés plus ou moins longuement leur style

particulier, la manière dont chacun d'eux a adopté ce style, la partie

technique de l'art.

*

17 _janvier._--Le but principal d'un Dictionnaire des Beaux-Arts

n'est pas de récréer, mais d'instruire. Donner ou éclairer certains

principes essentiels, éclairer l'inexpérience avec plus ou moins de

succès, montrer la route à suivre et signaler les écueils sur les

routes dangereuses ou proscrites par le goût, telle est la marche qu'il

est bon de s'y proposer. Or, où trouve-t-on de meilleures applications

de principes que dans l'exemple des grands maîtres qui ont porté à la

perfection les différentes branches des arts? Quoi de plus instructif

que leurs erreurs elles-mêmes? Car l'admiration qu'inspirent ces hommes

privilégiés et venus les premiers ne doit pas être une admiration

aveugle; les adorer dans toutes leurs parties serait, particulièrement

pour de jeunes aspirants, ce qu'il y aurait de plus dangereux;

la plupart des artistes, même parmi ceux qui sont capables d'une

certaine perfection, sont enclins à s'appuyer sur les faiblesses des

grands hommes et à s'en autoriser. Ces parties qui, chez les hommes

privilégiés, sont généralement des exagérations de leur sentiment

particulier, deviennent facilement, chez de faibles imitateurs, de

grossières _bévues_; des écoles entières ont été fondées sur des côtés

mal interprétés des maîtres, et de déplorables erreurs ont été la

suite de ce zèle inconsidéré à s'inspirer des mauvais côtés des hommes

remarquables, ou plutôt de l'impuissance de reproduire quelque chose de

leurs sublimes parties.

*

18 _janvier._--Malheureusement, chaque homme ne peut suffire qu'à une

tâche restreinte; peut-être que beaucoup d'hommes capables d'écrire

d'excellentes choses sur la peinture ou sur les arts en général (je

parle toujours, non de simples critiques, mais d'hommes du métier en

état de répandre une véritable instruction) ont été retenus par l'idée

de l'insuffisance d'un seul homme, occupé d'ailleurs de l'exercice

même de sa profession, à faire un ouvrage sur ces matières si peu

approfondies.

_Faire un livre_[498] est une besogne à la fois si respectable et

si menaçante, qu'elle a glacé plus dune fois l'homme de talent prêt

à prendre la plume pour consacrer quelques loisirs à l'instruction

de ceux qui sont moins avancés que lui dans la carrière. Le livre a

mille avantages sans doute: il enchaîne, il déduit les principes,

il développe, il résume, il est un monument; enfin, à ce titre, il

flatte l'amour-propre de son auteur au moins autant qu'il éclaire les

lecteurs; mais il faut un plan, des transitions; l'auteur d'un livre

s'impose la tâche de ne rien omettre de ce qui a trait à sa matière.

Le dictionnaire, au contraire, supprime une grande partie... S'il n'a

pas le sérieux du livre, il n'en offre pas la fatigue; il n'oblige

pas le lecteur haletant à le suivre dans sa marche et dans ses

développements; bien que le dictionnaire soit ordinairement l'ouvrage

des compilateurs proprement dits, il n'exclut pas l'originalité

des idées et des aperçus: mal inspiré serait celui qui ne verrait

dans le dictionnaire de Bayle, par exemple, que des compilations.

Il soulage l'esprit, qui a tant de peine à s'enfoncer dans de longs

développements, à suivre avec l'attention convenable ou à classer et

à diviser les matières. On le prend et on le quitte; on l'ouvre au

hasard, et il n'est pas impossible d'y trouver, dans la lecture de

quelques fragments, l'occasion d'une longue et fructueuse méditation.

*

19 _janvier._--Il s'est trouvé un homme comme Michel-Ange, qui était

peintre, architecte, sculpteur et poète. Un tel homme serait le plus

prodigieux des phénomènes, s'il était un grand poète en même temps

qu'il est le plus grand des sculpteurs et des peintres; mais la nature,

heureusement pour, les artistes qui marchent de loin sur ses traces,

et pour les consoler apparemment de lui être si inférieurs, n'a pas

permis qu'il fût aussi le premier des poètes. Il a écrit sans doute,

quand il était las de peindre ou d'édifier; mais sa vocation était

d'animer le marbre et l'airain, et non de disputer la palme aux Dante

et aux Virgile, ni même aux Pétrarque. Il a fait des pièces de courte

haleine, comme il convient à un homme qui a autre chose à faire que

de méditer longuement sur des rimes. S'il n'eût fait que ses sonnets,

il est probable que la postérité ne se fût pas occupée de lui. Cette

imagination dévorante avait besoin de se répandre sans cesse, et

quoique sans cesse rongé de mélancolie et même de découragement,--son

histoire le dit à chaque instant,--il avait besoin de s'adresser à

l'imagination des hommes en même temps qu'il en évitait la société. Il

n'admettait près de lui que des petites gens, que des subalternes, ses

praticiens qu'il pouvait à son gré écarter de son chemin, qu'il aimait

à ses heures et qu'il accueillait volontiers, quand il était fatigué de

la fréquentation forcée des grands qui lui dérobaient son temps et le

forçaient à des observances de civilité.

La pratique d'un art demande un homme tout entier[499]; c'est un

devoir de s'y consacrer pour celui qui en est véritablement épris.

Peinture, sculpture, sont presque le même art dans ces siècles de

renouvellement où les encouragements vont trouver le talent, où la

foule des talents médiocres n'a pas encore éparpillé la bonne volonté

des Mécènes et dérouté l'admiration du public; mais quand les écoles se

sont multipliées, que les médiocres talents abondent, qu'ils réclament

chacun une part de la munificence publique ou de celle des grands, à

qui accordera-t-on de prendre la place de plusieurs hommes en exerçant

à soi tout seul?... Que si l'on peut concevoir un seul homme professant

à la fois la sculpture, la peinture et même l'architecture, à cause des

liens qui unissent ces arts qui ne sont séparés que dans les époques

de décadence, on ne reconnaîtra pas aussi facilement la possibilité de

joindre[500]...

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 81 / 104 题