_Hardiesse._ Il faut une grande hardiesse pour oser _être soi_; c'est
surtout dans nos temps de décadence que cette qualité est rare. Les
artistes primitifs ont été hardis avec naïveté et pour ainsi dire sans
le savoir; en effet, la plus grande des hardiesses, c'est de sortir
du convenu et des habitudes; or, des gens qui viennent les premiers
n'ont point de précédents à craindre; le champ était libre devant eux;
derrière eux, aucun précédent pour enchaîner leur inspiration. Mais
chez les modernes, au milieu de nos écoles corrompues et intimidées
par des précédents bien faits pour enchaîner des élans présomptueux,
rien de si rare que cette confiance qui seule fait produire les
chefs-d'œuvre.
Bonaparte dit à Sainte-Hélène, en parlant de l'amiral Brueys[495],
celui qui mourut si glorieusement à Aboukir: «Il n'avait pas dans la
bonté de ses plans cette confiance, etc.», ni la véritable hardiesse,
celle qui est fondée sur une originalité native. Il faut reconnaître
qu'on rencontre trop fréquemment, chez le commun des artistes, une
confiance aveugle dans des forces que s'attribue une vaniteuse
médiocrité. Des hommes dépourvus d'idées et de toute espèce d'invention
se prennent bonnement pour des génies et se proclament tels.
DICTIONNAIRE.--_Préface._--Ce qu'il importe dans un Dictionnaire[496]
des Beaux-Arts, ce n'est pas de savoir si Michel-Ange était un grand
citoyen (l'histoire du portefaix qu'il perce d'une lance pour étudier
l'agonie d'un homme expirant sur une croix), comme il était le plus
grand artiste; mais comment se forma tout à coup son style à la suite
des tâtonnements d'écoles qui sortaient à peine des langes d'une timide
enfance, et quelle influence ce style prodigieux a eue sur tout ce qui
l'a suivi.
Le lecteur se trouvera aussi dispensé de retrouver pour la millième
fois l'histoire ridicule du Corrège, mais il apprendra peut-être avec
plaisir ce que les nombreux historiens des artistes célèbres n'ont pas
redit assez: c'est combien les pas que ce grand homme a fait faire à
la peinture ont été surprenants, et combien, sous ce rapport, il se
rapproche de Michel-Ange lui-même.
*
16 _janvier._--DICTIONNAIRE (_Pour la Préface du._) Un dictionnaire
de ce genre sera relativement nul s'il est l'ouvrage d'un seul homme
de talent; il serait meilleur encore, ou plutôt il serait le meilleur
possible, s'il était l'ouvrage de plusieurs hommes de talent, mais à
la condition que chacun d'eux traite son sujet sans la participation
de ses confrères. Fait commun, il retomberait dans la _banalité_[497],
et ne s'élèverait pas beaucoup au-dessus d'un ouvrage composé en
société par de médiocres artistes. Chaque article amendé par chacun des
collaborateurs perdrait son originalité pour prendre sous le niveau des
corrections une unité banale et sans fruit pour l'instruction.
C'est le fruit de l'expérience qu'il faut trouver dans un ouvrage de
ce genre. Or, l'expérience est toujours fructueuse chez les hommes
doués d'originalité; chez les artistes vulgaires, elle n'est qu'un
apprentissage un peu plus long des recettes qu'on trouve partout.
On trouvera dans ce manuel des articles sur quelques artistes célèbres,
mais on n'y traitera ni de leur caractère, ni des événements de leur
vie. On y trouvera analysés plus ou moins longuement leur style
particulier, la manière dont chacun d'eux a adopté ce style, la partie
technique de l'art.
*
17 _janvier._--Le but principal d'un Dictionnaire des Beaux-Arts
n'est pas de récréer, mais d'instruire. Donner ou éclairer certains
principes essentiels, éclairer l'inexpérience avec plus ou moins de
succès, montrer la route à suivre et signaler les écueils sur les
routes dangereuses ou proscrites par le goût, telle est la marche qu'il
est bon de s'y proposer. Or, où trouve-t-on de meilleures applications
de principes que dans l'exemple des grands maîtres qui ont porté à la
perfection les différentes branches des arts? Quoi de plus instructif
que leurs erreurs elles-mêmes? Car l'admiration qu'inspirent ces hommes
privilégiés et venus les premiers ne doit pas être une admiration
aveugle; les adorer dans toutes leurs parties serait, particulièrement
pour de jeunes aspirants, ce qu'il y aurait de plus dangereux;
la plupart des artistes, même parmi ceux qui sont capables d'une
certaine perfection, sont enclins à s'appuyer sur les faiblesses des
grands hommes et à s'en autoriser. Ces parties qui, chez les hommes
privilégiés, sont généralement des exagérations de leur sentiment
particulier, deviennent facilement, chez de faibles imitateurs, de
grossières _bévues_; des écoles entières ont été fondées sur des côtés
mal interprétés des maîtres, et de déplorables erreurs ont été la
suite de ce zèle inconsidéré à s'inspirer des mauvais côtés des hommes
remarquables, ou plutôt de l'impuissance de reproduire quelque chose de
leurs sublimes parties.
*
18 _janvier._--Malheureusement, chaque homme ne peut suffire qu'à une
tâche restreinte; peut-être que beaucoup d'hommes capables d'écrire
d'excellentes choses sur la peinture ou sur les arts en général (je
parle toujours, non de simples critiques, mais d'hommes du métier en
état de répandre une véritable instruction) ont été retenus par l'idée
de l'insuffisance d'un seul homme, occupé d'ailleurs de l'exercice
même de sa profession, à faire un ouvrage sur ces matières si peu
approfondies.
_Faire un livre_[498] est une besogne à la fois si respectable et
si menaçante, qu'elle a glacé plus dune fois l'homme de talent prêt
à prendre la plume pour consacrer quelques loisirs à l'instruction
de ceux qui sont moins avancés que lui dans la carrière. Le livre a
mille avantages sans doute: il enchaîne, il déduit les principes,
il développe, il résume, il est un monument; enfin, à ce titre, il
flatte l'amour-propre de son auteur au moins autant qu'il éclaire les
lecteurs; mais il faut un plan, des transitions; l'auteur d'un livre
s'impose la tâche de ne rien omettre de ce qui a trait à sa matière.
Le dictionnaire, au contraire, supprime une grande partie... S'il n'a
pas le sérieux du livre, il n'en offre pas la fatigue; il n'oblige
pas le lecteur haletant à le suivre dans sa marche et dans ses
développements; bien que le dictionnaire soit ordinairement l'ouvrage
des compilateurs proprement dits, il n'exclut pas l'originalité
des idées et des aperçus: mal inspiré serait celui qui ne verrait
dans le dictionnaire de Bayle, par exemple, que des compilations.
Il soulage l'esprit, qui a tant de peine à s'enfoncer dans de longs
développements, à suivre avec l'attention convenable ou à classer et
à diviser les matières. On le prend et on le quitte; on l'ouvre au
hasard, et il n'est pas impossible d'y trouver, dans la lecture de
quelques fragments, l'occasion d'une longue et fructueuse méditation.
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19 _janvier._--Il s'est trouvé un homme comme Michel-Ange, qui était
peintre, architecte, sculpteur et poète. Un tel homme serait le plus
prodigieux des phénomènes, s'il était un grand poète en même temps
qu'il est le plus grand des sculpteurs et des peintres; mais la nature,
heureusement pour, les artistes qui marchent de loin sur ses traces,
et pour les consoler apparemment de lui être si inférieurs, n'a pas
permis qu'il fût aussi le premier des poètes. Il a écrit sans doute,
quand il était las de peindre ou d'édifier; mais sa vocation était
d'animer le marbre et l'airain, et non de disputer la palme aux Dante
et aux Virgile, ni même aux Pétrarque. Il a fait des pièces de courte
haleine, comme il convient à un homme qui a autre chose à faire que
de méditer longuement sur des rimes. S'il n'eût fait que ses sonnets,
il est probable que la postérité ne se fût pas occupée de lui. Cette
imagination dévorante avait besoin de se répandre sans cesse, et
quoique sans cesse rongé de mélancolie et même de découragement,--son
histoire le dit à chaque instant,--il avait besoin de s'adresser à
l'imagination des hommes en même temps qu'il en évitait la société. Il
n'admettait près de lui que des petites gens, que des subalternes, ses
praticiens qu'il pouvait à son gré écarter de son chemin, qu'il aimait
à ses heures et qu'il accueillait volontiers, quand il était fatigué de
la fréquentation forcée des grands qui lui dérobaient son temps et le
forçaient à des observances de civilité.
La pratique d'un art demande un homme tout entier[499]; c'est un
devoir de s'y consacrer pour celui qui en est véritablement épris.
Peinture, sculpture, sont presque le même art dans ces siècles de
renouvellement où les encouragements vont trouver le talent, où la
foule des talents médiocres n'a pas encore éparpillé la bonne volonté
des Mécènes et dérouté l'admiration du public; mais quand les écoles se
sont multipliées, que les médiocres talents abondent, qu'ils réclament
chacun une part de la munificence publique ou de celle des grands, à
qui accordera-t-on de prendre la place de plusieurs hommes en exerçant
à soi tout seul?... Que si l'on peut concevoir un seul homme professant
à la fois la sculpture, la peinture et même l'architecture, à cause des
liens qui unissent ces arts qui ne sont séparés que dans les époques
de décadence, on ne reconnaîtra pas aussi facilement la possibilité de
joindre[500]...
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