*
17 _septembre._--Vu de Rudder[475], qui me parle de la Marbouty dans le
sens que je connaissais.
*
19 _septembre._--Donné aujourd'hui à Haro la _Petite Vue de Dieppe_
pour y mettre une bordure noire.---L'esquisse de _Mirabeau_ pour
rentoiler[476].
Aujourd'hui, dîner chez Mme de Forget avec Mme Menéval, un M. Dufour,
compagnon de Batta à Tripoli; il me parle beaucoup de lui, toujours
fumant, toujours avec son opium. Il me parle beaucoup de ce calme de
la vie dans ces pays; l'insouciance de nos petites affaires et de nos
petits plaisirs.
M. Yvan me donne son remède contre la fièvre; il est général en Russie,
et cela lui a réussi quand la quinine était impuissante: faire sécher
du gros sel gris au soleil ou sur une assiette sur le feu, en mettre
une poignée dans un verre d'eau qu'on avale. (Consulter cependant.)
--_Frappement du rocher_: Hommes, femmes, animaux épuisés, chameaux,
empressement vers la source.
[465] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1410.
[466] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1175.
[467] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1103.
[468] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1000.
[469] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1438.
[470] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1227.
[471] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1277.
[472] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1340.
[473] _Dante et Virgile_, l'eau-forte _d'Adolphe Masson_, est encore
inédit.
[474] Roman anglais de _Currer Bell_, pseudonyme de _Charlotte
Brontë._ Ce livre, qui eut un grand retentissement en Angleterre, fut
immédiatement traduit en français.
[475] _Louis-Henri de Rudder_ (1807-1881), peintre élève de Gros et de
Charlet.
[476] _Mirabeau et Dreux-Brézé._ Voir _Catalogue Robaut_,
nos 359 et 360.
1859
_Champrosay,_9 _janvier.--Sur la difficulté de conserver l'impression
du croquis primitif.--De la nécessité des sacrifices._--Sur les
artistes qui, comme Vernet, finissent _tout de suite_, et du mauvais
effet qui en résulte. Voir mes notes du 4 avril 1854[477].
Promenade à la forêt et visite au couvent en ruine de l'Ermitage.
Stupidité des démolisseurs, tant fanatiques religieux que fanatiques
révolutionnaires. Solidité de ces constructions de moines. Voir mes
notes du 13 mai 1853[478].
--Avantages de l'éducation suivant Labruyère.--L'éducation se fait avec
les honnêtes gens. Voir mes notes du 8 mars 1853[479].
--Sur les choses inachevées, impressions d'ébauches à propos du chêne
d'Antain. Que _Michel-Ange_ doit une partie de son effet au manque de
proportions. Voir mes notes du 9 mai 1853[480].
--Tirade sur Girardin qui revenait sans cesse à cette époque sur le
labourage à la vapeur. La moralité ne me paraît pas devoir gagner à
dispenser les hommes de travail. Auront-ils une patrie? se lèveront-ils
pour la défendre? Voir mes notes du 17 mai 1853[481].
--_Sur la couleur._ Que les Rubens et les Titien ont employé des
couleurs brillantes, et David des couleurs ternes. Excès de sobriété
préconisé chez les modernes. Voir mes notes du 13 novembre 1857[482].
--Sur le mot _distraction._ On la cherche dans les travaux de toute
sorte, y compris ceux de l'esprit; on se distrait avec des ouvrages
qui ont servi à d'autres de distraction Voir mes notes du 9 novembre
1857[483].
--Sur l'_ébauche_ et sur le _fini._ Les improvisations de Chopin plus
hardies que l'ouvrage; on ne gâte pas en finissant, quand on est grand
artiste. Voir mes notes du 20 avril 1853[484].
--Perfection de Mozart qui ne brille pas par le voisinage du mauvais.
Voir mes notes du 18 avril 1853[485].
--Il y a aussi les génies fougueux, dont le temps consacre les
imperfections, Rubens, etc.
[477] Voir t. II, p 324.
[478] Voir t. II, p. 191 et 192.
[479] Voir t. II, p. 182 et suiv.
[480] Voir t. II, p. 185 et 186.
[481] Voir t. II, p. 198.
[482] Voir t. III, p. 297.
[483] Voir t. III, p. 296.
[484] Voir t. II, p. 163 et 164.
[485] Non retrouvées.
* * * * *
1er _mars._--DICTIONNAIRE.
_Tableau._ Faire un tableau, l'art de le conduire depuis l'ébauche
jusqu'au fini. C'est une science et un art tout à la fois; pour s'en
acquitter d'une manière vraiment savante, une longue expérience est
indispensable.
L'art est si long que, pour arriver à _systématiser_[486] certains
principes qui, au fond, régissent chaque partie de l'art, il faut la
vie entière. Les talents nés trouvent d'instinct le moyen d'arriver à
exprimer leurs idées; c'est chez eux un mélange _d'élans spontanés_
et de _tâtonnements_, à travers lesquels l'idée se fait jour avec
un charme peut-être plus particulier que celui que peut offrir la
production d'un maître consommé.
Il y a dans l'aurore du talent quelque chose de naïf et de hardi en
même temps qui rappelle les grâces de l'enfance et aussi son heureuse
insouciance des conventions qui régissent les hommes faits. C'est ce
qui rend plus surprenante la hardiesse que déploient à une époque
avancée de leur carrière les maîtres illustres. Être _hardi_[487],
quand on a un passé à compromettre, est le plus grand signe de la force.
Napoléon met, je crois, Turenne au-dessus de tous les capitaines, parce
qu'il remarque que ses plans étaient plus audacieux à mesure qu'il
avançait en âge. Napoléon lui-même a donné l'exemple de cette qualité
extraordinaire.
Dans les arts en particulier, il faut un sentiment bien profond pour
maintenir l'originalité de sa pensée en dépit des habitudes auxquelles
le talent lui-même est fatalement enclin à s'abandonner. Après avoir
passé une grande partie de sa vie à accoutumer le public à son génie,
il est très difficile à l'artiste de ne pas se répéter, de renouveler,
en quelque sorte, son talent, afin de ne pas tombera son tour dans ce
même inconvénient de la banalité et du lieu commun qui est celui des
hommes et des écoles qui vieillissent.
Gluck[488] a donné l'exemple le plus remarquable de cette force
de volonté qui n'était autre que celle de son génie. Rossini a
toujours été se renouvelant jusqu'à son dernier chef-d'œuvre,
qui prématurément a clos son illustre carrière de chefs-d'œuvre.
Raphaël, Mozart, etc., etc.
_Hardiesse._ Il ne faudrait cependant pas attribuer cette hardiesse,
qui est le cachet des grands artistes, uniquement à ce don de
renouvellement ou de rajeunissement du talent par des moyens d'effets
nouveaux. Il est des hommes qui donnent leur mesure du premier coup,
et dont la sublime monotonie est la principale qualité. Michel-Ange
n'a point varié la physionomie de ce terrible talent qui a renouvelé
lui-même toutes les écoles modernes et leur a imprimé un élan
irrésistible.
Rubens a été Rubens tout de suite. Il est remarquable qu'il n'a pas
même varié son exécution, qu'il a très peu modifiée, même après l'avoir
reçue de ses maîtres. S'il copie Léonard de Vinci, Michel-Ange, le
Titien,--et il a copié sans cesse,--il semble qu'il s'y soit montré
plus Rubens que dans ses ouvrages originaux.
_Imitation._ On commence toujours par imiter.
Il est bien convenu que ce qu'on appelle _création_ dans les grands
artistes n'est qu'une manière particulière à chacun de voir, de
coordonner et de rendre la nature. Mais non seulement ces grands hommes
n'ont rien créé dans le sens propre du mot, qui veut dire: de _rien_
faire _quelque chose_; mais encore ils ont dû, pour former leur talent
ou pour le tenir en haleine, imiter leurs devanciers et les imiter
presque sans cesse, volontairement ou à leur insu.
Raphaël, le plus grand des peintres, a été le plus _appliqué à
imiter_[489]: imitation de son maître, laquelle a laissé dans son
style des traces qui ne se sont jamais effacées; imitation de l'antique
et des maîtres qui l'avaient précédé, mais en se dégageant par degrés
des langes dont il les avait trouvés enveloppés; imitation de ses
contemporains et des écoles étrangères, telles que l'Allemand Albert
Dürer, le Titien, Michel-Ange, etc.
Rubens a imité sans cesse, mais de telle sorte qu'il est difficile
de...[490].
_Imitateurs._ On peut dire de Raphaël, de Rubens, qu'ils ont beaucoup
imité, et l'on ne peut sans injure les qualifier d'_imitateurs._ On
dira plus justement qu'ils ont eu beaucoup d'imitateurs, plus occupés
à calquer leur style dans de médiocres ouvrages, qu'à développer chez
eux un style qui leur fût propre. Les peintres qui se sont formés en
imitant leurs ouvrages, mais qui ont calqué le style de ces grands
hommes dans leurs ouvrages propres et qui n'en ont reproduit que de
_faibles parties_[491] par défaut d'originalité...
[486] Dans un autre art, les écrits théoriques de Richard Wagner sont
la plus éclatante démonstration de cette idée.
[487] Voir notre Étude, p. XXXIII.
[488] On sait que _Gluck_ composa ses plus belles œuvres et donna
le plus frappant exemple de hardiesse à un âge où généralement les
forces créatrices ont diminué, quand elles ne se sont pas complètement
éteintes chez la plupart des artistes. Il en fut de même pour ce
Titien, que Delacroix aima si passionnément dans la seconde partie de
sa carrière d'artiste.
* * * * *
8 _août._--Voir dans l'_Annuaire_ de 1858, de l'Académie de
Bruxelles, à la page 139, une note ainsi conçue: «Sous le rapport
politique d'ailleurs, le métier des peintres n'occupait qu'un rang
comparativement inférieur. Il ne pouvait rivaliser avec les métiers
des bouchers, des poissonniers, des tailleurs, des forgerons, des
boulangers.» (Pour l'article sur la situation des artistes chez les
anciens et les modernes.--À faire pour le Dictionnaire de l'Académie.)
*
9 _août._--«Malgré les travers qu'on lui a reprochés, la violence de
son caractère, son esprit irritable, sarcastique, son amour presque
maladif de la solitude...» (Article de Clément sur Michel-Ange. _Revue
des Deux Mondes_ du 1er juillet 1859.)
*
_Strasbourg_, 23 _août._--J'écris à Mme de Forget:
«Je vous donne quelques nouvelles de mon voyage et de mon séjour.
«Je suis arrivé sans trop de poussière et de chaleur, même sans trop
d'embarras, quoique tous les départs fussent encombrés de la foule des
curieux de province qui étaient venus à Paris admirer nos splendeurs,
que j'ai fuies autant que j'ai pu.
«La distraction et la locomotion n'ont pas suffi à me remettre encore;
j'espère que le repos profond dont je jouis ici avec mon bon parent
dissipera ce malaise. Quel que soit l'état de la santé, et en l'absence
de plaisirs plus vifs, le seul changement de lieu suffit pour procurer
un grand agrément. Cette ville semble bien primitive ou, si vous
voulez, bien arriérée en comparaison de Paris.
«Je n'entends parler qu'allemand; cela me rassure un peu sur la crainte
d'être troublé dans mes promenades par la rencontre de connaissances
importunes; mais où ne rencontre-t-on pas des importuns? Je lis,
je dors beaucoup, je me promène un peu et je jouis infiniment du
tête-à-tête de mon cousin, dont j'aime l'esprit et l'expérience, et
qui a précisément les mêmes goûts que moi: cela va durer ainsi jusqu'à
ce que j'aille joindre pour peu de jours seulement mon brave cousin de
Champagne, qui se trouve sur ma route pour retourner à Paris.
«Tout cela me conduira jusqu'au 10 septembre environ, et Dieu veuille
qu'alors j'aie repris assez de forces pour me remettre à mon travail,
que je désirais pousser cet automne.
«Comment allez-vous? Comment gouvernez-vous votre imagination? Car
c'est là le grand point: on est heureux quand on croit l'être, et si
votre esprit, au contraire, est ailleurs, toutes les distractions
du monde ne font rien pour la satisfaction. Je suis sûr que vous
seriez rafraîchie par la vue de ces bonnes campagnes et de ces belles
promenades qui commencent tout de suite hors des murs de cette ville.
Point de bruit, peu de voitures et de toilette; en un mot, on est à
cent ans en arrière; cela ferait fuir tout le monde et cela m'enchante.
«_P. S._--Je lis avec délices un très vieux livre que je n'avais pas
lu ou que je ne me rappelais plus: le _Bachelier de Salamanque_, de
Lesage. Lisez ou relisez-le; vous verrez à quelle distance cela met
tous nos hommes de génie.»
*