_Sur les accessoires._--Mercey a dit un grand mot dans son livre sur
l'Exposition: le beau dans les arts, c'est la vérité idéalisée. Il
a tranché la question pendante entre les pédants et les véritables
artistes; il a supprimé l'équivoque qui permettait aux partisans du
_beau_ partout de masquer leur impuissance à trouver le vrai.
Les accessoires font énormément pour l'effet et doivent néanmoins
être toujours sacrifiés. Dans un tableau bien ordonné, ce que
j'appelle _accessoires_ est infini. Non seulement des meubles, de
petits détails des fonds sont accessoires, mais les draperies et les
figures elles-mêmes, et dans les figures principales, les parties de
ces figures. Dans un portrait qui montre les mains, les mains sont
accessoires. D'abord elles doivent être subordonnées à la tête, mais
souvent une main doit attirer l'attention, moins qu'une partie du
vêtement, du fond, etc. Ce qui fait que les mauvais peintres ne peuvent
arriver au beau qui est _ce vrai idéalisé_ dont parle Mercey, c'est
qu'outre le défaut de conception générale de leur ouvrage dans le sens
du _vrai_, leurs accessoires, au lieu de concourir à l'effet général,
le détournent au contraire par l'application donnée presque toujours
à faire ressortir certains détails qui devraient être subordonnés. Il
y a plusieurs manières de produire ce mauvais résultat: d'une part,
le soin excessif apporté à faire ressortir ces détails, pour montrer
de l'habileté; de l'autre, l'habitude générale de faire exactement
d'après nature tous ces accessoires destinés à concourir à l'effet.
Comment le peintre, en copiant tous ces morceaux d'après des objets
réels, comme ils sont et sans les modifier profondément, pourra-t-il
ôter ou ajouter, donner à des objets inertes en eux-mêmes la puissance
nécessaire à l'impression?
*
_Nancy_, 10 _juillet._--Parti pour Plombières à sept heures du matin.
Arrivé à Nancy à deux heures. Mauvaise disposition qui m'empêche de
dîner; je me couche à huit heures environ.
J'avais été au Musée en arrivant, pour revoir les deux esquisses de
Rubens; à la première vue, elles ne m'ont plus paru si belles; mais
bientôt le charme a opéré, et je suis devenu immobile devant elles,
et cela quoique j'allasse de l'une à l'autre, mais sans pouvoir les
quitter. Il y a à écrire vingt volumes sur l'effet particulier de ces
ouvrages. C'est le charme du je ne sais quoi, une saveur incroyable,
au milieu de négligences, mais celles-ci dues à ce que les ouvrages ne
sont que des esquisses.
*
_Plombières_, 11 _juillet._--Levé à quatre heures pour partir à cinq
heures. Hier soir, je me croyais au moment de faire une maladie à
Nancy. Ce matin, je me trouve remis, grâce à ma tempérance.
Je dors une partie du voyage après avoir déjeuné d'une moitié de
poulet. Trouvé, d'Épinal jusqu'à Plombières, un sieur Algis, je crois,
qui a été assez bon garçon et qui m'a fermé les fenêtres quand j'en
avais besoin. Il est fort comme un Turc, et cependant il lutte comme je
l'ai fait toute ma vie contre le déjeuner. Il est grand fumeur et avoue
néanmoins tous les inconvénients de son habitude. Il dit comme moi
qu'il est impossible de s'arrêter à un cigare: un par hasard, dit-il,
fait plutôt du bien; mais c'est fumer beaucoup et presque constamment
que veut le fumeur de profession. Il prétend que, toutes les fois qu'il
lui est arrivé de suspendre ce plaisir pendant quelques jours, il se
sent un autre homme pour le travail, pour l'activité de l'esprit, celle
même de la passion pour les femmes. Sitôt l'habitude reprise, apathie,
indifférence complète: elle suffit, mais sans satisfaire, à ce qu'il
paraît.
Arrivés à Plombières à midi. Toute la population réunie pour voir
revenir l'Empereur de la messe. Il m'aperçoit en passant. J'étais sur
la porte de Parizot, qui ne peut me loger que dans l'espèce de grenier
où habite sa vieille mère. J'y reste dans l'espoir de mieux.
Bal le soir, qui me tient au supplice une partie de la nuit à cause des
allées et venues; de même à peu près les jours suivants, et quoique je
me couche de bonne heure, je n'en dors que plus mal.
Mon compagnon de route prétend qu'il a remarqué que, s'il s'expose au
soleil après avoir mangé, sa digestion est mauvaise. Il me semble que
j'ai éprouvé ici la même chose. Quand je sors après déjeuner et que
je vais à la promenade des Dames, j'en ressens une lourdeur qui tient
peut-être à ces espaces découverts qu'il faut traverser.
*
12 _juillet._--Je trouve aujourd'hui Fleury qui est ici avec sa femme
et sa fille. Enchanté de le retrouver; mais avec mon indisposition,
impossible de profiter de rien.
On m'avait assigné cinq heures du matin pour prendre mes bains...
Je trouve Barre[453] comme je causais sur la place avec Mocquart;
celui-ci me présente à Mme Guyon[454] qui loge avec lui et l'excellent
Possoz; elle est très aimable et encore, très bien: des yeux charmants,
avec une bouche qui annonce des penchants redoutables.
Le soir, promenade au bord de la petite rivière, dans les nouveaux
endroits disposés depuis l'année dernière; tout cela est charmant.
Quelques mots de conversation avec M. Schneider me fatiguent grandement
et me font manquer d'aller retrouver Fleury.
*
14 _juillet._--Dans Dumas: «La reine fut toujours femme: elle se
glorifiait d'être aimée.» Certaines âmes ont cette aspiration vers la
sympathie de tous ceux qui les entourent, et ce ne sont pas les âmes
les moins généreuses en ce monde.
Après une promenade que le soleil me gâte toujours un peu, je suis
monté fatigué à l'établissement pour la première fois et pour lire
les journaux. Rentré chez moi et ressorti à quatre heures passées, et
retrouvé ce maudit soleil qui m'a chassé de la musique que j'avais
entendue de la route de Luxeuil. La vulgarité, l'inanité de cette
musique suffisait déjà à me mettre en fuite. Le bon Possoz m'a mené
avant-hier soir à la ferme Jacquot; c'est une promenade charmante et où
je ne rencontrerai personne.
Aujourd'hui, après dîner, sorti par la route d'Épinal. J'y ai fait des
découvertes charmantes, des roches, des bois, et surtout des eaux, des
eaux dont on ne peut se lasser. On éprouve un désir incessant de s'y
plonger, d'être saint Jean, d'être l'arbre qui s'y baigne, d'être tout,
excepté un malheureux homme malade et ennuyé.
*
23 _juillet._--Je vais ce matin vers la route de Remiremont; je monte
avec peine au calvaire. Je reviens prendre un nouveau chemin, derrière
la fabrique. J'y trouve des aspects nouveaux et charmants. Les journées
se passent sans trop d'ennui et surtout assez vite. Je reçois à dîner
une lettre de Paris que j'ouvre avec empressement...
Le soir, assez tard à rétablissement; je me sens plus fort.
*
24 _juillet._--Mollesse, abattement, quoique je fusse bien hier. Je
prends la hauteur au-dessus de la promenade de l'Empereur et je reviens
par le bas.
Point d'émotions. Temps triste qui finit par de la pluie vers neuf ou
dix heures.
*
25 _juillet._--Le magistrat, à ce que me raconte le monsieur de Metz,
mon voisin de table, qui conseille de ne pas plaider quand la cause est
bonne!
*
26 _juillet._--Dîné chez Perrier avec M. Yrvoix[455] de chez l'Empereur
et deux MM. Thomas et une demoiselle d'opéra, maîtresse de l'un d'eux.
Le bon Possoz, qui en était, nous a quittés pour aller le soir chez
l'Empereur.
*
27 _juillet._--Départ de l'Empereur à sept heures.--Je continue ma
promenade jusqu'au délicieux ruisseau de la route de Saint-Loup.
Je lis depuis trois ou quatre jours les _Paysans_ de Balzac, après
avoir été forcé de renoncer à _Ange Pitou_[456], de Dumas, excédé de
cet incroyable mauvais. Le _Collier de la Reine_[457], plein des mêmes
inconvénients et des mêmes intempérances, avait au moins des passages
intéressants.
Les _Paysans_ m'ont intéressé au commencement; mais ils deviennent en
avançant presque aussi insupportables que les bavardages de Dumas:
toujours les mêmes détails lilliputiens, par lesquels il croit donner
quelque chose de frappant à chacun de ses personnages. Quelle confusion
et quelle minutie! À quoi bon des portraits en pied de misérables
comparses dont la multiplicité ôte tout l'intérêt de l'ouvrage! Ceci
n'est pas de la littérature, comme disait Mocquart l'autre jour. C'est
comme tout ce qu'on fait: on marque tout, on épuise la matière et avant
tout la curiosité du lecteur; Balzac, que j'ai déjà jugé sur d'autres
pièces analogues, est cependant de premier ordre, quoique plein des
défauts que je viens de dire. Il veut tout dire aussi, et il le redit
encore après.
*
30 _juillet._--Au milieu du jour, encouragé par le temps couvert et
quoique dans une disposition passable, je suis monté par la route de
Luxeuil. Arrivé à l'endroit où sont les bouleaux qui se renversent les
uns sur les autres, j'en ai fait péniblement au soleil un croquis assez
confus. Je n'ai pas résisté à descendre par une pente abrupte vers ce
petit ruisseau délicieux dont on entend le murmure de la route. J'ai
trouvé là des choses charmantes, rochers clairsemés, sentiers sous le
bois, clairières et endroits touffus. J'ai bu de ce charmant ruisseau.
*
31 _juillet._--Promenade vers midi du côté est derrière la fabrique
que j'avais faite le matin avec bonheur il y a huit ou dix jours.
La chaleur et l'insipidité croissante de la vue ne m'ont pas permis
d'aller plus loin.
Le soir encore vers la route de Saint-Loup; je ne puis m'en rassasier.
Le soir, le soleil est en face au lieu d'être derrière comme le matin;
en se couchant il dore les derniers plans sur les montagnes les plus
élevées; j'en ai fait un croquis.
Depuis quelques jours, mauvais temps froid et couvert.
J'attribue à cela un certain malaise.
Grande conversation avec Lenormant[458] jusqu'à dix heures à
l'établissement.
[452] Il s'agissait de la décoration de l'église Saint-Sulpice, à
laquelle le peintre P. Andrieu collabora.
[453] _Jean-Auguste Barre_, sculpteur, né en 1811, élève de J.-J.
Barre, son père, et de Cortot, auteur d'un grand nombre de statues et
surtout de bustes.
[454] Mme _Émilie Guyon_ (1821-1878) était une des actrices les plus en
vogue de l'époque. Elle devint eu 1858 sociétaire du Théâtre-Français.
[455] M. _Yrvoix_ était attaché à la ponce secrète de l'Empereur.
[456] Ce roman, paru en 1853, est une suite de _Joseph Balsamo_ et du
_Collier de la Reine._
[457] Cette deuxième partie des _Mémoires d'un médecin_ avait paru en
1849-1850.
* * * * *
1er _août._--Le matin, meilleure disposition; encore au
chemin de Saint-Loup et fait un croquis que j'ai colorié dans la
journée.
*
2 _août._--Après dîner, une des plus délicieuses promenades que j'aie
faites ici: j'étais dispos, l'esprit tranquille, tout me charmait. J'ai
fait un croquis de la ferme Jacquot et, plus haut sur la route près de
la table ronde de pierre, une vue générale de la vallée[459]. Admiré
encore le fond sauvage avec bouleaux, sources et rochers.
Je ne pouvais m'arracher à tout cela: quel charme grandiose! Et
personne près de moi n'y prenait garde. Je rencontrais à chaque instant
des groupes: les hommes ne s'entretenaient que d'argent; je l'ai
remarqué.
Revenu lentement achever la soirée à l'établissement. J'y trouve
Mme Marbouty[460]; conversation jusqu'à dix heures passées. Elle
a des révélations: un esprit lui parle et lui dicte des choses
merveilleuses. Cet esprit lui a appris à guérir sa mère qui a
quatre-vingt-deux ans et qui était dans un état désespéré. Je lui ai
demandé pourquoi elle ne profitait pas du même moyen pour se guérir
elle-même; je ne sais ce qu'elle m'a répondu. J'ai rendez-vous avec
elle après déjeuner demain pour savoir ce que lui a dicté son génie.
Elle est tout étonnée que je n'aie pas aussi des révélations.
*
3 _août._--Mon voisin de table me dit que M. Lhéritier[461] dit à un
malade agité ou surexcité par le bain: «Ne le prenez que de trois
quarts d'heure ou d'une demi-heure.»
M. Turck[462], au contraire, dit dans un cas analogue: «Prenez trois
heures de bain.»
*
_Champrosay_, 11 _août._--Parti de Paris pour Champrosay.
Je ne suis pas encore content de ma santé. Je n'ose me remettre à
l'église[463].
Parti à onze heures. Je lais route avec Revenaz[464] et un de ses amis.
Nous traversons la plaine par la chaleur la plus intense.
*
12 _août._--Je sors à six heures du matin par la campagne. Délicieuse
promenade. Je vais au bord de la rivière et fais un croquis vers
la cabane de Degoty. Je rapporte un faisceau de nénufars et de
sagittaires; je patauge pendant près d'une heure sur les bords glaiseux
de la rivière avec délices pour conquérir ces pauvres plantes. Cette
débauche me rappelle Charenton, l'enfance, la pêche à la ligne!... Je
rentre brûlé.
Nous avons une abondance de fruits dont nous n'avons jamais joui
jusqu'ici; jusqu'à présent n'en mangeant qu'à dîner, ils ne mont point
encore fait mal.
*
13 _août._--Je recommence à la même heure matinale la promenade d'hier.
Je m'arrête avant la fontaine de Baÿvet pour faire un croquis que je
regrettais de n'avoir pas fait la veille; c'est un des meilleurs du
petit calepin que j'ai emporté à Plombières.
On passait mon carreau au siccatif; je suis resté le plus longtemps
que j'ai pu dehors, me couchant à l'ombre non loin de la rivière, près
du petit pont qui traverse un vivier. Je m'étais assis au bas de la
rivière même, mais sans descendre jusqu'aux roseaux, abrité par mon
parasol, en face de cette île remplie de roseaux qui se forme dans les
basses eaux.
Assis encore près de la fontaine de Baÿvet qui n'est plus qu'un filet
d'eau, mais charmant et coulant entre les herbes.
J'ai passé le reste de la journée dans la cour à l'ombre, assis dans
mon fauteuil qu'on m'avait descendu pour donner le temps aux carreaux
de sécher.
Le soir après dîner, sorti avec Jenny dans la campagne; la pauvre femme
est souffrante comme à Bordeaux. Elle n'est restée qu'un instant avec
moi, et je suis rentré qu'il faisait presque nuit; j'étais resté à me
promener en long et en large devant la fontaine. Le soir, éclaircie,
espérance de pluie pas réalisée.
*
19 _août._--Travailler n'est pas seulement pour produire des ouvrages,
c'est pour donner du prix au temps; on est plus content de soi et de
sa journée quand on a remué des idées, bien commencé ou achevé quelque
chose.
Lire des mémoires, des histoires consolant des misères ordinaires de la
vie par le tableau des erreurs et des misères humaines.
--_La dernière scène de_ Roméo et Juliette.
--_Les Capulet, les Montaigu, le père Laurence._
[458] _Charles Lenormant_ (1802--1859), archéologue et historien,
fut successivement inspecteur des Beaux-Arts, conservateur du
Musée des antiques, professeur au Collège de France, directeur du
_Correspondant_, membre de l'Académie des inscriptions, etc. C'était un
homme fort instruit, doué d'un goût très vif pour les arts.
[459] _Le val d'Ajol, vu de la Feuillée Dorothée._
[460] _Mme Marbouty_, plus connue en littérature sous le nom de _Claire
Brunne_, auteur de nombreux romans et de pièces de théâtre.
[461] Le _docteur Lhéritier_, membre de l'Académie de médecine, était
médecin inspecteur des eaux de Plombières.
[462] Le docteur _Léopold Turck_, qui avait siégé comme représentant du
peuple à l'Assemblée de 1848, était revenu sous l'Empire à Plombières,
où il exerçait la médecine.
[463] L'église Saint-Sulpice.
[464] Parent de M. Moreau et grand admirateur de Delacroix. (Voir
_Catalogue Robaut_, nos 565, 566 et 1232.)
* * * * *
3 _septembre._--Je suis souffrant depuis mardi soir; la veille, dîner
chez Barbier avec Malakoff et sa prétendue, Mme de Montijo, etc.
Toute la fin de la semaine j'interromps la peinture, je lis
Saint-Simon. Toutes ces aventures de tous les jours prennent sous cette
plume un intérêt incroyable. Toutes ces morts, tous ces accidents
oubliés depuis si longtemps consolent du néant où l'on se sent
soi-même.
Lu aussi les commentaires de Lamartine sur l'_Iliade_; je me propose
d'en extraire quelque chose. Cette lecture réveille en moi l'admiration
de tout ce qui ressemble à Homère, entre autres du Shakespeare, du
Dante. Il faut avouer que nos modernes (je parle des Racine, des
Voltaire) n'ont pas connu ce genre de sublime, ces naïvetés étonnantes
qui poétisent les détails vulgaires et en font des _peintures_ pour
l'imagination et qui la ravissent. Il semble que ces hommes se croient
trop grands seigneurs pour nous parler comme à des hommes, de notre
sueur, des mouvements naïfs de notre nature, etc., etc.
*
5 _septembre._--Je vais chez les Parchappe, où sont les Barbier. Je les
trouve tout en fête à l'Ermitage. Je reviens par la plus belle nuit du
monde.
Je suis souffreteux depuis quelques jours. J'ai interrompu la peinture.
J'ai avancé beaucoup quelques tableaux:
Les _Chevaux sortant de la mer_[465].
L'_Arabe blessé au bras et son cheval_[466].
Le _Christ au tombeau dans la caverne, flambeaux_[467], etc.
Le _Petit Ivanhoë et Rebecca_[468].
Le _Centaure et Achille_[469].
Le _Lion et te Chasseur embusqué_, effet de soir[470].
L'ébauche de l'_Othello_ sur le corps de Desdémone.
J'ai composé: _Troupes marocaines dans les montagnes_[471].
--Villot me dit de coller du papier sur la voûte de ma chapelle avant
d'y coller le tableau. Cela est adopté par les décorateurs et fort
recommandé.
*
6 _septembre._--J'écris à M. Berryer:--«En fin de compte, je me suis
réfugié ici, où j'ai retrouvé du mieux; mais ce n'est pas tout; voici
ce qui m'attendait à Champrosay: l'homme qui me louait mon petit
pied-à-terre m'apprend au déballé qu'il va vendre sa maison, et que
j'avise d'ici à peu. Me voilà troublé dans mes habitudes, quoique j'y
fusse médiocrement; mais enfin j'y suis, et il y a quinze ans que je
viens dans le pays, que j'y vois les mêmes gens, les mêmes bois, les
mêmes collines. Qu'eussiez-vous fait à ma place, cher cousin, vous
qui vous êtes laissé murer dans l'appartement que vous occupez depuis
quarante ans, plutôt que d'en chercher un autre? Probablement ce que
j'ai fait; c'est-à-dire que j'ai acheté la maison, qui n'est pas chère
et qui, avec quelques petits changements en sus du prix d'achat, me
composera un petit refuge approprié à mon humble fortune. Il me faut
donc, à l'heure qu'il est, retourner sous deux jours à Paris, faire
un mois de ce travail ajourné sans cesse et venir encore de temps en
temps ici, voir ce qui s'y fait pour les arrangements que je vous ai
dits.
«Vous aurez bien vu, en ouvrant ma lettre, mon cher cousin, que je ne
vous en disais tant que parce que je n'avais rien de bon à vous dire,
au moins pour ce qui me concerne. Tout ce bavardage que je vous fais
ici de mes petites affaires, j'aurais voulu vous en étourdir sous les
ombrages d'Augerville et au bord de l'Essonne. Vous voyez que je ne le
puis malheureusement pas, et vous pensez bien, je l'espère, que c'est
contre ma plus chère volonté.»
*
_Paris_, 9 _septembre._--Parti de Champrosay à sept heures; trouvé là
Leroy d'Étiolés.
*
11 _septembre._--Je retourne travailler à Saint-Sulpice; je fais
beaucoup à l'_Héliodore_[472]. Le lendemain, impuissance ...
*
14 _septembre._--Je vais au Louvre voir le dessin de Masson, en
comparaison de mon tableau[473].--Belles restaurations des tableaux
espagnols. Contours noirs dans plusieurs parties du Murillo; sont-ils
de lui?--Revu l'étrange _Baptême du Christ_ de Rubens jeune.
*