13 _avril._--J'ai retravaillé, retouché l'_Hercule_ de Chabrier[435].

J'ai été à trois heures chez Huet. Ses tableaux m'ont fort

impressionné. Il y a une vigueur rare, encore des endroits vagues, mais

c'est dans son talent. On ne peut rien admirer sans regretter quelque

chose à côté. En somme, grands progrès dans ses bonnes parties. En

voilà assez pour des ouvrages qui restent dans le souvenir, ce qui

m'est arrivé pour ceux-ci. J'y ai pensé avec beaucoup de plaisir toute

la soirée.

Après dîner, tourné beaucoup dans mon petit jardin. Il m'est d'un grand

secours. J'ai bien besoin de reprendre mes forces tout à fait.

*

14 _avril._--«Vous oubliez[436], messieurs, qu'en obligeant M.

Langlois[437] à donner l'entrée le dimanche à 50 centimes, vous lui

enlevez 50 pour 100 de son bénéfice; ce sacrifice que vous lui imposez,

il est juste que vous le payiez, car ici ce serait la Ville qui serait

censée régaler le public du dimanche, et il sera juste aussi que la

Ville paye pour se montrer splendide. Ce sacrifice que vous demandez à

M. Langlois, il y a consenti. Ne lui devait-on aucun dédommagement pour

la disparition de son premier établissement? Il n'y gagnait pas plus

d'argent qu'il ne va en gagner dans le nouveau; mais il ne demandait

rien à personne, et à présent il vous accorde tout ce qui peut diminuer

ses profits matériels, pourvu que vous l'aidiez à montrer les produits

de son talent. Vous ne les estimez pas peu, messieurs, puisqu'en

lui imposant de les exposer le dimanche à un prix réduit des quatre

cinquièmes, vous estimez procurer au peuple un plaisir.

«Si l'on vous disait que l'Empereur désirerait que la ville de Paris

l'aidât à aller chercher, dans un désert, une pierre abandonnée, et de

fréter avec lui un navire et d'entretenir pendant plusieurs années un

équipage pour cette opération lointaine, sous prétexte que cette pierre

intéresse la gloire des Sésostris qui ont vécu il y a quatre mille

ans, vous lui répondriez peut-être que cette pierre ne regarde pas la

ville de Paris, et que ce serait une mauvaise affaire; et cependant,

messieurs, s'il était vrai qu'une telle proposition vous fût faite

et qu'il fût possible que vous refusassiez de vous y associer, vous

auriez manqué une excellente affaire; à qui le cœur n'a-t-il pas

battu en présence de l'Obélisque de la place Louis XV, en pensant que

la capitale de ce pays-ci contenait ce trophée que l'Angleterre était

toute prête à nous enlever? Combien de millions d'étrangers sont venus

alimenter la fortune de la ville pour admirer, avec tant d'autres

monuments dont Paris est plein, ce magnifique ouvrage, fruit d'une

entreprise désintéressée, la seule de ce genre peut-être qui honore le

passage de la branche aînée des Bourbons et qui embellit Paris à jamais!

«Vous voyez, messieurs, que le beau peut être utile; le spectacle de

nos grandes actions représenté par la peinture dans des proportions et

avec une illusion qu'aucun tableau ne peut atteindre, est une chose

belle et par le spectacle et par les sentiments qu'il peut inspirer.

La vue de cette colonne de chasseurs de la garde qui traverse le champ

de bataille d'Eylau jusqu'aux derrières de l'armée russe et dont il

ne revient que quelques hommes; celle de ces trois chétifs bataillons

carrés qui, dans la bataille des Pyramides, soutiennent sous le soleil

et dans une plaine immense le choc de l'innombrable et intrépide

cavalerie des mameluks, ce sont des spectacles faits pour moraliser et

enflammer une nation: cela vaut bien les jeux publics que les empereurs

donnaient au peuple de Rome, ces combats de gladiateurs où des esclaves

s'égorgeaient froidement pour gagner leur pain, où l'on immolait cent

lions en un jour et un passable nombre d'hommes.

«Vous n'en êtes pas à votre essai, messieurs, pour ce qui concerne

l'encouragement du beau; quel est le nom qu'on donne à vos travaux

depuis six ans? On les appelle les embellissements de Paris. Vous

faites des rues larges et des boulevards plus larges encore, pour

faciliter la circulation et donner de l'air là où il n'y avait que

ténèbres et infection; mais vous ornez ces rues et ces boulevards,

vous conservez un vieux bâtiment inutile qu'on appelle la tour

Saint-Jacques, vous décrétez une fontaine monumentale sur le boulevard

de Sébastopol. Vous transportez une colonne avec ses accessoires parce

qu'elle sera plus belle que dans l'endroit où elle se trouve.»

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 73 / 104 题