*
23 _février._--Les anciens sont parfaits dans leur sculpture.
Raphaël[420] ne l'est pas dans son art. Je fais cette réflexion à
propos du petit tableau d'_Apollon et Marsyas_[421]. Voilà un ouvrage
admirable et dont les regards ne peuvent se détacher. C'est un
chef-d'œuvre sans doute, mais le chef-d'œuvre d'un art qui n'est
pas arrivé à sa perfection. On y trouve la perfection d'un talent
particulier avec l'ignorance, résultat du moment où il a été produit.
L'Apollon est collé au fond. Ce fond avec ses petites fabriques est
puéril: la naïveté de limitation l'excuse, et le peu de connaissance
qu'on avait alors de la perspective aérienne. L'Apollon a les jambes
grêles: elles sont d'un modelé faible, les pieds ont l'air de petites
planches emmanchées au bout des jambes: le cou et les clavicules sont
manques, ou plutôt ne sont pas sentis. Il en est à peu près de même du
bras gauche qui tient un bâton; je le répète: le sentiment individuel,
le charme particulier au talent le plus rare, forment l'attrait de ce
tableau. Rien de semblable dans des petits plâtres qui se trouvaient
à côté chez le possesseur du tableau, et qui sont moulés probablement
sur des bronzes antiques. Il s'y trouve des parties négligées ou plutôt
moins achevées que les autres; mais le sentiment, qui anime le tout, ne
va pas sans une connaissance complète de l'art. Raphaël est boiteux et
gracieux.
L'antique est plein de la grâce sans afféterie de la nature; rien ne
choque; on ne regrette rien; il ne manque rien, et il n'y a rien de
trop. Il n'y a aucun exemple chez les modernes d'un art pareil.
*
24 _février._--Chez Raphaël nous voyons un art qui se débat dans ses
langes: les parties sublimes font passer sur les parties ignorantes,
sur les naïvetés enfantines qui ne sont que des promesses d'un art plus
complet.
Dans Rubens il y a une exubérance, une connaissance des moyens de l'art
et surtout une facilité à les appliquer, qui entraîne la main savante
de l'artiste dans des effets outrés, dans des moyens de convention
employés pour frapper davantage.
Dans Puget[422], des parties merveilleuses qui dépassent, en vérité
et en énergie, les anciens et Rubens, mais point d'ensemble: des
défaillances à chaque pas, des parties défectueuses assemblées à
grand'peine; l'ignoble, le commun à chaque pas.
L'antique est toujours égal, serein, complet dans ses détails, et
l'ensemble irréprochable en quelque sorte. Il semble que les ouvrages
soient ceux d'un seul artiste: les nuances de style diffèrent à des
époques diverses, mais n'enlèvent pas à un seul morceau antique cette
valeur singulière qu'ils doivent tous à cette unité de doctrine, à
cette tradition de force contenue et de simplicité, que les modernes
n'ont jamais atteinte dans les arts du dessin, ni peut-être dans aucun
des autres arts.
*
26 _février._--La conversation que j'ai avec J... à propos de la jambe
imparfaite de la _Médée_: que les hommes de talent sont frappés d'une
idée à laquelle tout doit être subordonné. De là les parties faibles,
sacrifiées par force; tant mieux si l'idée est venue toute nette et
se développant d'elle-même. Le travail difficile ne s'applique, dans
l'homme de talent, qu'à faire passer les endroits faibles. Comme tout
est faible chez les hommes d'un faible talent, tout étant le produit de
la réflexion ou de réminiscences plus que de l'inspiration, ces lacunes
sont moins sensibles. Toutes les parties de leur ouvrage insipide sont
l'objet d'un travail opiniâtre et soutenu. Une nature avare leur fait
payer cher leur moindre trouvaille. Aux hommes mieux doués le ciel
donne pour rien les idées heureuses et frappantes; c'est à les mettre
en lumière le mieux possible que s'applique pour eux le travail.
*
28 _février._--(Je relis cela. Le rapporter à ce que j'ai écrit au
commencement de l'année 1860 sur le même sujet[423]; mais avec une
conclusion différente; non pas que je ne trouve toujours l'antique
aussi parfait, mais en le comparant avec les modernes, notamment dans
des médailles de la Renaissance, dans les ouvrages de Michel-Ange, du
Corrège, etc., je trouve dans ces derniers un charme particulier que je
n'ose pas dire qui soit dû à leurs incorrections, mais à une sorte de
piquant indéfinissable qu'on ne trouve pas dans l'antique, lequel vous
donne une admiration plus tranquille. Les anciens embrassaient moins
d'objets,)
L'art grec était fils de l'art égyptien. Il fallait toute la
merveilleuse aptitude du peuple de la Grèce pour avoir rencontré, en
suivant toutefois une sorte de tradition hiératique comme celle des
Égyptiens, toute la perfection de leur sculpture. C'est la libéralité
de leur esprit qui anime et féconde ces froides images consacrées d'un
autre art soumis à une tradition inflexible. Mais si on les compare aux
modernes, travaillés par tant de nouveautés que la marche des siècles
a amenées par le christianisme, par les découvertes des sciences qui
ont aidé à la hardiesse de l'imagination, enfin par suite de cette
révolution inévitable dans les choses humaines qui ne permet pas qu'une
époque soit semblable à celles qui l'ont précédée...
Les hardiesses téméraires des grands hommes ont conduit au mauvais
goût; mais chez les grands hommes, les hardiesses ont ouvert la
barrière aux hommes futurs qui leur ressemblent. De même qu'Homère
semble chez les anciens la source d'où tout a découlé, de même chez
les modernes certains génies, j'oserai dire énormes, et il faut le
mot comme signifiant aussi bien la grandeur de ces génies que leur
impossibilité de se renfermer dans de certaines bornes, ont ouvert
toutes les routes parcourues depuis eux, chacun suivant son caractère
particulier, de telle sorte qu'il n'est pas de grands esprits venus à
leur suite qui n'aient été leurs tributaires, qui n'aient trouvé chez
eux les types de leurs inspirations[424].
L'exemple de ces hommes primitifs est dangereux pour les faibles
talents ou pour les inexpérimentés. De grands talents, même à leur
début, cèdent facilement à prendre leur propre influence ou les
divagations de leur imagination pour l'effet d un génie semblable à
celui de ces hommes extraordinaires. C'est à d'autres grands hommes
comme eux, mais qui viennent après eux, que leur exemple est utile,
les natures inférieures peuvent imiter à leur aise les Virgile, les
Mozart.....
Cette mobilité est si naturelle aux hommes que les anciens eux-mêmes,
dont la grandeur à distance nous semble monotone, présentent peu
d'analogies; leurs grands tragiques se suivent sans se ressembler:
Euripide n'a plus la simplicité d'Eschyle, il est plus poignant, il
cherche des effets, des oppositions; les artifices de la composition
s'augmentent avec la nécessité de s'adressera des sources nouvelles
d'intérêt qui se découvrent dans l'âme humaine.
C'est comme le travail qu'on voit s'opérer dans l'art moderne.
Michel-Ange ne peut appeler au secours de l'effet de ses sculptures
l'art des fonds, le paysage qui augmente l'impression des figures dans
la peinture; mais le pathétique des mouvements, la finesse des plans,
l'expression deviennent des besoins impérieux de sa passion.
Les plus grands admirateurs, et ils sont rares aujourd'hui, de
Corneille et de Racine sentent bien que, de notre temps, des ouvrages
taillés sur le modèle des leurs nous laisseraient froids. L'indigence
de nos poètes nous prive de tragédies faites pour nous; il nous
manque des _génies originaux_[425]. On n'a encore rien imaginé que
l'imitation de Shakespeare mêlée à ce que nous appelons des mélodrames;
mais Shakespeare est trop individuel, ses beautés et ses exubérances
tiennent trop à une nature originale pour que nous puissions en
être complètement satisfaits quand on vient faire à notre usage du
Shakespeare. C'est un homme à qui on ne peut rien dérober, comme il ne
faut rien lui retrancher. Non seulement il a un génie propre à qui rien
ne ressemble, mais il est Anglais, ses beautés sont plus belles pour
les Anglais, et ses défauts n'en sont peut-être pas aux yeux de ses
compatriotes. Ils en étaient encore bien moins pour ses contemporains.
Ils étaient ravis de ce qui nous choque: les beautés de tous les temps
qui brillent çà et là n'étaient probablement pas ce qui faisait battre
des mains à la galerie d'en haut, celle que fréquentaient les matelots
et les marchands de poisson; et il est probable que les seigneurs de
la cour d'Élisabeth--ils n'avaient pas beaucoup meilleur goût--leur
préféraient les jeux de mots, les traits d'esprit recherchés. Le
lyrisme, le réalisme, toutes ces belles inventions modernes, on a
cru les trouver dans Shakespeare. De ce qu'il fait parler des valets
comme leurs maîtres, de ce qu'il fait interroger un savetier par
César, le savetier en tablier de cuir et répondant en calembours du
coin de la rue, on a conclu que la vérité manquait à nos pères qui ne
connaissaient pas cette veine nouvelle; quand on a vu également un
amant en tête-à-tête avec sa maîtresse débiter deux pages de dithyrambe
à la nature et à la lune, ou un homme dans le paroxysme de la fureur
s'arrêter pour faire des réflexions philosophiques interminables, on a
vu un élément d'intérêt dans ce qui n'est que celui d'un extrême ennui.
Combien le pour et le contre se trouvent dans la même cervelle! On est
étonné de la diversité des opinions entre hommes différents; mais un
homme d'un esprit sain conçoit toutes les possibilités, sait se mettre
ou se met à son insu à tous les points de vue. Cela explique tous les
revirements d'opinion chez le même homme, et ils ne doivent surprendre
que ceux qui ne sont pas capables de se faire à eux-mêmes des opinions
des choses. En politique, où ce changement est plus fréquent et plus
brusque encore, il tient à des causes entièrement différentes et que je
n'ai pas besoin d'indiquer: cela n'est pas mon sujet.
Il semble donc qu'un homme impartial ne devrait écrire qu'en deux
personnes pour ainsi dire: de même qu'il y a deux avocats pour une
seule cause. Chacun de ces avocats voit tellement les moyens qui
militent en faveur d'un adversaire, que souvent il va au-devant de ces
moyens; et quand il rétorque les raisons qu'on lui objecte, c'est par
des raisons tout aussi bonnes et qui au moins sont spécieuses. D'où il
suit que le vrai dans toute question ne saurait être absolu; les Grecs,
qui sont la perfection, ne sont pas aussi parfaits; les modernes, qui
offrent plus de défaillances ou de fautes, ne sont pas aussi défectueux
que l'on pense et compensent par des qualités particulières les fautes
et les défaillances dont l'antique paraît exempt.
Je trouve, dans de vieilles notes d'il y a quatre ans[426], mon opinion
sur le Titien. Ces jours-ci, sans me les rappeler, mais sous des
impressions différentes, je viens d'en écrire d'autres.
D'où je conclus qu'il faudrait presque qu'un homme de bonne foi
n'écrivît un ouvrage que comme on instruit une cause; c'est-à-dire, un
thème étant posé, avoir comme un autre personnage en soi qui fasse le
rôle d'un avocat adverse chargé de contredire.
--Sur l'instabilité des renommées des grands hommes.
--Du beau antique et du beau moderne.
[416] _Jean Alaux_ (1786-1864), peintre, élève de Vincent, grand prix
de Rome en 1815, membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 1851.
[417] _Eugène Vieillard-Duverger_ (1800-1863), imprimeur délicat et
érudit, était un camarade de jeunesse de Delacroix: il était fils de
_Louis Vieillard-Duverger_, ancien régisseur de l'Opéra-Comique, et
plus tard directeur d'une agence théâtrale fort estimée. _Adolphe
Nourrit_ avait épousé la sœur _d'Eugène Duverger._ Le médaillon du
grand artiste, dont il est question ici, n'est que la reproduction du
médaillon de profil qui orne la tombe d'Adolphe Nourrit au cimetière
Montmartre.
[418] _Pierre-Jean-Marie Flourens_ (1794-1867), physiologiste, élève
de Cuvier, professeur au Collège de France, secrétaire perpétuel de
l'Académie des sciences, fut appelé en 1858 à faire partie du conseil
municipal et du conseil général du département de la Seine.
[419] Le _baron Haussmann._
[420] Delacroix écrivait en 1830 clans la _Revue de Paris_. où il avait
donné une longue étude sur _Raphaël_: «Raphaël n'a pas plus qu'un autre
atteint la perfection, il n'a pas même, comme c'est l'opinion commune,
réuni à lui seul le plus grand nombre de perfections possible: mais lui
seul a porté à un si haut degré les qualités les plus entraînantes et
qui exercent le plus d'empire sur les hommes: un charme irrésistible
dans son style, une grâce vraiment divine, qui respire partout dans ses
ouvrages, qui voile les défauts et fait excuser toutes ses hardiesses.»
[421] Peinture sur bois de l'école italienne, dont il est difficile
d'établir exactement l'auteur. Acheté en 1850 à la vente de la galerie
de M. Duvernay par un savant amateur anglais, M. Morris Moore, ce
tableau fut exposé à Paris en 1859. Depuis quelques années il fait
partie des collections du Louvre (Salon carré).
[422] Dans son étude sur le grand sculpteur, parue au _Plutarque
français_, Delacroix écrit en manière de conclusion: «Le nom de _Puget_
est l'un des plus grands noms que présente l'histoire des arts. Il est
l'honneur de son pays, et, par une bizarrerie remarquable, l'allure
de son génie semble l'opposé du génie français. De tout temps, sauf
de rares exceptions parmi lesquelles Puget est la plus brillante, la
sagesse dans la conception et l'ordonnance et une sorte de coquetterie
dans l'exécution ont caractérisé le goût de notre nation dans les
arts du dessin. Au rebours de ces qualités, Puget présenta dans
ses ouvrages une fougue d'invention et une vigueur de la main qui
approchent de la rudesse, et qui durent étonner dans son temps, plus
qu'elles ne feraient au nôtre. Aussi l'espèce de disgrâce qu'il subit
pendant sa longue carrière doit-elle être attribuée en grande partie
à cette opposition qu'il offrait avec la manière des artistes ses
contemporains, manière qui flattait le goût général. C'est précisément
ce contraste qui le fait si grand aujourd'hui: aux yeux de la
postérité, il efface tout ce que son époque a produit et admiré.»
[423] Voir t. III, p. 371 et suiv.
[424] Sur les génies primitifs et leurs imitateurs, voir la même idée
exprimée par Delacroix le 26 octobre 1853, t. II, p. 258 et suiv. [
F25] Du livre déjà cité sur Delacroix nous détachons ce passage écrit
par le maître sous la rubrique _De l'art ancien et de l'art moderne_:
«Le goût de l'_archaïsme_ est pernicieux. C'est lui qui persuade à
mille artistes qu'on peut reproduire une forme épuisée ou sans rapport
à nos mœurs du moment. Il est impardonnable de chercher le beau à la
manière de Raphaël ou du Dante. Ni l'un ni l'autre, s'il était possible
qu'ils revinssent au monde, ne présenterait les mêmes caractères dans
son talent... Libre à ceux qui imitent aujourd'hui le style de Raphaël
de se croire des Raphaëls. Ce que l'on peut singer, c'est l'invention,
c'est la variété des caractères; et ce qu'un homme inspiré seul
peut faire, c'est de marquer de son style particulier ses ouvrages
inspires.» (EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses œuvres_, p. 409.)
[426] Voir t. II, p. 470 et suiv.
* * * * *
5 _mars._--Au conseil par un froid glacial. J'y apprends que le bon
Thierry est très malade. Je vais à la rue du Petit-Musc, je le trouve
très changé.
Je lis en rentrant les lettres de Mlle Rachel[426].
Je trouve dans les _Salons de Paris_ de Mme Ancelot, à propos de la
duchesse d'Abrantès[427]: «Ce fut avec tristesse que je la quittai;
j'emportais une vague inquiétude, car j'avais déjà remarqué que
la maladie était toujours et que la mort est souvent la suite du
chagrin. Une certaine modération de caractère et de position défend
la vie contre ce qui l'empêche d'arriver à la vieillesse, et ceux qui
parviennent à ses dernières limites ont fait certainement preuve d'une
sagesse recommandable. Ils ont fait plus: ils ont fait mieux que bien
d'autres, et, si cela ne parie pas toujours en faveur de leur cœur,
c'est un assez bon argument en faveur de leur raison. La duchesse
d'Abrantès n'eut point cette habileté honorable: le désordre amena le
chagrin, qui entraîna la maladie à sa suite.»
*
10 _mars._--La _Vue de Dieppe_ avec l'_Homme qui sort de la mer avec
les deux chevaux_[428].
*
14 _mars._--Les artistes qui cherchent la perfection en tout sont ceux
qui ne peuvent l'atteindre en aucune partie.
*
15 _mars._--Je suis souffrant depuis quelques jours de l'estomac; je
l'ai fatigué un peu peut-être, et de plus je travaille beaucoup depuis
un mois et demi.
J'ai sous les yeux dans ma chambre la petite répétition du
_Trajan_[429] et le _Christ montant au Calvaire._ Le premier est blond
et clair beaucoup plus que l'autre. Le petit Watteau[430] que j'ai mis
à côté de tous les deux a achevé de me démontrer où sont les avantages
des fonds clairs. Dans le _Christ_, les terrains, surtout ceux du fond,
se confondent presque avec les parties sombres des personnages: la
règle la plus générale est d'avoir toujours des fonds d'une demi-teinte
claire, moins que les chairs, bien entendu, mais calculés de manière
que les accessoires bruns, tels que vêtements, barbe, chevelures,
tranchent en brun pour enlever les objets du premier plan. C'est ce qui
est très remarquable dans le Watteau; il y a même plusieurs parties
qui ont la même valeur que leurs fonds respectifs. Ainsi les bas des
souliers gris ou jaunâtres ne sortent du terrain que par des parties
légèrement plus foncées, etc. Il faudrait d'autres Watteau pour étudier
l'artifice de son effet.
Dans mon Watteau, les arbres du fond, quoiqu'à un plan peu reculé, sont
extrêmement clairs: il ne s'y trouve pas un seul ton, non plus que dans
les tombeaux, qui rivalise même de loin pour la vigueur avec ceux du
premier plan. Il en résulte même un défaut de liaison que je trouve
choquant quand je le compare avec mon _Trajan_; chaque petite figure
est isolée, et on voit trop clairement qu'elle a été faite à loisir,
indépendamment de ses voisines.
C'est aujourd'hui, après y avoir réfléchi ce matin dans mon lit, que
j'ai donné à Haro l'idée qui peut mettre sur la voie de la peinture des
Van Eyck, le problème consistant d'une part dans le moyen à prendre
pour éviter la trop grande quantité d'huile dans les couleurs, et de
l'autre dans celui d'ajouter du vernis en quantité correspondante. Je
lui ai dit de renverser le problème: on broierait les couleurs avec
un vernis qui permettrait de conserver les couleurs fraîches, et on
ajouterait de l'huile en peignant. Il est très frappé de mon idée.
*
16 _mars._--Varcollier est venu me voir. Il me dit que Trousseau disait
qu'il n'y avait que danger à s'attaquer par des remèdes à toute maladie
chronique, goutte, rhumatisme, migraine. Cicéron disait: _Contra
senectutem pugnandum._
*
18 _mars._--Aujourd'hui, première visite du docteur Laguerre pour mon
indigestion.
*
21 _mars._--Beyle dit de l'_Italiana in Algieri_: «C'est la perfection
du genre bouffe; aucun autre compositeur vivant ne mérite cette
louange, et Rossini lui-même a bientôt cessé d'y prétendre. Quand
il écrivait l'_Italiana_, il était dans la fleur du génie et de la
jeunesse; il ne craignait pas de se répéter; il ne cherchait pas à
faire de la _musique forte_; il vivait dans cet aimable pays de Venise,
le plus gai de l'Italie et peut-être du monde, et certainement le moins
pédant.»
[426] _Rachel_ était morte au mois de janvier de cette même année.
[427] La _duchesse d'Abrantès_, née en 1784, morte en 1838, descendait
de la famille impériale des Comnène. Elle épousa en 1799 le général
Junot, l'accompagna dans ses différentes campagnes, et après sa mort en
1813 se voua à l'éducation de ses enfants. Elle écrivit de volumineux
mémoires où l'on trouve les plus curieux détails sur la cour impériale
Elle était très liée avec Balzac, qui, au moment de l'apparition de ses
mémoires, servit d'intermédiaire pour traiter avec les éditeurs. On
trouve d'intéressants détails sur la duchesse d'Abrantès dans le livre
de M. G. Ferry: _Balzac et ses amies._
[428] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1410.
[429] Il s'agit de l'esquisse de la fameuse toile la _Justice de
Trajan_, peinte en 1840 et qui est l'honneur du musée de Rouen. (Voir
_Catalogue Robaut_, n° 693.) «La _Justice de Trajan_ est peut-être
comme couleur la plus belle toile de M. Eugène Delacroix, et rarement
la peinture a donné aux yeux une fête si brillante: la jambe s'appuyant
dans son cothurne de pourpre et d'or au flanc rose de sa monture est le
plus frais bouquet de tons qu'on ait jamais cueilli sur une palette,
même à Venise.» (Th. Gautier, _Les Beaux-Arts en Europe._)
[430] Delacroix tenait de Barroilhet ce petit tableau de Watteau, _les
Apothicaires._ Il l'a légué par testament à M. le baron Schwiter.
(_Corresp._, t. I, p. VI.)
* * * * *
2 _avril._--Les deux Grenier[431] venus vers quatre heures; ils m'ont
fait plaisir.
*
3 _avril._--Je relis plusieurs de mes anciens calepins pour y
rechercher du vin de quinquina que m'avait donné ce brave Boissel. J'y
ai retrouvé des choses passées avec un plaisir doux et pas trop triste.
Pourquoi ai-je délaissé[432] cette occupation, qui me coûte si peu,
de jeter de temps en temps sur ces livres ce qui se passe dans mon
existence et surtout dans mon cerveau? Il y a nécessairement dans
des notes de ce genre, écrites en courant, beaucoup de choses qu'on
aimerait plus tard à n'y pas retrouver. Les détails vulgaires ne se
laissent pas exprimer facilement, et il est naturel de craindre l'usage
que l'on pourrait faire, dans un temps éloigné, de beaucoup de choses
sans intérêt et écrites sans soin.
*
9 _avril._--De la correspondance de Voltaire avec le cardinal de
Bernis[433]: «Cette tragédie (celle de _Calas_) ne m'empêche pas de
faire à _Cassandre_ toutes les corrections que vous m'avez bien voulu
indiquer: malheur à qui ne se corrige pas, soi et ses œuvres!
En relisant une tragédie de _Mariamne_ que j'avais faite il y a
quelque quarante ans, je l'ai trouvée plate et le sujet beau; je l'ai
entièrement changée; il faut se corriger, eût-on quatre-vingts ans.
Je n'aime point les vieillards qui disent:--J'ai pris mon pli.--Eh!
vieux fou, prends-en un autre; rabote tes vers si tu en as fait, et
ton humeur si tu en as. Combattons contre nous-mêmes jusqu'au dernier
moment; chaque victoire est douce. Que vous êtes heureux, Monseigneur!
Vous êtes encore jeune et vous n'avez point à combattre.»
De Voltaire au cardinal de Bernis[434]: «Je ne sais, Monseigneur, si
notre secrétaire perpétuel a envoyé à Votre Éminence l'_Héraclius_ de
Calderon, que je lui ai remis pour divertir l'Académie. Vous verrez
quel est l'original, de Calderon ou de Corneille. Cette lecture peut
amuser infiniment un homme de goût tel que vous, et c'est une chose, à
mon gré, assez plaisante. Je vois jusqu'à quel point la plus grave de
toutes les nations méprise le sens commun.
«Voici, en attendant, la traduction très fidèle de la _Conspiration
contre César_ par Cassius et Brutus, qu'on joue tous les jours à
Londres, et qu'on préfère infiniment au _Cinna_ de Corneille. Je vous
supplie de me dire comment un peuple qui a tant de philosophie peut
avoir si peu de goût. Vous me répondrez peut-être que c'est parce
qu'ils sont philosophes; mais quoi! la philosophie mènerait-elle tout
droit à l'absurdité? Et le goût cultivé n'est-il pas même une vraie
partie de la philosophie?»
Voici la réponse du cardinal qui se montre, à mon avis, plus homme
d'un véritable goût que Voltaire. Celui-ci,--et c'était naturel, tout
prévenu par l'habitude de notre théâtre, dans lequel, malgré son
génie, et quoi qu'il en pût penser lui-même, il n'avait pas innové
véritablement,--ne voit le goût que dans les étroites convenances que
l'habitude, plus qu'une vraie entente de ce qui plaît aux hommes, avait
établies sur notre scène: «Je suis loin de m'élever contre la forme
de Corneille et de Racine. Elle avait eu du moins d'être nouvelle
dans leur main: cette préférence donnée au discours sur l'action est
un système complet: le penchant de notre nation y convient. Cependant
celui de Shakespeare et de Calderon qui a suffi aux Anglais et aux
Espagnols qui ont précédé d'un siècle nos grands ouvrages, dans le
même moment, il faut bien le dire, où notre théâtre se débattait dans
d'incroyables ténèbres, ce système, dis-je, tout critiquable qu'il
est, parle peut-être davantage à l'imagination et ne met pas aussi
perpétuellement l'auteur entre le spectateur et la scène.»
La véritable innovation,--mais je crois que du temps de Voltaire,
et dans la société où il vivait, elle était impossible à Voltaire
lui-même,--cette innovation eût consisté à mettre seulement dans ces
actions compliquées des Anglais et des Espagnols une espèce d'ordre
et de raison; mais laissons parler l'aimable cardinal, dont l'opinion
est étonnante pour le temps où il vit: «Notre secrétaire perpétuel m'a
envoyé l'_Héraclius_ de Calderon, et je viens de lire le _Jules César_
de Shakespeare. Ces deux pièces m'ont fait grand plaisir comme servant
à l'histoire de l'esprit humain et du goût particulier des nations.
Il faut pourtant convenir que ces tragédies, tout extravagantes ou
grossières qu'elles sont, n'ennuient point, et je vous dirai, à ma
honte, que ces vieilles rapsodies où il y a de temps en temps des
traits de génie et des sentiments fort naturels, me sont moins odieuses
que les froides élégies de nos tragiques médiocres. Voyez les tableaux
de Paul Véronèse, de Rubens et de tant d'autres peintres flamands ou
italiens, ils pèchent souvent contre les costumes, ils blessent les
convenances et offensent le goût; mais la force de leur pinceau et la
vérité de leur coloris font excuser ces défauts. Il en est à peu près
de même des ouvrages dramatiques. Au reste, je ne suis pas étonné que
le peuple anglais, qui ressemble à certains égards au peuple romain, ou
qui du moins s'est flatté de lui ressembler, soit enchanté d'entendre
les grands personnages de Rome s'exprimer comme la bourgeoisie et
quelquefois comme la populace de Londres. Vous me paraissez étonné
que la philosophie, éclairant l'esprit et rectifiant les idées,
influe si peu sur le goût d'une nation! Vous avez bien raison; mais
cependant vous aurez observé que les mœurs ont encore plus d'empire
sur le goût que les sciences. Il me semble qu'en fait, d'art et de
littérature, les progrès du goût dépendent plus de l'esprit de société
que de l'esprit philosophique. La nation anglaise est politique et
marchande; par là même elle est moins polie, mais moins frivole que la
nôtre. Les Anglais parlent de leurs affaires; notre unique occupation
à nous est de parler de nos plaisirs; il n'est donc pas singulier que
nous soyons plus difficiles et plus délicats que les Anglais sur le
choix de nos plaisirs et sur les moyens de nous en procurer. Au reste,
qu'étions-nous avant le siècle de Corneille? Il nous sied à tous égards
d'être modestes.»
*
12 _avril._--Je suis retourné, pour la première fois depuis plus de
quinze mois, au dîner du second lundi. J'ai fait aussi en sortant une
grande promenade sur les boulevards, sans trop m'émouvoir de regret.
Ils m'ont amusé plus qu'autrefois, comme au spectacle.
*