Prêté hier à M. Nanteuil[438] une étude de deux chevaux[439] sur la
même toile (douze environ), faite autrefois aux gardes du corps;--de
profil tous les deux.
*
26 _avril._--La journée a été bonne. Beaucoup travaillé avec bonne
humeur à la _Chasse aux lions_[440] qui est comme finie ce jour-là.
*
27 _avril._--De l'éloge de Magendie par M. Flourens_[441]:_ «À l'ardeur
de jeunes praticiens vantant le succès de leurs prescriptions il
opposait son expérience, et leur disait avec une douce ironie: «On voit
bien que vous n'avez jamais essayé de rien faire.» Si la simplicité
extrême de ce mode de traitement amenait d'assez justes objections:
«Soyez convaincus, ajoutait-il, que la plupart du temps, lorsque le
trouble se produit, nous ne pouvons en découvrir les causes; tout au
plus en saisissons-nous les effets; notre seule utilité en assistant au
travail de la nature, qui en général tend vers sou état normal, est de
ne point l'interrompre; nous ne devons aspirer qu'à être quelquefois
assez habiles pour l'aider.»
«Qu'on lui fasse absolument tout ce qu'il voudra: je ne prescris que
cela», disait-il en quittant un jeune garçon dont l'état présentait des
symptômes alarmants. Ordinairement avare de son temps, il prodigue les
visites à cet enfant, mais n'ajoute rien à la médication. Le soir du
troisième jour, tout à coup son front s'obscurcit, et tirant l'oreille
à son malade: «Petit drôle, tu ne m'as pas laissé un instant de repos.
Va te promener maintenant.» Le père lui demande alors ce qu'était la
maladie de l'enfant: «Ce que c'était? Ma foi, je n'en sais rien, ni moi
ni la Faculté tout entière; si elle pouvait être sincère, elle vous le
dirait; ce qu'il y a de certain, c'est que tout est rentré dans l'état
normal.»
Le résultat de ce travail est que les substances qui ne contiennent
point d'azote (sucre, gomme, etc.) sont impropres à la nutrition.
En effet, bien que les animaux soumis à l'expérience aient de ces
substances à discrétion, ils n'en périssent pas moins d'inanition au
bout de quelques jours. Il y a plus, c'est que, quels que soient les
aliments employés, azotés ou non, il est nécessaire de les varier. Un
lapin et un cochon d'Inde, nourris avec une seule substance, telle
que froment, avoine, orge, choux, carottes, etc., meurent, dit M.
Magendie, avec toutes les apparences de l'inanition, ordinairement dès
la première quinzaine, quelquefois beaucoup plus tôt. Nourris avec les
mêmes substances, données concurremment ou successivement à de petits
intervalles, les animaux vivent et se portent très bien; la conséquence
la plus générale et la plus essentielle à déduire de ces faits, c'est
que la diversité et la multiplicité des aliments sont une règle
d'hygiène très importante. (C'était le principe du docteur Bailly.)
_Recherches physiologiques et médicales sur les causes, les symptômes
et le traitement de la qravelle_[442]. «Les personnes atteintes de
la goutte et de la gravelle, dit Magendie, sont ordinairement de
grands mangeurs de viande, de poisson, de fromage et autres substances
abondantes en azote. La plupart des graviers, une partie des calculs
urinaires, les tophus arthritiques sont formés par l'acide urique,
principe qui contient beaucoup d'azote. En diminuant dans le régime
la proportion des aliments azotés, on parvient à prévenir, et même à
guérir la gravelle.»
*
30 _avril._--Mon pauvre Soulier[443] est venu me voir aujourd'hui;
j'en ai eu beaucoup de plaisir. Il est vieux, souffrant. Il est
heureux de ses enfants; mais il est bien isolé dans son coin; point de
distractions et de consolations.
[431] Sans doute _Henri-Gustave_ et _Théophile-Yves-René Grenier de
Saint-Martin_, fils du peintre _Grenier de Saint-Martin_ (1793-1867),
élève de Guérin et aussi de Delacroix. Ces deux jeunes gens débutèrent
l'un et l'autre au Salon de 1857.
[432] On pourra remarquer que, durant les périodes de production,
le Journal est presque toujours incomplet. C'est surtout quand il
voyage, quand il est aux eaux, en villégiature chez un ami, à Dieppe
par exemple, qu'il se plaît à y écrire: c'est ainsi que ses séjours à
Augerville chez Berryer, où il ne peignait presque jamais, sont autant
d'occasions pour lui de noircir des feuillets. En revanche, à Paris il
écrit peu: c'est ce qui explique que l'on trouve en somme assez peu
d'indications sur ses compositions picturales, et que le Journal soit à
ce point de vue un insuffisant commentaire de son œuvre d'artiste.
[433] Lettre du 21 juillet 1762.
[434] Lettre du 31 mars 1763.
[435] Variante réduite de l'un des onze tympans de la _Vie d'Hercule_,
à l'Hôtel de ville. (Voir _Catalogue Robaut_, nos 1152-1162.)
[436] C'est évidemment le brouillon d'un rapport qu'il devait présenter
au Conseil municipal.
[437] _Jean-Charles Langlois_ (1789-1870), colonel d'état-major,
peintre de batailles et de nombreux panoramas. Il est question ici du
Panorama de la prise de Malakoff.
[438] _Célestin Nanteuil_ (1813-1873), graveur et lithographe.
[439] Cette toile figura à la vente posthume de Delacroix sous le n°
211.
[440] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1350.
[441] _François Magendie_, le célèbre physiologiste, membre de
l'Académie des sciences, était mort le 7 octobre 1865. Son éloge
fut prononcé à l'Académie des sciences par le secrétaire perpétuel
_Flourens_, qui excellait dans le genre, et dont les _Éloges
historiques_ réunis en volumes témoignent à la fois d'un rare talent d
écrivain et d'une fine observation scientifique.
[442] C'est le titre d'un ouvrage publié pour la première fois en 1818
par le docteur Magendie.
[443] Delacroix écrivait à _Soulier,_ le 6 décembre 1856: «Quand
boirons-nous à la santé de nos souvenirs? Quand viendras-tu? Comme
j'ai à peu près renoncé à lire, surtout le soir, j'ai des moments
d'inoccupation apparente, qui ne sont pas du tout cet ennui dont je
parlais tout à l'heure: je ferme les yeux, ou je regarde le feu de la
cheminée. Alors je rouvre un livre fermé déjà à beaucoup de chapitres
dans ma mémoire, et je retrouve de délicieux moments, et en première
ligne ceux que nous avons passés ensemble. Je ne passe jamais sur
la place Vendôme sans lever les yeux vers cette mansarde que nous
avons vue si joyeuse. Que d'années depuis tout cela, que de vides!»
(_Corresp.,_ t. II, p. 151.)
* * * * *
7 _mai_.--Je dîne pour la première fois au dîner du premier vendredi.
Je m'y amuse et me porte mieux le lendemain. Il faut se remuer.
J'en sors avec Villot et je me promène seul une heure en excellente
disposition.
Le lendemain je me suis promené encore: je suis entré à Saint-Roch
pour la musique, où j'ai entendu surtout le plus cruel sermon sur la
virginité. Je suis rentré dans une tristesse extrême dont je ne suis
pas débarrassé aujourd'hui dimanche que j'écris ceci.
*
8 _mai._--MM. Feydeau et Moreau viennent me voir. Je vais à
l'Institut, où Halévy me sermonne sur mon abstention des séances de
l'École.
*
9 _mai._--Je vais visiter la maison des Champs-Élysées du prince
Napoléon[444]. Charmant résultat auquel je ne m'attendais pas. J'y
trouve Mme Duret avec son mari; aimable femme sans prétention.
Je vais de là voir Mme de Lagrange; elle me dit que Berryer travaille
trop. Hier, à l'Institut, F..., qui est dans un triste état, me
conseillait de m'abstenir de la moindre fatigue: c'est pour avoir voulu
forcer qu'il en est venu à ne pouvoir même lire sans fatigue. Nous nous
sommes rappelé Blondel qui est mort à la peine à Saint-Thomas d'Aquin.
J'attribue à un travail forcé ma rechute de l'année dernière à cette
époque.
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10 _mai._--Villot est venu me chercher à une heure, nous avons été
ensuite voir les Rubens, je trouve là Mme de Nadaillac, la fille de Mme
Delessert.
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11 _mai._--Parti pour Champrosay à onze heures; grand bonheur de m'y
voir. Je vois ces pauvres voisins, dont la douleur fend le cœur.
On trouve toujours quelque chose de changé; voilà qu'on me bâtit dans
la plaine au-dessous de mes fenêtres une baraque dont le toit me cache
un morceau de la rivière. On abat le mur de Villot. Tout passe, et nous
passons.
*
22 _mai._--J'ai été à Paris à neuf heures dix. Mon début à l'école
pour juger les figures. J'allais voir Mercey et le ministre, pour les
remercier; je n'ai trouvé personne.
Mme de Forget; le petit Raphaël et M. Moore que j'ai remercié de la
photographie dudit; Autran et sa femme très aimable; elle m'a donné une
médaille de mon père, de Marseille.
Petite station au Jardin des Plantes avant de partir. Parti avec les
Parchappe.
En somme, bonne journée, sans la fatigue que je redoutais.
Berryer m'a invité ces jours-ci à passer quelques jours avec lui à
Augerville; désolé de le refuser dans l'attente où je suis du bon
cousin.
*
23 _mai._--Sujets: _Tancrède en prison_ après sa poursuite d'une
fausse Clorinde (je crois). Le chevalier gascon, qui est, je crois,
Raymond, l'insulte, etc. Flambeau, prison (_Jérusalem_).
Le _Corsaire en prison_[445], Gulnare, le poignard, etc. On pourrait en
faire un effet de jour sans inconvénient.
_D. Raphaël et ses compagnons surpris par les corsaires dans l'île de
Minorque (Gil Blas)._ D. Raphaël amené ou plutôt apporté chez la belle
esclave de son maître à Alger.
_Les Nymphes rapportent le corps de Léandre_, Héro se précipite dans le
lointain.--Revoir les _Métamorphoses_ d'Ovide.
_Les deux Chevaliers._ Ubalde et le Danois trouvant une barque avec un
vieillard, etc. (_Jérusalem._)
_L'Aventure de la bague_ dans _Gil Blas._ Celui-ci et ses amis déguisés
en alguazils, la dame au lit éplorée, vieille femme, etc.--Voir
costumes du vieux Molière.
_Tancrède baptisant Clorinde._
_Tancrède_ (de Voltaire) _rapporte mourant de la bataille des
Sarrasins._ Aménaïde en pleurs. Argire, soldats, chevaliers,
prisonniers, drapeaux et flambeaux; quelque chose comme la composition
pour le sujet des _deux frères_ dont l'un est tué par l'autre et
ramené à sa mère; se rappeler le croquis pour le sujet du _Vampire_ de
Dumas[446].
_Juliette sur son lit_, la mère, le père, les musiciens, la nourrice.
_Bornéo au tombeau de Juliette._
_Athalie interroge Éliacin._
_Junie entraînée par les soldats._ Néron l'observe, flambeaux, etc.
_Renaud arrête le bras d'Armide_ qui veut le frapper (_Jérusalem_).
_Tancrède blessé retrouvé par Herminie._