On peut comparer le premier jet de l'écrivain, du peintre, etc., à
ces feux de peloton où deux cents coups de fusil tirés dans l'émotion
du combat atteignent l'ennemi deux ou trois fois; quelquefois deux
ou trois cents coups de feu partent à la fois, et pas un n'atteint
l'ennemi.
--Vous conviez vos amis à un banquet, et vous leur servez toutes les
rognures de la cuisine.
--Allée des Fouges.
Quelquefois des génies pareils se présentent à des époques
différentes. La trempe originelle ne diffère point chez ces talents:
les formes seules des temps où ils vivent établissent une variété.
Rubens, etc.
Ce n'est point le climat qui a produit un Homère ou un Praxitèle. On
parcourrait vainement la Grèce et ses îles sans y découvrir un poète ou
un sculpteur. En revanche, la nature a fait naître en Flandre, et à une
époque rapprochée de la nôtre, l'Homère de la peinture.
Il est des époques privilégiées,--il est aussi des climats où l'homme a
moins de besoins, etc.; mais ces influences ne suffisent pas.--Voir mes
notes du 4 février 1857[387].
L'influence des mœurs est plus efficace que celle du climat. Sans
doute chez des peuples où la nature est clémente;... mais en l'absence
d'une certaine valeur morale, etc. Il faut qu'un peuple ait le respect
de lui-même pour être difficile en matière de goût et pour tenir en
bride ses orateurs et ses poètes. Les nations chez lesquelles la
politique se traite à coups de poing ou à coups de pistolet n'ont pas
plus de littérature que ceux qui sont épris des combats de gladiateurs.
--Ne demandez pas à un colonel de cavalerie son opinion sur des
tableaux ou des statues, tout au plus se connaît-il en chevaux!
*
16 _mai._--Jenny est allée à Paris. Assis à la place du vieux
marronnier arraché à l'Ermitage.
Mon cher petit Chopin s'élevait beaucoup contre l'école qui fait
dériver une partie du charme de la musique de la sonorité. Il parlait
en pianiste.
Voltaire définit le _beau_ ce qui doit charmer l'esprit et les sens.
Un motif musical peut parler à l'imagination sur un instrument qui
n'a qu'une manière de plaire aux sens, mais la réunion de divers
instruments ayant une sonorité différente donnera plus de force à la
sensation. À quoi servirait d'employer tantôt la flûte, tantôt la
trompette? La première s'associera à un rendez-vous de deux amants, la
seconde au triomphe d'un guerrier; ainsi de suite. Dans le piano même,
pourquoi employer tour à tour les sons étouffés ou les sons éclatants,
si ce n'est pour renforcer l'idée exprimée? Il faut blâmer la sonorité
mise à la place de l'idée, et encore faut-il avouer qu'il y a dans
certaines sonorités, indépendamment de l'expression même, un plaisir
pour les sens.
Il en est de même pour la peinture: un simple trait exprime moins
et plaît moins qu'un dessin qui rend les ombres et les lumières. Ce
dernier exprimera moins qu'un tableau: je suppose toujours le tableau
amené au degré d'harmonie où le dessin et la couleur se réunissent
dans un effet unique. Il faut se rappeler ce peintre ancien qui, ayant
exposé une peinture représentant un guerrier, faisait entendre en même
temps derrière une tapisserie la fanfare d'une trompette.
Les modernes ont inventé un genre qui réunit tout ce qui doit charmer
l'esprit et les sens. C'est l'opéra. La déclamation chantée a plus de
force que celle qui n'est que parlée. L'ouverture dispose à ce qu'on va
entendre, mais d'une manière vague: le récitatif expose les situations
avec plus de force que ne ferait une simple déclamation, et l'air, qui
est en quelque sorte le point admiratif de chaque scène, complète la
sensation par la réunion de la poésie et de tout ce que la musique peut
y ajouter. Joignez à cela l'illusion des décorations, les mouvements
gracieux de la danse.
Malheureusement tous les opéras sont ennuyeux, parce qu'ils vous
tiennent trop longtemps dans une situation que j'appellerai abusive. Ce
spectacle, qui tient les sens et l'esprit en échec, fatigue plus vite.
Vous êtes promptement fatigué de la vue d'une galerie de tableaux: que
sera-ce d'un opéra qui réunit dans un même cadre l'effet de tous les
arts ensemble?
--Je remarque dans cette forêt que non seulement les yeux sont mon
seul moyen pour saisir les objets, mais encore qu'ils sont affectés
agréablement ou désagréablement[388].
*
_Lundi_ 18 _mai._--Repris enfin la peinture après plus de quatre mois
et demi. J'ai débuté par le _Saint Jean et l'Hérodiade_[389] que je
fais pour Robert, de Sèvres. Travaillé avec plaisir la matinée.
*
_Mardi_ 19 _mai._--Jour de la mort du pauvre ami Vieillard...
[387] Voir t. III, p. 259.
[388] Cette dernière phrase est biffée dans le manuscrit.
[389] Il s'agit sans doute du n° 858 du _Catalogue Robaut_, ou d'une
répétition plus sommaire, comme Delacroix en fit souvent pour ses amis.
* * * * *
_Mardi_ 2 _juin._--J'ai été à Paris en proie à l'inquiétude de savoir
si M. Bégin me céderait le logement de manière à commencer.
Ma première inquiétude a été de ne pas le rencontrer, lui et sa femme.
J'ai donc maudit mon cocher d'aller lentement. J'arrive, je trouve la
dame, elle me donne les meilleures nouvelles. Je cours chez Haro plein
de joie. Un autre ennui m'attendait chez lui: les entrepreneurs sont
diaboliques; les uns n'ont aucune solidité; les autres sont indolents
ou trop chers. Ce n'est rien encore: Haro me parle du formidable tracé,
cause des ennuis les plus grands possibles. Il me rassure pourtant en
partie, ou plutôt je crois l'être, parla possibilité d'une indemnité
proportionnée à la durée de mon bail.
*
17 _juin, mercredi._--Reçu la lettre de Paul de Musset[390], qui me
parle du terrain qu'il demande pour son frère. Écrit sur-le-champ au
préfet et à Baÿvet.
*
25 _juin._--Ce même jour, donné au docteur Rayer 100 francs pour ses
visites précédentes.
_Du sublime et de la perfection._ Ces deux mots peuvent sembler presque
synonymes. _Sublime_ veut dire tout ce qu'il y a de plus élevé;
_parfait_, ce qu'il y a de plus complet, de plus achevé.
_Perficere_, achever complètement pour le comble.
_Sublimis_, ce qu'il y a de plus haut, ce qui touche le ciel.
*
_Dimanche_ 28 _juin._--Première visite chez le docteur après l'avoir
payé. Je l'ai trouvé distrait, plus occupé de ses affaires que de ma
fièvre. Il ne se rappelait plus ce qu'il m'avait ordonné.
[390] Delacroix eut des relations assez suivies avec _Paul de Musset._
Lors d'une des candidatures de Delacroix à l'Institut, en 1838,
croyons-nous, Paul de Musset avait fait une démarche personnelle
auprès de Paër pour appuyer le peintre. Enfin nous trouvons dans le
précieux travail de M. Maurice Tourneux: _Eugène Delacroix devant ses
contemporains_, un fragment de lettre, dans lequel Delacroix félicite
Paul de Musset de ses articles: «Mérimée, que vous paraissez admirer
comme je le fais aussi, est simple, mais a un peu l'air de courir après
la simplicité, en haine de l'horrible emphase des hommes du jour. Chez
vous nul effort; toujours le goût le plus fin et rien de trop.»
* * * * *
_Mercredi_ 8 _juillet._--Première visite du docteur Laguerre.
*
_Vendredi_ 10 _juillet._--Deuxième visite du docteur Laguerre.
*
_Samedi_ 11 _juillet._--J'ai été à l'Institut pour la première fois
depuis le mois d'avril.
*
_Mardi_ 14 _juillet._--Troisième visite du docteur Laguerre.
*
_Lundi_ 20 _juillet._--Quatrième visite du docteur Laguerre.
*
_Strasbourg, mardi_ 28 _juillet._--Parti pour Strasbourg[391] à sept
heures. Voyage agréable, beau pays; il faisait étouffant au milieu de
la journée.
À Nancy, je me suis trouvé seul jusqu'à Strasbourg. Je n'ai plus senti
ni la chaleur ni la poussière. Tout ce trajet a été ravissant.
Le bon cousin m'attendait à la gare. Enchantés de nous revoir.
[391] Dans la Correspondance, il n'y a comme trace de ce voyage à
Strasbourg qu'une lettre datée du 5 août 1857, adressée à M. X..., dans
laquelle il recommande un artiste dont nous avons déjà vu le nom dans
le Journal, le sculpteur _Debay._
* * * * *
_Dimanche_ 2 _août._--Vers sept heures nous avons été à l'Orangerie,
à travers une poussière affreuse; mais j'ai été dédommagé par la vue
du lieu, qui est ravissant. Il n'y a rien comme cela à Paris: aussi y
avait-il très peu de monde!
Tout ici est différent: ces environs, ces champs et ces prairies
qui touchent aux promenades et se confondent avec elles, ont un air
champêtre et paisible. La population n'a pas cet air évaporé et
impertinent de notre race. C'est dans des contrées connue celle-ci
qu'il faut vivre, quand on est vieux.
*
_Nancy, samedi_ 8 _août._--Quitté Strasbourg et le bon cousin. Je perds
la canne qu'il m'avait donnée.
Je m'embarque mal. Société déplaisante dans le chemin de fer. Cependant
la route se fait vite.
Arrivé à Nancy à trois heures. Retrouvé Jenny, comme nous en étions
convenus. Je n'ai pas bougé de la soirée.
*
_Dimanche_ 9 _août._--Sorti avant déjeuner. Place Stanislas et
cathédrale.
J'admire l'unité de style de tout ce qui est bâtiment. Une seule chose
y déroge, c'est la statue même de ce bon roi Stanislas, qui a tout
fait ici, et qui par conséquent est l'auteur de cette unité. On l'a
représenté dans un costume qui rappelle les troubadours de l'Empire,
avec des bottes molles et appuyé sur un sabre à la mameluk. On ne peut
rien voir de plus ridicule.
La cathédrale entièrement de son temps. J'aime beaucoup cette forme
de clocher en poivrière. L'intérieur est un peu froid, malgré cet
accord de style dans toutes les parties: c'est comme tout ce qui sort
de Vanloo: ordonné, habile, de l'unité, mais froid et sans intérêt.
L'auteur ne met point de cœur à ce qu'il fait; il ne va pas au
cœur de celui qui regarde.
La place Stanislas avec ses fontaines, et l'Hôtel de ville, semblent
l'ouvrage d'un artiste plus doué.
Après déjeuner, visité cent choses curieuses. Après la statue de
Drouot, un des héros de Nancy, véritable héros dans tous les sens,
mais pitoyablement représenté comme tous les héros de notre temps,
grâce a l'indigence de la sculpture, vu les murailles anciennes de la
ville; très belle et ancienne porte avec deux grosses tours: le passage
tournant comme dans les fortifications modernes. Le côté de la ville
style de la Renaissance: quelle grâce, quelle légèreté! Comme toutes
ces petites figures, comme ces accessoires s'arrangent bien dans les
lignes de l'architecture! Rien n'est charmant et capricieux comme ces
costumes romains à la Henri II.
Le palais ducal, transition du gothique à la Renaissance. Les objets
curieux, marbres, peintures, etc., sont entassés en attendant les
réparations du premier étage. Il y a un fragment romain qui m'a frappé:
c'est un cavalier avec la cuirasse, le péplum.--Copie à la gouache de
la tapisserie de Charles le Téméraire, que je regrette de ne pouvoir
étudier.--L'escalier très remarquable. Gros pilier soutenant la voûte,
duquel partent les marches très basses, ainsi disposées, nous dit-on,
pour que les ducs puissent monter à cheval dans la grande salle du
premier.--De distance en distance, repos ménagés avec des bancs, le
tout enferré choisies murailles.
Tout ici parle du roi René II ou de Stanislas.
Ce sont les dieux lares de Nancy.
Nous avons été voir ensuite l'église des Cordeliers, dans laquelle est
une chapelle ronde qu'on appelle les tombeaux des ducs de Lorraine,
quoique leurs corps en aient été arrachés et que les sarcophages aient
été détruits et remplacés à la moderne. La prétendue chapelle ronde est
octogone: la voûte seule, qui paraît de l'époque de la construction,
est d'un style bâtard, à la Louis XIV. Le chœur de l'église
est garni de belles boiseries; sur les côtés de la nef, dans des
enfoncements, sont divers tombeaux de princes de la maison de Lorraine;
le plus précieux sans contredit est celui de la femme de René II,
laquelle lui survécut de longues années et s'était mise dans un couvent
à Pont-à-Mousson: les mains et la tête en pierre blanche, la robe et le
voile en granit et en marbre noir. Voilà le triomphe de l'art ou plutôt
du caractère qu'un artiste de talent sait imprimer à un objet: une
vieille de quatre-vingts ans dont la tête est encapuchonnée, maigre à
faire peur; et tout cela représenté de manière qu'on ne l'oublie jamais
et qu'on n'en puisse détacher les regards.
De là, à la promenade dont j'ai oublié le nom, auprès de la préfecture;
je ne connais rien d'aussi délicieux, si ce n'est l'Orangerie de
Strasbourg, et très différent de caractère. Ce sont de grands
arbres, de la verdure, quelque chose qui n'a rien de l'aridité des
Champs-Élysées à Paris, ni de la symétrie des Tuileries. La préfecture
est le palais qu'habitait Stanislas.
De là à l'église de Bon-Secours, où est le tombeau de Stanislas.
Charmant ouvrage dans son genre: c'est une grande chambre carrée plutôt
qu'une église. Dans le chœur, à droite, le tombeau de Stanislas que
j'estime plus que n'a fait, suivant la tradition, le propre auteur de
l'ouvrage. Cet auteur est Vassé[392], sculpteur dont parle Diderot,
et qu'il cite souvent, autant que je peux m'en souvenir. Le bavard et
insupportable cicérone sacristain qui me montrait l'église raconte
que le pauvre sculpteur se brûla la cervelle de désespoir de voir son
ouvrage surpassé par le tombeau de la femme de Stanislas qui est en
face. Il y a dans son ouvrage une statue couchée, ou plutôt étendue
et abîmée de douleur, de la Charité, qui est fort belle: la tête est
d'une expression qui semble interdite à la sculpture, tant elle est
énergique; elle presse contre elle un enfant qui suce son sein; tout
cela admirablement rendu, les mains, les pieds de même. Stanislas est
représenté dans une espèce de déshabillé, comme on peut le supposer au
moment de sa mort. Il mourut brûlé par accident dans sa chambre.
Le tombeau qui est en face présente des figures, d'enfants surtout,
d'un travail plus fini et plus précieux; mais en somme je préfère celui
du pauvre Vassé. J'inclinerais à penser qu'il est d'un Italien[393].
J'ai été ramené par le cicérone, qui montait sur le siège de mon
fiacre, par le lieu où s'élève la croix de Lorraine, à l'endroit où fut
tué Charles le Téméraire, dans vin lieu qui était autrefois l'étang de
Saint-Jean. Ce détour m'a pris un temps que j'eusse préféré passer au
Musée.
--Au Musée, où mon tableau[394] est placé trop haut et privé de
lumière. Toutefois il ne m'a pas déplu.
Beaux Ruysdaël. Grand tableau hétéroclite dans le style de Jordaëns,
et non sans une verve sauvage, de la _Transfiguration_, tableau en
large où l'on a reproduit et par conséquent délayé, à cause de cette
disposition en largeur, les principaux groupes de Raphaël.
Deux tableaux, esquisses probablement de Rubens, qui m'ont frappé plus
que tout, non qu'ils présentent dans toutes leurs parties la franchise
de la main de Rubens, mais il y a ce je ne sais quoi qui n'est qu'à
lui. La mer, d'un bleu noir et tourmenté, est d'une vérité idéale. Dans
le _Jonas jeté hors de la barque_, le monstre du devant semble remuer
et battre l'eau de la queue. On le distingue à peine dans l'ombre du
devant, au milieu de l'écume et des vagues noires et pointues. Dans
l'autre, le _saint Pierre_ a une pose froide; mais l'admirable de cet
homme, c'est que cela ne diminue point l'impression. Je sens devant
ces tableaux ce mouvement intérieur, ce frisson que donne une musique
puissante. O véritable génie, né pour son art! toujours le suc, la
moelle du sujet; avec une exécution qui semble n'avoir rien coûté!
Après cela, on ne peut plus parler de rien, ni s'intéresser à rien.
Près de ces tableaux qui ne sont que des esquisses heurtées, pleines
d'une rudesse de touche qui déroute dans Rubens, on ne peut plus rien
voir.
Je dois mentionner cependant la grande salle qui précède le Musée,
peinte à fresque par le peintre de Stanislas. On ne peut parler des
figures après celles de Rubens; mais l'ensemble de l'architecture,
peinte également à fresque, forme un ensemble qu'on ne peut plus
produire de nos jours.
En somme, Nancy est une grande et belle ville, mais triste et monotone:
la largeur des rues et leur alignement me désolent; je vois le but
de ma promenade à une lieue devant moi en droite ligne. Il n'y a que
le _West-End_ à Londres qui soit plus ennuyeux, parce que toutes les
maisons s'y ressemblent, et que les rues y sont plus larges encore et
plus interminables. Strasbourg me plaît cent fois davantage avec ses
rues étroites, mais propres; on y respire la famille, l'ordre, une vie
paisible, sans ennui.
*
_Plombières, lundi_ 10 _août._--Parti de Nancy a cinq heures du matin.
Éveillé à quatre heures; je crois avoir le temps, et l'omnibus vient
nous chercher, que je n'avais rien apprêté. Je me culbute et je
m'installe avec Jenny dans le chemin de fer.
Voyage charmant jusqu'à Épinal. Toutes les fois que je vois un vrai
matin, je m'épanouis. Je crois en jouir pour la première fois, et je me
désespère de n'en pas jouir plus souvent.
Arrivé à Plombières vers onze heures. Trouvé le bon docteur Laguerre,
qui me mène chez M. Sibille et me fait prendre mon premier bain.
*
21 _août._--Je me suis levé matin. J'ai fait un croquis dans une
condition ravissante à la promenade des Dames, au bord d'un charmant
ruisseau; la rosée couvrant la pente, le soleil à travers les branches.
Monté ensuite très haut à gauche: vues admirables de matin. J'y ai fait
deux croquis.
Revenu un peu fatigué, mais en somme me portant bien.
*
22 _août._--Le soir, renouvelé la promenade de la route de Luxeuil.
J'ai été presque jusqu'où j'avais été la première fois. Bois
ravissants; idées charmantes: j'en ai fait deux souvenirs.
*
23 _août._--Le matin, monté par la colline qui va à la petite Vierge.
Vu là, tout en haut, une petite contrée toute simple et toute
charmante. Souvenirs de Touraine et de Croze. Matinée délicieuse.
Descendu au bain par une pente raide qui m'a abrégé le chemin, et
repris par la petite rue derrière les moulins. Remonté après déjeuner
à la promenade des Dames; un bon monsieur ressemblant à Vieillard et
à peu près de son âge, qui a lié conversation avec amabilité et à la
française, comme autrefois.
Cavelier[395] ensuite, que j'ai rencontré.
*
25 _août._--Le matin, route de Luxeuil. Temps couvert et froid: je
n'ai trouvé de loisir qu'arrivé au commencement des bois. Ravin,
arbre renversé, pentes charmantes avec rochers entremêlés à la
verdure.--Souhaité d'habiter des pays de montagnes.--Odeur délicieuse
comme l'héliotrope.
*
28 _août._--J'ai pris en goût depuis quelques jours la promenade de
l'Empereur pour le soir, et même pour le matin.
La lune, dont le quartier se lève sur les monts boisés, m'attendrit et
me retient là jusqu'à ce que le froid me chasse.
*
29 _août._--Fait mes adieux à l'église de Plombières... J'aime
beaucoup les églises. J'aime à y rester presque seul, à m'asseoir sur
un banc, et je reste là dans une bonne rêverie... On veut en faire
une neuve dans ce pays-ci. Si je reviens à Plombières, quand elle
sera construite, je n'y entrerai pas souvent; c'est l'ancienneté qui
les rend vénérables... Il semble qu'elles sont tapissées de tous les
vœux que les cœurs souffrants y ont exhalés vers le ciel. Qui
peut les remplacer, ces inscriptions, ces ex-voto, ce pavé formé de
pierres tumulaires effacées, ces autels, ces degrés usés par les pas
et les genoux des générations, qui ont souffert là et sur lesquelles
l'antique Église a murmuré les dernières prières? Bref, je préfère
_la plus petite église de village_[396], comme le temps l'a faite, à
Saint-Ouen de Rouen restauré, ce Saint-Ouen si majestueux, si sombre,
si sublime dans son obscurité d'autrefois, qui est aujourd'hui tout
brillant de ses grattages, de ses vitraux neufs, etc.
Je me suis enrhumé aujourd'hui en prenant ma dernière douche.
Le soir, dernière promenade sur la route de Saint-Loup. Je ne peux
m'arracher à ces beautés. De tous côtés, les faucheurs et les
faneuses, et les voitures de loin entassées et traînées par les bons
bœufs.
Le matin, à la promenade de l'Empereur, jusqu'au bois. En chemin, scène
de faucheurs et de faneuses: effet charmant et rustique... les éclairs
de la _faux_[397], etc.
*
30 _août._--Renoncé à mon dernier bain, à cause de mon rhume. J'ai
essayé de m'acheminer par la promenade de l'Empereur: comme il était
déjà plus tard, le soleil m'a chassé.
*
31 _août._--Parti de Plombières à sept heures du matin. Route avec
quatre religieuses: l'une d'elles dune charmante figure.--Souffrant
toute la route jusqu'à Épinal.
Arrivé vers dix heures vers l'église sombre et d'un gothique assez
primitif: très restaurée.
Chaleur affreuse pour gagner le chemin de fer. Réflexions sur la
foule qui se pressait à la gare de cette petite ville. Ce chemin
n'est qu'ébauché: les cloisons ne sont pas posées, et déjà des
myriades d'allants et venants s'y pressent... Il y a vingt ans, il
y avait probablement à peine une voiture par jour, pouvant convoyer
dix ou douze personnes partant de cette petite ville pour affaires
indispensables. Aujourd'hui, plusieurs fois par jour, il y a des
convois de cinq cents et de mille émigrants dans tous les sens.
Les premières places sont occupées par des gens en blouse et qui ne
semblent pas avoir de quoi dîner. Singulière révolution et singulière
égalité! Quel plus singulier avenir pour la civilisation! Au reste, ce
mot change de signification. Cette fièvre du mouvement dans des classes
que des occupations matérielles sembleraient devoir retenir attachées
au lieu où elles trouvent à vivre, est un signe de révolte contre des
lois éternelles.
À Nancy, vers une heure. Nous restons à la gare jusqu'à trois heures et
demie. Nous retrouvons dans le wagon deux de nos religieuses du matin;
l'une, qui est supérieure de sa communauté, est une femme distinguée;
elle cause avec beaucoup d'amabilité et sans nuance de bigoterie.
Pluie, orage avant Bar-le-Duc. Je passe avec plaisir devant le berceau
de mon père; en somme, voyage agréable.
Il y avait dans le wagon un gros Anglais, type de Falstaff, avec deux
abominables filles, qui ont représenté presque jusqu'au bout le rôle de
Loth et ses filles.
Arrivés à onze heures et demie. Retard de plus d'une heure.
[392] _Louis-Claude Vassé_ (1716-1772), sculpteur, élève de Puget et de
Bouchardon.
[393] Ce tombeau est attribué à _Lambert-Sigisbert Adam_ (1700-1759).
[394] Ce tableau est la _Bataille de Nancy_, qui figura au Salon de
1834, et fut donné par l'État au Musée de Nancy. Il figura aussi à
l'Exposition de l'École des Beaux-Arts en 1885. (Voir _Catalogue
Robaut_, n° 355.)
[395] _Pierre-Jules Cavelier_ (1814-1894), sculpteur, élève de David
d'Angers, membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 1865.
[396] Nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher de ce passage un
fragment du _Curé de village_ de Balzac, de ce Balzac que Delacroix
parait n'avoir jamais compris, bien qu'il se montrât assez préoccupé de
ses œuvres pour en extraire d'importants fragments dans son Journal.
L'analogie de sentiment est complète; c'est la description de la
petite église habitée par le _curé Bonnet_: «Malgré tant de pauvreté,
cette église ne manquait pas des douces harmonies qui plaisent aux
belles âmes et que les couleurs mettent si bien en relief... À
l'aspect de cette chétive maison de Dieu, si le premier sentiment
était la surprise, il était suivi d'une admiration mêlée de pitié.
N'exprimait-elle pas la misère du pays? Ne s'accordait-elle pas avec
la simplicité naïve du presbytère? Elle était d'ailleurs propre et
très bien tenue. On y respirait comme un parfum de vertus champêtres,
rien n'y trahissait l'abandon. Quoique rustique et simple, elle était
habitée par la prière, _elle avait une âme: on la sentait, sans
s'expliquer comment!_»
[397] Ici le manuscrit contient un petit croquis de la main de
Delacroix.
* * * * *
_Paris_, 3 _septembre._--Visite du docteur Laguerre pour moi.
Visite du docteur Laguerre pour Jenny.
J'écris au bon cousin:
«Malgré la vie solitaire que je mène ici, autant que cela est possible
à Paris, je regretterai souvent notre tranquillité véritable de
Strasbourg et combien elle était salutaire en particulier pour ma santé
délabrée et pour mon esprit inquiet et fatigué. Dans votre paisible
ville, tout me semblait respirer le calme: ici je ne trouve sur tous
les visages qu'une fièvre ardente; les lieux même semblent livrés à
une vicissitude perpétuelle. Ce monde nouveau, bon ou mauvais, qui
cherche à se faire jour à travers nos ruines, est comme un volcan sous
nos pieds et ne permet de reprendre haleine qu'à ceux qui, comme moi,
commencent à se regarder comme étrangers à ce qui se passe, et pour qui
l'espérance se borne à un bon emploi de la journée présente. Je ne suis
encore sorti qu'une fois dans les rues de Paris: j'ai été épouvanté de
toutes ces figures d'intrigants et de prostituées.»
*