Je désirerais contribuer à apprendre à mieux lire dans les beaux
ouvrages[380]. A Athènes, dit-on, il y avait beaucoup plus de juges des
Beaux-Arts que dans nos modernes sociétés. Le grand goût des ouvrages
de l'antiquité confirme dans cette opinion. L'artiste qui travaille
pour un public éclairé rougit de descendre à des moyens d'effet
désavoués par le goût.
Le goût a péri chez les anciens, non pas à la manière d'une mode qui
change,--effet qui se produit à chaque instant sous nos yeux et sans
cause absolument nécessaire,--le goût a péri chez les anciens avec les
institutions et les mœurs, quand il a fallu plaire à des vainqueurs
barbares, comme ont été, par exemple, les Romains par rapport aux
Grecs; le goût s'est corrompu surtout quand les citoyens ont perdu
le ressort qui portait aux grandes actions, quand la vertu publique
a disparu; et j'entends par là, non pas une vertu commune à tous les
citoyens et les portant au bien, mais au moins ce simple respect
de la morale qui force le vice à se cacher. Il est difficile de se
figurer des Phidias et des Apelle sous le régime des affreux tyrans du
Bas-Empire et au milieu de l'avilissement des aines.
Y aurait-il une connexion nécessaire entre le _bon_ et le _beau?_
Une société dégradée peut-elle se plaire aux choses élevées, dans
quelque genre que ce soit? Il est probable que chez nous aussi, dans
nos sociétés comme elles sont, avec nos mœurs étroites, nos petits
plaisirs mesquins, le beau ne peut être qu'un accident, et cet accident
ne tient pas assez de place pour changer le goût et ramener au beau la
généralité des esprits. Après vient la nuit et la barbarie.
Il y a donc incontestablement des époques où le beau en art fleurit
plus à l'aise; il est aussi des nations privilégiées pour certains dons
de l'esprit, comme il est des contrées, des climats, qui favorisent
l'expansion du beau.
*
_Mardi_17 _février,_--Cinquième visite du docteur[381].
Delacroix, depuis longtemps déjà, était atteint d'une affection du
larynx, qui le condamnait fréquemment au repos et à l'isolement.
[380] Nous trouvons dans le livre sur _Delacroix_, déjà si souvent
cité, un passage relatif à ce projet de _Dictionnaire des Beaux-Arts_
qui précise bien l'intérêt d'un tel ouvrage et l'esprit dans lequel
il devait être fait, en même temps qu'il le différencie des autres
ouvrages, qui sont les vrais _dictionnaires_ et avec lesquels il
importe de ne point le confondre: «Si vous risquez, dit-il, dans
l'ouvrage d'un seul homme de ne pas vous trouver au courant de tout
ce qu'on peut dire sur le sujet, en revanche vous aurez sur un grand
nombre de points tout le suc de son expérience, et surtout des
informations excellentes dans les parties où il excelle. Au lieu d'une
froide compilation qui ne fera que remettre sous les yeux du lecteur un
extrait de toutes les méthodes, vous aurez celles qui ont conduit un
tel homme à la perfection relative à laquelle il est arrivé. Il n'est
pas un artiste qui n'ait éprouvé dans sa carrière combien quelques
paroles d'un maître expérimenté ont pu être des traits de lumière et
des sources d'intérêt bien autres que ce que ses efforts particuliers
ou un enseignement vulgaire... etc.» (EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses
œuvres_, p. 432.)
[381] Le _docteur Rayer_ (1793-1867), qui fut professeur à la Faculté
de médecine.
* * * * *
_Jeudi_ 5 _mars._--Aujourd'hui, pendant mon déjeuner, on m'apporte deux
tableaux attribués à Géricault, pour en dire mon avis. Le petit est
une copie très médiocre: costumes de mendiants romains. L'autre, toile
de 12 environ, sujet d'amphithéâtre, bras, pieds, etc., et cadavres
d'enfants, d'un relief admirable, avec des négligences qui sont du
style de l'auteur et ajoutent encore un nouveau prix. Mise à côté du
portrait de David, cette peinture ressort encore davantage. On y voit
tout ce qui a toujours manqué à David, cette forme pittoresque, ce
nerf, cet osé qui est à la peinture ce que la _vis comica_ est à l'art
du théâtre. Tout est égal, l'intérêt n'est pas plus dans la tête que
dans les draperies ou le siège. L'asservissement complet à ce que lui
présentait le modèle est une des causes de cette froideur; mais il
est plus juste de penser que cette froideur était en lui-même: il lui
était impossible de rien trouver au delà de ce que ce moyen imparfait
lui présentait. Il semble qu'il fût satisfait quand il avait bien
imité le petit morceau de nature qu'il avait sous les yeux; toute sa
hardiesse consistait à mettre à côté un fragment, pied, bras, moulé sur
l'antique, et à ramener le plus possible son modèle vivant à ce beau
tout fait que le plâtre lui présenterait.
Ce fragment de Géricault est vraiment sublime: il prouve plus que
jamais qu'_il n'est pas de serpent ni de monstre odieux_, etc. C'est
le meilleur argument en faveur du Beau, comme il faut l'entendre. Les
incorrections ne déparent point ce morceau. À côté du pied qui est
très précis et plus ressemblant au naturel, sauf l'idéal propre au
peintre, il y a une main dont les plans sont mous et faits presque
d'idée, dans le genre des figures qu'il faisait à l'atelier, et cette
main ne dépare pas le reste; la finesse du style la met à la hauteur
des autres parties. Ce genre de mérite a le plus grand rapport avec
celui de Michel-Ange, chez lequel les incorrections ne nuisent à rien.
Je relis avec le plus grand plaisir, dans un agenda du mois de janvier
1852[382], ce que je dis des tapisseries de Rubens que je vis alors
à Mousseaux et que la liste civile de Louis-Philippe faisait vendre.
Quand je voudrai parler de Rubens ou me mettre dans un entrain
véritable de la peinture, je devrai relire ces notes. J'ai encore le
souvenir très présent de ces admirables ouvrages. L'idée m'était venue,
en relisant ce que j'en dis, de refaire de mémoire tous les sujets (une
suite de la sorte sur un autre motif serait un beau thème). Il faut
absolument que Devéria me trouve les gravures de ces sujets.
Je note ici ce qu'il faut reporter à l'un des jours du mois dernier,
quand j'étais encore très faible et que je ne m'occupais guère à écrire
dans ce livre: c'est la triste impression que j'ai reçue de la peinture
que m'a faite du caractère de Thiers M. C. B..., qui vint me faire
une petite visite. Il me l'a représenté comme le plus égoïste et le
plus insensible des hommes, cupide, enfin le contraire de ce que je
croyais et le moins capable d'affection. Ce serait, si j'arrivais à
être convaincu de tout cela, une des plus grandes déceptions qu'il pût
m'être réservé d'éprouver. La reconnaissance d'abord et l'affection
que j'ai toujours eue pour lui, sont des sentiments qui combattent
chez moi en sa faveur. Je sais que, bien qu'il me reçoive toujours
affectueusement, il ne m'a jamais recherché; sa petite rancune, quand
je lui tins tête comme je le devais pour son projet insensé de la
restauration du Musée, exécutée en partie sur ses absurdes idées, me
l'avait un peu gâté dans le temps de cette aventure[383]; mais depuis,
je l'avais retrouvé comme auparavant, c'est-à-dire avec cet attrait qui
m'a toujours attiré à lui... Je le plaignais devant C. B... de vivre
au milieu de l'intérieur qu'il s'est fait, de passer sa vie avec des
créatures aussi froides et aussi insipides. Tout cela, selon C. B...,
ne lui fait absolument rien: il n'aime personne et n'est sensible qu'à
ce qui le touche directement dans sa personne ou son amour-propre.
*
_Samedi_ 7 _mars._--Bertin est venu me voir; je l'ai reçu, quoique je
ne reçoive personne, pour en finir avec ce mal de gorge. J'ai travaillé
dans la journée à un projet de préface pour le _Dictionnaire des
Beaux-Arts._
_Lundi_ 16 _mars._--Il faut maintenant qu'un écrivain soit universel.
La nuance entre le savant et le poète ou le romancier est complètement
abolie. Le moindre roman demande plus d'érudition qu'un traité
scientifique, que dis-je? que vingt traités! Car un savant est, ou un
chimiste, ou un astronome, ou un géographe, ou un antiquaire; il peut
avoir une certaine teinture des connaissances qui touchent à celle dont
il a fait l'occupation de sa vie; mais plus il se renferme dans cette
étude spéciale, plus il obtient de résultats de ses recherches. Il n'en
est pas de même du métier de critique. La nécessité de parler de tout
met dans l'obligation de savoir tout; mais qui peut tout savoir? Si
j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire? tout cela, c'est la mer
à boire. Aussi n'en apprennent-ils pas si long! mais il leur faut un
peu l'apparence de tout cela.
Je suis effrayé de ce qui peut passer sous les yeux d'un homme, comme
Sainte-Beuve par exemple, de lectures diverses, digérées ou non. Voici
aujourd'hui un article sur Tite-Live; il raconte la vie de Tite-Live,
détail peu connu, et dont les lecteurs ne s'étaient jamais embarrassés.
Dans un article toujours trop long sur Virgile, Thierry, du _Moniteur_,
après avoir parlé de la préférence que notre siècle accorde aux
ouvrages de la première main, primitifs, etc., comme Homère, se demande
si Virgile, venu trente ou quarante siècles après, pouvait faire une
_Iliade_, et il ajoute: «Si les anciens sont à jamais nos maîtres,
ne dédaignons pas pour cela ceux de leurs disciples qui s'efforcent
vainement de se faire leurs égaux. C'est un grand point de venir le
premier, on prend le meilleur même sans choisir; on peut être simple
même sans savoir ce que c'est que la simplicité; on est court parce
qu'on n'a besoin ni de remplir, ni de passer la mesure de personne; on
s'arrête à temps parce que nulle émulation n'excite à poursuivre au
delà...»
Ne prendrait-on pas souvent l'absence de l'art pour le comble de
l'art? Si l'art dans la suite de son développement n'aboutit qu'à
produire des articles toujours moindres, on me pardonnera d'avoir une
profonde compassion pour les époques qui ne peuvent se passer du labeur
compliqué de l'art.
Je demande qu'on ne soit pas trop dupe d'un grand mot: la simplicité,
et qu'on veuille bien ne pas faire de la simplicité la règle du temps
où elle n'est plus possible. C'est le thème de tous les pédants
d'aujourd'hui. Chenavard ne voit rien après ce qui a été fait.
Delaroche se hérissait quand on parlait de l'antique romain; Phidias
avant tout, comme Michel-Ange pour Chenavard! Cependant ce dernier
met Rubens dans sa fameuse heptarchie. Il admire Rubens et écrase
avec Rubens les infortunées tentatives des hommes de notre temps.
Cependant Rubens a paru dans une époque de décadence relative; comment
le donne-t-on dans ce système pour compagnon à Michel-Ange? Il a été
grand d'une autre manière. Cette simplicité qu'on exalte, dont parle
Thierry, tient souvent à des tournures de langage plus incultes dans
les poésies primitives; en un mot, elle est plus dans l'habit de la
pensée que dans la pensée elle-même.
Beaucoup de gens, surtout dans ce temps où on a cru qu'on allait
retremper la langue et la rajeunir à volonté comme on rase un homme
qui a la barbe trop longue, ne préfèrent Corneille à Racine que parce
que la langue est moins polie dans le premier que dans le dernier de
ces deux poètes. De même pour Michel-Ange et Rubens: la pratique de
la fresque, qui était le moyen de Michel-Ange, force le peintre à une
plus grande simplicité de moyen d'effet; il en résulte, indépendamment
du talent même, et par le fait des moyens matériels, une certaine
grandeur, une nécessité de renoncer aux détails. Rubens, avec un
autre procédé, trouve des effets différents qui satisfont à d'autres
titres. Montesquieu dit bien: _Deux beautés communes se défont, deux
grandes beautés se font valoir_. Un chef-d'œuvre de Rubens mis en
pendant d'un chef-d'œuvre de Michel-Ange ne pâlira nullement. Si,
au contraire, vous regardez séparé chacun de ces ouvrages, il arrivera
sans doute qu'à proportion de votre impressionnabilité vous serez tout
à celui que vous regardez. Une nature sensible est facilement possédée
et entraînée par le beau; vous serez à celui qui frappe vos yeux dans
le moment. Il faut se servir des moyens qui sont familiers aux temps où
vous vivez; sans cela vous n'êtes pas compris et vous ne vivrez pas.
Ce moyen d'un autre âge que vous allez employer pour parler à des
hommes de votre temps, sera toujours un moyen factice, et les gens qui
viendront après vous, en comparant cette manière d'emprunt aux ouvrages
de l'époque où cette manière était la seule connue et comprise, et
par conséquent supérieurement mise en œuvre, vous condamneront à
l'infériorité comme vous vous y serez condamné vous-même.
*
_Mardi_ 17 _mars._--Je suis sorti hier avec Jenny pour la première
fois. Il faisait du soleil. J'ai renoncé à aller vers la place
d'Europe; le vent venait de ce côté. Je suis descendu, revenu parles
rues, fatigué; mais cette course m'a donné des forces.
*
_Mercredi_ 18 _mars._---Je ne puis me détacher de Casanova[384].
Voici trois jours que je sors, et j'en éprouve un grand bien. Hier,
j'ai été en voiture aux Tuileries avec Jenny. Nous sommes venus du Pont
tournant jusqu'à la grille de la rue de Rivoli.
Se rappeler les observations que m'a suggérées le contraste des statues
du _Tibre_ et du _Nil_, copies de l'antique, et des groupes de fleurs
et de nymphes du temps de Louis XIV. Le décousu de ceux-ci et la
majestueuse unité de ceux-là. Partout, la même observation entre ce qui
_était_ antique et ce qui _est_ moderne.
*
_Dimanche_ 22 _mars._--Il n'y a que l'homme qui fasse des choses sans
unité. La nature trouve le secret de mettre de l'unité même dans les
parties détachées d'un tout. La branche détachée d'un arbre est un
petit arbre complet.
*
_Jeudi_ 26 _mars._--J'ai été aujourd'hui chez Haro pour examiner avec
lui si l'on pourrait tirer parti de son local pour faire un atelier.
Nous étions convenus de cette visite il y a huit jours. Je crois qu'au
fond il y était peu enclin et ne s'y est prêté que par complaisance. Il
m'a parlé de frais trop considérables, et l'affaire n'est pas faisable.
En route pour y aller, la vue de jeunes gens que j'ai rencontrés dans
les rues m'a fait faire plusieurs réflexions qui ne sont pas de la
nature de celles que se font ordinairement les vieillards. Cet âge
qui semble le plus heureux de la vie n'excite nullement mon envie;
tout au plus pour sa force, qui lui donne le moyen de suffire à de
puissants travaux, et point du tout pour les plaisirs qui en sont
l'accompagnement. Ce que je désirerais,--souhait, au reste, aussi
impossible à réaliser que celui de revenir au jeune âge,--ce que je
désirerais, ce serait de m'arrêter au point où je suis et d'y jouir
longtemps des avantages qu'il procure à un esprit, je ne dirai pas
désabusé, mais vraiment raisonnable. Mais l'un n'est pas plus permis
que l'autre.
J'apprends tout à l'heure chez Weil, chez lequel j'étais descendu un
moment, que le pauvre Margueritte vient de mourir subitement. Quoique
plus âgé que moi, il était encore d'âge à jouir de beaucoup de choses.
Au reste, comme je crois que ce n'était pas une nature distinguée, il
a pu être de ceux qui regrettent les plaisirs des jeunes gens. Il faut
que les jouissances de l'esprit tiennent une grande place pour procurer
ce bonheur calme que j'envisage pour l'homme qui arrive au déclin de la
vie.
[382] Voir t. II, p. 69 et suiv.
[383] Voir t. I, p, 344 et 345.
[384] Son admiration pour _Casanova_, chose étrange, ne se démentit pas
une fois durant toute sa vie. Voir t. I, p. 260.
* * * * *
_Samedi_ 18 _avril._--J'ai été, sur l'invitation de la commission, voir
l'exposition de Delaroche. L'Empereur visitait l'École ce jour-là, et a
achevé par ladite exposition.
En sortant, voté pour le remplacement de Desnoyers[385]. Revenu très
fatigué.--Sujets pour une bibliothèque:
_Auguste s'oppose à la destruction de l'Énéide._
_Couronnement de Pétrarque ou du Tasse._
_La Sibylle proposant les volumes à Tarquin et les faisant brûler à
mesure qu'il les refuse._
*
_Jeudi_ 23 _avril._--J'ajoute, sur le passage d'_Obermann_[386], sur
la joie secrète que produit la conformité de pensées avec les autres:
Cette apparence que nous sommes heureux de donner à notre imagination
est un besoin de tous ceux qui composent pour le public, surtout quand
leur inspiration est naïve et sincère. Je me figure que les peintres
ou les écrivains chez lesquels le lieu commun tient une grande place,
n'ont pas autant besoin de cette confirmation qui vient, par la
rencontre d'esprits analogues aux leurs, les rassurer sur la valeur de
leurs propres pensées. C'est un besoin impérieux pour ceux dont les
inventions sont taxées de bizarrerie, et qui, peut-être à cause de
leur originalité, ne trouvent qu'un public rétif et peu disposé à les
comprendre.
[385] Il s'agit de l'élection à l'Académie des Beaux-Arts
d'_Achille-Louis Martinet_ (1800-1877), graveur, en remplacement du
_baron Desnoyers_ (1779-1857), graveur, élève de Lethière, membre de
l'Institut depuis 1816.
[386] L'_Obermann_ devait être un de ses livres de chevet, car nous
le voyons cité déjà à plusieurs reprises dans les précédentes années
du Journal. Il s'en trouve extrait des fragments dans le manuscrit
original, fragments que nous n'avons pas cru devoir reproduire, non
plus que ceux de Balzac sur la condition des artistes, tirés de la
_Cousine Bette._
* * * * *
_Champrosay_, 9 _mai._--Parti pour Champrosay à une heure un quart.
Pluie affreuse en arrivant; je l'ai reçue tout entière, ainsi que Jenny.
Nous nous étions arrêtés quelques instants auparavant dans notre ancien
jardin, tout ouvert et ravagé à cause des travaux que fait Candas. J'ai
vu la petite source, qui ne sert plus qu'à laver du linge: tout cela
souillé de savon et croupissant. Les cerisiers que j'ai plantés tout
petits sont devenus énormes. On voit encore la trace des allées que
j'avais tracées. Cela m'a donné des émotions plus douces que tristes.
Je me suis rappelé les années que j'avais passées là.
J'aime toujours ce pays; je me colle facilement aux lieux que j'habite:
mon esprit, mon cœur même les animent.
*
11 _mai._--Promenade le matin dans la campagne assez longtemps, sans
pouvoir m'arracher à cette charmante vue de cette verdure, de ce soleil.
Travaillé beaucoup, en rentrant, à l'article sur le Beau et jusqu'au
dîner.
--Ce n'est ni le hasard ni le caprice qui ont déterminé le style de
l'architecture et partant celui des autres arts dans les différentes
contrées; nouvelle preuve que le Beau doit varier suivant les climats.
Au style sévère et pour ainsi dire radical de l'architecture de
l'Égypte s'allient des ornements et une peinture plus simples,
plus élémentaires... Dans cette vaste vallée de l'Égypte, comprise
uniformément entre deux chaînes d'élévation naturelles presque
symétriques, etc., les Pylônes, les Pyramides...
Le soir, promené dans le jardin et dans la campagne.
Fatigue et malaise avant de se coucher.
*
14 _mai._--Je ne doute pas que si Alexandre eût connu le
_Misanthrope_, il ne l'eût placé dans la fameuse cassette à côté de
l'_Iliade_; il l'eût fait agrandir pour y placer le _Misanthrope._
--On dit d'un homme, pour le louer, qu'il est un homme _unique._
--Il faut laisser aux gens qui sentent faiblement les vaines
discussions et les vaines comparaisons.
--Heureuses les époques qui ont vu.
--Heureux les artistes qui ont trouvé un public tout préparé,
encourageant _les efforts de la Muse._
--Les vrais primitifs, ce sont les talents originaux. Si chaque homme
de talent apporte en lui un modèle particulier, une face nouvelle,
quelle serait la valeur d'une école qui ferait toujours recourir à des
types anciens, puisque ces types eux-mêmes n'étaient que l'expression
de natures individuelles!
--Et chacun de ces hommes me plaît-il de la même façon? Cette simple
observation ne serait-elle pas la condamnation de l'école qui sans
cesse recourt à des types consacrés? En quoi seraient-ils consacrés
de préférence, puisqu'ils ne sont que l'expression de natures
individuelles comme il en paraît dans tous les temps?
--Rossini disait à B...: «J'entrevois autre chose que je ne ferai pas.
Si je trouvais un jeune homme de génie, je pourrais le mettre sur une
voie toute nouvelle, et le pauvre Rossini serait éteint tout à fait.»
*