13 _octobre._--J'écris à Mme de Forget:

«J'ai revu aussi avec plaisir le Midi, non pas la Provence, ni le

Languedoc, mais le Périgord, l'Angoumois, pays chers à mon enfance et

à ma première jeunesse, et qui sont le Midi sous beaucoup de rapports.

J'y ai retrouvé des sensations de cet heureux temps et qui m'ont

rappelé des êtres aimés et disparus. J'y ai fait une expérience qui

m'afflige un peu: c'est que ces pays ne me vont plus, au moins sous

un rapport essentiel; la chaleur, le soleil, me fatiguent et me sont

nuisibles; j'en ai souffert, et cela à une époque de l'année où ces

inconvénients sont ordinairement un peu diminués. La Normandie me va

mieux: Dieppe en ce moment est adorable; on n'y rencontre personne,

et la mer y devient de plus en plus intéressante; on y est même fort

mouillé en ce moment où je vous écris, ce qui semble devoir compléter

le bonheur d'un homme qui a peur du soleil.

Nous nous raconterons tous nos accidents. Je vous ai dit une partie

des miens dans la première partie de mon voyage. Si l'on veut voyager,

il faut absolument consentir à souffrir beaucoup d'inconvénients; on

a même parfois des accès d'une rage comique qu'on se rappelle sans

amertume, mais qui vous désespèrent dans leur temps.

Je vais reprendre ma vie de Paris, qui a bien, elle aussi, ses

inconvénients, quoique j'en aie philosophiquement supprimé un bon

nombre à tort ou à raison, grâce à un peu plus d'indépendance ou de

sauvagerie, qualités ou défauts qui sont devenus ma nature même.»

--Je vais voir Guérin vers une heure. Nous causons longuement: il me

parle beaucoup de Chopin, qu'il a connu; de Mme Sand, qu'il voudrait

connaître; de Rousseau et de Lamartine, qu'il aime, malgré son

histoire de César, dont il me parle, laquelle est faite, me dit-il,

en vue de rabaisser César, comme il lui est arrivé déjà de rabaisser

Napoléon, qu'il déteste. Guérin attribue à un ridicule ce sentiment

décrire ces diatribes contre des colosses comme Napoléon et César, et

je crois qu'il a raison.

Je le quitte pour aller à Saint-Jacques revoir le croquis que j'en

avais fait l'année dernière; j'étais entré un moment à Saint-Remi, que

j'aime toujours; j'entendais chanter du dehors: il y avait des chantres

en chape de cérémonie, le curé, tout le personnel occupé à chanter des

litanies devant un seul auditeur, qui était un garçon de quinze ans.

J'ai trouvé la même singularité à Saint-Jacques.

Le soir, paresse pour sortir, et mauvais temps.

*

_Paris_, 14 _octobre._--Parti pour Paris à midi. Le matin, été à la

jetée pendant qu'on faisait les paquets. J'étais arrivé à Dieppe avec

ravissement; j'en pars avec plaisir; étrange disposition: une fois que

j'eus arrêté le jour de mon départ, j'eus presque hâte de retourner à

Paris. J'ai un grand désir de travailler. Ce mouvement, cette variété

de situation et d'émotion donne à tous les sentiments plus de vivacité;

on résiste mieux, en variant son existence, à l'engourdissement mortel

de l'ennui.

J'étais, de Dieppe à Rouen, avec trois Anglais, jeunes tous les trois;

et comme je voyageais en première classe, il y avait lieu de penser

qu'ils étaient aisés. Ils étaient très négligés, un d'eux surtout qui

l'était jusqu'à la malpropreté et jusqu'à avoir des habits déchirés.

Je ne m'explique pas ce contraste si tranché avec leurs habitudes

d'autrefois; je l'ai remarqué dans le voyage que j'ai fait à Baden,

de Strasbourg; un des jours qui ont suivi celui-ci, pendant que je

faisais mon examen des tableaux, je rencontrai lord Elcoë, notre

vice-président, dans une tenue presque sale; le bon Cockerell, qui m'a

accompagné jusqu'à la place Louis XV un autre jour, avait une cravate

de couleur très commune; ils sont tout à fait changés; nous avons pris

beaucoup, au contraire, de leurs manières d'autrefois.

*

15 _octobre._--Première séance du jury. Levée de boucliers de

l'Institut contre la pluralité des médailles.

*

22 _octobre._--Aujourd'hui, le cousin Delacroix est arrivé; il est

revenu le soir dîner avec Jacob[129] et le gendre de la cousine Jacob,

M. Lesueur, avoué, établi à Rouen; la présence de ce dernier a nui un

peu à l'agrément de la soirée: fort bon garçon d'ailleurs, mais très

bavard, paralysant l'entrain des autres et étouffant leurs voix.

Le cousin revient le lendemain matin pour connaître le résultat des

votes du jury général, et me quitte peu après.

*

27 _octobre._--Je lis dans un article de Gautier, sur Robert Fleury:

«Certes, M. Robert Fleury a droit au titre de _maître_; il a fait des

ouvrages excellents... M. Robert Fleury n'a presque jamais regardé la

nature à air libre, etc.»

[121] Cette indication concorde bien avec le passage du livre de Taine,

_Opinions de Graindorge_, dans lequel il rapporte une conversation

avec Delacroix, qui, lui parlant de sa première jeunesse et de son

ardeur d'apprendre, lui faisait confidence de l'universalité de ses

recherches. Nous avons tenu à faire de cette idée la pensée maîtresse

et le point de départ de notre étude sur le grand artiste.

[122] _Jean-François Thurot_ (1768-1832), philosophe et helléniste,

occupait, en 1812, au Collège de France, la chaire de langue et de

philosophie grecques. Il devint en 1830 membre de l'Académie des

inscriptions, et fut emporté deux ans plus tard par le choléra.

[123] Sans doute _François de Verninac._

[124] _Charles Bonnet_, philosophe et naturaliste, né à Genève en 1720,

mort en 1793.

[125] Nous avons eu déjà l'occasion de marquer dans le cours du

deuxième volume que les observations de cette nature constituaient un

des points faibles du Journal. On ne saurait d'ailleurs exiger d'un

esprit, si étendu et si compréhensif fût-il, de ne présenter aucune

lacune. Les passages comme ceux auxquels nous faisons allusion montrent

une foie de plus la profonde divergence existant entre la vision de

l'artiste et celle du savant. Nous n'en pourrions apporter de meilleure

preuve que le passage dans lequel Cuvier juge la découverte de Charles

Bonnet; «Neuf générations de vierge en vierge étaient alors une

merveille inouïe, mais l'admirable patience qu'un si jeune homme avait

mise à les constater, toutes les précautions, toute la sagacité qu'il

lui avait fallu, n'étaient guère moins merveilleuses: elles annonçaient

_un esprit dont on pouvait tout attendre_.»

[126] _Jenny le Guillou_ avait pour son maître l'attachement obstiné

et jaloux d'un chien fidèle. Lors des derniers moments du peintre, ses

amis se plaignirent amèrement d'avoir été tenus écartés par elle.

[127] _John Lemoinne_ (1814-1892), qui était entré à vingt-six ans

à la rédaction du _Journal des Débats_, était un des plus brillants

journalistes de l'époque.

[128] Le chirurgien _Jules Guérin._ ( Voir t. II, p. 427 et note.)

[129] Cousin de Delacroix.

* * * * *

5 _novembre._--J'écris ce matin à Berryer que je n'irai décidément pas

à Augerville: je suis horriblement enrhumé; j'ai pris ce rhume-là dans

mes promenades au jury.

J'ai été voir ce soir Cerfbeer; j'avais dîné chez lui huit jours

auparavant; il m'avait invité très aimablement à propos des grandes

médailles, surtout sur le bruit que j'avais un avantage plus marqué que

celui qui reste en définitive et me place le cinquième sur la liste; je

lui ai dit que j'en étais réduit à rendre grâce aux dieux que la patrie

eût trouvé quatre citoyens plus vertueux que moi.

Horace[130] me conte, ces jours passés, au jury, la démarche qu'il

avait faite auprès d'Ingres, lequel a écrit pour refuser la médaille,

outragé profondément d'arriver après Vernet, et encore plus, à ce que

m'ont dit plusieurs personnes, non suspectes en ceci, de l'insolence du

jury spécial de peinture, qui l'avait placé sur la même ligne que moi,

dans l'opération préparatoire.

*

6 _novembre._--M. Roche arrivé le matin. Je pense que sa venue va

compromettre mon voyage à Alberville; il n'en est rien, il a lui-même

des affaires. Je pars toujours demain.

Il reste à déjeuner avec moi et revient dîner; je m'acquitte avec

lui de ses déboursés pour les réparations du tombeau de mon frère, à

Bordeaux.

*

_Augerville_, 7 _novembre._--Parti pour Augerville: j'arrive à

la gare à huit heures et demie au lieu de neuf heures et demie,

sur l'indication que m'avait donnée Berryer; je passe cette heure

sans m'ennuyer à voir arriver les partants. Je sais attendre plus

qu'autrefois. Je vis très bien avec moi-même; j'ai pris l'habitude de

chercher moins qu'autrefois à me distraire par des choses étrangères,

telles que la lecture, par exemple, qui sert ordinairement à remplir

des moments comme ceux-là. Même autrefois, je n'ai jamais compris les

gens qui lisent en voyage. Dans quels moments sont-ils avec eux-mêmes?

Que font-ils de leur esprit qu'ils ne retrouvent jamais?

Ce voyage que je redoutais, à cause du froid que mon rhume me rend

plus désagréable, s'est bien passé et même gaiement. J'aime assez,

quelquefois, ce changement d'habitudes. Ne trouvant pas, chez Brunet,

près de la gare, de voiture disponible, je me suis fait conduire à

Fontainebleau, où je me suis arrangé avec M. Bernard, rue de France.

J'ai déjeuné dans un café borgne, vu l'église et me suis embarqué

joyeusement. Il me fallait autrefois un motif de joie ou d'occupation

intérieure pour n'être pas triste; il est vrai que mon bonheur était

extrême, quand l'imagination avait suffisamment d'aliment; je suis

actuellement plus tranquille, mais non plus froid.

Brouillard très intense.

On ne m'attendait pas: ma venue a fait plaisir. Les personnes que je

trouve ne sont pas de nature à changer ma disposition paisible, mais

peu récréée; mais j'aime le lieu et le maître du lieu, dont l'esprit

profond me plaît et m'instruit, particulièrement dans la science de la

vie, quoiqu'il soit loin de professer quoi que ce soit; son exemple

suffit.

Qu'ai-je fait depuis un mois? Je me suis occupé de ce jury; j'ai vu

assez de platitudes et j'ai subi quelques entraînements de complaisance

pour quelques pauvres diables. Se rappeler la grande chaleur de

Français qui, ayant voté pour lui tout le temps, pour la première

médaille, se réveille indigné de ce qu'on avait oublié M. Corot[131],

quand il ne se trouvait plus de place pour lui; Dauzats et moi avions,

par une sorte de souvenir, voté pour lui, et nous avions été les seuls.

M. de la Ferronnays me dit, à propos du danger des chemins de fer, que

les administrateurs lui ont dit souvent qu'il valait toujours mieux

voyager de jour.

*

11 _novembre._--Vu M. Jouvenet, qui est arrivé le soir; il me dit que

la propriété du maréchal Bugeaud, qui rendait primitivement 7,000

livres de rente, en rendait 45,000 après les améliorations qu'il y

avait faites. L'impopularité qui s'était attachée à son nom, par suite

des infamies que les journaux se permettaient sur son compte pendant le

règne de Louis-Philippe, durait encore après sa mort. Sa veuve ayant

fait faire un service commémoratif un an ou deux après sa mort, le curé

avait cru devoir faire élever un autel, en plein champ, supposant que

la foule serait trop grande dans l'église; cette même personne que j'ai

citée s'y trouvait, elle, vingt-huitième.

Mes journées s'écoulent tout doucement, sans plaisirs vifs, il est

vrai. Il me manque une occupation de cœur ou de tête pour m'animer

et donner de la saveur à la vie que je mène ici. Ces diables de repas

font de vous une machine à digérer; on n'a de temps que pour se

promener dans les entractes; mais adieu la pensée ou la plus simple

émotion.

*

_Paris_, 14 _novembre._--Parti d'Augerville, avec Berryer, à neuf

heures. Nous revenons ensemble jusqu'à Paris, par Étampes; sa

conversation est des plus intelligentes.

Quand on est agité dans la vie par mille contrariétés qu'on prend

pour des peines, on ne se représente pas assez ce que sont les pertes

véritables et sans remède qui touchent aux sentiments. Il y a pourtant

de ces natures de roche qui se consolent plus vite de celles-là que

des autres. Berryer me contait, en revenant, que l'un des progrès des

États-Unis consiste à faire assurer son père quand il part pour un de

ces voyages où on est exposé à tout instant à être mis en morceaux dans

les bateaux ou les chemins de fer. Une fois que vous avez la confiance

qu'en cas de malheur on vous rendra votre père en billets de banque, la

famille est tranquille; le père peut aller dans la lune et y rester,

si bon lui semble; je ne doute pas que nous n'arrivions à ce degré de

perfection.

L'idée de Delamarre[132], proposée à Berger, quand il était préfet,

d'envoyer les corps de nos parents et de nos amis pour fumer et

fertiliser les plaines arides de la Sologne, était de ce genre. Voilà

une manière inattendue d'utiliser ses proches, quand, par leur mort,

ils semblent n'être plus bons à rien.

*

15 _novembre._--Jour de la cérémonie de la distribution. Je vais

rejoindre la place de la commission. Très bel et imposant aspect.

Mercey me fait l'algarade de me donner l'alarme sur ce qui devait se

passer: tout s'arrange pour le mieux.

Je reviens à pied, je prends une mauvaise tasse de café, dans les

Champs-Élysées, qui m'a rendu malade tout le lendemain. Je ne suis pas

sorti après mon dîner; cela réussit toujours mal.

*

16 _novembre._--Mon cher Guillemardet vient m'embrasser. Villot vient

pendant qu'il était là; il me conte à sa manière ce qui s'est passé

à propos du rappel de Meissonier à la médaille d'honneur. Je ne puis

m'empêcher de l'arrêter au milieu de sa philippique contre ce qu'il

appelle d'horribles coquins, etc.

Huet[133] et Yvon viennent me voir. M. Hébert[134], Carrier[135] et le

brave Tedesco[136].

Mauvaise disposition. Je vais dîner chez la cousine avec Laity et

le jeune d'Ideville. Je ne mange rien et m'en retourne dans un état

passable. M. Laity partait le soir même.

Rentré de bonne heure, sans faire de promenade.

*

18 _novembre._--J'écris à Berryer: «À présent que je suis sorti des

cérémonies, je viens vous redire tout le bonheur que j'ai eu à me

voir ces quelques jours près de vous. Je pense à cette bonté et à cet

admirable esprit présent à tout et dont le charme réuni n'est qu'en

vous.»

*

20 _novembre._--Je vais à _Trovatore_ avec un billet d'Alberthe; j'y

souffre, je m'y ennuie, je m'enrhume de nouveau. Rien n'égale la

stérilité de cette musique qui est toute en tapage et où pas un seul

chant ne se fait jour.

*

24 _novembre._--Je néglige bien mes pauvres souvenirs: je suis trop

distrait à Paris pour écrire, même à bâtons rompus. Depuis quatre ou

cinq jours, je m'enferme pour en finir, s'il est possible, avec ce

rhume; ce me sera aussi un bon prétextée moi-même et aux autres de ne

pas bouger.

Mme Pierret est venue dans la journée me demander de prendre des

billets pour une loterie que fait ce malheureux Fielding.

*

25 _novembre_.--Rien ne peut surmonter les préjugés régnants: quand

on envoyait les élèves à Rome, du temps de Lebrun et jusqu'à David,

on ne leur recommandait que l'étude du Guide; à présent, le _Beau_

consiste à reproduire le faire des vieilles fresques, mais ce n'est

que la partie académique qu'ils vont étudier. Ces deux méthodes qui

semblent si opposées se rencontrent dans ce point qui sera toujours le

mot d'ordre de toutes les écoles: imiter le technique de cette école-ci

ou de celle-là. Tirer de son imagination des moyens de rendre la nature

et ses effets, et les rendre suivant son tempérament propre: chimères,

étude vaine que ne donnent ni le prix de Rome, ni l'Institut; copier

l'exécution du Guide ou celle de Raphaël, suivant la mode.

[130] _Horace Vernet._

[131] Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, _Corot_ (1795-1875)

était encore fort contesté. Delacroix parvenu à la grande célébrité,

et d'ailleurs admirateur convaincu du talent du paysagiste, songeait

sans doute avec quelque mélancolie que c'était là l'inévitable sort des

originalités tranchées.

Corot avait envoyé à l'Exposition universelle de 1855 cinq tableaux,

parmi lesquels le _Bain de Diane_, aujourd'hui au Musée de Bordeaux.

[132] Sans doute _Théodore-Casimir Delamarre_ (1796-1870), qui

fut directeur de la _Patrie_ et s'occupa activement des questions

économiques et industrielles.

[133] _Paul Huet_ (1804-1866), paysagiste, élève de Guérin et de

Gros, qui peut être classé parmi les meilleurs peintres de l'école

romantique, était intimement lié avec Delacroix depuis l'hiver de 1822.

(Voir _Peintres et statuaires romantiques_, par Ernest CHESNEAU.)

[134] _Ernest Hébert_, peintre, né en 1817, obtint le prix de Rome en

1839: il devint en 1865 directeur de l'École de Rome, et membre de

l'Académie des Beaux-Arts en 1874.

[135] _Carrier_ figure avec _Huet_ comme légataire sur le testament de

Delacroix.

[136] _Tedesco_ fut, avec _Francis Petit_, chargé par Delacroix de

classer ses dessins et de préparer la vente de ses œuvres. «Je m'en

rapporte à MM. Francis Petit et Tedesco, dit-il dans son testament,

pour les soins qu'ils mettront à la mise en vente de mes objets d'art.»

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 27 / 104 题