25 _août._--À Versailles, ce soir. Illuminations devant le château, etc.

Je ne revois pas avec le plaisir que j'attendais la _Bataille

d'Aboukir_[96]: la crudité des tons est extrême; l'enchevêtrement de

ces hommes et de ces chevaux est un peu inexcusable.

Revenu par un clair de lune magnifique, et seul. J'ai passé par cette

route de Saint-Cloud, qui m'a rappelé de si bons moments de ma vie de

1826 à 1830.

*

26 _août._--J'ai eu la visite de la très aimable princesse de

Wittgenstein[97] et de sa fille, celle pour laquelle Liszt m'avait

demandé un dessin; je dois la revoir et dîner chez elle mardi.

*

27 _août._--Je suis dans un mauvais moment; je retourne à l'église,

après une interruption de huit jours; j'y travaille péniblement; la

chaleur est affreusement continue.

Le soir, je vais voir l'exposition de l'école de dessin de Lequien

fils. J'y trouve Wey[98] et ses fils; il me promet de me donner le

dessin de Fedel, d'après moi, fait il y a une quarantaine d'années et

si remarquable. Wey me dit que c'est la seule chose remarquable faite

d'après moi.

*

28 _août._--Dîné chez l'aimable princesse de Wittgenstein; elle avait

un certain comte d'Iri ou d'Uri et un Allemand assez contradicteur et

ennuyeux.

*

30 _août._--Soulié m'avait écrit qu'il viendrait au courant de

septembre ou fin d'août. Je lui ai demandé de venir dîner aujourd'hui.

J'ai écrit à Villot qui s'est excusé, étant souffrant; à Riesener et à

Schwiter. Le dîner a été gai, et j'en ai été heureux.

Le matin, travaillé beaucoup à l'église, inspiré par la musique et les

chants d'église. Il y a eu un office extraordinaire à huit heures;

cette musique me met dans un état d'exaltation favorable à la peinture.

*

31 _août._--Sorti vers trois heures pour voir des logements rues

d'Amsterdam, Pigalle, etc.

Chez Schwiter[99], j'ai été frappé là, en voyant sa propre peinture

et le portrait de West, de Lawrence, ainsi que des gravures d'après

Reynolds, de l'influence fâcheuse de toute _manière._ Ces Anglais,

et Lawrence tout le premier, ont copié aveuglement leur grand-père

Reynolds, sans se rendre compte des entorses qu'il donnait à la vérité;

ces licences, qui ont contribué à donner à sa peinture une sorte

d'originalité, mais qui sont loin d'être justifiables, l'exagération

pour l'effet et même les effets complètement faux qui en sont la

conséquence, ont décidé du style de tous ses suivants, ce qui donne

à toute cette école un air factice que ne rachètent pas certaines

qualités. Ainsi la tête de West, qui est peinte dans la lumière la

plus vive, est accompagnée d'accessoires tels que les vêtements, un

rideau, etc., qui ne participent nullement à cette lumière; en un mot,

elle est dépourvue de toute raison; il s'ensuit qu'elle est fausse

et l'ensemble maniéré. Une tête de Van Dyck ou de Rubens, placée à

côté de semblables résultats, les place tout de suite dans les rangs

les plus secondaires. (Rapprocher ceci de ce que j'ai écrit quelques

jours plus tard à Dieppe sur l'imitation naïve et l'influence des

écoles.)[100].

La vraie supériorité, comme je l'ai dit quelque part dans ces petits

souvenirs, n'admet aucune excentricité. Rubens est emporté par son

génie et se livre à des exagérations qui sont dans le sens de son idée

et fondées toujours sur la nature.

De prétendus hommes de génie comme nous en voyons aujourd'hui, remplis

d'affectation et de ridicule, chez lesquels le mauvais goût le dispute

à la prétention, dont l'idée est toujours obscurcie par des nuages,

qui portent, même dans leur conduite, cette bizarrerie qu'ils croient

un signe de talent, sont des fantômes d'écrivains, de peintres et

de musiciens. Ni Racine, ni Mozart, ni Michel-Ange, ni Rubens, ne

pouvaient être ridicules de cette façon-là; le plus grand génie n'est

qu'un être supérieurement raisonnable. Les Anglais de l'école de

Reynolds ont cru imiter les grands coloristes flamands et italiens; ils

ont cru, en faisant des tableaux enfumés, faire des tableaux vigoureux;

ils ont imité le rembrunissement que le temps donne à tous les tableaux

et surtout cet éclat factice que causent les dévernissages successifs

qui rembrunissent certaines parties en donnant aux autres un éclat qui

n'était pas dans l'intention des maîtres. Ces altérations malheureuses

leur ont fait croire, comme dans le portrait de West, qu'une tête

pouvait être très brillante à côté de vêtements complètement dépourvus

de lumière, et que des fonds pouvaient être très obscurs derrière des

objets éclairés: ce qui est de toute fausseté.

[88] L'amiral _Théodore Deloffre_ (1787-1865) fut successivement préfet

maritime à Cherbourg et membre du Bureau des longitudes.

[89] Voir ce que nous avons dit dans notre Étude, p. LI-LII, sur

l'impartialité de Delacroix touchant les contemporains en général et

Courbet en particulier.

[90] Le _baron Rivet_, qui s'était éloigné de la politique depuis 1852

pour se consacrer à l'administration du chemin de fer de l'Ouest,

habitait alors aux portes de Versailles, au grand Montreuil, une

propriété occupée, avant la Révolution, par deux des filles de Louis

XV, Mesdames Victoire et Adélaïde de France.

Le mariage auquel Delacroix fait allusion est celui de la fille aînée

de M. Rivet, qui épousa, en 1855, M. Bourdeau de Lajudie. La mère de M.

Rivet, dont parle ici Delacroix, était fille du général de Gilibert,

dernier sous-gouverneur des Invalides sous la monarchie, et veuve de

M. Léonard Rivet, ancien aide de camp de Dugommier, créé baron comme

préfet de l'Empire, et qui fut plus tard député sous la monarchie de

Juillet.

_Pierre Rivet_, neveu de Mme Rivet mère, était grand amateur de

peinture et fervent admirateur de Delacroix.

[91] _Alexandre Colin._

[92] _Jacques-Alexandre-César Charles_ (1746-1823), physicien, a

popularisé en France les découvertes de Franklin et des frères

Montgolfier. Lors de la création de l'Institut, il entra l'un des

premiers à l'Académie des sciences, et en devint par la suite le

secrétaire. [

F3] _Feuillet de Couches._ Voir t. II, p. 177, en note.

[94] _Du Bois de Beauchesne._ Voir t. II, p. 375, en note.

[95] _Henri Du Bois de Beauchesne_, aujourd'hui général de brigade.

[96] Delacroix a, d'autre part, exprimé toute son admiration pour le

talent du baron _Gros._ (Voir t. I, p. 374, et t. II, p. 351, 352 et

429.)

[97] La princesse _de Wittgenstein_ était l'amie et l'admiratrice

passionnée de Liszt; il fut un moment question, en 1861, du mariage de

la princesse avec le grand artiste; mais celui-ci devait entrer trois

ans plus tard dans les ordres.

[98] _Francis Wey_ (1812-1882), littérateur et philologue, avait été

nommé en 1852 inspecteur général des Archives départementales. Il fut

également, de 1853 à 1865, président de la Société des gens de lettres.

[99] Le baron _Schwiter_ devait être un des légataires de Delacroix,

qui lui laissa par testament divers tableaux anciens.

[100] Voir plus loin, p. 95 et 96.

* * * * *

7 _septembre._--Le matin, chez Dupré. Vu sa maison: très séduit par cet

air riant.

Dîné chez Mme de Forget avec Mme Dufays, et revu là M. Jouaut, que je

n'avais pas vu depuis 1830. Il passé des années en Russie; ce n'est

plus le beau garçon de ce temps-là. Il me dit que le changement le

plus considérable qu'il trouve en moi, c'est que je parle moins vite

qu'autrefois et que ma voix est changée.

*

10 _septembre._--Parti à huit heures par le train express pour aller

à Crose[101]. Voyage très rapide jusqu'à Argenton par l'express,

mais toutes sortes de malheurs à partir de là. Arrivé à Argenton

attendant mes paquets une heure dans la boue et sous la pluie, avant de

m'installer dans cette affreuse petite voiture où j'ai fait un voyage

si insupportable, entre l'enfant qui pissait et les trois femmes qui

vomissaient.

Je reste à Limoges, tenté un instant de revenir et de m'excuser comme

je pouvais.

*

11 _septembre._--Arrivé à Limoges vers onze heures, je m'installe pour

la journée à l'hôtel du _Grand Périgord_; je fais un déjeuner dont

j'avais besoin après l'insupportable voyage. Je vois la ville, le

musée, l'église Saint-Pierre, la cathédrale, Saint-Michel.

La cathédrale est inachevée, la nef manque. En général, les églises de

tout ce pays sont d'une obscurité lugubre. Je me suis endormi dans la

cathédrale.

À Saint-Michel, près du musée, où je suis revenu en dernier lieu, j'en

ai fait autant. Ces petits repos m'ont remis tout à fait.

Je me suis fait raser par un frater et suis venu dîner vers quatre

heures et demie. Excellentissimes champignons, inconnus à Paris.

Je pars à six heures pour Brive. Dans le coupé, tête à tête avec un

brigadier de gendarmerie, très convenable: tête superbe. Il me quitte

vers neuf heures. Je passe une bonne nuit, tantôt dormant, tantôt

voyant passer à la lueur des quinquets de la voiture le bizarre pays

que je traverse... Uzerche, etc., que je regrette de ne pas voir de

jour.

Je pensais, en voyant des objets véritablement bizarres, à _ce petit

monde_ que l'homme porte en lui. Les gens qui disent que l'homme

apprend tout par l'éducation sont des imbéciles, y compris les

grands philosophes qui ont soutenu cette thèse. Quelque singuliers

et inattendus que soient les spectacles qui s'offrent à nos yeux,

ils ne nous surprennent jamais complètement; il y a en nous un écho

qui répond à toutes les impressions: ou nous avons vu cela ailleurs,

ou bien toutes les combinaisons possibles des choses sont à l'avance

dans notre cerveau. En les retrouvant dans ce monde passager, nous ne

faisons qu'ouvrir une case de notre cerveau ou de notre âme. Comment

expliquer autrement la puissance incroyable de l'imagination et, comme

dernière preuve, cette puissance incroyable qui est relativement

incomparable dans l'enfance? Non seulement j'avais autant d'imagination

dans l'enfance et dans la jeunesse[102], mais les objets, sans me

surprendre davantage, me causaient des impressions plus profondes ou

des ravissements incomparables; où aurais-je pris auparavant toutes ces

impressions?

*

12 _septembre._--Arrivé à Brive à dix heures. François était venu m'y

chercher, et reparti.

Je parcours la ville, qui est très jolie; l'église romane, où on

a peint des cannelures et des caissons; le collège ou séminaire,

charmante architecture de la Renaissance.

Je pars à midi et demi et suis à Crose vers trois heures; je ne puis

vaincre, tout le long du voyage, une somnolence extrême. Frappé de la

vue de Turenne et de ses ruines. Beaucoup d'émotion en arrivant.

Promenade avec François[103] dans les allées d'herbes, les arbres

fruitiers, figuiers; cette nature me plaît et réveille en moi de douces

impressions; la bonne Mme Verninac heureuse de me voir et me tutoyant.

La femme de François est très bien.

*

13, 14 _et_ 15 _septembre._--Tous ces jours jusqu'à dimanche, jour

de mon départ, la même vie à peu près; je suis seul, suivant mes

habitudes, jusqu'au déjeuner. L'avant-dernier jour, le 15, je dessine

une partie de la journée les montagnes, de ma fenêtre. Je dessine après

déjeuner et par la chaleur le joli vallon où François a planté des

peupliers; je suis charmé de cet endroit; je remonte par un soleil que

je trouve cuisant et qui me fait toujours une impression de fatigue

pour le reste de la journée; je cueille avec délices quelques figues,

quelques pêches; bien entendu que je m'accuse de mes larcins.

Comment décrire ce que je trouve charmant dans ce lieu?... C'est un

mélange de toutes les émotions agréables et douces au cœur et à

l'imagination: je pense aux lieux que j'ai vus avec un calme bonheur

dans ma jeunesse, je pense en même temps à mes chers amis, à mon bon

frère, à mon cher Charles, à ma bonne sœur! Seul comme je suis à

présent, il me semblait dans ce lieu, dans ce pays déjà méridional, me

retrouver avec ces êtres chers dans la Touraine, dans la Charente,

lieux qui sont beaux pour moi, beaux pour mon cœur.

La négligence qui est partout dans ce pauvre Crose, et qui m'avait

choqué d'abord, avait fini par me plaire: rien n y ressemble à nos

habitations d'aujourd'hui... L'herbe pousse où elle veut, la maison se

conserve toute seule.

Promenade à Turenne[104] un de ces jours; la première fois, elle

avait été marquée par l'événement de la fuite des deux juments, après

lesquelles on avait couru longtemps. Le jour que nous y sommes allés,

il faisait une pluie diluvienne; j'ai été pourtant satisfait de cette

excursion; ce château perché sur le rocher, comme sur un piédestal, est

tout à fait extraordinaire[105].

Nous faisons ces courses avec le jeune Dussol, très bon garçon, qui a

dîné presque tous les jours avec nous.

L'église de Turenne remarquable par un grand air; sa simplicité et même

son dénuement ne lui nuisent pas.

*

16 _septembre._--Parti à sept heures pour Brive avec François et

Dussol. Nous rencontrons en route le médecin Masseur, et ensuite la

servante de François avec sa charmante sœur, celle que j'avais vue

en guenilles et pieds nus auprès des chevaux, le jour de la course à

Turenne; cette fois, elle était vêtue coquettement et allait à Brive

pour faire des emplettes pour sa noce qui est dans huit jours; son mari

sera un heureux drôle pendant quelques moments... C'est de l'espèce la

plus fine et la plus piquante, la blonde armée de tous ses attraits

particuliers et qui sont incomparables. Je l'avais bien devinée la

première fois.

Nous parcourons la ville, après avoir assuré ma place pour une heure,

pour Périgueux et Angoulême; nous allons au séminaire, où je dessine,

et nous revenons déjeuner.

Ce déjeuner, à cette heure, m'a rendu toute la journée insensible aux

beautés du pays que je traversais. La chaleur aussi était excessive; le

coupé de cette diligence était affreux: pas une vitre ne tenait, j'ai

été tantôt grillé par le soleil, tantôt gelé sans pouvoir m'en défendre

par le courant d'air établi entre les deux portières.

Dans la première partie du voyage, je guettais la maison de campagne de

Mme Rivet, que définitivement je n'ai pas vue.

Il y avait avec moi dans le coupé un gros et frais jeune homme qui

m'a conté, avec un grand contentement de lui-même, qu'il venait de

Limoges où il avait été faire emplettes de ses cadeaux de noces pour

une jeune personne qu'il allait épouser aussi dans huit jours; je

n'ai côtoyé ainsi, au milieu de mes souffrances, que des gens heureux

ou sur le point de l'être. Il m'a fait entendre, en relevant à tout

moment sa petite moustache blonde, que sa situation ne lui permettait

pas d'aspirer à ce parti, mais que ses avantages extérieurs lui avaient

valu cette aubaine, dont il rendait grâces au dieu Cupidon. Mon homme,

plus amoureux de lui-même que de sa future, fleur de provincial et de

Périgourdin, me quitta sur la route, non sans m'avoir fait admirer de

loin la propriété, la maison la plus belle du pays, disait-il, enfin

toutes les solides perfections que l'amour jetait à ses pieds, sans

compter celle de la jeune infante; il a oublié de me dire si cette

dernière était douée de grâces et d'attraits; mais ce n'était pas là la

partie intéressante pour lui.

Je traverse, jusqu'à Périgueux, le pays le plus riche et le plus riant,

mais toujours sous le poids de cette chaleur ou de ce vent cuisant.

J'arrive à Périgueux à la chute complète du jour; une jeune femme toute

pimpante m'avait été donnée pour compagne de prison dans la boîte

incommode où je me trouvais, une poste avant la ville; je traverse

cette jolie ville au milieu des transparents et des illuminations, à

propos des bonnes nouvelles de Sébastopol.

Je m'informe des places; je suis forcé de changer mes combinaisons.

J'irai à Montmoreau prendre le chemin de fer par Ribérac dans une

espèce de cabriolet portant les dépêches, et je vais dîner à l'hôtel

_de France_, en face du bureau de la voiture.

Le repas assez médiocre, servi par une fille très piquante, quoique

déjà mûre, me fait merveille; il n'est pas trop gâté par le voisinage

de commis voyageurs, dont la langue est la même partout et un mélange

curieux d'ineptie et de fatuité; j'avais déjà déjeuné à Brive quand j'y

arrivai de Limoges, en attendant l'heure de partir pour Grose, avec une

réunion semblable.

À Périgueux, après dîner et en payant à Mme l'hôtesse mes 3 fr. 50,

j'admire la rotondité de sa robe à la mode et cette magnifique toilette

qu'elle promène, de la cour à la cuisine et à la salle à manger. Je

sors enchanté de tout ce que je voyais et particulièrement de la beauté

des femmes que je trouve, dans tous les environs, on ne peut plus

piquantes. Je me promène assez tard sur la grande promenade remplie

de promeneurs de tous étages, de marchands forains, de musiques, de

faiseurs de tours et de loteries. Je trouve même de la _vraie beauté_,

le piquant uni à une grâce et à une correction qui n'est pas dans le

Nord et que Paris n'offre jamais.

Enfin, je pars à neuf heures, je crois. Arrangement qui me paraît

d'abord impossible et qui finit par aller tant bien que mal; mon grand

manteau me rend grand service, serré, emboîté et enveloppé jusque

par-dessus les yeux, de peur du serein; je finis par m'engourdir et

enfin j'arrive à Ribérac vers deux heures du matin.

Arrivée dans cette petite ville où quelques chandelles achevaient

de brûler aux fenêtres, en témoignage de l'allégresse, mais dans

une solitude complète. Entrée sous cette remise d'auberge; prise de

possession d'une chambre, où j'ai dormi tout habillé et profondément

jusqu'à cinq heures du matin.

*

17 _septembre._--Parti joyeux pour Montmoreau. Réveillé le matin à

Ribérac et juché dans le coupé, avec un jeune militaire et un bon

Périgourdin qui me parle de son vin; et tout ce que je vois m'enchante;

le soleil levant donne à cette jolie et riche nature un attrait

inexprimable. La ressemblance de ce pays avec ma chère forêt réveille

encore des souvenirs délicieux. En traversant des parties de bois, je

crois être avec mon cher Charles et le bon Albert, quand nous allions

chasser, par la rosée, sous les bois et dans les vignes... Point de

description pour de si douces pensées!

Je remarque, de Ribérac à Montmoreau, les vignes grimpant aux arbres

ou à des perches qui les soutiennent, à la manière italienne; cela

est fort joli et fort pittoresque, et ferait bien en peinture; mon

voisin le militaire, joli jeune homme, qui revient peu enthousiasmé de

la Crimée où il a eu les pieds gelés, me dit que cette méthode n'est

pas la meilleure, sinon pour la vigne elle-même, au moins pour les

productions qui l'environnent, à cause de l'ombre qui résulte de cet

arrangement. Mon chasseur de Vincennes me dit que les Anglais sont des

_soldats de parade qui s'en vont trop tôt_, malgré la renommée de leur

ténacité. Peut-être, en bons alliés, faisons-nous pour eux, à l'égard

de la bravoure, ce qu'on fait pour les avares dont on veut tirer

quelque chose en les louant de leur générosité...

J'arrive à Montmoreau; je suis conduit droit au chemin de fer, où je

m'encage vers onze heures et demie.

À Angoulême, rencontre de Mme Duriez[106], de sa fille, de son gendre

et de son petit-fils. Je les aide à monter en voiture; cette rencontre

qui était dans les décrets du destin, puisque je m'étais flatté

d'aller les voir à Hurtebize, a rajeuni de bons sentiments et de bons

souvenirs; mais j'étais déjà fatigué de tous mes mouvements des jours

passés; le repos, pendant cette route, m'eût été nécessaire; j'aurais

traversé avec plus de plaisir, avec le recueillement nécessaire, ces

pays aimés pleins de tristesse et de doux souvenirs; au lieu de cela,

chaleur étouffante, conversation soutenue jusqu'au soir, mille sujets

d'une fatigue qui a duré et s'est prolongée à Strasbourg.

Dîner incroyable à Orléans; véritable pillage dans la salle où tous ces

voyageurs pressés s'arrachaient les morceaux et se tiraient les chaises

et les plats.

J'arrive à Paris à près de dix heures.

*

18 _septembre._--Je m'étais flatté que je pourrais repartir le matin

pour Strasbourg. Ma fatigue est extrême; je reste au lit ou sur mon

lit. Je ne sors que pour dîner à la taverne flamande de la rue de

Provence. Je rentre fermer mes malles et je pars à huit heures du soir.

Je ne puis dormir pendant cette route. Bon ménage, orné d'un enfant à

la mamelle tenu par une Alsacienne en costume et d'un enfant de huit à

dix ans qui m'a donné des coups de pied pendant toute la route.

Au jour, et avant d'arriver, je suis frappé des montagnes boisées avant

Saverne et de la terre rouge qui abonde en ce pays.

*

_Strasbourg_, 19 _septembre._--J'arrive vers huit heures; je vais à

pied chez les bons cousins[107]. J'accompagne le long des canaux et de

la rivière l'homme qui traîne mon bagage; je trouve les bons cousins en

train de déjeuner. Joie de me voir et moi heureux de les embrasser; je

me sens de la fatigue; je dors sur le canapé du salon; le dîner, qui

vient ensuite et de trop bonne heure, continue le trouble des jours

précédents.

Après dîner, le cousin me mène au casino, où il m'inscrit; je n'ai pas

abusé beaucoup de la faveur qui m'était faite; il me fait assister là à

une réunion des membres du bureau de la Société rhénane des amis des

arts; séance peu récréative qui heureusement ne dure pas longtemps.

*

20 _septembre._--Au déjeuner que je fais avec les cousins et encore

trop tôt, arrive Schiller le graveur[108] qui m'a connu chez Guérin,

quand je commençais à n'y plus aller; il a su mon arrivée par un des

membres d'hier et se met à ma disposition. Nous allons voir chez M.

Simonis le superbe Corrège: _Vénus désarmant l'Amour_; je ne l'estime

pas d'abord tout ce qu'il vaut.

Je regrette bien vivement de n'écrire ceci que trois semaines après

l'impression que j'en ai reçue: la science, la grâce, le balancement

des lignes, le charme de la couleur, les licences hardies, tout se

réunit dans ce charmant ouvrage; certains contours durs m'avaient

alarmé; je remarque ensuite qu'ils sont parfaitement motivés par la

nécessité de détacher des parties d'une manière tranchée.

Autres beaux tableaux dans le même endroit, mais le souvenir se

confond: ce sont des flamands, c'est tout dire. Belle tête de Van Dyck:

homme en armes.

Nous allons au musée, à la mairie; j'y vois une assez bonne copie de

mon _Dante_, faite par Brion[109], un jeune homme qui a fait de bons

sujets d'Alsace. Je vois là des choses assez curieuses: une figure nue

d'homme, de Heim[110]; cet homme avait un sentiment dans le sentiment

des maîtres italiens; ce tableau est très gâté; je vois là son dernier

grand tableau, exposé il y a deux ans[111], roulé depuis ce temps et

laissé dans un coin comme on l'a apporté. Voilà comment les musées de

province traitent les tableaux.

Je rencontre avec Schüler, qui m'a mené voir l'horloge rajeunie de la

cathédrale, M. Klotz, l'architecte, frère de Mme Petiti: il me fait les

honneurs de la _Maison d'œuvre_, et m'autorise à y dessiner.

Le soir, avec la bonne cousine, chez Hervé: la joie de ce bon et cher

homme à me revoir; il y a de cela quarante-cinq à quarante-huit ans.

*

21 _septembre._--Le lendemain, je suis tout à fait indisposé; je reste

couché une partie de la journée; j'ai peine à me dérober aux remèdes de

la bonne cousine. Hervé vient me voir pendant que je suis couché. La

journée se passe ainsi.

*

23 _septembre._--J'écris à Mme de Forget une lettre qui exprime bien

mes ennuis de voyage:

«J'ai été fort longtemps sans vous écrire; c'est que j'ai fait le

voyage le plus contrarié, je n'oserais pas dire le plus malheureux,

puisque j'y ai eu quelques bons moments en retrouvant des personnes que

j'aime; mais tout a été en dépit de mes prévisions et de mes petites

convenances.

J'ai traversé Paris en revenant du Périgord, pour aller à Strasbourg,

d'où je vous écris, souffrant, mal disposé pour achever ce qui me

reste à faire, brisé par tous ces soubresauts et ces changements de

régime et de condition. J'ai trouvé dans le pays de mon beau-frère des

personnes que je n'avais pas vues depuis mon extrême jeunesse. Tout

cela est attendrissant et attristant; mais encore il y a des émotions

délicieuses qui s'y mêlent. Les communications dans tous les pays qui

ne sont pas traversés par les chemins de fer sont intolérables: on est

jeté dans d'affreuses carrioles, entassé et confondu avec toute la

famille possible; c'est à tous ces inconvénients que je n'ai pas pu

résister, et quoiqu'à la veille précisément d'aller faire à Baden un

tour de quelques jours, je n'entrevois qu'avec ennui toute espèce de

déplacement.

J'ai plus d'une fois envié votre calme philosophique, dans votre

jardin, que vous n'êtes pas obligée d'aller chercher à travers des

ennuis de toute sorte. Restez-y donc et ne bougez pas; je ne serai ici

que jusqu'à la fin du mois; je pars, n'étant rien moins que reposé par

ma villégiature. Peut-être, comme on a retardé jusqu'au 15 octobre la

reprise du jury de peinture, irai-je passer quinze jours francs à me

refaire tout seul, au bord de la mer.

Je vous conterai mes impressions de Baden, où tout le monde ici

m'envoie. C'est demain ou après-demain que je m'embarque pour cette

vallée de Tempe.

Je n'ose vous prier de me répondre, à moins que ce ne soit très

promptement, comme vous voyez.»

Je vais, après dîner, avec la cousine, chez Schüler que je trouve

peignant des paysages; il devait nous mener voir le tombeau du maréchal

de Saxe. Ou plutôt je crois que c'est hier ceci, et aujourd'hui que j'y

ai été le soir avec la cousine.

Vu les momies et le tombeau; j'en parle dans mes souvenirs de Baden.

Un de ces matins, chez Ferdinand Lamey: vu son jardin, etc., etc.

*

_Baden_, 25 _septembre._--Parti de Strasbourg à huit heures; traversé

la citadelle; jolie route qui me rappelle Anvers et la Belgique.

Traversé le Rhin, arrivé à Baden vers quatre heures. Belles montagnes

de loin se confondant avec l'horizon: le temps un peu brouillé après

mon installation au _Cerf._ À peine arrivé, et comme à l'ordinaire,

tout me semble triste, et je suis certain de m'ennuyer ici.

Je fais une aquarelle des montagnes, de ma fenêtre. Je sors, je

rencontre Séchan[112], peu après Mme Kalergi. Séchan me mène voir ses

travaux vraiment surprenants par la dextérité employée à tout envoyer

de Paris, tout fait. Je vois Lanton avec lui qui, habitant Baden, est

enivré de Baden: tout lui semble charmant; les femmes s'offrent à qui

mieux mieux; on y déjeune, on y dîne, on y chasse le lendemain.

Benazet m'invite à cette chasse, et je refuse, malgré sa politesse.

Le soir, après dîner, promenade solitaire, où il faut convenir que je

m'ennuie un peu malgré Lanton. J'entre à la _Conversation_, où je vois

jouer. Je suis travaillé tout à coup entre la nécessité de faire des

excursions sur les imitations de Séchan, affaire de conscience, et le

désir de ne pas bouger, plus conforme à ma nature.

*

_Baden, en arrivant_, 25 _septembre._--J'ai vu hier, à Strasbourg,

avec la bonne cousine Lamey, à l'église Saint-Thomas, le tombeau du

maréchal de Saxe: c'est le meilleur exemple de l'inconvénient que je

signale. L'exécution des figures est merveilleuse, mais elles vous

font presque peur, tant elles sont imitées d'après le modèle vivant.

Son _Hercule_, quoique de l'école et avec l'inspiration du Puget, n'a

pas ce souffle et cette hardiesse, j'oserai dire ces défectuosités

partielles qu'on voit partout dans ses ouvrages; les proportions de

cet Hercule sont très justes; chaque partie offre des plans exacts et

un grand sentiment de la chair, mais sa pose est insipide; c'est un

Savoyard affligé, et non le fils d'Alemène; il est là, il pourrait

être ailleurs. Cette _France affligée_, qui conjure la Mort avec une

expression de douleur très juste, est le portrait d'une Parisienne; la

figure de la _Mort_, figure idéale par excellence, est tout simplement

un squelette articulé, comme il y en a dans tous les ateliers et sur

lequel le sculpteur a jeté un grand drap, qu'il a copié avec soin, en

faisant sentir très exactement, sous les plis et dans les endroits où

on les voit à découvert, les têtes d'os, les creux et les saillies.

Nos pères, tout barbares dans leurs naïves allégories, dont le gothique

est plein, ont représenté tout autrement les figures symboliques.

Je me rappelle encore cette petite figure de la _Mort_ qui sonnait

les heures dans la vieille horloge de l'église de Strasbourg, que

j'ai vue au rebut avec toutes celles qui y faisaient leur rôle, le

vieillard, le jeune homme, etc.; «c'est un objet terrible, mais non

pas hideux seulement». Quand ils font des figures de diables ou

d'anges, l'imagination y voit ce qu'ils ont voulu faire, à travers les

gaucheries et l'ignorance des proportions.

Je ne parle pas du monument du maréchal de Saxe sous le rapport de

l'unité d'impression et de style, il en est entièrement dépourvu,

l'esprit ne sait où se prendre dans ces figures dispersées, dans ces

drapeaux brisés, ces animaux renversés. Et pourtant quel sujet pour

l'imagination d'un vrai artiste sur son seul énoncé! Ce héros armé qui

descend au tombeau son bâton de commandement à la main; cette France,

qu'il a servie, qui s'élance entre lui et le monstre impitoyable qui va

le saisir; ces trophées de sa gloire, vains ornements pour son tombeau;

ces emblèmes des puissances subjuguées, cet aigle, ce lion, ce léopard

expirant!

--M. Janmot, qui vient me voir ce matin, me dit, à propos des bonnes

ébauches, qu'Ingres dit: _On ne finit que sur du fini._

*

26 _septembre._--Le matin renouvelé entièrement encore comme à

l'ordinaire. Je sors de bonne heure. Je commence par l'église,

monument gothique, restauré il y a un siècle et demi et dans lequel

on a prodigué, suivant la mode du temps, les ornements à la Vanloo,

comme à celle de Brive, les cannelures et les caissons à la grecque

du commencement de ce siècle. Deux tombeaux magnifiques dans le

chœur: celui de l'évêque couché et armé avec le squelette sous la

table qui le supporte, et surtout celui du vieux margrave armé et

debout, collé à la muraille, son bâton de commandement à la main, et

son casque à terre, près de lui, le tout dans un arrangement du temps

de la Renaissance du plus beau style; j'ai remarqué sur mon calepin,

ensuite, la différence de ce style avec celui d'un autre tombeau, le

plus important de tous, lequel est dans le style de Vanloo. Malgré la

confusion et le mauvais goût, les plates allégories et le bariolage,

il est encore supérieur à tout ce qui est de notre triste époque, où

la froideur, l'insignifiance et la mesquinerie ôtent toute espèce

d'intérêt.

Monté, par des marches fort raides, jusqu'au palais grand-ducal, que

je prends pour une espèce de ferme ou couvent; je monte par une allée

exposée au soleil, puis je tourne dans les bois de sapins que j'admire;

après chaque montée, que je crois toujours être la dernière, j'arrive

au vieux château. Ruines rafistolées à l'allemande, pour en faire des

perspectives d'album; bouteilles cassées, débris de cuisine au milieu

de tout cela; le garde-manger était dans la salle des chevaliers. Je

remarque les rochers granitiques comme ceux de la Corrèze; ils sont

plus particulièrement d'une couleur rougeâtre comme le terrain et les

pierres de ces pays-ci.

J'écris à diverses reprises sur mon calepin. J'admire en descendant une

grande perspective montante sous les pins. Je remarque la couleur de

_charbon_ du fond et des arbres. Je redescends par une grande chaleur

et pressé par la faim. Au bas des degrés, je me trompe de route et

je conçois de l'inquiétude, en sentant ma fatigue et voyant reculer

mon déjeuner. J'arrive enfin tout poudreux, tout hérissé. Je me mets à

table. Voilà toutes sortes d'événements qui ne peuvent pas m'arriver à

Paris et qui font que je ne peux pas y déjeuner avec appétit.

Je dors ensuite presque toute la journée; un autre se serait fait un

devoir d'aller voir des cascades.

À six heures chez Mme Kalergi, qui m'avait prié; j'y trouve un prince

Wiasiemski et sa femme, le premier Kalmouck par la face, la seconde

charmante et gracieuse Russe qui m'a semblé mieux le lendemain en

toilette du matin. De plus, une dame russe aussi ou berlinoise,

sentimentale personne, avec qui j'ai fait le lendemain le voyage

d'Eberstein avec Mme Kalergi. Cette dernière me parle beaucoup de

Wagner[113]; elle en raffole comme une sotte, et comme elle raffolait

de la République. Ce Wagner veut innover; il croit être dans la vérité;

il supprime beaucoup des conventions de la musique, croyant que les

conventions ne sont pas fondées sur des lois nécessaires. Il est

démocrate; il écrit aussi des livres sur le bonheur de l'humanité[114],

lesquels sont absurdes, suivant Mme Kalergi elle-même.

Je sors d'assez bonne heure; je vais faire, malgré le froid le plus

piquant, une longue promenade sous l'allée qui va à Lichtenthal,

délicieux endroit. Je rencontre, en revenant, Winterhalter[115], bon

diable, mais très ennuyeux. Il veut absolument aller boire de la

bière, et je le suis. Il me donne l'adresse d'un marchand d'_ale_ et

de _porter_ à Paris, et aussi celle d'un marchand de _jambon cru_ de

Mayence.

*

27 _septembre._--Je m'achemine de bonne heure et sans la précaution

d'un paletot vers le couvent de Lichtenthal. Délicieuse et matinale

promenade; dans l'église du couvent, la divine surprise, au moment

où j'allais partir, du chant des religieuses; on ne trouverait pas

pareille chose en cent ans, dans toute la France. Je disais à Mme

Kalergi, qui prend fort le parti des Allemands, que chez eux la

musique[116] venait pour ainsi dire en pleine terre; chez nous, c'est

une production artificielle.

Grand Christ en bois peint très expressif et effrayant pendu de côté

et sous les yeux de ces pauvres religieuses quand elles sont dans leur

tribune.

Que ces voix pures et timbrées avaient d'expression! Quel chant et

quelle simple harmonie! La voix, cette émanation du tempérament

physique plus que de l'âme, semblait trahir les désirs comprimés: je me

le figurais au moins. Je suis revenu enchanté.

Je passe au petit bazar en plein vent, faire quelques achats. Je

reviens déjeuner et je m'apprête pour aller chez Mme Kalergi; de chez

elle chez son prince, qui me montre un _Auguste_ Delacroix[117], qu'on

lui avait vendu pour un _Eugène._ (_A Rowland for an Oliver_, c'est le

titre d'une pièce anglaise.)

Promenade par un soleil ardent jusqu'à Eberstein, parlant sentiment,

politique, arts, etc. Château comme toutes ces résidences allemandes:

du faux gothique, des ornements de tous les styles, mais toujours

détestablement et gauchement arrangés. La gaucherie est la muse qui

se tient le plus souvent derrière l'épaule de leurs artistes. Une

demi-gaucherie est presque toute la grâce de leurs femmes.

Revenu fatigué, je quitte ces dames et reviens dormir une heure. Dîner

ensuite.

Nouvelle promenade dans la partie des bosquets découverts qui est près

de la rivière, et promenade toujours aussi charmante sous les chênes de

Lichtenthal. Musique affreuse exécutée ce soir par les Badois. Celle

des Autrichiens, le premier jour, était d'une meilleure exécution; mais

ils ne jouent, avec tous leurs talents, que de la musique à l'usage de

la grande foule des auditeurs qui sont là.

*

28 _septembre._--Promenade le matin, en mauvaise disposition; c'était

la dernière: j'avais encore quelques petits achats à faire. Je monte

par la pente en face de mes fenêtres. L'ardeur du soleil m'en chasse

promptement. Je remarque que j'y suis plus sensible de jour en jour:

je finirai par sympathiser complètement sous ce rapport, comme sous

tant d'autres, avec ma pauvre Jenny. Quelques tours, mais sans charmes,

dans les bosquets à droite de la route qui mène à Lichtenthal et dans

l'allée allemande. Je fais mes paquets et pars à deux heures.

Voyage rapide; vue de montagnes; changements de voitures. Arrivé le

soir à Strasbourg, avant la nuit. Plaisir de me trouver avec les bons

Lamey.

*

_Strasbourg_, 29 _septembre._--Passé une partie de la journée à la

_Maison d'œuvre_ Je la cathédrale, à dessiner[118]. (Je regrette

de n'écrire nies impressions qu'ici, à Dieppe, dix à douze jours

après: j'ai été très frappé de ce que j'ai vu là. J'aurais voulu tout

dessiner.)

Le premier jour, j'ai été attiré par les ouvrages du quinzième siècle

et du commencement de la renaissance des arts; les statues un peu

roides, un peu gothiques de l'époque antérieure ne m'attiraient pas;

je leur ai rendu justice le lendemain et le jour suivant, car j'y ai

dessiné trois jours avec ardeur, au milieu des interruptions du froid

et de l'incommodité du lieu par le défaut de lumière ou la difficulté

de me placer. Je dessine sous la prétendue statue d'Erwin[119], car

Erwin est partout ici, comme Rubens est à Anvers, comme César partout

où il y a une enceinte en gazon ressemblant à un camp. La tête, les

mains superbes, mais les draperies déjà chiffonnées et faites de

pratique. De même pour la statue en face de l'homme en manteau fendu

sur l'épaule qui met sa main sur les yeux, la tête levée en l'air. Plus

naïves, les figures de l'homme en robe et en chaperon, agenouillé,

du vieux juge assis dans l'anti-chambre, et des figures des soldats

malheureusement mutilés et couverts d'armures qui sont également dans

l'anti-chambre, mais qui sont d'une époque antérieure.

Ce soir, après dîner, mais de jour, promenade dans le petit jardin avec

la bonne cousine: elle appréhende, la pauvre femme, la solitude des

dernières années.

*

30 _septembre._--Retourné, malgré le dimanche, à la _Maison

d'œuvre._ Nous avions été auparavant faire je ne sais quelle

course avec la bonne cousine; elle ne veut s'en aller qu'après

m'avoir vu entrer. Je me jette sur les figures d'anges des treizième

et quatorzième siècles: les vierges folles, les bas-reliefs d'une

proportion encore sauvage, mais pleins de grâce ou de force.

J'ai été frappé de la force du _sentiment_: la _science_ lui est

presque toujours fatale; l'adresse de la main seulement, une

connaissance plus avancée de l'anatomie ou des proportions livre à

l'instant l'artiste à une trop grande liberté; il ne réfléchit plus

aussi purement l'image, les moyens de rendre avec facilité ou en abrégé

le séduisant et l'entraînant à la _manière._ Les écoles n'enseignent

guère autre chose: quel maître peut communiquer son sentiment

personnel[120]? On ne peut lui prendre que ses _recettes_; la pente

de l'élève à s'approprier promptement cette facilité d'exécution, qui

est chez l'homme de talent le résultat de l'expérience, dénature la

vocation et ne fait, en quelque sorte, qu'enter un arbre sur un arbre

d'une espèce différente. Il y a de robustes tempéraments d'artistes

qui absorbent tout, qui profitent de tout; bien qu'élevés dans des

_manières_ que leur nature ne leur eût pas inspirées, ils retrouvent

leur route à travers les préceptes et les exemples contraires,

profitent de ce qui est bon, et, quoique marqués quelquefois d'une

certaine empreinte d'école, deviennent des Rubens, des Titien, des

Raphaël, etc.

Il faut absolument que, dans un moment quelconque de leur carrière,

ils arrivent, non pas à mépriser tout ce qui n'est pas eux, mais à

dépouiller complètement ce fanatisme presque toujours aveugle, qui nous

pousse tous à l'imitation des grands maîtres et à ne jurer que par

leurs ouvrages. Il faut se dire: cela est bon pour Rubens, ceci pour

Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils ont fait les regarde; rien ne

m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là.

Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée

d'_inspiration naïve_ est préférable à tout. Molière, dit-on, ferma un

jour Plaute et Térence; il dit à ses amis: «J'ai assez de ces modèles:

je regarde à présent en moi et autour de moi.»

[101] C'est le nom d'une propriété de famille qui appartient

aujourd'hui encore à M. _de Verninac_, sénateur.

[102] Se reporter dans le second volume à tout ce qu'il dit sur

l'_Imagination_ et sur l'_Idéalisation._ (Voir t. II, p. 126 et 241.)

[103] _François de Verninac_, président du tribunal de Tulle. Delacroix

lui laissa par testament quelques souvenirs de famille.

[104] On voit, à Turenne, les ruines d'un ancien château fort dont il

reste une tour gigantesque, dite Tour de César.

[105] À cet endroit du manuscrit se trouve une esquisse presque informe

qui représente la tour du château. Elle fait invinciblement penser aux

ms de Victor Hugo, faits par le poète dans son voyage sur les bords du

Rhin.

[106] _Mme Duriez de Verninac._ Dans son testament Delacroix lui a

laissé de nombreux souvenirs.

[107] La famille _Lamey_, qui habitait Strasbourg, où M. Lamey occupait

le poste de président de Cour. [

F08] _Chartes-Auguste Schüler_ (1804-1859), graveur, élève de Guérin

et de Gros, visita l'Allemagne et l'Italie, et retourna se fixer à

Strasbourg, son pays natal, où il se voua à l'enseignement.

[109] _Gustave Brion_ (1824-1878), peintre, élève de Gabriel Guérin,

s'est voué spécialement à la peinture des mœurs alsaciennes et

rhénanes. On lui doit les illustrations de _Notre-Dame de Paris_ et

_Les Misérables_ de Victor Hugo, publiées en 1864.

[110] _François-Joseph Heim_ (1787-1865), peintre, élève de Vincent,

obtint le prix de Rome en 1807. Parmi ses œuvres les plus importantes,

on peut citer le _Martyre de saint Cyr et de sainte Juliette_, qu'on

peut voir dans une des chapelles de l'église Saint-Gervais, et _Charles

X distribuant des récompenses aux artistes à la fin de l'Exposition_

de 1824, tableau où figure notamment Delacroix et qui se trouve

aujourd'hui au Louvre.

[111] _La défaite des Cimbres et des Teutons_, exposé en 1853.

[112] _Charles Séchan_(1802-1874), peintre décorateur, élève de Cicéri,

s'est fait une place à part pour le goût qu'il apporta dans l'art

décoratif. Le talent qu'il montra en brossant des décors pour les

grands théâtres de Paris et de l'étranger le firent distinguer, et en

1849 il fut chargé de restaurer la galerie d'Apollon, au Louvre; plus

tard, on lui confia les peintures architecturales de Saint-Eustache.

En 1852, au retour d'un voyage à Constantinople, où il entreprit les

décorations intérieures des palais et des kiosques du Sultan, il se

rendit à Baden, où il exécuta les travaux décoratifs du Casino. Il a

publié un volume de _Souvenirs._

[113] Il ne faut pas oublier qu'à cette époque le nom de _Richard

Wagner_ était complètement inconnu en France. Nous sommes en 1855,

c'est-à-dire huit années avant la légendaire tentative de _Tannhäuser_,

au grand Opéra de Paris. Le nom alors obscur du poète-musicien n'avait

pu être révélé à Eugène Delacroix que par une étrangère russe ou

berlinoise.

[114] Delacroix fait allusion ici aux tentatives politiques et sociales

de R. Wagner. Celui-ci avait participé au mouvement révolutionnaire de

l'Allemagne qui avait suivi le mouvement de 1848 en France. Il avait

dû quitter son pays et s'exiler en Suisse. De cette époque date la

série de ses grandes productions poétiques et musicales. Mais bien que

désormais il ne dût prendre aucune part active à la propagande des

idées socialistes, il leur demeura toujours très fidèlement et très

fermement attaché, au point que ses écrits théoriques s'en trouvent

souvent influencés.

[115] _François-Xavier Winterhalter_ (1808-1873), peintre allemand, qui

pendant tout le règne de Louis-Philippe et pendant les premières années

du second Empire a joui d'une grande vogue. Il fit les portraits de la

plupart des membres de la famille royale, reproduits et popularisés

d'ailleurs par la gravure. On connaît aussi le portrait en médaillon de

l'impératrice Eugénie exposé en 1861, celui de la reine Victoria, etc.

[116] Delacroix note ici une observation que seuls ont pu faire ceux

qui ont voyagé en Allemagne. Déjà avant d'y être allé, il rapporte

dans son journal un fragment de conversation avec A. de Musset, dans

lequel il observe que les Français ne sont _d'instinct_ ni musiciens

ni peintres. Il faut avoir visité les villes d'Allemagne, non pas

seulement les capitales, comme Leipzig, Dresde, Berlin, mais même les

villes de second ou de troisième ordre, pour se rendre compte du rôle

que joue la musique dans l'éducation nationale.

[117] _Auguste Delacroix_ (1812-1868), peintre, qui se consacra presque

exclusivement à l'aquarelle, et obtint de brillants succès dans ce

genre alors peu recherché.

Aucun lien de parenté ne le rattachait à Eugène Delacroix, et celui-ci

s'irritait de cette similitude de nom, qui pouvait créer une confusion

dans l'esprit du public.

[118] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1399 à 1402 et 1912.

[119] _Erwin de Steinbach_ (1240-1318), architecte et sculpteur

allemand, construisit la façade ouest de la cathédrale de Strasbourg

et prépara les plans de décoration intérieure de la nef. Il mourut

laissant son travail inachevé; mais son fils _Jean_ acheva son œuvre

d'après des dessins qui sont encore conservés à Strasbourg.

[120] Voir sur ce point notre étude, pages 32, 33, 34. C'est là une des

idées les plus chères à Delacroix et les plus significatives de son

esthétique.

* * * * *

1er _octobre._--Nous allons, le cousin, la cousine et moi,

voir le bon Schüler; je le remercie de ses gravures; nous y allons

surtout pour voir le petit portrait qu'il a fait du cousin, pour mettre

en tête de ses œuvres; je les quitte pour aller à la _Maison de

l'œuvre._

Les _naïfs_ me captivent de plus en plus; je remarque dans des têtes,

telles que le vieillard à longue barbe et en longue draperie, dans les

têtes de deux statues un peu colossales d'un abbé et d'un roi, qui

sont dans la cour, combien ils ont connu le procédé antique. Je les

dessine à la manière de nos médailles d'après l'antique, par les plans

seulement. Il me semble que l'étude de ces modèles d'une époque réputée

barbare, par moi tout le premier, et remplie pourtant de tout ce qui

fait remarquer les beaux ouvrages, m'ôte mes dernières chaînes, me

confirme dans l'opinion que le _beau_ est partout, et que chaque homme

non seulement le voit, mais doit absolument le rendre à sa manière.

Où sont ces types grecs, cette régularité dont on s'est habitué à

faire le type invariable du _beau?_ Les têtes de ces hommes et de ces

femmes sont celles qu'ils avaient sous les yeux. Dira-t-on que le

mouvement qui nous porte à aimer une femme qui nous plaît ne participe

nullement de celui qui nous fait admirer la beauté dans les arts? Si

nous sommes faits pour trouver dans cette créature qui nous charme le

genre d'attrait propre à nous captiver, comment expliquer que ces mêmes

traits, ces mêmes grâces particulières pourront nous laisser froids,

quand nous les trouverons exprimés dans des tableaux ou des statues?

Dira-t-on que, ne pouvant nous empêcher d'aimer, nous aimons ce que

nous rencontrons et qui est imparfait, faute de mieux? La conclusion

de ceci serait que notre passion serait d'autant plus vive que notre

maîtresse ressemblerait davantage à la Niobé ou à la Vénus, mais on en

rencontre qui sont ainsi faites et qui ne nous forcent nullement à les

aimer.

*

2 _octobre._--Je pars de Strasbourg à midi et demi. Séparation tendre,

regrets et adieux.

Je voyage avec une jeune mère très attentive à son enfant et qui ne

l'a pas laissé une minute: petite femme frêle, blond fade, l'air

intelligent; mais cette tendresse était vraiment touchante.

Je traverse l'Alsace, la Lorraine, la Champagne. Rien ne nie parle dans

tout cela.

Désappointement, en arrivant, de trouver une malle étrangère au lieu de

la mienne; cela renverse toute la joie que je me promettais; j'arrive à

une heure du matin chez moi, ayant pris dans ma voiture une jeune femme

et son enfant qui était au chemin de fer, sans ressources pour se faire

conduire chez elle.

*

3 _octobre._--J'avais déjà pris mon parti de la perte de ma malle;

je ne regrettais que mes croquis de Strasbourg, mais surtout ce même

petit livre dans lequel j'écris; je voyais tout cela dans les mains de

quelque Allemand! La malle revient, et je m'embarque à une heure.

Je trouve Nieuwerkerke, qui monte dans la même voiture que moi. Il y a

là un ménage étrange: la femme est Belge, coquette avec Nieuwerkerke;

je prends la femme de chambre, qui a les plus beaux traits du monde,

pour une amie ou une parente; heureusement la bévue se fait en moi, et

je ne m'expose pas au crime impardonnable d'adresser une chose aimable

à une pauvre créature, belle comme les anges et accablée du mépris

de sa maîtresse, dont le nez retroussé et la petite figure commune

semblent, au contraire, la classer dans l'emploi des soubrettes.

Après Rouen, où reste mon séducteur, je fais route avec l'Anglais et

sa femme; je cause et continue la connaissance; je les rencontre le

lendemain matin sur la plage; ils m'invitent à les venir voir, ce que

je leur promets et ce que je n'ai pas encore exécuté.

*

_Dieppe_, 4 _octobre._--Pas un seul moment d'ennui: je regarde à ma

fenêtre, je me promène dans ma chambre. Les bateaux entrent et sortent;

liberté complète, absence de figures ennemies ou ennuyeuses; je

retrouve ma vue de l'année dernière; je ne lis pas une ligne.

Je vais le matin sur la plage, et c'est la que je retrouve l'Anglais et

sa femme.

Je me sens encore de mon mauvais régime des jours passés; le soir,

après dîner, je ne puis sortir; je reste sur mon canapé. Je relis avec

plaisir mon petit livre, écrits et extraits de la correspondance de

Voltaire. Il dit que les paresseux sont toujours des hommes médiocres.

Je suis toujours dévoré de la passion d'apprendre, non d'apprendre,

comme tant de sots, des choses inutiles; il y a des gens qui ne seront

jamais musiciens, qui s'instruisent à fond du contre-point; d'autres

apprennent l'hébreu ou le chaldéen et s'appliquent à déchiffrer les

hiéroglyphes ou les caractères cunéiformes du palais de Sémiramis.

Le bon Villot, qui ne peut rien tirer de son fonds stérile, est orné

des connaissances les plus variées et les plus inutiles; il a ainsi

la satisfaction de se trouver à tout instant supérieur à l'homme le

plus rare ou le plus éminent, qui ne l'est que dans une partie où il

excelle. Il y a longtemps que j'ai rejeté toute satisfaction pédante.

Quand je sortais du collège, je voulais aussi tout savoir; je suivais

les cours[121]; je croyais devenir philosophe avec Cousin, autre poète

qui s'efforçait d'être un savant; j'allais expliquer Marc-Aurèle en

grec avec feu Thurot[122], au Collège de France; mais aujourd'hui,

j'en sais trop pour vouloir rien apprendre en dehors de mon cercle;

je suis insatiable des connaissances qui peuvent me faire grand; je

me rappelle, en m'y conformant par une pente toute naturelle, ce que

m'écrivait Beyle: «Ne négligez rien de ce qui peut vous faire grand.»

*

5 _octobre._--Dans la journée, je vais voir les falaises près des bains

et seul. Le soir, à la jetée en compagnie de Jenny.

Je passe des heures sans lectures, sans journaux. Je passe en revue

les dessins que j'ai apportés; je regarde avec passion et sans fatigue

ces photographies d'après des hommes nus, ce poème admirable, ce corps

humain sur lequel j'apprends à lire et dont la vue m'en dit plus que

les inventions des écrivassiers.

*

6 _octobre._--Dans la journée, bonne promenade avec Jenny, dans le même

lieu qu'hier. Nous avons été assez loin sur le sable. J'ai pris, sur

les rochers découverts par la mer, des coquillages et j'en ai mangé.

Revenu par la grande rue et acheté un châle. Jetée le soir.

Hier et aujourd'hui, croquis d'après les photographies, d'après

Thevelin.

*

7 _octobre._--Tous ces matins écrit mes lettres à Vieillard et à

Chabrier pour lui recommander la demande de François[123], à Clément de

Ris, à Moreau, etc. Dessiné encore d'après les Thevelin.

Montés, par le mauvais temps qui nous gagne, à la falaise du Pollet.

Descendus ensuite sur la plage qui est au-dessous. Le soir, resté à la

maison: la somnolence me gagne après dîner.

Je lis, un de ces jours, dans la _Revue_, que Charles Bonnet[124]

se rendit aveugle par son acharnement à découvrir le mystère de la

génération chez la race intéressante des pucerons; il eut, entre

autres, une séance de trente-quatre jours consécutifs et sans le

moindre relâche, pendant laquelle il eut l'œil appliqué à son

microscope, afin de surveiller les accouchements successifs d'une

_puceronne_ androgyne, c'est-à-dire mâle et femelle, mari et femme

réunis dans le même sujet, comme dans certains genres de plantes.

Est-ce vraiment là un sujet de méditation intéressant à un degré

suffisant soit le bonheur, soit simplement le plaisir de l'humanité?

Était-il bien nécessaire qu'un brave philosophe perdît tant de temps

et surtout perdît les yeux, si utiles pour tant de choses, afin de

s'assurer que le _péché d'Adam_ était véniel, pour la race puceronne,

dans les décrets de la Providence, et qu'il pouvait en résulter un

nombre infini de générations d'affreux animaux? Le philosophe eût fait

un emploi plus raisonnable de son temps, s'il eût découvert un moyen

de mettre obstacle à une pareille fécondité en détruisant pucerons

et puceronnes. Quel chapitre à ajouter à celui qui traiterait de

l'inutilité[125] des savants et surtout des pucerons!

*

8 _octobre._--Je finis par m'enrhumer, au milieu de ce froid de la

chambre où je me sens gagner à la longue, et à la fenêtre où je me

place souvent le matin à moitié vêtu.

Je sors, un peu languissant par ce rhume commençant, vers midi ou une

heure; je vais à la jetée; la mer est toute plate et baisse; cette

jetée à claire-voie, qui remplace celle en pierre, amortit les vagues

et ôtera du pittoresque. Une barque à voiles, qui veut absolument

rentrer malgré la marée descendante, va au pied de cette jetée et

jette l'ancre pour ne pas être entraînée hors de la jetée. J'admire

la patience, la peine de ces pauvres gens pour se tirer de là; les

passants, sur la jetée, leur viennent en aide et les remorquent.

Je viens reprendre Jenny; je dessine un peu. Nous devions faire des

visites à des marchands; nous n'en avons pas le courage; nous prenons

par le dernier bassin et nous montons sur la falaise derrière le

château. Je reviens plus enrhumé encore.

Petit dîner, agréable comme toujours, quoique plus silencieux, au moins

de ma part; le soir, je sors avec une légère mauvaise humeur; je vais

seul me promener dans la grande rue; je me couche à neuf heures. Je

recule toujours de jour en jour ma visite à la Belge et à l'Anglais que

j'ai rencontrés dans le chemin de fer; j'ai la bonté de me faire un

scrupule de ne point aller les voir.

--Je ne puis exprimer le plaisir que j'ai eu à revoir ma Jenny[126].

Pauvre chère femme! Je retrouve sa petite figure maigre, mais les yeux

pétillants du bonheur de trouver à qui parler; je reviens à pied avec

elle, malgré le mauvais temps; je suis pendant plusieurs jours, et

probablement j'y serai tout le temps de mon séjour à Dieppe, sous le

charme de cette réunion au seul être dont le cœur soit à moi sans

réserve.

*

9 _octobre._--Je me lève plus tard; je ne fais point ma barbe et je

ne sors point; je fais faire du feu; essaye d'arrêter mon rhume à ses

débuts. Je trouve charmant d'être venu à Dieppe pour ne pas sortir de

ma chambre; heureusement que mon imagination ne laisse pas de voyager:

je passe de mes gravures à ce petit livre. Eh! n'est-ce pas voyager

que d'avoir sous ses fenêtres le spectacle le plus animé? Je satisfais

ici ce goût que j'ai toujours eu pour le repos corporel, pour le

_retirement_, si l'on peut parler ainsi; la pluie et un jour gris

ajoutent à mon plaisir; je me justifie ainsi à moi-même mon aversion

pour le mouvement. J'ai, vers quatre heures, le spectacle d'un bel

arc-en-ciel, avec cette particularité qui m'étonne et que je n ai pas

vu qu'on ait mentionnée: l'arc-en-ciel, parfaitement tracé dans le

ciel, continuant encore à se peindre en avant des maisons qui forment

l'enceinte du port et des arbres qui bornent la vue sur la petite

montagne qui est à droite, au-dessus des marais salés où se décharge

l'Arques en partie; ainsi, le phénomène ne se produit pas à une grande

distance, nous le touchons, pour ainsi dire, du doigt; ces maisons

étaient à cent pas de moi; il y a donc une position de vapeur qui

n'est pas sensible à la vue, assez intense cependant pour se colorer

des couleurs du prisme; on peut calculer presque le lieu précis où il

se dessine; il y avait au-dessus un deuxième arc plus faible, comme

toujours; je n'ai pu le suivre comme l'autre, ailleurs que sur le ciel.

Je suis ravi de la cheminée à l'anglaise ou à la flamande qui est dans

ma chambre; Jenny me donne l'idée d'en avoir une pareille à Paris, dans

le cas où on aurait une maison à soi; une fois allumée, elle va toute

seule; ce serait excellent dans mon atelier, dans celui de Gros, par

exemple, avec un poêle de l'autre côté. Il y a économie assurément,

profit pour la chaleur, et moins d'incommodités, en ce qu'on a moins à

s'en occuper.

*

10 _octobre._--La mer belle; le vent d'ouest nous donne de belles

vagues. Journée passée en partie à la jetée et, du reste, je ne sais

trop comment.

Ces beaux loisirs finiraient par amener le terrible ennui et avec lui

le désir de se renouveler en allant retrouver les pinceaux et les

toiles auxquelles je pense souvent. Il me les faudrait ici.

Je pense plus que je ne faisais encore l'année dernière, en voyant

à chaque instant ces scènes de mer, ces navires, ces hommes si

intéressants, qu'on n'a pas tiré de tout cela l'intérêt que cela

comporte. Le vaisseau lui-même ne joue pas un assez grand rôle chez les

faiseurs de marine: j'en voudrais faire les héros de la scène; je les

adore; ils me donnent des idées de force, de grâce, de pittoresque;

plus ils sont en désordre, plus je les trouve beaux. Les peintres de

marine les font tellement quellement: les proportions observées, la

position des agrès une fois conforme aux principes de la navigation,

il leur semble que leur besogne soit faite; ils font le reste les yeux

fermés, et comme les architectes indiquent dans un plan leurs colonnes

et leurs principaux ornements. C'est l'exactitude pour l'imagination,

que je demande; leurs cordages sont des lignes tracées à la hâte et

_de pratique_: ils sont là pour mémoire et semblent ne pouvoir servir

à rien; la couleur et la forme doivent concourir à l'effet que je

demande; mon exactitude consisterait, au contraire, à n'indiquer

fortement que les objets principaux, mais dans leur rapport d'action

nécessaire avec les personnages. Au reste, ce que je demande ici au

genre de la marine, c'est ce que je veux dans tout autre sujet: les

accessoires sont traités avec trop d'indifférence, même chez les plus

grands maîtres; si vous mettez du soin aux figures en négligeant ce qui

les accompagne, vous rappelez mon esprit au métier, à l'impatience de

la main, ou à une certaine dextérité propre à indiquer, seulement par

des à peu près, ce qui complète la vérité des figures, les armes, les

étoffes, les fonds, les terrains...

*

11 _octobre._--De bonne heure à la jetée. La mer est très belle;

plusieurs vaisseaux et barques sont entrés déjà; j'en vois plusieurs

encore. Je me tiens là deux ou trois heures sous la pluie et le vent.

Le reste de la journée, j'éprouve une fatigue qui me tient à la maison

dans une paresse complète, mais non sans charme. Le temps gris et

pluvieux favorise cette inclination nonchalante.

Le soir, après avoir un peu dormi, je vais à la jetée reprendre Jenny.

La mer est furieuse; j'ai peine à me tenir; je vois passer devant moi,

comme des flèches, deux barques de pêche: la première me fait frémir;

ils ont de la lumière abord. On pourrait tirer parti de ces effets de

nuit.

Se rappeler les grands nuages entassés sur le Pollet et, dans des

espaces éclairés, les étoiles groupées et brillantes.

*

12 _octobre._--Je reçois une lettre de Mme de Forget. Elle a voyagé

seule dans le Midi et n'a pu me répondre à Strasbourg, vu le peu de

temps que je lui donnais.

La mer est plus belle que je ne l'ai encore vue, les lames très

espacées et régulières; je trouve à la jetée John Lemoinne[127], que je

ne reconnaissais pas d'abord avec son chapeau de voyage sur les yeux et

sa tenue de touriste maritime. Il me dit que le bombardement d'Odessa

va faire autant de tort aux Anglais qu'aux Russes, mais que nous les

mettons un peu en demeure de s'y porter de bonne grâce.

Je reste longtemps à la jetée, puis longtemps sur le port, où je

m'assieds tout simplement sur une échelle, à regarder des pêcheurs et

leurs bateaux. Je me reprends d'ardeur pour les étudier: je ne puis me

détacher de les regarder.

Dans l'intention de retourner à la jetée et ne voulant pas rentrer,

j'entre au _Café suisse_ qui fait le coin de la grande rue et je lis

les _Débats._ Il y avait justement un article de John Lemoinne sur les

annonces dans les journaux anglais.

Je vais ensuite aux bains m'informer de Guérin[128]. Il arrive

ordinairement le vendredi soir. Jenny était venue avec moi.

Rentré avec elle, après achats divers, et resté à la maison à ne rien

faire, à raisonner avec elle et à dormir en attendant le dîner. Au

demeurant, bonne vie; le spectacle de ce port est à tout instant une

distraction agréable.

Le soir, après avoir dormi encore, à la jetée. Temps de chien; on ne

jouit que des mugissements de la mer, car on ne voit que de l'écume sur

un fond obscur. Nous attendons en vain le bateau à vapeur. La veille,

il avait eu des avaries en entrant et avait donné des inquiétudes.

Quelle rage pousse ces animaux à voyager justement la nuit, par une

mer furieuse, exposés doublement à manquer le port, avec toutes les

conséquences de cet accident? Il faut être Anglais, et malheureusement

nous le devenons, pour avoir cette méthodique frénésie; plutôt que de

perdre une heure, c'est-à-dire de respirer, de manger, de vivre à son

aise pendant cette heure. Le temps perdu pour eux est celui qu'ils

donnent à vivre tranquilles ou à s'amuser.

En repassant sur le port, j'examine encore les bateaux qui s'élèvent et

s'abaissent avec le flot.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 26 / 104 题