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2 _mai._--Ce soir chez l'insipide Païva. Quelle société! Quelles
conversations! Des jeunes gens avec barbe et sans barbe; des jeunes
premiers de quarante-cinq ans, des barons et des ducs allemands, des
journalistes, et tous les jours de nouvelles figures!
Amaury Duval y est venu. Je n'ai commencé à pouvoir ouvrir la bouche
qu'avec lui; j'étais pétrifié de tant d'inutilité et d'insipidité. Le
bon X... croit être là en société. Comme on ne jure que par lui, qu'il
fait là un excellent dîner chaque semaine et qu'il y mène sa donzelle,
qu'on le consulte même sur les talents du cuisinier, qu'il décide s'il
faut le conserver ou le changer, il est là comme autrefois le Mondor
de l'ancien régime dans certains salons; il bâille, il dort pendant
qu'on lui parle; au demeurant, c'est un bon garçon.
En sortant de cette peste assoupissante à onze heures et demie et en
respirant l'air de la rue, je me suis cru à un régal; j'ai marché une
heure avec moi-même, peu satisfait néanmoins, morose, faisant retour
sur mille objets désagréables et me plaçant en esprit au milieu de tous
ces dilemmes que pose l'existence telle qu'elle est; celui-ci surtout
qui est le fond de tous les raisonnements possibles à cet endroit:
solitude, ennui, torpeur, société avec et sans liens, rage de tous les
moments et surtout aspiration à la solitude. Conclusion: rester dans la
solitude, sans traverser d'autre épreuve, puisque le vœu suprême est
enfin d'être tranquille, quand la tranquillité devrait être une sorte
d'anéantissement.
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4 _mai._--Chez Nieuwerkerke le soir; Levassor[27] nous a fait la scène
de l'_Anglais à Inkermann._
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14 _mai._--J'ai eu à dîner Varcollier, Gautier[28] et les aimables
hommes qui m'ont été agréables pour mon exposition.
Bonne soirée; Dauzats en était.
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15 _mai._--Inauguration de l'Industrie. J'ai été ensuite, et
imprudemment, à l'exposition des tableaux, avec Dauzats et revenu avec
lui jusque chez moi. J'y ai eu très froid.
J'ai vu l'exposition d'Ingres[29]. Le ridicule, dans cette exhibition,
domine à un grand degré; c'est l'expression complète d'une incomplète
intelligence; l'effort et la prétention sont partout; il ne s'y trouve
pas une étincelle de naturel.
Dauzats, en revenant, me conte l'histoire des travaux de Chenavard.
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22 _mai._--Dumas me fait demander le matin si je suis chez moi; je lui
réponds que j'y serai à deux heures. Il me demande des notes sur les
choses les plus inutiles à savoir pour un public, comment je m'y prends
dans ma peinture, mes idées sur la couleur, etc. Il me demande, pour
prolonger la séance, à dîner avec moi; je saisis cette occasion de
passer quelques bons moments. Il va faire une course et revient à sept
heures passées, au moment où j'allais dîner tout seul, mourant de faim.
Après notre dîner, nous allons en fiacre chercher une petite qu'il
protège, et nous allons voir la tragédie et la comédie italiennes. Il
n'est qu'un motif qui puisse engager à aller à un pareil spectacle:
celui de se fortifier dans la connaissance de l'italien. Rien n'est
plus ennuyeux.
Dumas me disait qu'il était en train de procès qui devaient assurer
son avenir, quelque chose comme 800,000 francs pour commencer, sans
compter le reste. Le pauvre garçon commence à s'ennuyer d'écrire jour
et nuit et de n'avoir jamais le sou. «Je suis au bout», m'a-t-il dit,
«je laisse à moitié faits deux romans... je m'en irai, je voyagerai et
je verrai, à mon retour, s'il s'est rencontré un Alcide pour achever
ces deux entreprises imparfaites.» Il est persuadé qu'il va laisser,
comme Ulysse, un arc que personne ne pourra bander; en attendant, il
ne se trouve pas vieilli et agit, sous plusieurs rapports, comme un
jeune homme. Il a des maîtresses, les fatigue même; la petite que nous
avons été prendre pour aller au spectacle lui a demandé grâce; elle
se mourait de la poitrine, au train dont il y allait. Le bon Dumas la
voit tons les jours en père, a soin de l'essentiel dans le ménage, et
ne s'inquiète pas des délassements de sa protégée! Heureux homme!
heureuse insouciance! Il mérite de mourir comme les héros, sur le champ
de bataille, sans connaître les angoisses de la fin, la pauvreté sans
remède et l'abandon.
Il me disait qu'avec ses deux enfants, il est comme seul. Ils vont l'un
et l'autre à leurs affaires et le laissent se faire consoler par son
Isabelle. D'un autre côté, Mme Cavé me disait le lendemain que sa fille
se plaignait de la société d'un père qui n'était jamais à la maison...
Étrange monde!
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25 _mai._--Au conseil.--Auparavant, j'ai été avec Jenny voir des seaux
à rafraîchir le vin de Champagne.
Les collègues, comme les autres, remarquent mon Salon[30], et me
parlent des compliments qu'ils en entendent faire.
Je reste après la séance, par un beau soleil, à lire les journaux.
Je vais chez Gervais le remercier des couleurs qu'il m'a apportées
hier, et je rentre, mourant de faim. Je voulais, avant dîner, aller
voir la bonne Alberthe: je remets cela.
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26 _mai._--Dîné chez Mme Villot; j'y ai trouvé Mme Herbelin,
Rodakowski[31], Ferré et Nieuwerkerke. Nouvelle sortie contre les
fleurs qui jonchent la table.
Le soir, à neuf heures, Nieuwerkerke me mène chez le prince Napoléon,
pour le premier jour de ses soirées... Quelle foule! Quels visages! Le
républicain Barye, le républicain Rousseau, le républicain Français, le
royaliste Un Tel, l'orléaniste Celui-ci; tout cela se pressant et se
coudoyant. Il y avait des femmes charmantes, Mme Barbier entre autres,
infiniment à son avantage.
Je suis sorti tard, et ai été prendre une glace au café de Foy: celles
du prince étaient détestables.
Ma nuit a été mauvaise dans la première partie; je me suis relevé qu'il
faisait petit jour et me suis promené; cela m'a remis... J'ai joui de
ce moment solennel où la nature reprend des forces, où royalistes et
républicains sont endormis d'un commun sommeil.
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29 _mai._--Aujourd'hui j'ai eu à dîner: Mérimée, Nieuwerkerke, Biolay,
Halévy, Villot, Viel-Castel[32], Arago, Pelletier et Lefuel; ils ont
paru s'amuser et se trouver sans façon. Je redoutais cette corvée,
et elle s'est changée en plaisir; je voudrais être logé de manière à
renouveler souvent ces parties-là.
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31 _mai._--Dîné chez Moreau avec Français[33], Mouilleron[34], les deux
Rousseau[35], Martinet[36], etc.
[27] _Levassor_, célèbre acteur comique, qui excellait dans les rôles à
travestissements.
[28] _Théophile Gautier._
[29] À côté de ce jugement si sévère, et qui était évidemment
l'expression définitive de sa pensée, il est intéressant de noter
ce fragment de lettre que Delacroix écrivait au critique d'art Th.
Silvestre, après l'envoi de son livre: _Histoire des artistes vivants,
français et étrangers_: «Je n'ai pas encore lu la _biographie_
d'Ingres, c'est-à-dire relu, car je suis encore à votre dernier envoi,
dont je ne vous ai rien dit cet automne, parce que je suis parti très
brusquement. Déjà, sur ce que vous m'en aviez dit à la volée, je
vous avais exprimé mon sentiment. Je vous avais _supplié d'ôter les
personnalités_, qui sont déjà une dérogation aux usages d'autrefois en
parlant des vivants, même quand on en dit du bien. Avec cette franchise
que vous aimez et dont j'use quelquefois pour mon compte, je vous
disais que je regretterais que vous n'eussiez pas fait des changements
dans ce sens, pour vous, pour moi, pour tout le monde.» (_Corresp.,_ t.
II, p. 136.) M. Burty ajoute très justement en note que le passage en
question «montre avec quel tact Delacroix désirait que l'on n'imitât
pas dans son camp les furibonderies de ses adversaires».
[30] À propos de ce Salon de 1855, Baudelaire avait écrit cette
conclusion enthousiaste, qui venait après une étude détaillée des
œuvres offertes au public: «Homme privilégié, la Providence lui garde
des ennemis en réserve! Homme heureux parmi les heureux! Non seulement
son talent triomphe des obstacles, mais il en fait naître de nouveaux,
pour en triompher encore, il est aussi grand que les anciens dans un
siècle et dans un pays où les anciens n'auraient pas pu vivre... Les
nobles artistes de la Renaissance eussent été bien coupables de n'être
pas grands, féconds et sublimes, encouragés et excités qu'ils étaient
par une compagnie illustre de seigneurs et de prélats, que dis-je?
par la multitude elle-même, qui était artiste en ces âges d'or. Mais
l'artiste moderne qui s'est élevé si haut malgré son siècle, qu'en
dirons-nous, si ce n'est de certaines choses que ce siècle n'acceptera
pas, et qu'il faut laisser dire aux âges futurs?» (Voir les _Curiosités
esthétiques._) À cet article enthousiaste Delacroix répondait ainsi:
«Cher Monsieur, je n'ai reçu qu'ici votre article par-dessus les
toits, Vous êtes trop bon de me dire que vous le trouvez encore trop
modeste; je suis heureux de voir quelle a été votre impression sur mon
exposition. Je vous avouerai que je n'en suis pas mécontent, et quelque
chose de moi-même m'a gagné plus qu'à l'ordinaire en voyant la réunion
de ces tableaux. Puisse le bon public avoir des yeux, mais surtout les
vôtres, car ils jugent encore plus favorablement, j'en suis sûr, que je
ne fais.» (_Corresp._, t. II, p. 121.)
[31] _Rodakowski_ avait remporté une première médaille à l'Exposition
universelle de 1855, et Delacroix avait puissamment contribué à
faire obtenir cette récompense à une œuvre qu'il jugeait des plus
remarquables, le portrait du général Dembinski, déjà exposé en 1852 et
dont il est question plus haut (tome II, p. 156).
[32] Le comte _Horace de Viel-Castel_ (1798-1864), littérateur. Il
entra en 1853 dans l'administration des Beaux-Arts et devint peu de
temps après conservateur du Musée des souverains, poste qu'il occupa
jusqu'en 1862.
[33] _François-Louis Français_, élève de Gigoux et de Corot, est membre
de l'Académie des beaux-arts depuis 1890.
[34] _Adolphe Mouilleron_ (1820-1881), lithographe fort estimé. On lui
doit entre autres œuvres une superbe lithographie de la _Ronde de nuit_
de Rembrandt.
[35] _Théodore_ et _Philippe Rousseau._
[36] _Louis Martinet_, peintre, élève de Gros, a organisé un grand
nombre d'expositions, et notamment en 1864 l'exposition posthume
des œuvres d'Eugène Delacroix. Louis Martinet a longtemps dirigé le
placement des œuvres d'art à nos Salons annuels.
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1er _juin._--Au conseil, toujours dans la salle des Cariatides; il est
question des billets de bal. Je fais une sortie contre l'exigence de
n'en demander que pour des personnes intimes; il est curieux de voir
tous ces épiciers, tous ces marchands de papier et tous ces précieux se
trouver de meilleur ton et de meilleure compagnie que tel cordonnier
et tel tailleur qui aura été invité par mégarde et qu'ils craignent de
coudoyer. Je leur ai dit que la société française de nos jours n'était
faite que de ces bottiers et de ces épiciers, et qu'il ne fallait pas y
regarder de si près.
Je vais ensuite à l'Exposition. Celle d'Ingres m'a paru autre que la
première fois, et je lui sais gré de beaucoup de qualités. Je trouve là
Mme Villot et une de ses amies.
C'est le soir que j'ai revu la bonne Alberthe, qui me fait amitiés
tant qu'elle peut. On s'est occupé pendant très longtemps d'un grand
chien qui remplissait toute la chambre et sur lequel l'admiration ne
tarissait pas. Je déteste qu'on s'occupe longtemps de ces personnages
épisodiques, tels que les _chiens_ et les _enfants_[37], qui
n'intéressent jamais que leurs propriétaires ou ceux qui les ont mis au
monde.
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