21 _avril._--Dîné chez Legouvé avec Goubaux, Patin, etc., etc.

* * * * *

2 _mai._--Ce soir chez l'insipide Païva. Quelle société! Quelles

conversations! Des jeunes gens avec barbe et sans barbe; des jeunes

premiers de quarante-cinq ans, des barons et des ducs allemands, des

journalistes, et tous les jours de nouvelles figures!

Amaury Duval y est venu. Je n'ai commencé à pouvoir ouvrir la bouche

qu'avec lui; j'étais pétrifié de tant d'inutilité et d'insipidité. Le

bon X... croit être là en société. Comme on ne jure que par lui, qu'il

fait là un excellent dîner chaque semaine et qu'il y mène sa donzelle,

qu'on le consulte même sur les talents du cuisinier, qu'il décide s'il

faut le conserver ou le changer, il est là comme autrefois le Mondor

de l'ancien régime dans certains salons; il bâille, il dort pendant

qu'on lui parle; au demeurant, c'est un bon garçon.

En sortant de cette peste assoupissante à onze heures et demie et en

respirant l'air de la rue, je me suis cru à un régal; j'ai marché une

heure avec moi-même, peu satisfait néanmoins, morose, faisant retour

sur mille objets désagréables et me plaçant en esprit au milieu de tous

ces dilemmes que pose l'existence telle qu'elle est; celui-ci surtout

qui est le fond de tous les raisonnements possibles à cet endroit:

solitude, ennui, torpeur, société avec et sans liens, rage de tous les

moments et surtout aspiration à la solitude. Conclusion: rester dans la

solitude, sans traverser d'autre épreuve, puisque le vœu suprême est

enfin d'être tranquille, quand la tranquillité devrait être une sorte

d'anéantissement.

*

4 _mai._--Chez Nieuwerkerke le soir; Levassor[27] nous a fait la scène

de l'_Anglais à Inkermann._

*

14 _mai._--J'ai eu à dîner Varcollier, Gautier[28] et les aimables

hommes qui m'ont été agréables pour mon exposition.

Bonne soirée; Dauzats en était.

*

15 _mai._--Inauguration de l'Industrie. J'ai été ensuite, et

imprudemment, à l'exposition des tableaux, avec Dauzats et revenu avec

lui jusque chez moi. J'y ai eu très froid.

J'ai vu l'exposition d'Ingres[29]. Le ridicule, dans cette exhibition,

domine à un grand degré; c'est l'expression complète d'une incomplète

intelligence; l'effort et la prétention sont partout; il ne s'y trouve

pas une étincelle de naturel.

Dauzats, en revenant, me conte l'histoire des travaux de Chenavard.

*

22 _mai._--Dumas me fait demander le matin si je suis chez moi; je lui

réponds que j'y serai à deux heures. Il me demande des notes sur les

choses les plus inutiles à savoir pour un public, comment je m'y prends

dans ma peinture, mes idées sur la couleur, etc. Il me demande, pour

prolonger la séance, à dîner avec moi; je saisis cette occasion de

passer quelques bons moments. Il va faire une course et revient à sept

heures passées, au moment où j'allais dîner tout seul, mourant de faim.

Après notre dîner, nous allons en fiacre chercher une petite qu'il

protège, et nous allons voir la tragédie et la comédie italiennes. Il

n'est qu'un motif qui puisse engager à aller à un pareil spectacle:

celui de se fortifier dans la connaissance de l'italien. Rien n'est

plus ennuyeux.

Dumas me disait qu'il était en train de procès qui devaient assurer

son avenir, quelque chose comme 800,000 francs pour commencer, sans

compter le reste. Le pauvre garçon commence à s'ennuyer d'écrire jour

et nuit et de n'avoir jamais le sou. «Je suis au bout», m'a-t-il dit,

«je laisse à moitié faits deux romans... je m'en irai, je voyagerai et

je verrai, à mon retour, s'il s'est rencontré un Alcide pour achever

ces deux entreprises imparfaites.» Il est persuadé qu'il va laisser,

comme Ulysse, un arc que personne ne pourra bander; en attendant, il

ne se trouve pas vieilli et agit, sous plusieurs rapports, comme un

jeune homme. Il a des maîtresses, les fatigue même; la petite que nous

avons été prendre pour aller au spectacle lui a demandé grâce; elle

se mourait de la poitrine, au train dont il y allait. Le bon Dumas la

voit tons les jours en père, a soin de l'essentiel dans le ménage, et

ne s'inquiète pas des délassements de sa protégée! Heureux homme!

heureuse insouciance! Il mérite de mourir comme les héros, sur le champ

de bataille, sans connaître les angoisses de la fin, la pauvreté sans

remède et l'abandon.

Il me disait qu'avec ses deux enfants, il est comme seul. Ils vont l'un

et l'autre à leurs affaires et le laissent se faire consoler par son

Isabelle. D'un autre côté, Mme Cavé me disait le lendemain que sa fille

se plaignait de la société d'un père qui n'était jamais à la maison...

Étrange monde!

*

25 _mai._--Au conseil.--Auparavant, j'ai été avec Jenny voir des seaux

à rafraîchir le vin de Champagne.

Les collègues, comme les autres, remarquent mon Salon[30], et me

parlent des compliments qu'ils en entendent faire.

Je reste après la séance, par un beau soleil, à lire les journaux.

Je vais chez Gervais le remercier des couleurs qu'il m'a apportées

hier, et je rentre, mourant de faim. Je voulais, avant dîner, aller

voir la bonne Alberthe: je remets cela.

*

26 _mai._--Dîné chez Mme Villot; j'y ai trouvé Mme Herbelin,

Rodakowski[31], Ferré et Nieuwerkerke. Nouvelle sortie contre les

fleurs qui jonchent la table.

Le soir, à neuf heures, Nieuwerkerke me mène chez le prince Napoléon,

pour le premier jour de ses soirées... Quelle foule! Quels visages! Le

républicain Barye, le républicain Rousseau, le républicain Français, le

royaliste Un Tel, l'orléaniste Celui-ci; tout cela se pressant et se

coudoyant. Il y avait des femmes charmantes, Mme Barbier entre autres,

infiniment à son avantage.

Je suis sorti tard, et ai été prendre une glace au café de Foy: celles

du prince étaient détestables.

Ma nuit a été mauvaise dans la première partie; je me suis relevé qu'il

faisait petit jour et me suis promené; cela m'a remis... J'ai joui de

ce moment solennel où la nature reprend des forces, où royalistes et

républicains sont endormis d'un commun sommeil.

*

29 _mai._--Aujourd'hui j'ai eu à dîner: Mérimée, Nieuwerkerke, Biolay,

Halévy, Villot, Viel-Castel[32], Arago, Pelletier et Lefuel; ils ont

paru s'amuser et se trouver sans façon. Je redoutais cette corvée,

et elle s'est changée en plaisir; je voudrais être logé de manière à

renouveler souvent ces parties-là.

*

31 _mai._--Dîné chez Moreau avec Français[33], Mouilleron[34], les deux

Rousseau[35], Martinet[36], etc.

[27] _Levassor_, célèbre acteur comique, qui excellait dans les rôles à

travestissements.

[28] _Théophile Gautier._

[29] À côté de ce jugement si sévère, et qui était évidemment

l'expression définitive de sa pensée, il est intéressant de noter

ce fragment de lettre que Delacroix écrivait au critique d'art Th.

Silvestre, après l'envoi de son livre: _Histoire des artistes vivants,

français et étrangers_: «Je n'ai pas encore lu la _biographie_

d'Ingres, c'est-à-dire relu, car je suis encore à votre dernier envoi,

dont je ne vous ai rien dit cet automne, parce que je suis parti très

brusquement. Déjà, sur ce que vous m'en aviez dit à la volée, je

vous avais exprimé mon sentiment. Je vous avais _supplié d'ôter les

personnalités_, qui sont déjà une dérogation aux usages d'autrefois en

parlant des vivants, même quand on en dit du bien. Avec cette franchise

que vous aimez et dont j'use quelquefois pour mon compte, je vous

disais que je regretterais que vous n'eussiez pas fait des changements

dans ce sens, pour vous, pour moi, pour tout le monde.» (_Corresp.,_ t.

II, p. 136.) M. Burty ajoute très justement en note que le passage en

question «montre avec quel tact Delacroix désirait que l'on n'imitât

pas dans son camp les furibonderies de ses adversaires».

[30] À propos de ce Salon de 1855, Baudelaire avait écrit cette

conclusion enthousiaste, qui venait après une étude détaillée des

œuvres offertes au public: «Homme privilégié, la Providence lui garde

des ennemis en réserve! Homme heureux parmi les heureux! Non seulement

son talent triomphe des obstacles, mais il en fait naître de nouveaux,

pour en triompher encore, il est aussi grand que les anciens dans un

siècle et dans un pays où les anciens n'auraient pas pu vivre... Les

nobles artistes de la Renaissance eussent été bien coupables de n'être

pas grands, féconds et sublimes, encouragés et excités qu'ils étaient

par une compagnie illustre de seigneurs et de prélats, que dis-je?

par la multitude elle-même, qui était artiste en ces âges d'or. Mais

l'artiste moderne qui s'est élevé si haut malgré son siècle, qu'en

dirons-nous, si ce n'est de certaines choses que ce siècle n'acceptera

pas, et qu'il faut laisser dire aux âges futurs?» (Voir les _Curiosités

esthétiques._) À cet article enthousiaste Delacroix répondait ainsi:

«Cher Monsieur, je n'ai reçu qu'ici votre article par-dessus les

toits, Vous êtes trop bon de me dire que vous le trouvez encore trop

modeste; je suis heureux de voir quelle a été votre impression sur mon

exposition. Je vous avouerai que je n'en suis pas mécontent, et quelque

chose de moi-même m'a gagné plus qu'à l'ordinaire en voyant la réunion

de ces tableaux. Puisse le bon public avoir des yeux, mais surtout les

vôtres, car ils jugent encore plus favorablement, j'en suis sûr, que je

ne fais.» (_Corresp._, t. II, p. 121.)

[31] _Rodakowski_ avait remporté une première médaille à l'Exposition

universelle de 1855, et Delacroix avait puissamment contribué à

faire obtenir cette récompense à une œuvre qu'il jugeait des plus

remarquables, le portrait du général Dembinski, déjà exposé en 1852 et

dont il est question plus haut (tome II, p. 156).

[32] Le comte _Horace de Viel-Castel_ (1798-1864), littérateur. Il

entra en 1853 dans l'administration des Beaux-Arts et devint peu de

temps après conservateur du Musée des souverains, poste qu'il occupa

jusqu'en 1862.

[33] _François-Louis Français_, élève de Gigoux et de Corot, est membre

de l'Académie des beaux-arts depuis 1890.

[34] _Adolphe Mouilleron_ (1820-1881), lithographe fort estimé. On lui

doit entre autres œuvres une superbe lithographie de la _Ronde de nuit_

de Rembrandt.

[35] _Théodore_ et _Philippe Rousseau._

[36] _Louis Martinet_, peintre, élève de Gros, a organisé un grand

nombre d'expositions, et notamment en 1864 l'exposition posthume

des œuvres d'Eugène Delacroix. Louis Martinet a longtemps dirigé le

placement des œuvres d'art à nos Salons annuels.

* * * * *

1er _juin._--Au conseil, toujours dans la salle des Cariatides; il est

question des billets de bal. Je fais une sortie contre l'exigence de

n'en demander que pour des personnes intimes; il est curieux de voir

tous ces épiciers, tous ces marchands de papier et tous ces précieux se

trouver de meilleur ton et de meilleure compagnie que tel cordonnier

et tel tailleur qui aura été invité par mégarde et qu'ils craignent de

coudoyer. Je leur ai dit que la société française de nos jours n'était

faite que de ces bottiers et de ces épiciers, et qu'il ne fallait pas y

regarder de si près.

Je vais ensuite à l'Exposition. Celle d'Ingres m'a paru autre que la

première fois, et je lui sais gré de beaucoup de qualités. Je trouve là

Mme Villot et une de ses amies.

C'est le soir que j'ai revu la bonne Alberthe, qui me fait amitiés

tant qu'elle peut. On s'est occupé pendant très longtemps d'un grand

chien qui remplissait toute la chambre et sur lequel l'admiration ne

tarissait pas. Je déteste qu'on s'occupe longtemps de ces personnages

épisodiques, tels que les _chiens_ et les _enfants_[37], qui

n'intéressent jamais que leurs propriétaires ou ceux qui les ont mis au

monde.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 22 / 104 题