2 _juin._--Je fais mes paquets.

Chez le prince Napoléon le soir. J'y trouve Solange[38] et sa cousine

Augustine que je ne reconnaissais pas d'abord.

Dans la journée, Moreau était venu me prendre pour aller chez le

lithographe Sirouy[39], qui fait une planche d'après la petite _Entrée

des croisés._

*

_Champrosay_, 3 _juin._--Parti à une heure et demie pour Champrosay.

Pluie comme à l'ordinaire; le temps se remet le soir. Je rencontre en

montant Candas, qui vient me faire un salut que je crois intéressé,

Quantinet, puis le maire et Hippolyte Rodrigues et son fils, qui

passent achevai et m'apprennent qu'Halévy s'installe à Fromont.

*

4 _juin._--Aussitôt levé, je déballe mes toiles et fais ma palette; je

travaille beaucoup dans cette journée, qui est la première que je passe

ici.

Avant dîner, promenade par le mur de Baÿvet; je trouve encore les

traces de l'inscription au charbon sur son mur; je suis tous les ans,

avec un mélancolique intérêt, l'effacement de ces plaintes de ce pauvre

amoureux. Cette inscription fragile a survécu de beaucoup probablement

au sentiment qui l'a dictée; celui qui l'a écrite est peut-être disparu

depuis longtemps, aussi bien que la Célestine qui l'a inspirée.

Je descends vers la route. Le petit bois de Baÿvet est coupé. Je

remonte par la route des Dames; je vais jusqu'au chêne Prieur, je

tourne à gauche, puis à gauche encore, jusqu'à l'allée de l'Ermitage,

au carrefour où je trouve un autre grand chêne. Je reviens avec

ravissement pour dîner.

*

5 _juin._--Je prends le matin une tasse de thé, contrairement à mes

habitudes. Une promenade dans le jardin me conduit à une sortie dans

la campagne: je vais par les champs jusqu'à Soisy; je me fonds devant

cette nature paisible.

Malheureusement, ma débauche du matin porte malheur au reste de la

journée. J'essaye, sans succès, de travailler à la _Clorinde_[40]; je

ne sors d'une espèce d'assoupissement, que je ne puis vaincre, que

pour dîner, et tout de suite après, confiné dans ma mauvaise humeur et

dans les petites allées de mon jardin, je fais en long et en large une

promenade de près de deux heures, sans fruit, pour dissiper cette noire

humeur qui m'a accompagné jusqu'au lit et fait quereller ma pauvre

Jenny.

*

6 _juin._--En rentrant de ma promenade dans la forêt, vers dix heures,

je trouve un article de la _Presse_, très bon pour moi. J'extrais ces

pensées de Marc-Aurèle[41] qui y sont citées:

«Il faut partir de la vie comme l'olive mûre tombe en bénissant la

terre sa nourrice et en rendant grâces à l'arbre qui l'a produite.

Vivre trois ans ou trois âges d'homme, qu'importe quand l'arène est

close? Eh! qu'importe, pendant qu'on la parcourt? Mourir est aussi une

des actions de la vie; la mort, comme la naissance, a sa place dans le

système du monde. La mort n'est peut-être qu'un changement de place.

O homme tu as été citoyen dans la grande cité; va-t'en avec un cœur

paisible; celui qui te congédie est sans colère.»

J'avais fait le matin la plus délicieuse promenade. Je me lève un peu

tard malheureusement. Revenu par l'allée qui longe l'Ermitage venant du

chêne Prieur jusqu'à la grande qui traverse tout le bois.

*

_Paris_, 7 _juin._--J'ai été à Paris pour le banquet de l'Hôtel de

ville donné en l'honneur du lord-maire; faute d'être averti, j'ai

manqué la cérémonie du matin qui a été, dit-on, fort imposante; il

s'agissait de la présentation par le lord-maire de l'adresse de la

corporation de Londres à la municipalité de Paris. Les costumes du

lord-maire et des aldermen valaient la peine d'être vus.

Je suis parti à onze heures par l'omnibus de Lyon, escorté de

Julie[42]; en arrivant, et par une chaleur étouffante, j'ai été au

Jardin des Plantes: il y a deux beaux lions, de jeunes lions, etc.

Je mourais de chaud à les regarder: j'ai remarqué qu'en général le

ton clair qui se remarque sous le ventre, sous les pattes, etc., se

mariait plus doucement avec le reste de la peau que je ne le fais

ordinairement: j'exagère le blanc. Le ton des oreilles est brun, mais

en dehors seulement.

De là, chez Sirouy, le lithographe, voir la planche qu'il a commencée

(les _Croisés_ de Moreau)[43]; ensuite, à la maison, où je me suis

senti très fatigué, très accablé. J'ai une nature singulière: ces

déplacements, dès le matin, me causent toujours une fatigue nerveuse

extrême, et je peux me remettre pour très peu de chose.

Le soleil me nuit toujours; je me rappelle l'homme d'Épinal qui me

disait que s'il se mettait au soleil après son déjeuner, il éprouvait

un malaise considérable.

À peine m'étais-je habillé que je me suis senti rafraîchi et rajeuni,

et la soirée m'a fort ennuyé. Le banquet donné dans la salle des Fêtes

était splendide; les lustres faisaient un effet magnifique; j'étais à

côté d'un pauvre Anglais qui ne savait pas un mot de français; j'ai

presque oublié mon anglais; je cherchais tous mes mots; nous faisions

mutuellement semblant de comprendre ce que nous nous disions, et nous

n'en avons guère dit.

Fouché m'a ramené.

*

_Champrosay_, 8 _juin._--De retour à Champrosay vers une heure et par

le chemin de Lyon.

*

10 _juin._--J'ai été, après dîner, voir Halévy; il y avait là Boilay

et sa femme, et quelques personnes inconnues. Je leur promets de dîner

avec eux jeudi. Ils veulent encore m'avoir dimanche prochain.

*

_Paris_, 11 _juin._--À Paris, comme l'autre jour, pour le bal de

l'Hôtel de ville. Je trouve Quantinet dans la voiture jusqu'à Paris.

Du chemin de fer, je vais à l'Hôtel de ville pour parler pour le

protégé de Bixio; de là chez Haro et enfin chez moi. Après un peu de

repos, toujours aussi nécessaire, chez Mme de Forget jusqu'à six heures.

J'ai renoncé à aller dîner chez Champeaux avec ces messieurs du lundi,

voulant être de bonne heure à l'Hôtel de ville.

Très belle fête. La cour nouvellement arrangée fait beaucoup d'effet,

mais ce sera une déplorable idée pour le jour; elle ôtera la lumière et

la respiration à une partie de l'Hôtel de ville.

Rentré à onze et demie par une pluie subite; j'étais, précisément dans

une calèche découverte; une espèce de tablier de cuir a préservé mon

beau pantalon blanc.

J'ai revu Blondel[44]. Nous nous promettons toujours de nous voir; il

y a trop longtemps que nous nous sommes vus. Il ne reste probablement

plus dans chacun de nous une parcelle de l'Eugène et du Léon de 1810.

Vu un instant Mme Barbier, Mme Villot, etc.

*

_Champrosay_, 14 _juin._--J'étais engagé à dîner aujourd'hui par

Rodrigues et Halévy. J'arrive à Fromont après avoir fait une visite à

Mme Parchappe. Je ne trouve que la bonne Mme Rodrigues; ces messieurs

sont à Paris et m'y ont écrit; or je suis ici depuis plus de deux jours.

Me voilà retenu et dînant avec cette bonne dame et des enfants: cela

a fini mieux que je ne pensais. Après dîner, grande promenade dans le

parc avec le jeune Rodrigues[45], jeune nourrisson de la peinture,

suçant le lait de Picot[46], et me fatiguant un peu de sa naïve

conversation; mais grâce à sa bonne volonté, je prends l'air, au milieu

des plus beaux arbres du monde. La vue de la Seine, de la terrasse d'en

bas, est très belle et a même de la grandeur.

Pendant le dîner la pluie recommence avec fureur. Tout était mouillé

pendant notre promenade.

*

15 _juin._--Pluie continuelle. Vent furieux, qui n'a pas cessé un

instant pendant toute la journée.

Je lis dans la _Presse_ quelques feuillets de Mme Sand, de l'_Histoire

de sa vie_; elle parle aujourd'hui de ses relations avec Balzac. Elle

est forcée, la pauvre femme, de payer un tribut d'admiration à tout

le monde. Dans cette prose imprimée de son vivant et adressée à des

contemporains, elle parle de lui en des termes bien admiratifs[47].

Elle est forcée de faire une grosse part à toutes ces célébrités de

son temps, elle qui vit encore, pour qu'on ne lui reproche pas d'avoir

de l'envie; c'est l'un des mille inconvénients de son entreprise. Elle

parle beaucoup des sentiments paternels de de Latouche[48] à son égard,

de sa fraternelle amitié pour Arago[49]. Quelle entreprise! et surtout

pour une personne dans sa situation: parler de soi, quand la nécessité

de le faire de son vivant ne permet pas la franchise qui, seule,

donnerait de l'intérêt à son ouvrage, sinon sur son propre compte, au

moins sur tous les originaux dont elle aspire à laisser le portrait à

la postérité. Elle a la faiblesse de parler de sa théorie en matière

de romans, de ce _besoin d'idéal_, c'est son expression favorite, qui

consiste à représenter les hommes _comme ils devraient être._ Balzac,

dit-elle, l'encourage dans cette tentative, se proposant, lui, de les

peindre _tels qu'ils sont_[50], prétention qu'il pense avoir justifiée

et au delà.

*

16 _juin._--À la fin de la journée, après avoir été m'asseoir le cul

par terre dans mon jardin, pour jouir du soleil, si rare à présent,

et qui m'a guéri complètement de mon malaise, repris le _Hamlet_ et

_Polonius_[51], et suis dans une excellente situation.

Dîné chez Parchappe. Ennui profond; pas l'intérêt le plus mince, et

le _loto_ pour finir, avec de vieilles femmes et des adolescents. Il

faut avouer que j'y ai pris de l'intérêt à la fin parce que j'ai gagné.

Étrange animal que l'homme!

Je me suis promené plus d'une demi-heure devant ma maison, dans la

crotte; j'avais besoin de respirer. Il était près de minuit quand je

suis rentré de cette partie de plaisir.

*

17 _juin._--Je pense, le lendemain dimanche, en me levant, au charme

particulier de l'École anglaise. Le peu que j'ai vu m'a laissé des

souvenirs. Chez eux, il y a une finesse[52] réelle qui domine toutes

les intentions de pastiche qui se produisent çà et là, comme dans notre

triste école; la finesse chez nous est ce qu'il y a de plus rare:

tout a l'air d'être fait avec de gros outils et, qui pis est, par

des esprits obtus et vulgaires. Otez Meissonier, Decamps, un ou deux

autres encore, quelques tableaux de la jeunesse d'Ingres, tout est

banal, émoussé, sans intention, sans chaleur. Il n'y a qu'à jeter les

yeux sur ce sot et banal journal de l'_Illustration_, fabriqué chez

nous par des artistes de pacotille, et le comparer au pareil recueil

publié chez les Anglais, pour avoir une idée de ce degré de commun, de

mollesse, d'insipidité, qui caractérise la plupart de nos productions.

Ce prétendu pays de dessin n'en offre réellement nulle trace, et les

tableaux les plus prétentieux pas davantage. Dans ces petits dessins

anglais, chaque objet presque est traité avec l'intérêt qu'il demande:

paysages, vues maritimes, costumes, actions de guerre, tout cela est

charmant, touché juste, et surtout dessiné... Je ne vois pas chez nous

ce qu'on peut comparer à Leslie[53], à Grant[54], à tous ceux de cette

école qui procèdent partie de Wilkie[55], partie de Hogarth[56], avec

un peu de la souplesse et de la facilité introduites par l'école d'il y

a quarante ans, les Lawrence et consorts, qui brillaient par l'élégance

et la légèreté.

Si l'on regarde une autre phase[57], qui est chez eux toute nouvelle,

ce qu'on appelle l'École sèche, souvenir des Flamands primitifs, on

trouve sous cette apparence de réminiscence dans l'aridité du procédé,

un sentiment de vérité réel et tout à fait local. Quelle bonne foi,

au milieu de cette prétendue imitation des vieux tableaux! Comparez,

par exemple, l'_Ordre d'élargissement_ de Hunt[58] ou de Millais[59],

je ne sais plus lequel, avec nos primitifs, nos byzantins, entêtés

de style, qui, les yeux fixés sur les images d'un autre temps, n'en

prirent que la raideur, sans y ajouter de qualités propres.

Cette cohue de tristes médiocrités est énorme; pas un trait de vérité,

de la vérité qui vient de l'âme; pas un seul comme cet enfant qui dort

sur les bras de sa mère, et dont les petits cheveux soyeux, le sommeil

si plein de vérité, dont tous les traits, jusqu'aux jambes rouges et

les pieds, sont singuliers d'observation, mais surtout de sentiment.

Les Flandrin, voilà pour le grand style! Qu'y a-t-il, dans les tableaux

de ces gens-là, du vrai homme qui les a peints? Combien du Jules Romain

dans celui-ci, combien du Pérugin ou d'Ingres son maître dans celui-là,

et partout la prétention au sérieux, au grand homme... à l'art sérieux,

comme dit Delaroche!

Leys, le Flamand[60], me paraît fort intéressant aussi, mais il n'a

pas, avec l'air d'une exécution plus indépendante, cette bonhomie des

Anglais; je vois un effort, une manière, quelque chose qui m'inquiète

sur la parfaite bonne foi du peintre, et les autres sont au-dessous de

lui.

Gautier a fait plusieurs articles sur l'École anglaise: il a commencé

par là. Arnoux[61], qui le déteste, m'a dit chez Delamarre[62] que

c'était une flatterie de sa part pour le _Moniteur_, dans lequel il

écrit. Je veux bien, pour moi, lui faire l'honneur d'attribuer à son

bon goût cette espèce de prédilection marquée tout d'abord pour des

étrangers; cependant ses remarques ne m'ont nullement mis sur la trace

même des sentiments que j'exprime ici. C'est par la comparaison avec

d'autres tableaux et dans lesquels on croit admirer chez nous des

qualités analogues qu'il fallait avoir le courage de faire ressortir le

mérite des Anglais; je ne trouve rien de cela. Il prend un tableau, le

décrit à sa manière, fait lui-même un tableau qui est charmant, mais

il n'a pas fait un acte de véritable critique; pourvu qu'il trouve à

faire chatoyer, miroiter les expressions macaroniques qu'il trouve

avec un plaisir qui vous gagne quelquefois, qu'il cite l'Espagne et la

Turquie, l'Alhambra et l'Atmeïdan de Constantinople, il est content, il

a atteint son but d'écrivain curieux, et je crois qu'il ne voit pas au

delà. Quand il en sera aux Français, il fera pour chacun d'eux ce qu'il

fait pour les Anglais. Il n'y aura ni enseignement[63] ni philosophie

dans une pareille critique.

C'est ainsi qu'il avait fait l'année dernière l'analyse des tableaux si

intéressants de Janmot[64]; il ne m'avait donné aucune idée de cette

personnalité vraiment intéressante qui sera noyée dans le vulgaire,

dans le _chic_, qui domine tout ici. Quel intérêt il y aurait pour un

critique un peu fin à comparer ces tableaux, tout imparfaits qu'ils

sont sous le rapport de l'exécution, avec ces tableaux aussi naïfs,

mais d'une inspiration si différente! Ce Janmot a vu Raphaël, Pérugin,

etc., comme les Anglais ont vu Van Eyck, Wilkie, Hogarth et autres;

mais ils sont tout aussi originaux après cette étude. Il y a chez

Janmot un parfum dantesque remarquable. Je pense, en le voyant, à ces

anges du purgatoire du fameux Florentin; j'aime ces robes vertes comme

l'herbe des prés au mois de mai, ces têtes inspirées ou rêvées qui sont

comme des réminiscences d'un autre monde. On ne rendra pas à ce naïf

artiste une parcelle de la justice à laquelle il a droit. Son exécution

barbare le place malheureusement à un rang qui n'est ni le second, ni

le troisième, ni le dernier; il parle une langue qui ne peut devenir

celle de personne; ce n'est pas même une langue; mais on voit ses

idées à travers la confusion et la naïve barbarie de ses moyens de les

rendre. C'est un talent tout singulier chez nous et dans notre temps;

l'exemple de son maître Ingres, si propre à féconder par l'imitation

pure et simple de ses procédés, cette foule de suivants dépourvus

d'idées propres, aura été impuissant à donner une exécution à ce talent

naturel qui pourtant ne sait pas sortir des langes, qui sera toute sa

vie semblable à l'oiseau qui traîne encore la coquille natale et qui

se traîne encore tout barbouillé des mucus au milieu desquels il s'est

formé.

--Dîné chez Halévy avec Mme Ristori[65], Janin, Laurent Jan, Fouché,

le fils de Baÿvet, qui est un joli garçon (je mentionne ceci à cause

de la laideur du père et de la mère), un M. Caumartin, célèbre par une

cruelle aventure, à ce qu'on m'a conté.

La Ristori est une grande femme d'une figure froide: on ne dirait

jamais quelle a son genre de talent. Son petit mari a l'air d'être son

fils aîné. C'est un marquis ou un prince romain.

Laurent Jan a été un peu insupportable, comme à son ordinaire, avec sa

manière assez répandue de faire de l'esprit en prenant le contre-pied

des opinions raisonnables. Sa verve est intarissable, quand il est

lancé, (Janin était muet, et je le regrette: j'aime beaucoup son genre

d'esprit; Halévy de même.) Et cependant, malgré mon peu de sympathie

pour ces charges continuelles et ces éclats de voix qui vous rendent

muet et presque attristé, j'ai eu du plaisir à le voir. Il n'y a pas,

à mon âge, de plaisir plus grand que de se trouver dans la société de

gens intelligents et qui comprennent tout et à demi-mot[66]. Il disait

au petit prince romain blondin, qui se trouvait à côté de lui à table,

que Paris, dont l'opinion met le sceau aux réputations, se composait

de cinq cents personnes d'esprit qui jugeaient et pensaient pour cette

masse d'animaux à deux pieds qui habitent Paris, mais qui ne sont

Parisiens que de nom.

C'est avec un de ces hommes-là, pensant et jugeant, et surtout jugeant

par eux-mêmes, qu'il fait bon se trouver, dût-on se quereller pendant

le quart d'heure ou la journée que l'on a à passer avec eux. Quand je

compare cette société de dimanche avec celle de la veille, des

Parchappe, je passe bien vite sur les excentricités de mon Laurent Jan,

et je ne pense qu'à cet imprévu, à ce côté artiste en tout qui fait de

lui un précieux original. Les gens qui s'intitulent les sectaires de

la société par excellence ne savent guère à quel point ils sont privés

de la vraie société, c'est-à-dire des plaisirs sociables. Otez-leur la

pluie et le beau temps, les bavardages sur le voisinage et les amis,

il n'y a plus que le whist qui puisse les consoler au milieu de ces

longues heures qu'ils passent en face les uns des autres; mais ils sont

moins privés sans doute parce qu'ils ne peuvent avoir idée du plaisir

dont je parlais tout à l'heure.

Les gens d'esprit sont rares, et ceux qui le sont dans cette prétendue

société choisie finissent par subir l'ennui par vanité, ou deviennent

hébétés comme tout ce qui les entoure. Que dire, par exemple, d'un

homme comme Berryer, qui ne sait se délasser de ses fatigants travaux

que dans la compagnie de ces gens du monde plus ennuyeux les uns que

les autres! C'est un homme singulier, difficile à déchiffrer, surtout

dans les commencements. Au fond, l'avocat chez lui domine tout; l'homme

a disparu, il est dans le monde comme dans son cabinet ou au barreau;

il subit l'ennui comme il porte sa robe et pour les besoins de la

cause. On voit certaines personnes du monde, capables de s'amuser à

la manière des artistes,--je dis ce mot qui résume ma pensée,--faire

beaucoup de frais pour en attirer et qui éprouvent véritablement du

plaisir à leur conversation.

La bonne princesse est ainsi: quand elle a reçu ou visité elle-même

ses connaissances du monde, elle a de petits jours où elle aime à voir

des peintres et des musiciens. Plusieurs de ces dames-là ont un amant

dans toutes les classes possibles, afin de connaître tous les genres de

mérite.

*

19 _juin._--Je reçois, le soir en dînant, la lettre d'Eugène de Forget

qui m'annonce la mort de Mme de Lavalette[67].

*

_Paris_, 20 _juin._--Parti à six heures et demie. Je me fais conduire

chez Mme de Forget, ignorant à quelle heure se faisait le convoi. Je

la trouve affligée. Je lui parle de l'idée inconvenante de faire la

cérémonie dans une petite église qui n'est qu'une sorte d'annexe. Ni

Eugène, à qui j'en parle, ni elle, ne comprennent grandement combien

il fallait au contraire donner d'éclat à cet hommage public, qui a été

si peu public que j'ai été honteux du peu d'empressement, de la tenue

cavalière des assistants.

Le service étant à midi, je vais chez moi jusqu'à cette heure.

Au milieu du service à l'église ou plutôt à la fin, arrive M. de

Montebello, aide de camp de l'Empereur, sans voiture officielle et en

petit uniforme. Le trait est si fort qu'il croit devoir s'excuser,

prétexter des retards, auprès d'Eugène; il est vrai de dire que

l'Empereur n'avait pas été, à ce que je me crois fondé à croire, averti

en règle; c'était à sa fille ou à son petit-fils qu'il appartenait de

faire cette notification qui peut-être n'a pas été faite du tout. Bref,

moins de personnes encore ont accompagné le corps au cimetière, et,

parmi ces personnes, _pas un_ des anciens amis de M. de Lavalette. J'ai

maudit et je maudis encore la timidité qui m'a empêché de prendre la

parole pour dire là ce que devait sentir toute âme bien placée; mais,

en vérité, devant cet auditoire glacé et même profondément indifférent,

c'était presque impossible; il n'y avait qu'un avocat capable de se

trouver inspiré.

La mémoire des hommes est bien courte: celle des événements est

aussitôt enterrée que celle des personnages qui y prennent part. Sur

toutes les personnes à qui j'ai dit ces jours-ci que j'avais été à

Paris pour l'enterrement de Mme de Lavalette, pas une n'a imaginé de

laquelle je voulais parler... Que de choses à dire sur cette morte,

morte depuis quarante ans, fantôme imposant, dans rabaissement profond

où nous l'avons vue!

J'ai été revoir mes pauvres tombeaux, que j'ai trouvés bien

entretenus; mais, dans la folle idée que je pouvais m'échapper pour

retourner le jour même, et de bonne heure encore, dans ma retraite

paisible, je n'ai pas pris le temps d'aller voir le tombeau de ma bonne

tante et du cher Chopin.

En arrivant chez moi, où j'allais tout brusque pour partir au plus

vite, je trouve la lettre de Guillemardet[68] qui m'annonce que le

lendemain il conduit à sa dernière demeure sa pauvre mère. Dès lors,

j'ai été tranquille sur l'emploi de mon temps et je n'ai plus pensé à

Champrosay.

Je mourais de fatigue; ces sortes de dérangements m'accablent, mais

me sont salutaires. Cette activité forcée est énervante pour moi, au

moment même, mais elle entretient la vie et la circulation; j'ai dormi

profondément jusqu'à près de sept heures.

Réveillé par la faim, je crois, et été dîner chez l'Anglais de la

rue Grange-Batelière. J'ai été ensuite prendre du café et fumer

dans le café qui fait l'angle de la rue Montmartre. J'ai joui là,

paresseusement, avec une espèce de plaisir philosophique, de la vue

de cet ignoble lieu, de ces joueurs de dominos, de tous les détails

vulgaires de la vie, de cette foule d'automates, fumeurs, buveurs de

bière, garçons de café. J'ai conçu même le plaisir qu'on peut trouver

à s'oublier jusqu'à la dégradation dans ces distractions. Je suis

rentré, avec la même tranquillité, sans beaucoup réfléchir, ayant

fermé la porte aux émotions entre celles de ma matinée et celles qui

m'attendaient le lendemain matin. Il faisait un froid incroyable: après

deux tours sur le boulevard, j'ai été retrouver mon lit.

*

_Champrosay_, 21 _juin._--Levé avant six heures. Comme je n'ai emmené

personne et que je fais tout moi-même, j'ai besoin d'une activité qui

contribue beaucoup à me fatiguer.

J'arrive à Passy un peu avant neuf heures, je vois et j'embrasse la

pauvre Caroline. Triste cérémonie, qui avait là quelque chose de plus

touchant que toutes celles de ce genre qu'on peut faire à Paris.

L'air de ce lieu est mortel pour toute émotion vraie; l'appareil d'un

convoi, les prêtres qui font la cérémonie, tout cela forme un spectacle

qui fait de cet acte lugubre un acte comme un autre. À Passy, à une

demi-heure de ce Paris empesté, ce convoi, ce service, les figures de

tous ceux qui prennent part à tout cela, tout est changé, tout est

décent, sérieux, et jusqu'à l'attitude des gens qui se mettent aux

fenêtres.

J'ai été dans la sacristie avec cet excellent ami, cet excellent fils,

pour signer l'acte mortuaire; quand il eut mis son nom sur le registre,

il ajouta au bas _son fils_; je signai à mon tour, et il me sembla

que j'avais presque le droit de faire de même; ce brave cœur avait

eu la même pensée, et, en retournant à nos places, il me dit avec une

expression déchirante: «_C'est que, vois-tu, mon pauvre garçon, tu es

ici Félix_[69]!» Ce sont ses propres paroles.

Il m'a fait partir par le chemin de fer, avec un de ses amis; j'avais

résolu le matin de faire des courses nécessaires, j'avais même pensé

à aller voir cette fameuse _Mirrha_[70], où j'allais par acquit de

conscience. J'avais trop présumé de mes forces ou de mon peu de

sensibilité. Tant d'émotions m'avaient vaincu.

Je rentrai à pied du chemin de fer, et, après un déjeuner plus que

frugal, j'ai dormi tout accablé avec le ferme propos de retour à

Champrosay pour dîner, ce que j'ai exécuté par une pluie vraiment

affreuse.

A Draveil, j'ai acheté des côtelettes au boucher, ne sachant pas quel

dîner je trouverais... je n'étais pas attendu.

*

_Paris_, 29 _juin._--Je vais dîner à la Taverne.

Je trouve, en allant aux _Anglais_, Bornot et sa femme, que je croyais

partis, puis Dauzats et Justin Ouvrié[71], prenant du café au café

Anglais.

--_Othello._ Plaisir noble et complet; la force tragique,

l'enchaînement des scènes et la gradation de l'intérêt me remplissent

d'une admiration qui va porter des fruits dans mon esprit. Je revois

ce Vallak que j'ai vu à Londres il y a trente ans juste, peut-être jour

pour jour (car j'étais là au mois de juin), dans le rôle de Faust. La

vue de cette pièce fort bien arrangée, toute défigurée qu'elle était,

m'avait inspiré l'idée de faire des compositions lithographiées[72]...

Terry, qui faisait le diable, était parfait.

Je trouve là Mareste qui ne reste que jusqu'au deuxième acte, et

ensuite Grzymala.

*

_Champrosay_, 30 _juin._--À neuf heures du matin, au Jury. Je revois

Cockerell[73] et Taylor[74], vieilles connaissances aussi; je passe là

jusqu'à midi environ à examiner les peintures des Anglais, que j'admire

beaucoup; je suis véritablement émerveillé des moutons de Hunt[75].

Je déjeune comme un vrai bourgeois, sous une espèce de treille, dans

un petit café dressé tout fraîchement, dans l'attente de ce public qui

vient si peu à cette glaciale Exposition, dont tout l'effet est manqué,

grâce à ces prix disproportionnés de cinq francs et même d'un franc,

qui ne sont pas dans nos habitudes.

Contre mes habitudes, je déjeune très bien d'un morceau de jambon

et d'une cruche de bière de Bavière. Je me sens tout heureux, tout

libre, tout épanoui, dans ce vulgaire bouchon établi en plein vent et

regardant passer les rares badauds qui se rendent à l'Exposition.

De là, je vais à pied, malgré la chaleur, mais avec plaisir, jusque

chez moi, en passant par chez Moreau, à qui j'apprends ce que j'ai fait

pour lui auprès de Morny.

Rentré vers deux heures, je fais mes paquets, et me hâte de repartir

par le chemin de Lyon. Je suis arrivé à Champrosay toujours avec

ravissement, et par-dessus le marché, avec un appétit excellent.

[49] Probablement _Étienne Arago._

[50] Ce contraste d'expressions qui explique si exactement le contraste

de talent des deux écrivains, Balzac et George Sand, avait été trouvé

par Balzac lui-même, qui s'en était servi pour caractériser leur

manière à chacun. (Voir à cet égard le livre de M. Ferry, _Balzac et

ses amies._)

[51] _Hamlet devant le corps de Polonius_, toile qui figure à l'année

1859 dans le _Catalogue Robaut_, n° 1387, mais qui fut évidemment

commencée dès l'année 1855.

[52] Chaque fois que l'on touche à l'opinion de Delacroix sur

l'école anglaise de peinture, il convient de se référer à la belle

lettre qu'il écrivit à Théophile Silvestre en 1858, que nous avons

déjà plusieurs fois citée. Et pourtant on y trouve ce passage qui

paraît en contradiction avec ce qu'il note dans son Journal trois

années auparavant: «Je ne me soucie plus de revoir Londres: je n'y

retrouverais aucun de ces souvenirs-là (Wilkie, Lawrence, Fielding,

Bonington), et surtout je ne m'y retrouverais plus le même pour jouir

de ce qui s'y voit à présent. _L'école même est changée._ Peut-être m'y

verrais-je forcé de rompre des lances pour Reynolds, pour ce ravissant

Gainsborough que vous avez bien raison d'aimer.» Mais ce n'était là

qu'une boutade momentanée, car la fin de la lettre prouve d'une façon

évidente sa sympathie pour le mouvement préraphaélite. (_Corresp.,_ t.

II, p. 190, 191.)

[53] _Charles-Robert Leslie_, né à Londres en 1794, mort en 1859.

Il passa sa jeunesse aux États-Unis. Il fit des tableaux de petite

dimension représentant des scènes empruntées aux grands écrivains,

Shakespeare, Cervantes, Molière, Walter Scott. On a dit de lui «qu'il

excellait à faire les portraits vivants des êtres que le poète avait

rêvés». Il exposa à Paris à l'Exposition universelle de 1855.

[54] _Francis Grant_, né en 1803 dans le comté de Perth, mort en 1878.

Walter Scott écrit dans son Journal à propos de lui: «S'il persévère

dans cette profession (la peinture),--c'était à l'époque de ses

premiers débuts,--il deviendra l'un de nos peintres les plus éminents.»

Il se distingua surtout comme portraitiste et fixa l'image de plusieurs

illustrations anglaises (J. Russell, Macaulay, Disraeli, Landseer). À

l'Exposition universelle de 1855, ses portraits lui valurent la grande

médaille.

[55] À propos d'une œuvre de _Wilkie_ (1785-1841), Delacroix écrivait

en 1858: «Un de mes souvenirs les plus frappants est celui de son

esquisse de _John Knox prêchant._ Il en a fait depuis un tableau qu'on

m'a affirmé être inférieur à cette esquisse. Je m'étais permis de lui

dire en la voyant, avec une impétuosité toute française, qu'Apollon

lui-même, prenant le pinceau, ne pouvait que la gâter en la finissant.»

(_Corresp._, t. II, p. 192.)

[56] _William Hogarth_, peintre et graveur, né à Londres en 1697, mort

en 1764, est l'auteur d'une longue série de compositions pittoresques

et originales qui eurent une vogue immense et qui lui valurent le titre

de peintre du roi d'Angleterre.

[57] Cette autre phase, c'est l'École préraphaélite, dont _Hunt_ et

_Millais_, cités plus loin, devaient être deux des plus illustres

représentants. Voici, d'une manière générale, quel jugement il porte

sur elle, en caractérisant du même coup l'essence intime du génie

anglais: «J'ai été frappé de cette prodigieuse _conscience_ que ce

peuple peut apporter même dans les choses d'imagination: il semble même

qu'en revenant à rendre excessifs des détails, ils sont plus dans leur

génie que quand ils imitaient les peintres italiens surtout et les

coloristes flamands. Mais que fait l'écorce? Ils sont toujours Anglais

sous cette transformation apparente. Ainsi, au lieu de faire des

pastiches purs et simples des primitifs italiens, comme la mode en est

venue chez nous, ils mêlent à l'imitation de la manière de ces vieilles

écoles un sentiment infiniment personnel; ils y donnent l'intérêt

provenant de la passion de peindre, intérêt qui manque en général à nos

froides imitations des recettes et du style des écoles qui ont fait

leur temps.» (_Corresp._, II. 191.)

[58] _William-Holmant Hunt_, un des chefs de l'École préraphaélite. À

partir de 1850, il se lia avec Millais, et ils furent tous deux les

fondateurs de cette école dont le but était de reprendre les traditions

de l'art avant la Renaissance. Il avait envoyé à l'Exposition

universelle de 1855 trois tableaux: les _Moutons égarés_, au sujet

duquel Delacroix écrira plus loin qu'il «en a été émerveillé» _la

Lumière du monde,_ puis _Claudio et Isabelle._ «Singulier phénomène,

disait Théophile Gautier, à propos de cette exposition de Hunt, il n'y

a peut-être pas au Salon une toile déconcertant le regard autant que

les _Moutons égarés_ de Hunt. Le tableau qui parait le plus faux est

précisément le plus vrai.»

[59] _John Everett Millais_ avait envoyé à l'Exposition universelle de

1855 _l'Ordre d'élargissent_ et le _Retour de la colombe à l'arche._

[60] Voir t. II, p. 30, en note.

[61] Voir t. II, p. 380, en note.

[62] Voir t. II, p. 381, en note.

[63] Nous avons déjà touché dans notre annotation du deuxième volume

à cette sévérité de jugement à l'égard de Th. Gautier, et nous nous

sommes efforcé d'en préciser les raisons dissimulées. Il nous a paru

intéressant de rapporter ici la lettre de remerciement écrite par

Delacroix au critique, après la lecture de ses réflexions sur l'École

française et sur notre artiste en particulier: «Mon cher Gautier, lui

écrit-il le 22 septembre 1855, je lis en revenant à Paris votre article

mille fois bon et bienveillant sur mon exposition. Je vous en remercie

de cœur au delà de ce que je pense vous exprimer. Oui, vous devez

éprouver de la satisfaction, en voyant que toutes ces folies, dont

autrefois vous preniez le parti à peu près seul, paraissent aujourd'hui

toutes naturelles... J'ai rencontré hier soir une femme que je n'avais

pas vue depuis dix ans, et qui m'a assuré qu'en entendant lire une

partie de votre article, elle avait cru que j'étais mort, pensant qu'on

ne louait ainsi que les gens morts et enterrés.» (_Corresp._, t. II, p.

131.)

[64] _Louis Janmot_, dit _Jan-Louis_ (1814-1892), peintre, élève

de Victor Orsel et d'Ingres, s'adonna presque exclusivement à la

peinture religieuse. La plupart de ses œuvres portent l'empreinte d'un

mysticisme exalté, mais témoignent aussi trop souvent de l'insuffisance

de l'artiste dans les moyens d'exécution.

[65] La célèbre tragédienne italienne, dont la réputation égala presque

celle de Rachel, était alors dans tout l'éclat de son talent. Après

avoir remporté en Italie les plus grands succès, elle était venue cette

année même, 1855, à Paris, où elle fut accueillie avec enthousiasme.

[66] Sur Eugène Delacroix comme _causeur_, Baudelaire écrit: «Delacroix

était, comme beaucoup d'autres ont pu l'observer, un homme de

conversation; mais le plaisant est qu'il avait peur de la conversation

comme d'une débauche, d'une dissipation où il risquerait de perdre

ses forcée. Il commençait par vous dire, quand vous entriez chez lui:

Nous ne causerons pas ce matin, ou que très peu, très peu. Et puis il

bavardait pendant trois heures. Sa causerie était brillante, subtile,

mais pleine de faits, de souvenirs et d'anecdotes: en somme, une parole

nourrissante.»

[67] _Mme de Lavalette_ s'était rendue célèbre par l'énergie et le

dévouement dont elle avait fait preuve pour sauver son mari, le comte

de Lavalette, condamné à mort par la cour d'assises de la Seine, pour

s'être emparé de l'administration des Postes, au retour de l'île

d'Elbe. Elle avait pénétré dans sa prison, après l'arrêt des assises,

et s'était substituée à lui. Lorsqu'il apprit l'évasion du condamné,

Louis XVIII ne put s'empêcher de dire: «De nous tous, Mme de Lavalette

est la seule qui ait fait son devoir.»

[68] _Louis Guillemardet._

[69] _Félix Guillemardet_, qui était mort en 1840.

[70] _Mirrha_, tragédie italienne d'Alfieri, où la _Ristori_ remportait

alors un éclatant succès à Paris.

[71] _Justin Ouvrié_ (1806-1880), peintre et lithographe, élève d'Abel

de Pujol et de Châtillon, auteur de nombreux tableaux, aquarelles et

lithographies.

[72] Delacroix fait allusion à la série des compositions lithographiées

qu'il exécuta sur le _Faust_ en 1827 et qui eurent l'honneur de

fixer l'attention du vieux Gœthe. «M. Delacroix, dit Gœthe, dans ses

conversations avec Eckermann, est un grand talent, qui a dans Faust

précisément trouvé son vrai aliment. Les Français lui reprochent trop

de rudesse sauvage, mais ici elle est parfaitement à sa place.--De tels

dessins, reprend Eckermann, contribuent énormément à une intelligence

plus complète du poème.--C'est certain, dit Gœthe, car l'imagination

plus parfaite d'un tel artiste nous force à nous représenter les

situations comme il se les est représentées à lui-même. Et s'il me

faut avouer que M. Delacroix a surpassé les tableaux que je m'étais

faits des scènes écrites par moi-même, à plus forte raison les lecteurs

trouveront-ils toutes ces compositions pleines de vie et allant bien au

delà des images qu'ils se sont créées.» (_Conversations de Gœthe._)

[73] _Charles-Robert Cockerell_ (1788-1853), architecte anglais. Il

avait dans sa jeunesse parcouru l'Orient, et pratiqué à Égine et à

Olympie des fouilles qui lui permirent de découvrir les beaux marbres

dits _phigaléens_ qui se trouvent actuellement au British Museum.

À Naples, à Florence, à Rome, il exécuta d'importants travaux de

reconstitutions archéologiques qui le rendirent rapidement célèbre.

Membre de l'Académie d'architecture d'Angleterre, il fut nommé

également membre associé de l'Institut de France. À Rome, il s'était

lié d'intime amitié avec Ingres et les autres artistes français de la

Villa Médicis.

[74] _Baron Taylor_ (1789-1879), auteur et artiste, commissaire

royal près le Théâtre-Français en 1824, explorateur et archéologue,

inspecteur général des Beaux-Arts en 1848, puis membre libre de

l'Académie des Beaux-Arts, occupa les fonctions les plus diverses,

mais partout témoigna du goût le plus vif pour tout ce qui touche à

la littérature et à l'art. C'est sous sa haute direction que furent

publiés les _Voyages pittoresques et romantiques de l'ancienne France_,

illustrés par l'élite de nos artistes. Philanthrope ardent, il a

de plus fondé sept associations de secours mutuels, dont celle des

artistes dramatiques.

[75] Voir plus haut, p. 38, en note.

* * * * *

1er _juillet._--Toutes ces interruptions nuisent à mes

petits travaux; je ne sais trop à quoi se passent mes journées.

J'essaye de me rappeler mes impressions de la représentation

d'_Othello_; je colore les croquis que j'y ai faits. Je dors encore

outrageusement et à tort.

Je vais chez Halévy à six heures, par un soleil ardent. Je trouve là

Gounod, les Zimmerman, Fouché, Boilay que j'aime beaucoup. Après dîner,

promenade vers la rivière.

Au départ de ces messieurs, je m'esquive, pour faire une visite à Mme

Parchappe, qui m'avait invité à dîner; j'y trouve Mmes Barbier et

Villot.

*

2 _juillet._--Le matin, je ne puis résister à faire un tour de forêt,

qui ne m'a pas empêché de travailler dans la journée à l'_Hamlet_, aux

_Lions_, etc.

À six heures, je vais chez Mme Barbier. Tour dans le jardin avec ces

dames avant dîner; après le dîner, causerie dans le parc; bref, je

m'amuse. La société des femmes a toujours, malgré ma retraite, un

charme infini; quand nous remontons, je me trouve avec six femmes,

assises en rond et moi avec elles.

Mme Framelli venait d'arriver et nous attendait; elle m'invite pour

mercredi. Je me promène avant de rentrer, par un clair de lune

magnifique.

*

5 _juillet._--Les dons naturels dépourvus de la culture peuvent

ressembler à ce chèvrefeuille charmant de grâce, mais sans odeur, que

je vois suspendu aux arbres de la forêt.

*

8 _juillet._--Dîner chez Barbier avec Danican, etc. Le matin avait eu

lieu la scène désagréable du frère Barbier, qui les a tous vilipendés

dans la rue.

Toutes mes journées sont monotones, mais remplies çà et là des plaisirs

vifs que me donne la campagne; la chaleur est extrême et m'interdit

presque entièrement la forêt.

*

_Augerville_, 12 _juillet._--Parti à deux heures et demie pour Corbeil.

Trouvé cet affreux G... qui me dit effrontément avoir la _Jeune fille

dans le cimetière_[76]; je lui dis qu'elle m'avait été volée, en le

regardant d'une manière qui l'a fait rougir.

De Corbeil à Malesherbes, voyagé avec une femme distinguée, dont la

conversation était très bien. À Courances, elle se jette dans les bras

d'une vieille paysanne qu'elle accable de caresses: c'était la bonne

qui l'avait élevée; j'ai été très touché. La bonne vieille lui avait

fait un cadeau qu'elle me montra: c'étaient les souliers d'un tout

petit enfant, qui étaient, me dit-elle, ceux de son frère aîné, homme

de soixante-quatre ans.

J'ai vu ce Gâtinais, cette vieille France toute plate, toute simple,

ces diligences d'autrefois. Si je ne suis pas aussi à mon aise que dans

les chemins de fer, du moins je voyage, je vois, je suis homme; je ne

suis ni une boîte ni un paquet.

Je quitte ma dame à Malesherbes avec le regret de ne pas savoir son

nom; je trouve là Pinson et son cabriolet découvert, dans lequel nous

faisons le trajet rapidement.

Je trouve avec Berryer Mme Jaubert, bonne rencontre à la campagne, et

Mme D..., avec une certaine appréhension.

*

13 _juillet._--Je sors le matin par le plus beau soleil. Je fais un

croquis, près du pont de pierre, de la rivière fuyant au loin, un

bouquet d'arbres très pittoresque sur le devant. Je me promène avec

bonheur, je vais jusqu'aux rochers où le souvenir de M... me suit en

dépit que j'en aie.

Je remarque dans les rochers à formes humaines et animales de nouveaux

types plus ou moins ébauchés; je dessine même une espèce de sanglier

et une sorte d'éléphant, nombre de corps, de contours, de têtes

de taureau, etc.; on trouverait là d'excellents types d'animaux

fantastiques; ces formes bizarres prennent là une vraisemblance.

Étrange coïncidence! Quel caprice a présidé à la formation de ce rocher

qui est tout alentour le seul de son espèce?

Dans la journée, promenade en bateau; Berryer s'obstine à vouloir

nous faire passer en remontant sous le pont de pierre. Cela nous vaut

un excellent exercice, qui nous met en nage et nous prépare au dîner.

Nous arrivons quand il est servi déjà. Nous avons à peine le temps de

changer de chemise.

Le soir, en tournant autour du château après dîner, Cadillan[77] me

parle de Berryer, de sa manière de travailler, etc.

*

14 _juillet._--Berryer part à six heures du matin pour aller plaider

à Paris. Il se flatte de revenir pour dîner ou, au pis aller, à neuf

heures du soir. À notre grande surprise, comme nous étions à table, à

sept heures et quelque chose, il arrive et achève de dîner avec nous;

j'avais proposé à ces dames de retarder le dîner.

C'est un tour de force étonnant. Arrivé à Paris et au Palais à onze

heures et demie, il plaide immédiatement pendant deux heures et demie;

il part, laissant le deuxième avocat chargé de l'affaire écouter la

réponse de l'adversaire, et prendre des notes s'il est besoin. Il se

rhabille au Palais, repart et arrive sans éprouver d'interruption.

Il était parti avec un morceau de pain et de galantine dans ses poches.

Trouvant dans le chemin de fer des gens avec lesquels il est obligé de

lier conversation, il ne mange point et ne peut se dédommager qu'en

allant du chemin de fer au Palais.

Après le dîner, nous étions en famille devant la maison: nous venions

de prendre le café sur le perron. Je le voyais heureux d'être retourné

dans sa retraite, jouissant de ces fleurs, de ces arbres, la plupart

plantés par lui, après une journée employée comme celle-ci. Voilà de

grands bonheurs!

Le soir, musique avec Mme Jaubert, _Don Juan_, etc., pendant que

Berryer, non point encore satisfait, faisait son courrier pour le

lendemain matin.

Dans la journée, chaleur orageuse et fatigante. Promenade dans un

bateau léger. Nous descendons à terre près le pont de pierre. Assis en

haut du petit labyrinthe, Mme Jaubert me parle de Chenavard.

*

15 _juillet._--Promenade le matin vers les rochers; j'admire encore les

figures d'hommes et d'animaux, j'y fais de nouvelles et d'étonnantes

découvertes.

Dans une allée plus vers le haut, je rencontre le malheureux scarabée

luttant contre les fourmis acharnées à sa perte; je l'ai observé

pendant longtemps, culbutant ses ennemies qu'il traînait après lui,

retenu par les pattes, dont chacune était accrochée par deux ou

trois des impitoyables ouvrières. Attaqué par les antennes, couvert

quelquefois par elles, il a fini par succomber; l'ayant laissé une

première fois, je l'ai trouvé immobile et tout à fait vaincu, quand

je suis revenu; je lui ai fait faire encore quelques mouvements, mais

enfin la mort était venue. Les fourmis étaient occupées, à ce qu'il

m'a paru, à l'entraîner à la fourmilière que, du reste, on ne voyait

pas aux environs. Je laissai un moment toute cette tragédie et je fus

m'établir dans le petit pavillon à boule de cuivre où je m'endormis

quelques instants. Au bout d'une demi-heure environ, je revins à mes

fourmis. À ma grande surprise, je ne trouve ni fourmis ni insecte!

Berryer me dit, au déjeuner, que les fourmis déchiquetaient

ordinairement ces sortes de proies et les emportaient par petits

morceaux. Dans le cas que je viens de voir, je ne puis comprendre qu'un

pareil déménagement ait pu avoir lieu en si peu de temps.

On a beaucoup philosophé à déjeuner sur les fourmis. Mme Jaubert nous

mentionne un livre de M. Huber[78], qui est complet sur leur histoire.

Promenade à Malesherbes: j'adore ces vieilles habitations; le château

laissé à l'abandon; grandes pièces avec de grands portraits d'ancêtres:

tous les Lamoignon et leurs femmes sont encadrés dans les boiseries.

Magnifique tapisserie du seizième siècle. Je dessine l'ajustement des

brides des chevaux.

Je rejoins la compagnie dans la merveilleuse allée des Charmes. Visite

à la chapelle ruinée et abandonnée. Magnifique statue de Balzac

d'Entraigues: elle est en pierre; celle d'un Lamoignon, je crois, en

marbre, agenouillé et armé, est dans l'endroit obscur. Différence

du style des deux époques, de Henri IV à Louis XIII, l'autre, au

contraire, de Henri II à peu près.

Promenade avec ces deux dames au bord de la rivière de Malesherbes.

*

16 _juillet._--Promenade le matin; je m'amuse sur un banc à dessiner la

statue du sire d'Entraigues, que j'ai vue hier[79].

Promenade en bateau peu agréable et que nous abrégeons le plus

possible; il pleut et il fait froid, nous laissons le bateau en route

et revenons par l'allée que Berryer a fait achever, par les hauteurs,

jusqu'à la maison.

Il nous parle, le soir, du Père Antoine, supérieur de la Trappe. Les

femmes ne peuvent entrer dans le couvent, sauf les princesses du sang.

Des amis de Berryer vont à la Trappe, et une dame qui se trouvait avec

eux imagine de s'habiller en garçon pour les accompagner. Le Père

Antoine, avisant ce visage imberbe et devinant le déguisement, prend

tout doucement sous sa robe une serpette avec laquelle il va couper une

rose qu'il offre à l'indiscret androgyne. Les visiteurs ne tardent pas

à tourner les talons.

Autre anecdote sur le même Père Antoine. Il réclamait auprès de M.

de Villèle pour certains bois qui dominent le couvent, qui, étant la

propriété de l'État, mais devant être aliénés, allaient tomber dans

la main des particuliers et gêneraient le couvent. Il disait, dans sa

demande, qu'un aussi _grand ministre_ ou _ministre aussi supérieur_,

etc., etc., et sur tous les tons, trouverait bien un moyen d'accommoder

la loi à cette affaire présente. Berryer le plaisantait un peu sur ses

épithètes hyperboliques adressées à M. de Villèle: «Que voulez-vous,

lui dit le Père Antoine, nous autres, pauvres moines, nous n'avons pas

toujours le compas dans l'œil.»

Nous déchiffrons la _Gazza_[80]. J'étais encore tout plein de _Don

Juan_ de l'autre jour et je ne me trouvais plus d'admiration possible

pour le chef-d'œuvre de Rossini. J'ai vu une fois de plus qu'il ne

faut rien distraire des belles choses, et encore moins les comparer

entre elles. Les parties négligées dans Rossini ne font nullement tort

à l'impression dans la mémoire: ce père, cette fille, ce tribunal, tout

cela est vivant. Les _croque-notes_ de la princesse, qui ne jurent que

par Mozart, ne comprennent pas plus Mozart que Rossini; cette partie

vitale, cette force secrète, qui est tout Shakespeare, n'existe pas

pour eux; il leur faut absolument l'alexandrin et le contre-point: ils

n'admirent, dans Mozart, que la régularité.

*

17 _juillet._--Bonnes et douces promenades, seul ou avec ces petites

femmes. Dans une grande promenade autour du parc, je me mets une épine

de genévrier dans le doigt en arrangeant une branche pour Mme D...

*

_Champrosay_, 18 _juillet._--Parti à six heures pour Corbeil. Berryer,

en robe de chambre, est venu m'embarquer. Je pars, le cœur plein de

lui et de mon agréable séjour.

Tête à tête avec mon automédon, respirant l'air frais, emporté par

l'allée des peupliers et au milieu des eaux remplies de nénufars, je

me retournai plusieurs fois pour le voir de loin, ainsi que ce qu'on

pouvait apercevoir de la maison. J'attends la voiture quelque temps

à Malesherbes; j'essaye, sur la place publique, de m'ôter, avec mon

canif, la petite épine de genévrier.

Parti dans une affreuse voiture et en mauvaise compagnie. Au reste, je

dors ou sommeille presque tout le temps jusqu'à Corbeil; j'arrive à Ris

vers midi, et je rentre à Champrosay.

Le soir, je vais chez Barbier.

*

_Paris_, 19 _juillet._--Je fais mes paquets dans la journée et je pars

à trois heures. Nous arrivons à Paris pour dîner; je me retrouve sans

trop de déplaisir dans mon atelier, et en face de tout ce que j'ai à

faire.

*

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 23 / 104 题