4 _mars._--Symphonie de Gounod[20] à deux heures.

*

5 _mars._--Concert de l'aimable princesse. Le _concerto_ de Chopin

a produit peu d'effet. Ils s'obstinent à le jouer au lieu de

ses délicieux petits morceaux. La pauvre princesse et son piano

disparaissent sur ce théâtre. Quand la Viardot a préludé, pour chanter

des mazurkas de Chopin arrangées pour la voix, on a senti l'artiste;

c'est ce que me disait Delaroche, qui était près de moi, dans cette

place où j'avais été relégué, après avoir offert la mienne aux dames de

Vautreland.

Ces courts fragments de symphonie d'Haydn entendus hier m'ont ravi

autant que le reste m'a rebuté. Je ne puis plus consentir à prêter mes

oreilles ou mon attention qu'à ce qui est excellent.

--_Sur le respect immodéré des maîtres_: citer la froideur de certains

Titien, _le Christ au tombeau_, etc., etc.[21].

--_Oculos habent et non vident_ veut dire: De la rareté des bons juges

en peinture.

--Sur le _style..._ ne pas confondre avec la _mode._

*

13 _mars._--Dîné chez la princesse, à mon corps défendant... J'ai

refusé si souvent que j'y vais par devoir. Bon morceau de Mozart joué

par elle avec basse, violon et violoncelle, précédé d'un morceau de

Mendelssohn joué par la princesse de Chimay, ennuyeux de tout point.

Je me sauve après le morceau de Mozart et j'évite la _Polonaise_ de

Chopin, dont nous étions menacés.

*

14 _mars._--J'ai quitté mon travail acharné sur mes _Lions_, pour aller

à une heure voir la salle d'exposition.

En revenant, chez Riesener.

Je suis depuis quelque temps dans un mauvais état de santé: l'estomac

est capricieux, et c'est lui pourtant qui conduit tout le reste. À

présent, mon malaise me prend au milieu de la journée, et je peux

quelquefois faire une séance à la fin du jour. Je me lève très matin.

*

15 _mars._--Dîné chez Bertin; ce bon Delsarte m'a dit que Mozart avait

outrageusement pillé Galuppi[22], à peu près sans doute comme Molière

a pillé partout où il a trouvé. Je lui ai dit que _ce qui était Mozart_

n'avait pas été pris à Galuppi ni à personne. Il met Lulli au-dessus de

tout, même de Gluck, qu'il admire pourtant fort.

Il a chanté des chansonnettes anciennes et charmantes, chantées avec le

goût qu'il y met. Je lui ai fait remarquer que s'il prenait la peine de

chanter avec le même soin la musique des grands musiciens qu'il n'aime

pas, elle ferait autant d'effet, et peut-être davantage. Il a chanté le

bel air de _Telasco_, toujours avec le même ravissement pour moi.

On passe à certains artistes leurs excentricités sur un point, sans

diminuer de l'estime de leur talent: Delsarte est une espèce de fou

dans sa conduite; ses projets pour le bonheur de l'humanité, sa volonté

persévérante de se faire pendant quelque temps médecin homéopathe, et

enfin sa préférence ridicule et exclusive pour l'ancienne musique,

qui est le pendant de son excentricité en manière de se conduire, le

classent avec Ingres, par exemple, dont on dit qu'il se conduit comme

un enfant, et qui a des préférences et des antipathies également

sottes... Il manque quelque chose à ces gens-là. Ni Mozart, ni Molière,

ni Racine ne devaient avoir de sottes préférences, ni de sottes

antipathies; leur _raison_, par conséquent, était à la hauteur de leur

_génie_, ou plutôt était _leur génie même._

Le stupide public abandonne aujourd'hui Rossini pour Gluck, comme il a

abandonné autrefois Gluck pour Rossini; une chansonnette de l'an 1500

est mise au-dessus de tout ce que Cimarosa a produit. Passe pour ce

stupide troupeau à qui il faut absolument changer d'engouement, par la

raison qu'il n'a de goût et de discernement sur rien! mais des hommes

de métier, artistes ou à peu près, qu'on qualifie d'hommes supérieurs,

sont inexplicables de se prêter lâchement à toutes ces sottises...

*

16 _mars._--C'est à partir de ce jour que j'ai été pris d'indisposition

et forcé d'interrompre tout travail pendant un assez long temps.

*

23 _mars._--Je remarque ce matin, en examinant des croquis[23] que j'ai

faits d'après des figures de la galerie d'Apollon (sculptures sur les

corniches) et copiés d'après le livre gravé que Duban m'avait prêté,

l'incorrigible froideur de ces morceaux. Je ne peux l'attribuer, malgré

la largeur d'exécution, qu'à l'excessive timidité, qui ne permet jamais

à l'artiste de s'écarter du modèle, et cela dans des figures accroupies

sur des corniches et dans lesquelles la fantaisie était plus que

permise.

C'est par amour de la perfection que ces figures sont imparfaites.

Il y a un peu du reflet de cette exactitude outrée dans toute l'école

qui commence au Poussin et aux Carrache. La sagesse est sans doute une

qualité, mais elle n'ajoute pas de charme. Je compare la grâce des

figures d'un Corrège, d'un Raphaël, d'un Michel-Ange, d'un Bonasone,

d'un Primatice, à celle d'une ravissante femme, qui vous enchante sans

qu'on sache pourquoi. Je compare, au contraire, la froide correction

des figures du style français à ces grandes femmes bien bâties, mais

dépourvues de charme.

*

25 _mars._--Hier samedi, continuation du malaise, mais avec quelque

mieux. Je lis toujours le roman de Dumas, de _Nanon de Lartigues_[24]:

je dors par intervalles. Ce roman est charmant au commencement; puis,

comme à l'ordinaire, viennent des parties ennuyeuses, mal digérées ou

emphatiques. Je ne vois pas encore poindre tout à fait dans celui-ci

les passages prétendus dramatiques et passionnés, comme il en introduit

dans tous ses romans, même les plus comiques.

Ce mélange du comique et du pathétique est décidément de mauvais goût.

Il faut que l'esprit sache où il est, et même il faut qu'il sache où

on le mené. Nous autres Français, familiarisés depuis longtemps avec

cette manière d'envisager les arts, nous aurions de la peine, à moins

d'une très grande habitude de l'anglais, par exemple, à nous faire

une idée de l'effet contraire dans les pièces de Shakespeare. Nous ne

pouvons imaginer ce que serait une bouffonnerie sortant de la bouche

du grand prêtre, d'une Athalie, ou seulement la plus petite atteinte

vers le style familier. La Comédie ne présente le plus souvent que des

passions très sérieuses dans celui qui les éprouve, mais dont l'effet

est de provoquer le rire, plutôt que l'émotion tragique.

Je crois que Chasles avait raison quand il me disait dans une

conversation sur Shakespeare, dont j'ai parlé dans un de ces calepins:

«Ce n'est ni un comique ni un tragique proprement dit; son art est à

lui, et cet art est autant psychologique que poétique; il ne peint

point l'ambitieux, le jaloux, le scélérat consommé, mais un certain

jaloux, un certain ambitieux, qui est moins un type qu'une nature

avec ses nuances particulières.» Macbeth, Othello, Iago, ne sont rien

moins que des types; les particularités ou plutôt les singularités

de ces caractères peuvent les faire ressembler à des individus,

mais ne donnent pas l'idée absolue de chacune de leurs passions.

Shakespeare possède une telle puissance de réalité qu'il nous fait

adopter son personnage comme si c'était le portrait d'un homme que

nous eussions connu. Les familiarités qu'il met dans les discours de

ses personnages, ne nous choquent pas plus sans doute que celles que

nous rencontrerions chez les hommes qui nous entourent, qui ne sont

point sur un théâtre, mais tour à tour affligés, exaltés ou même rendus

ridicules par les différentes situations que comporte la vie comme elle

est; de là des hors-d'œuvre qui ne choquent point dans Shakespeare,

comme ils feraient sur notre théâtre. Hamlet, au beau milieu de sa

douleur et de ses projets de vengeance, fait mille bouffonneries avec

Polonius, avec des étudiants; il s'amuse à instruire les acteurs qu'on

lui amène, pour représenter une mauvaise tragédie. Il y a en outre

dans toute la pièce un souffle puissant et même une progression et un

développement de passions et d'événements qui, bien qu'irréguliers

dans nos habitudes, prennent un caractère d'unité qui établit dans le

souvenir celle de la pièce. Car, si cette qualité souveraine ne se

trouvait pas avec les inconvénients dont nous venons de parler, ces

pièces n'auraient pas mérité de conserver l'admiration des siècles. Il

y a une logique secrète, un ordre inaperçu dans ces entassements de

détails, qui sembleraient devoir être une montagne informe et où l'on

trouve des parties distinctes, des repos ménagés, et toujours la suite

et la conséquence.

Je remarque ici même, à ma fenêtre, la grande similitude que

Shakespeare a en cela avec la nature extérieure, celle par exemple

que j'ai sous les yeux, j'entends sous le rapport de cet entassement

de détails dont il semble cependant que l'ensemble fasse un tout pour

l'esprit. Les montagnes que j'ai parcourues pour venir ici, vues à

distance, forment les lignes les plus simples et les plus majestueuses;

vues de près, elles ne sont même plus des montagnes, ce sont des

parties de rochers, des prairies, des arbres en groupes ou séparés, des

ouvrages des hommes, des maisons, des chemins, occupant l'attention

tour à tour.

Cette unité, que le génie de Shakespeare établit pour l'esprit à

travers ses irrégularités, est encore une qualité qui est propre à lui.

Mon pauvre Dumas, que j'aime beaucoup et qui se croit sans doute un

Shakespeare, ne présente à l'esprit ni des détails aussi puissants,

ni un ensemble qui constitue dans le souvenir une unité bien marquée.

Les parties ne sont point pondérées; son comique, qui est sa meilleure

partie, semble parqué dans de certains endroits de ses ouvrages; puis,

tout à coup, il vous fait entrer dans le drame sentimental, et ces

mêmes personnages qui vous faisaient rire deviennent des pleureurs et

des déclamateurs. Qui reconnaîtrait, dans ces joyeux mousquetaires du

commencement de l'ouvrage, ces êtres de mélodrame engagés à la fin dans

cette histoire d'une certaine milady, que l'on juge en forme et qu'on

exécute au milieu de la tempête et de la nuit? C'est le défaut habituel

de Mme Sand. Quand vous avez fini de lire son roman, vos idées sur ses

personnages sont entièrement brouillées; celui qui vous divertissait

par ses saillies ne sait plus que vous faire verser des larmes sur sa

vertu, sur son dévouement à ses semblables, ou parle le langage d'un

thaumaturge inspiré; je citerais cent exemples de cette déception du

lecteur.

--Le jeune Armstrong venu; il m'a parlé de Tuilier[25], qui a laissé

cent mille livres sterling pour fonder une retraite pour les artistes

pauvres ou infirmes; il vivait avaricieusement avec une vieille

servante. Je me rappelle l'avoir reçu chez moi une seule fois, quand je

demeurais au quai Voltaire; il me fit une médiocre impression; il avait

l'air d'un fermier anglais: habit noir assez grossier, gros souliers et

mine dure et froide.

*

31 _mars._--Je vais mieux: j'ai repris mon travail. M... venue vers

quatre heures voir mes tableaux; elle m'engage à venir lundi pour

entendre Gounod. Elle avait un châle vert qui lui nuisait horriblement,

et cependant elle conserve son charme. L'esprit fait beaucoup en

amour; on pourrait devenir amoureux de cette femme-là, qui n'est plus

jeune, qui n'est point jolie et qui est sans fraîcheur. Singulier

sentiment que celui-là! Ce qui est au fond de tout cela est toujours

la possession, mais la possession de quoi, dans une femme qui n'est

pas jolie? Celle de ce corps qui n'a rien d'agréable? Car, si c'est de

l'esprit qu'on est amoureux, on en jouit tout autant sans posséder ce

corps sans attraits: mille femmes jolies sont là qui ne vous donnent

pas une distraction. L'envie de tout avoir d'une personne qui nous a

émus, une certaine curiosité, mobile puissant en amour, l'illusion

peut-être de pénétrer plus avant dans cette âme et dans cet esprit,

tous ces sentiments se réunissent en un seul; et qui nous dit qu'au

moment où nos yeux ne croient voir qu'un objet extérieur dépourvu

d'attraits, certains charmes sympathiques ne nous poussent pas à notre

insu? L'expression des yeux suffit à charmer[26].

[20] _Charles Gounod_ (1818-1893), grand prix de Rome de musique en

1839, n'avait pas encore produit ses œuvres importantes. _Faust_ ne fut

joué qu'en 1859.

[21] Delacroix a déjà formulé, en des années antérieures, un jugement

analogue à celui que nous trouvons ici et qui parait pour le moins

déconcertant. On retrouvera plus loin, dans l'année 1857, une sorte

d'amende honorable, présentée par lui-même. Voir sur ce point notre

Étude, p. XLVII.

[22] _Balthazar Galuppi_, compositeur bouffe italien, né en 1706, mort

en 1785. De 1729 à 1777, il écrivit cinquante-quatre partitions. Ses

œuvres peuvent être citées comme un exemple de la facilité en même

temps que de l'inconsistance du style italien.

[23] Ces croquis datent de 1849, époque à laquelle Delacroix fut chargé

de peindre la partie centrale de la galerie. (Voir _Catalogue Robaut_,

nos 1107 à 1118.)

[24] _Nanon de Lartigues_, première partie du roman d'Alexandre Dumas:

la _Guerre des femmes_, publié en 1844 dans la _Patrie_, et plus tard

en deux volumes.

[25] Delacroix, lors de son premier voyage en Angleterre (1825),

considérait _Turner_ (1775-1851) comme un véritable réformateur. (Voir

t. I, p. 39, en note.)

[26] C'est en des passages comme celui-ci que se fait le mieux

apercevoir l'analogie avec Stendhal, cette parenté spirituelle que nous

notions dans notre Étude et qui avait frappé plusieurs de ceux qui le

connurent.

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863 · 第 21 / 104 题