Le comte revint; nous nous agaçâmes; je le persiflai;

Dorville, toujours en tiers, empêchait toute explication;

cette situation était trop violente pour durer. Le comte

m'insulta, nous sortîmes; la fureur nous guidait l'un et

l'autre; je l'atteignis d'un coup mortel qui l'étendit à mes

pieds... Hélas! le voile affreux qui nous couvrait se dissipe

aussitôt; le comte laisse tomber son épée: je me précipite sur

mon malheureux ami pour arrêter son sang: -- C'en est fait, me

dit-il, je meurs... Je l'ai mérité... Ami, je voulais

t'arracher la vie... Dorville me l'avait demandé. -- Dorville!

ô ciel! -- Ma passion était au comble... Elle avait mis mon

bonheur à ce prix... Adieu, pardonne-moi... Que je meure du

moins ton ami... Il s'efforce de m'embrasser; il expire... O

terre! engloutis-moi!... Je m'arrache de ce lieu d'horreur;

désespéré, furieux, j'erre en proie aux furies qui me

déchirent. Je ne sais où je vais; mes pas s'arrêtent

machinalement devant la maison de l'infâme; j'y monte et je

tiens encore le fer fumant du sang de mon ami... -- C'est moi,

c'est moi qui l'ai tué! m'écriai-je en hurlant de douleur;

tiens, monstre, assouvis ta rage! Il n'est plus; tu voulais

qu'il versât mon sang; tu m'as demandé sa vie, tu lui

demandais la mienne; viens, prends-la, rassasie-toi de

carnage!... Le sang-froid, la sérénité règnent sur son visage;

la joie y perce; elle ose encore me tendre les bras, me

féliciter sur ma victoire... -- Horrible mégère, tremble! Cette

main que tu as rendue criminelle pourrait t'en punir. Un geste

furieux accompagne ces mots; son sein palpite et la pâleur le

couvre... Je jette mon épée loin de moi; toute son audace

renaît... -- Eh bien! dit-elle, j'ai tout conduit, il est vrai;

je le détestais, j'ai alimenté son amour pour le perdre; je

l'ai animé contre toi; je savais que je ne t'exposais que

faiblement; il m'avait offensée autrefois, en me préférant une

rivale... Je suis vengée!..." Je l'entendais à peine. Devenu

plus calme, je m'évanouis et je me retrouvai dans mon lit, au

milieu de mes gens.

Longtemps je fus inconsolable; absorbé dans ma douleur, je

fuyais les humains. L'image de mon ami succombant sous mes

coups me suivait sans cesse; je me refusais à toute

distraction; je mourais lentement, j'invoquais le tombeau.

Dans la même maison, mais dans un corps de logis séparé du

mien, la femme d'un colonel vivait très retirée; jusque-là je

lui avais rendu quatre fois par an les simples devoirs de

l'honnêteté. Ma vie trop dissipée, le genre auquel je m'étais

livré ne m'avaient pas permis de faire beaucoup attention à

elle. Mon valet de chambre, instruit de mon affaire et

désespéré de mon état, imagina que cette jeune dame pouvait

seule m'en tirer. Mon changement de conduite et d'humeur

avaient fait un événement dans la maison; il sut se faire

presser d'en découvrir la cause; quelques mots lâchés à la

femme de chambre excitèrent la curiosité de la marquise. Mon

homme lui détailla ma funeste aventure; elle en fut touchée;

chaque matin, ses gens s'informèrent par son ordre de ma

santé. L'apathie où j'étais plongé ne me permit pas de sentir

que je devais l'en remercier; nous nous rencontrâmes un jour

en sortant; elle me fit des reproches de mon humeur sauvage

avec un air d'intérêt; je lui marquai de l'empressement de

réparer ma faute, et nous restâmes. Ma visite fut courte, mais

le premier pas était beaucoup; je continuai, je la vis plus

fréquemment, bientôt je n'en bougeai pas. La marquise était

douce et complaisante; elle ne se rebutait pas de détails cent

fois repétés; elle s'attendrissait et pleurait avec moi; ma

douleur devint moins amère; le sentiment de ce que je devais à

cette aimable amie me fit une douce habitude de la

reconnaissance... -- Ahi!... gare l'amour! -- Hélas! mon enfant,

tu as raison. Une liaison intime, une confiance sans bornes

entre une femme de vingt-deux ans, charmante, et un jeune

homme, y conduisent infailliblement. D'ailleurs, combien la

douleur dispose à la tendresse! -- Enfin! te voilà à l'amour

parfait. Belle chute, mon ami, belle chute! -- Non, je ne ferai

point le langoureux Philinte. La marquise n'est pas de ces

femmes qui se plaisent au merveilleux.

Jolie, sans vouloir le paraître, vraiment bonne et sensible,

aussi séduisante qu'on peut l'être et toujours égale, cette

femme adorable n'est cependant pas heureuse. Son mari, comme

trop de nos militaires, néglige un trésor qu'il possède pour

courir après des guenons. Il ne croit pas à la vertu qu'il

n'est pas digne de connaître, et cependant il est jaloux

jusqu'à la brutalité; qui ne sait que c'est le moyen le plus

sûr d'accomplir sa destinée? Il était digne de la sienne; mais

combien Euphrosie méritait peu son infortune.

Quelle différence, ô mon ami, entre les caresses ingénues

d'une femme aimable et naïve et les agaceries de nos coquines!

Celles-ci peuvent enivrer nos sens, mais, leur fougue

dissipée, on retombe sur soi-même; le dégoût, l'ennui

empoisonnent jusqu'aux plaisirs passés; il faut s'aiguillonner

pour les goûter encore.

La marquise a tout l'éclat de la jeunesse joint à une taille

imposante; elle paraîtrait colossale, si elle était moins bien

proportionnée. Cinq pieds quatre pouces, pieds nus; le plus

beau corps du monde; une gorge ravissante; le bras, la main

potelés; une physionomie qui, sans être la beauté, renferme

mille grâces que n'a point une belle; une irrégularité

piquante, des cheveux gros comme le bras et qui lui descendent

jusqu'aux pieds: voilà son portrait.

Personne ne sait mieux qu'Euphrosie manier le ridicule; sans

la bonté de son coeur, elle serait caustique, mais elle

craindrait de faire de la peine même à ceux qui l'auraient

offensée si le respect qu'elle inspire le permettait à

l'audace. Chaque jour, son esprit m'étonnait davantage. Sa

modestie lui faisait trouver étranges les marques de mon

admiration... -- Mais, mon ami, m'avait-elle dit vingt fois, tu

te rendras ridicule; sans cesse tu me vantes, tu t'extasies

sur des choses si simples. Tout le monde en dirait autant.

Mais son âme!... Comment te peindre cette âme tout aimante qui

n'a d'existence que pour les sentiments nobles et tendres?

C'est par eux qu'elle sort de ce calme inaltérable et doux qui

la caractérise dans la société; c'est là qu'elle puise cette

chaleur qui la rend si touchante, si dévouée, si sublime en

amour. Euphrosie est aussi voluptueuse que tendre, mais elle

est toujours décente; elle est pure, elle est chaste, et voilà

pourquoi je ne connus jamais de jouissance égale.

Ne vous attendez pas à m'en voir esquisser le tableau. Que le

voile du mystère couvre à jamais nos plaisirs... Mais que de

combats j'eus à soutenir contre sa vertu! Combien de fois il

me fallut lui répéter que le crime seul faisait la honte, et

que l'amour, un amour tel que le sien, ne pouvait pas être

criminel!... L'avouerai-je? son devoir fut longtemps plus fort

que moi. Elle sentit le danger; elle eut le noble courage

d'écrire à son mari, de lui demander ses soins et sa présence;

il méprisa cette femme respectable, il rejeta ses prières; une

indifférence repoussante, un mépris insultant furent le prix

des efforts qu'elle faisait sur elle-même pour s'arracher à la

tendresse... Je persuadai, je triomphai; Euphrosie ne rougit

plus devant moi, la paix régna dans son coeur. Eh! quel homme

de fer osera la condamner? Six mois se passèrent au milieu des

délices. Isolés du reste de la nature, nous nous suffisions à

nous-mêmes. Nos feux sans cesse renaissants avaient toujours

le charme de la nouveauté. Une confiance mutuelle et sans

bornes achevait notre bonheur.

Hélas! peut-il durer longtemps? Vils jouets du destin, que

possédons-nous de stable! Et pour quelques gouttes bien mêlées

dans l'océan de maux, faut-il chérir la vie!... La marquise

portait dans son sein un gage de notre amour. Bientôt son état

ne fut plus incertain. J'étais au comble de la joie sans oser

le lui témoigner, joie insensée peut-être, mais si douce que

je ne pensais pas même à la combattre. Euphrosie, plus

éclairée par ses pressentiments, se sentait dévorée

d'inquiétudes que sa douceur et son amour déguisaient à peine.

Son mari, de retour à Paris, avait aisément démêlé nos

liaisons, et le lâche les avait divulguées. Il nous prodiguait

à tous deux les injures; vingt fois Euphrosie arrêta mon bras

prêt à la venger; elle sut m'enchaîner par des serments, mais

son bonheur fut altéré à jamais. Sans cesse je la surprenais

baignée de larmes, et j'y mêlais les miennes... -- Euphrosie,

lui dis-je un jour, hélas! Je cause tes douleurs et je ne puis

les adoucir; nos coeurs cessent-ils donc de s'entendre? Ah!

pourrais-tu jamais me haïr? -- Te haïr! Ah! jamais tu ne me fus

si cher. Cet enfant infortuné que je nourris dans mon sein

naîtra sous de cruels auspices sans doute, mais il a resserré,

s'il est possible, les noeuds qui m'unissaient à toi. Va, mon

ami, je ne suis point injuste, et je t'ai fait des sacrifices;

ne crois pas que je m'en repente; je t'en ferais de bien plus

pénibles... Cher amant, il m'en reste peut-être bien peu à

t'offrir... Au moins que cet enfant te rappelle sa mère. --

Cruelle! que veux-tu me faire entendre?... Et voilà donc ton

amour!... Ah! si je t'étais cher, paierais-tu d'un tel prix ma

tendresse?... Meurs, meurs, pusillanime amante, mais tu

jouiras, avant d'expirer, du barbare plaisir d'avoir immolé

ton amant. Tu vas priver ton enfant de tes embrassements et

des miens, il restera en butte à tous les coups du sort;

inconnu sur la terre, entouré d'ennemis peut-être, il vivra

pour la douleur, et c'est toi, si tendre, si compatissante,

qui, en lui donnant le jour, le voues à de longues infortunes

que n'adoucira jamais notre tendresse... Euphrosie

m'interrompt par ses sanglots, mais le torrent de larmes

qu'elle répand dans mes bras paraît soulager son coeur... --

Oh! mon Euphrosie, lui dis-je alors, quitte, quitte ces

funestes pensées. Rappelle ton courage... Conserve-toi pour

l'amour; ne m'as-tu pas dit mille fois que tu ne vivais que

pour moi?

Elle me promit d'être plus tranquille. Je crois qu'elle le

devint en effet.

Peu de jours après, des ordres de la cour me forcèrent à me

rendre en Bretagne. Mon voyage devait être court, mais

Euphrosie avançait dans sa grossesse. Que d'inquiétudes

j'allais lui donner, et combien j'en ressentais!... Des

pressentiments affreux nous agitaient. Nos adieux furent

cruels; longtemps pressés dans les bras l'un de l'autre, il

nous semblait que c'était pour la dernière fois. Euphrosie

s'évanouit; on m'arracha d'auprès elle. Il fallut partir.

Déjà je me flattais d'un prompt retour; mes affaires allaient

finir; je reçois ce billet d'un ami: "Que fais-tu, malheureux?

Tu remplis de stériles devoirs et tu négliges les plus sacrés.

Accours, ne perds pas un instant, viens servir l'amour..." Je

vole, l'âme saisie d'effroi, j'arrive... Horrible

spectacle!... Tout est en deuil chez Euphrosie... Ciel! ô

ciel! elle n'est plus!... Je veux la voir, je veux l'embrasser

encore, je veux mourir avec mon amante... J'avance, malgré les

efforts de ceux qui me retiennent; ils me parlent, je ne les

entends pas. Ivre de désespoir, j'allais entrer... -- Arrête,

jeune téméraire, me dit un vieillard vénérable qui sort de la

chambre d'Euphrosie, respecte ces lieux habités par la

douleur... Son accent sévère, mais touchant, pénètre mon

coeur; je me précipite à ses genoux, sans le connaître, je

l'embrasse... -- Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi,

laissez-moi revoir mon amante; j'invoque cette seule grâce...

Hélas! ne puis-je obtenir une mort plus douce auprès d'elle? --

Relève-toi, me dit-il en pleurant... Jeune insensé, tu

précipites au tombeau ma douloureuse vieillesse. Que t'avais-je

fait? Jusqu'ici rien n'a souillé mes cheveux blancs; tu

livres mes derniers jours à la honte, au désespoir. Déjà, ton

funeste amour me coûte mon fils et ma fille; l'un était mon

soutien et l'autre mon bonheur. -- Vous, son père!... O

dieux!... Vieillard infortuné, prenez ma vie; je ne

désavouerai pas mon amour, et puissiez-vous en vous vengeant

me réunir à mon amante. -- J'ai tout perdu; je pourrais

t'imputer tous mes maux; mais je n'ai pas le coeur d'un

barbare, et je ne puis ni ne veux te haïr... (mes cris, mes

gémissements sont ma seule réponse...) Eh quoi! C'est donc à

moi de te consoler? Calmez-vous, jeune homme trop malheureux;

Euphrosie... -- Eh bien! mon père... j'attends à vos genoux mon

arrêt... -- Euphrosie respire encore. -- Elle respire!... O

dieux! laissez-moi... courons... (je m'arrête avec le sang-froid

et l'égarement du désespoir). Mais non, elle n'est plus;

vous me flattez encore pour savourer plus longtemps votre

vengeance... A ces mots, mes forces m'abandonnent, je tombe

sur un fauteuil; une stupeur mortelle s'empare de moi; j'ai

les yeux ouverts et je ne vois rien.

Le père d'Euphrosie daigne me prendre la main: -- Je ne vous

trompe point, mais votre sort et le mien n'en sont guère moins

cruels. Croyez ce que je vous dis, et apprenez les malheurs

que vous causez. Huit jours après votre départ, le marquis de

*** vint voir ma fille. Euphrosie venait de lui confier son

état et son amour. Le marquis, furieux, s'emporte contre sa

femme dans les termes les plus outrageants. En vain mon fils

veut l'apaiser. Le marquis menaça Euphrosie. Il voulut même la

frapper. Mon malheureux fils se jeta au-devant de sa soeur;

son beau-frère, hors de lui, tire son épée et le force à se

mettre en défense. La rage l'aveuglait; il se précipite sur le

fer de son adversaire; mon fils, désespéré, le blesse; le

marquis cachait un pistolet dont il tua mon enfant... A la vue

de ce combat funeste, Euphrosie était tombée sans

connaissance; les douleurs d'un accouchement prématuré la

rappelèrent à la vie et à toute l'horreur de sa destinée: elle

a mis au monde un enfant qui n'est plus; on a jusqu'ici

désespéré de la mère, aujourd'hui elle paraît moins mal;

comment échapperait-elle à sa douleur?... J'avais dévoré ce

terrible récit, j'étais immobile, mais, dieux! Que de serpents

déchiraient mon coeur!... -- Eh bien! m'écriai-je avec

amertume, elle vit... elle vit, mais c'est pour me détester...

Mais non, Euphrosie ne peut pas me haïr... O mon père! ah!

souffrez que je vous donne ce nom, je vous offrais ma vie,

elle vous sera consacrée; que je répare autant qu'il est en

moi vos pertes affreuses, que je devienne votre fils! Oh!

combien les devoirs m'en seront doux!... Mais, mon père,

laissez-moi sauver votre fille; Euphrosie vivra pour vous

aimer... le bon vieillard s'attendrit; un rayon d'espoir

pénètre son âme; il pleure sur moi, il daigne me presser

contre son sein... Hélas! nous nous abusions tous deux;

Euphrosie revint à la vie, mais une mélancolie profonde

l'avait empoisonnée pour jamais, elle refusa de me voir et

courut s'ensevelir dans un couvent. Je tentai tout pour

vaincre ses résolutions; son père seconda mes efforts; tout

fut inutile, elle prit le voile et prononça les voeux.

Mon imagination était allumée, ma tête exaltée, mon coeur

inondé de tristesse. Je pris un parti violent, et sans

communiquer à qui que ce fût mon dessein, je montai à cheval

et courus chercher la trappe pour y ensevelir le reste de mes

jours.

Le ciel semblait conjuré contre moi. Un orage affreux m'oblige

de m'arrêter à Versailles; j'étais percé, je n'avais rien pour

changer; je me jette dans une auberge pour me sécher, et rendu

de fatigue, je me résous bientôt à y passer la nuit.

Seul dans ma chambre j'y broyais du plus beau noir possible:

l'histoire de l'abbé de Rancé me montait au quatrième siècle;

je ne voyais rien de si beau que ces longs cimetières dont

quelques lampes sépulcrales perçaient à peine les sombres

horreurs; j'entendais cette cloche funèbre qui semble appeler

la mort; je la voyais s'avancer à pas lents; Comminge et

Euphémie étaient devant mes yeux; je prenais le travail

pénible de mon imagination délirante pour l'héroïsme de la

vertu; j'allais enfin m'enfoncer dans ces demeures funèbres,

où gémissent tant de malheureuses victimes des préjugés, des

passions... je le voulais, la providence ne le voulut pas.

Absorbé dans mes sombres réflexions, je n'apercevais pas une

très jolie fille de l'auberge, arrivée depuis un quart d'heure

devant moi... J'y prends garde enfin; je sors de ma rêverie,

mais pour tomber dans une autre; je lui approche un fauteuil,

la croyant, ma foi, je ne sais qui; je l'oblige à s'asseoir;

elle ne doute plus de ma folie; enfin, à force de me demander

ce que je voulais pour mon souper, elle me rappelle à moi; je

ris, elle éclate.

Je donne mes ordres; Madelon descend et revient faire mon lit.

La bonté divine veillait sur moi. Ces sortes de filles portent

leurs cotillons fort courts; Madelon, en s'allongeant, me

laissait voir une jambe faite au tour et le bout d'une cuisse

très blanche... Hélas! me dis-je à moi-même, je vais

m'enterrer; que cette pauvre fille profite du moins de mon

reste; enfilons-la, c'est le dernier coup que je foutrai de ma

vie... Alors, avec une gravité sans égale, je la prends par

les deux pattes; je la jette sur le lit, je la trousse et je

l'enfourne avant qu'elle eut le temps de voir comment. Elle

fit un peu la revêche, mais où est la fille qui ne marche pas

au troisième coup de cul? Seulement, pour me marquer son

dépit, elle remuait comme un diable. Par habitude, je voulais

recommencer; elle me fit convenir que cela ne se pouvait pas;

qu'on attendait après elle; mais nous arrêtâmes qu'elle

viendrait coucher avec moi, et je me débarrassai en sa faveur

de quelques louis, qui, suivant mon projet, allaient me

devenir inutiles; car je n'en démordais pas.

Nous passâmes la nuit ensemble; je m'en donnai comme pour la

dernière fois; mais admirez l'ouvrage du bon Dieu! Plus

j'allais à ce diable de trou, plus ma tête se calmait; mes

résolutions s'affaiblissaient d'autant, et je résolus, sous

prétexte de fatigue, d'attendre encore une nuit pour me

déterminer; je ne fus pas dans cette peine. Une berline de

poste arriva vers l'heure du dîner; deux hommes qui étaient

dedans me firent demander la permission de partager le mien;

je l'accordai; mais quel fut mon étonnement! C'étaient deux de

mes amis intimes qui me galopaient. -- Ah! Ah! monsieur

l'enragé, me dit Saint-Flour, vous faussez donc ainsi

compagnie! Que diable! tu as l'air du chevalier de la triste

figure! Je voulais soutenir contenance, ils m'envoyèrent

promener, me persiflèrent, me démontrèrent que je n'avais pas

le sens commun; je le crus; je montai en voiture avec eux:

nous arrivâmes à Paris.

Pendant quelque temps je fus un peu honteux; d'ailleurs, le

diable m'emporte si je savais où aller, ni quelle liaison

former! Cependant, j'étais endetté; mes créanciers, honnêtes

israélites, venaient m'offrir leur figure patibulaire. Je pris

une résolution magnanime; je me décidai à me mettre la corde

au cou, à me marier. --Ah! tu vas faire une fin? -- Oui, une

fin; c'est, pardieu, bien périr avant le temps!

Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises,

appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en

lui observant que j'étais pressé. -- Oui, me dit-elle, la

voulez-vous jolie? -- Ma foi! cela m'est égal; c'est pour en

faire ma femme; je ne m'en soucierai guère, et je ne la prends

pas pour les curieux. -- Il la faut riche? -- Oh! cela, le plus

possible. -- De l'esprit? -- Mais, oui, là, là. -- Je tiens votre

affaire. Connaissez-vous Mme de L'Hermitage? -- Non. -- Je vous

présenterai; c'est une de mes amies; sa fille a dix-huit ans,

elle est très riche, et surtout son caractère est excellent. --

(ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!...) Mon aimable

duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles,

manigancer mon affaire et me vanter: le soir elle m'écrit deux

mots, et deux jours après nous nous rendons chez ma future

belle-mère.

Mme de L'Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos

demi-dieux, tous nos apollons modernes viennent chercher des

dîners qu'ils paient en sornettes. Dès l'antichambre, je

respirai une odeur d'antiquité qui me saisit l'odorat; la

vieille m'avait prévenu qu'il fallait beaucoup admirer.

J'entre dans un salon immense et carré; j'y trouve la

maîtresse de la maison avec l'air d'une fée, le corps d'un

squelette et le maintien d'une impératrice. Elle m'assomme de

longs compliments; j'y réponds par des révérences sans nombre;

je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en

donnera!

Diable! il faut que sa chère mère me juge auparavant, et la

bienséance permet-elle qu'on expose une fille au regard du

premier occupant?... La duègne et la mère entamèrent les

grands mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-là je

toisai le salon. Des tapisseries d'antiques verdures en

couvraient les murailles. Cassandre et Polixène y figuraient,

aussi bien que le roi Priam, nombre de troyens et perfides

grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche

pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une

lampe immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait

servi aux festins de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des

trépieds de vieux laque surmontés d'urnes à l'antique et de

pyramides tronquées trouvées dans les fossés de Ninive La

Superbe. Des tables de marbre de Paros, portées sur des

piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins, et d'un

grand médailler. La cheminée, élevée à huit bons pieds de

hauteur et surmontée d'un miroir de métal, environné d'une

bordure immense en filigrane; c'était, je crois, celui de la

belle Hélène. Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de

la reine de Saba, couverts de tapisseries, durement rembourrés

pour éviter la mollesse, mais magnifiquement dorés... Voilà,

mon cher, le mobilier qui frappa mes regards. Au reste, tout

décelait à mes yeux exercés un fonds de richesse qui

chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer toutes

ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe

moderne. Je m'extasiai sur chaque objet, je tranchai du

connaisseur pour applaudir; on accueillit mes éloges, et nous

nous retirâmes, la duègne et moi.

En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé

(car il ne m'était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout

mon excessive politesse avaient prévenu en ma faveur, que

probablement je serais invité à dîner pour le jeudi, qui était

le grand jour, et qu'alors je verrais Mlle Euterpe... Foutre!

voilà un beau nom; j'ai diablement peur que ma charmante ne

soit aussi quelque antiquaille.

Je fus invité; le dîner répondait à l'ameublement, et je vis

mon Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future! Elle est faite

à coups de serpe, elle a été modelée, ou le diable m'emporte!

sur quelque singe; aussi madame sa chère mère dit-elle que

c'est le vivant portrait de M. de L'Hermitage. Ramassée dans

sa courte épaisseur; un teint d'un jaune-vert, de petits yeux

enfoncés, battus jusqu'au milieu de deux joues bouffies; des

cheveux à moitié du front, une bouche énorme et meublée de

clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze

envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh!

pardieu! que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des

pattes que jamais servante ait lavées. Au reste, Mlle Euterpe

fait la petite bouche, grimace avec complaisance et n'en est

que plus laide. Ce fut bien pis quand elle eut parlé. Ah!

Cathos n'est rien en comparaison... Jour de dieu! épouser

cela! me dis-je à moi-même. C'est bien dur! -- Eh! fi donc! Tu

ne l'épouseras pas peut-être? -- Eh! mon ami, quarante mille

livres de rente d'entrée, autant de retour; cela n'est pas à

négliger; elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je

n'ai qu'un beau vit dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers

me talonnent, il faut s'immoler...

Ma conversion; ou le libertin de qualité · 第 8 / 9 段