Nous l'arrosâmes. -- Mais, père, les dévotes vous paient? --

Foutre! sans doute: j'en ai, moi qui vous parle, pour cent

pistoles par mois, sans compter le casuel; je dirige cons et

consciences. -- Comment, la confession?... -- Foutaise! c'est là

qu'on instruit une belle fille, que l'on tranquillise une

scrupuleuse madame, et qu'en sortant de l'église on lui donne

pour pénitence l'avant-goût du bordel. -- (le sacré bougre de

cafard me faisait frémir, malgré ma scélératesse.) Mais, père,

on ne croit donc à rien chez vous? (je le savais bien, et je

ne crois pas plus qu'eux, apparemment; mais je voulais

approfondir la monstruosité de ces gens-là.) -- Eh! mon ami,

vous êtes bougrement bête pour un homme du monde. Qui diable

peut croire aux singeries qu'il invente? Je me fous de Scot

comme de Saint Augustin. Bien intriguer, bien boire, bien

foutre... et vogue la galère! La dévotion nous rapporte, nous

en dégoisons; nous amusons les vieilles, nous branlons les

jeunes. -- Pardieu, père, c'est bien pensé, voilà des maximes

très évangéliques; mais vous oubliez un grand point:

l'instruction et l'intendance des familles. -- Foutre! C'est là

où nous brillons; la nation bigote, gent imbécile, quoique

traîtresse, nous est dévouée, je vous l'ai déjà dit; nos

armes, dans le commencement, sont la persuasion, la douceur,

les inspirations du très-haut; nous nous insinuons en

serpents, nous élevons sur la base de l'humilité le triomphe

de l'orgueil. D'abord complaisants, bientôt despotes, nos avis

deviennent des décisions, des oracles auxquels il n'est pas

permis de résister; et n'avons-nous pas fabriqué les foudres

du père éternel pour punir les réfractaires? Voilà comment, en

captivant les consciences, en faisant peur de Belzébut (moins

méchant que nous cependant), nous sommes les maîtres des

secrets, des biens d'une famille. Il y a dans une maison une

jolie fille, je veux la foutre, elle ne le veut pas; son arrêt

est prononcé, un couvent la fera gémir de son trop de vertu...

On veut marier sa soeur, son amant lui plaît, mais il me

déplaît à moi, parce qu'il me méprise, ou seulement

quelquefois parce que je veux faire le mal pour le mal: cela

divertit le coeur d'un moine; je répands des bruits sourds: il

ne croit ni à l'échine de Saint Pantaléon, ni à la culotte de

Saint Bonaventure; c'est un impie; il est exclu; il se met à

la raison, il paie, il devient orthodoxe autant que Saint

Dominique. Le fils unique est un jeune homme de la plus belle

espérance; il a de l'esprit, de l'élévation, des talents; son

père, dur comme tous les dévots (quoiqu'ils ne soient pas les

seuls), le laisse manquer d'argent, le met hors d'état de se

soutenir; il cherche des moyens, que sais-je? La fougue de

l'âge le pousse à quelques sottises. Je conseille le sceptre

de fer, il le sait, il me déteste: bon! Cela vient à mes vues.

Tout en feignant de l'excuser, je le rends plus coupable; je

le fais déshériter, enfermer, périr, tout cela pour la plus

grande gloire de Dieu, et le barbare idiot, que je bride par

le nez, croit avoir gagné le ciel, qu'il fait frémir ainsi que

la nature... Une femme aimable et jolie est l'épouse d'un

vieux coquin; l'espoir d'assouvir une vengeance déjà

criminelle, une haine odieuse par son motif et ses effets, sa

lubricité impuissante, ou tel autre objet aussi louable, l'ont

poussé à son infirme et débile décrépitude. Les jours de cette

beauté s'écoulent dans les pleurs, ses nuits dans les

privations et les sanglots; trop heureuse encore si elle n'est

obligée de recevoir des caresses dégoûtantes, qui, en

outrageant ses appas, révoltent son coeur; de souffrir un

supplice réel en corps comme en esprit, puisque jamais elle

n'embrasse qu'une ombre... Ah! la jolie position pour moi,

cafard effronté, libertin audacieux... mon projet est formé;

elle se rendra à mes désirs; je l'immolerai à ma passion, ou

elle est perdue, infâme, déshonorée. Goûts innocents, plaisirs

permis, bienséances nécessaires, pensées, paroles, actions

même indifférentes, gestes, regards, joie ou tristesse, tout

sera empoisonné; si elle n'est pas ma complice, elle sera ma

victime; elle vivra souillée à ses propres yeux ou périra dans

les chagrins et couverte d'opprobres publics... Mais, foutre!

buvons un coup. Ami, in _vino veritas_... Sacredieu! n'allez pas

révéler le secret de l'église, vous vous en repentiriez... --

Qui, moi, mon père? et comment, s'il vous plaît. Je ne dépends

pas de vous autres. -- Vous n'en dépendez pas? Foutre! nous

allons voir... Je suppose un instant que vous ayez été assez

sot ou assez malavisé pour nous insulter: vous êtes foutu, mon

ami. -- Halte-là! scélérat de moine, s'écrie Alexandrine; tu

fous comme un ange, mais ton coeur est atroce; tu me fais

horreur; je me sauve, je ne veux pas t'entendre davantage. --

Morveuse, dit père Ambroise, cela ne sait pas son pain manger;

va-t'en, va-t'en, je ne bande plus... (nous continuons.)

crois-tu que nous t'attaquerons à force ouverte? Pauvre sot,

tu te sauverais, tu nous démasquerais. Non, nous commençons

par nous informer de tous les gens estimables que tu connais;

nous choisissons les plus faibles, dont la molle vertu,

soumise aux préjugés, se fait des monstres exprès pour les

combattre. On fait ton éloge. C'est bien dommage que tant de

qualités soient gâtées par tel et tel défaut (il sera toujours

dirigé suivant la manie de l'auditeur bénévole); on sème ainsi

peu à peu la froideur, on te suit pied à pied, on ne laisse

échapper aucune occasion. -- Mais je ne donnerai aucune prise

sur moi. -- Tu ne sais que ça! On te calomniera... Tu veux

obtenir une place, former un établissement. Lettres anonymes,

inventées par le diable, qui en fit présent au premier

cénobite, voleront de tous côtés. Nos partisans les

répandront, les proclameront en secret, en les commettant; les

envieux les adopteront avidement et les mettront en crédit;

tes ennemis (tout homme en a, et ceux de mérite plus que les

autres) enchériront. -- Mais je me défendrai peut-être. -- Sans

doute, je crois même que tu persuaderas cent personnes qui te

connaîtront particulièrement, mais la voix publique sera

toujours contre toi, et à peine trente ans de vie te

suffiront-ils pour effacer l'impression qui t'aura perdu...

Va, va, nous suivons à la lettre la maxime que l'ami Machiavel

nous a léguée: _Calomniez toujours, il reste au moins la

cicatrice;_ et la méthode est infaillible. -- Ma foi, père, je

suis ravi, extasié; je ne vous croyais pas si habiles. -- Bon,

bon, reprend le papelard, ce ne sont là que nos éléments... Et

si je te dévoilais les ressorts de cette politique qui nous a

fait pendant si longtemps commander à la terre en rois des

rois, et faire disparaître à notre gré les souverains du trône

ou du séjour des vivants... -- Ah! père, de grâce, apprenez-moi

de si belles choses! Pardieu! Qui sait? peut-être me ferais-je

cordelier. -- Tu pourrais, foutre! plus mal t'adresser. Mais,

écoute...

Tu n'ignores pas qu'il fut un temps où la crasse ignorance

enveloppa le monde; le fanatisme et la superstition régnèrent

en souverains sur ces siècles heureux... Age à jamais

mémorable et fortuné où le froc commandait au diadème, où les

Bernard, les François, les Dominique, puissants en voix, en

poumons et en scélératesse, savaient émouvoir, exalter la bile

de l'imbécile chrétienté! Prophètes audacieux et menteurs, ils

entassèrent des millions de croisés dans les sables de

l'Egypte et de la Palestine, et l'Europe, à leur premier signe

ébranlée contre l'Asie, courut y chercher de vastes tombeaux,

tandis que les crédules habitants, devenus nos vassaux,

laissaient dans nos mains assez de dépouilles pour élever la

vraie Jérusalem, la Jérusalem immortelle et puissante, où

devaient pulluler tous les vices de l'oisiveté, tous les

crimes de l'ambition et de la cupidité!

Alors tout moine était saint, tout homme un peu éclairé,

au-dessus de son siècle, excommunié. La liberté n'est plus; nous

poursuivons son ombre jusqu'au fond de l'âme, jusqu'au fond de

la pensée...

Heureux temps! Ils changèrent hélas!...

La philosophie parut; non pas cette tracassière verbeuse qui

se traîne encore en rampant dans la poussière de l'école, mais

cette lumière vive et fatale qui a dissipé les vapeurs du

fanatisme et brisé les hochets de la superstition; tels que

les oiseaux de nuit, nous fûmes blessés de l'éclat du jour. Il

nous terrassa, nous courûmes nous cacher dans ces asiles que

le vulgaire respectait encore; le rayon vengeur nous y suivit;

on démêla nos trames; on dévoila nos ressorts; on approfondit

notre politique; on démasqua nos moeurs et nos vices.

L'univers conjuré se réunit pour nous abattre; nous étions

perdus... Son mépris nous sauva, notre métropole nous soutint.

Il est une puissance dont l'orgueil excessif et les

prétentions sans bornes en imposent, quoique son autorité soit

précaire et factice. Artificieuse autant qu'opiniâtre et

politique, sa force est dans sa faiblesse. L'ignorance lui a

donné l'être; l'astuce et la fourberie l'ont accrue; les

dissensions des princes et les intérêts anarchiques dont elle

a su profiter l'ont rendue formidable; la persévérance et la

hauteur l'ont maintenue; ses excès l'ont affaiblie; l'art et

la souplesse la soutiennent: son chef, longtemps modérateur

impérieux d'une aristocratie puissante, ne doit son crédit

qu'à nous, milice enthousiaste, ardente, immortelle et

toujours renaissante; perdus pour la chose publique, isolés,

d'esprit et de coeur, du reste des humains, notre unique

intérêt est notre agrandissement, qui fait la gloire de ce

vicaire fanatique. C'est sur nous qu'il fonde son empire.

Aussi sommes-nous ses enfants autant chéris que dévoués.

Fraudes pieuses, spectacles indécents, farces coupables

étaient autrefois révérés; mais leur règne a passé. Eh bien!

Notre marche en est devenue plus secrète et plus sûre. Nous

avions à nous venger; du fond de nos asiles, nous soufflâmes

la discorde, nous fomentâmes ces guerres civiles qui ont

inondé de sang l'Europe déchirée; nos libelles, nos sermons

séditieux, les séductions du confessionnal nous suffirent pour

aiguiser les poignards, et grâce à nos efforts, il fut

universellement reconnu _qu'il est permis, qu'il est saint de

tuer un hérétique_, c'est-à-dire notre ennemi: ainsi le père

massacra son fils; ainsi le fils arracha à son père la vie

qu'il en avait reçue; les forfaits ont produit des martyrs;

nous dévastâmes de fertiles contrées, nous versâmes sans

danger des flots de sang. Nul mortel dévoué à notre vengeance

ne put se dérober à nos coups. Ici, les fils de Saint

Dominique font périr le dernier des Valois; là, ceux d'Ignace

immolent Henri, que des philosophes osent encore pleurer; les

bûchers, le fer, les poisons, nous servent tour à tour; les

victimes s'amoncellent, les bourreaux et les assassins sont

fatigués; les prisons regorgent d'innocents, et nous de sang,

d'or et de volupté... Mais nous ne sommes pas rassasiés.

L'esprit de commerce, qui s'est venu joindre à celui de

domination, nous prodigue en vain les trésors du nouveau

monde, dévasté par notre art et aussi bien que celui-ci; notre

avidité s'en irrite, et nos moeurs n'en sont pas adoucies; le

calme règne en apparence, mais il n'est que simulé; nous

sentons que nos richesses survivent à notre crédit; les

ambitieux promoteurs du despotisme, qui, cependant, haïssaient

les rois, sont anéantis; il nous faut bien rester dans le

silence, mais non pas dans l'inaction. Nos complots se lient,

nos trames s'ourdissent, nos ennemis nous attaquent avec les

armes du ridicule, ils s'abusent sur leur prétendue

supériorité: nous nous réservons bien d'autres ressources,

nous minons sans bruit; tu es jeune, tu verras le fruit de nos

travaux. Une révolution, éloignée peut-être, mais certaine,

menace de nouveau le monde; nous foulerons aux pieds ces

hommes superbes qui osent nous dédaigner, nous commanderons

encore... Puissions-nous replonger les humains dans la

barbarie, anéantir les sciences, arracher jusqu'au germe

funeste de cette philosophie perfide qui nous abreuve

d'humiliations, élever enfin sur tant de ruines le nouvel

édifice de notre grandeur! Alors un sceptre de fer régira

l'univers, soumis à nos caprices, dévoué à nos plaisirs. Nous

disposerons, en sultans, des mères, des femmes, des filles de

nos esclaves, et nous amènerons ces âmes avilies au point de

regarder comme un bien leur déshonneur... Va, ces jours de

gloire et de félicité s'avancent plus rapidement que ne le

croient nos imprudents ennemis. Ils n'osent pas tenter le seul

moyen de les reculer, celui de casser notre sainte milice et

la hiérarchie puissante sous les drapeaux de laquelle nous

servons, de nous arracher surtout ces richesses immenses qui

nous rendent tout possible. Non, nous ne craignons rien de ce

siècle vénal; nous payons des protecteurs qui deviendront nos

esclaves: ils nous rendront au centuple ce qu'ils nous auront

coûté. -- Par la sambleu! père, voilà qui est sublime! Quelle

immensité de vues! Quelle étendue de scélératesse! Quels

mystères d'iniquités... (je m'arrête, car père Ambroise

s'apercevait qu'il avait trop parlé et fronçait le sourcil;

pour le dérider, j'attrape Alexandrine, qui dansait au milieu

de la chambre...) Père, voulez-vous connaître le vrai type de

la destinée des empires, l'instrument des révolutions, la

boussole de l'univers?... Le voilà, dis-je, en mettant en

évidence le con rebondi de la belle; c'est là que viennent

aboutir les intrigues du sacerdoce, la morgue du sultan, le

faste du mogol, les caprices du despote, les fureurs du tyran,

les délires ambitieux du conquérant, les richesses des deux

hémisphères!...

Foutre! je me sauve au milieu de la période, car père Ambroise

m'enlève Alexandrine, et la jette sur son lit pour aboutir

aussi.

Je rentre chez Violette; le chagrin m'y attendait: une régie

avait chassé M Duret des fermes générales. Nous, nous n'avions

rien à ménager, nous devions (nous, c'est-à-dire elle). Je lui

conseillai de vendre ses meubles pour payer, et je me retirai

pour ne pas gêner le déménagement.

J'ai toujours aimé la musique; je fis le même soir

connaissance avec la Guimard. Cette bougresse-là est laide et

joue comme une cuisinière; mais sa voix est belle, et quand

elle ne chante pas faux, elle fait plaisir; d'ailleurs elle

fout comme une enragée. Ma réputation abrégea le cérémonial:

je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages son

porteur d'eau qu'elle avait éreinté, laissa reposer ses

laquais et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire

bourse commune (bien entendu que je n'y mettrais rien). Elle

donnait des concerts, recevait des compagnes qui la grugeaient

en la détestant, des musiciens d'assez mauvaise compagnie, et

des gens de qualité amateurs qui n'ont pas même le mérite

d'être bons.

J'étais à causer un après-souper avec un virtuose célèbre et

charmant compositeur Cambini; nous parlions de la révolution

de la musique en France; je l'écoutais avec avidité et je

m'instruisais; tout à coup, un de ces messieurs nous aborde.

-- Quoi! vous parlez composition! Pardieu! sans me flatter, je

suis d'une bonne force. -- Je n'en doute point, lui dis-je en

jetant un coup d'oeil sur l'artiste, et je serais fort aise

que vous nous donniez, à monsieur et à moi, quelques leçons. --

Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes soins. --

Par exemple, monsieur veut composer un opéra, et il me demande

le poème. -- Sa musique est faite, apparemment? -- Non pas. --

Comment? Tant pis, jamais la musique ne va bien, quand on la

compose pour des paroles; cela gêne un musicien et l'empêche

de peindre; son imagination est refroidie. -- Mais, monsieur,

il me semble... -- Il vous semble mal. Un orchestre, morbleu!

un orchestre, voilà tout ce qu'il faut; suivez le moline, cela

s'appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d'accord

avec la musique; mais aussi cela n'arrête point les effets...

moi, je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini? --

Monsieur le marquis, cependant, quand on veut exprimer un

sentiment, l'amour, par exemple... -- Oui, il faut du

chromatique, beaucoup de fausses quintes; on relève cela par

l'accord parfait; de là on passe dans le ton relatif par la

tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode

est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords

de tierce, dominante, sexte et les doubles octaves... Pardieu!

l'on module dans un tour de main... As-tu de la fureur dans

ton opéra? -- Beaucoup, monsieur le marquis. -- Ah! pardieu! tu

vas voir: mesure à quatre temps, battue bien ferme; pour le

récitatif, _ad libitum_, avec accompagnement obligé; ensuite, un

choeur en fugue, à deux sujets bien sortants l'un et l'autre,

parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction;

surtout que cela crie comme le diable (il faut que l'on

entende un choeur peut-être), ensuite un grand silence; c'est

imposant, ça, hein?... Un trois-temps bien tendre, pour faire

le contraste, tu m'entends bien? Il n'y aurait pas de mal d'y

mettre des timbales; ensuite le héros se fâche en allégro,

avec quatre bémols à la clef; il faut qu'il fasse une tenue de

dix mesures pour lui rassurer la poitrine; pendant ce temps-là,

l'orchestre va le diable; puis ton héros fait des roulades

pour se reposer; il veut qu'on l'entende... Eh! non, morbleu!

que l'orchestre l'écrase! Et si ce diable de Legros perce

encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te

recommande, c'est une basse bien ronflante, que tout cela

marche... -- Et mes airs de danse, monsieur le marquis? -- Oh!

pour cela il nous faut du noble: un beau grand morceau de

flûte, avec des variations, pour la commodité de Salentin, et

puis un point d'orgue avec des roulades; il serait long pour

faire un peu gigoter Gardel... tu ne sais pas comment sortir

de là? -- Ma foi, non. -- Un tambourin, mordieu! un tambourin;

il n'y a que ça, pour qu'on s'en aille gaiement... Ah! çà!

bonsoir... -- Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur,

_coglione, coglione_... -- Là, là, tout doux, Cambini, lui

dis-je... Eh bien! mon ami, voilà qui vous juge, et sans appel

encore... Nous rejoignîmes la compagnie, à qui le marquis

avait déjà fait confidence de ses bontés pour nous, en

briguant des voix pour la première représentation, en cas que

l'on suivît ses avis.

Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des

ridicules; mais ma bougresse m'ennuyait; elle jure comme un

charretier; pas la moindre ressource avec elle; elle ne sait

que foutre, encore brutalement. Un dernier trait me la fit

planter là. Un soir, en sortant du spectacle, j'entre chez

elle; elle allait souper en ville, et moi aussi. Peut-on

partir sans faire graisser ses bottes? Je m'asseois sur une

chaise; elle se met sur moi, et je la fous. Dans le plus fort

du plaisir, et feignant de perdre la tête, la gueuse ne la

perdit pas. Ma montre était superbe, elle en avait envie;

l'escamoter lui parut joli; elle la tire doucement et la met

dans sa poche. Aussi chatouilleux qu'elle, je m'en aperçois et

je parviens à lui dérober la sienne, qui était d'un grand

prix; nous nous quittons. Le lendemain, grandes inquiétudes de

sa part, plaisanteries de la mienne... pour dénoûment: -- Vous

êtes une effrontée coquine, lui dis-je, je vous rends votre

montre; gardez la mienne, vous l'avez profanée; ma seule

vengeance sera de répandre ce trait odieux; il est neuf et

vous fera honneur... Elle jura; je lui fis la révérence et je

sortis.

Il faut donc jeter le mouchoir... Allons, Dorville, tu seras

ma sultane. Ma foi! Elle en vaut la peine. Une taille de

nymphe remplie de grâces; le plus bel incarnat anime son teint

de blonde; ses grands yeux bleus ne demandent qu'à mourir pour

ressusciter... On se retrouve du moins avec celle-là; ma

cuisinière m'avait dégoûté. Nous commençâmes par coucher

ensemble, et ma nuit fut éloquente et décisive. Je m'établis

maître de la maison. J'avais sous moi un intendant avec qui il

fallait des ménagements, parce qu'il payait la dépense; je

suis bon diable, je lui laissai la chambre libre.

Cette nouvelle jouissance me plaisait beaucoup; tous les

raffinements de la volupté nous enivraient tour à tour. Je la

trouve un matin dans son cabinet de bain; elle en sortait

comme Vénus Anadyomène, parée de sa seule beauté; une jambe

était encore dans la baignoire; elle appuyait l'autre sur un

fauteuil; ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules: sa

main caressait une gorge d'albâtre; elle contemplait tous ses

charmes avec un doux sourire; placé dans l'embrasure de la

porte que j'avais entr'ouverte, observateur bandant, je

jouissais de ce spectacle délicieux, et le feu coulait dans

mes veines. Un bruit léger que je fais m'offre un nouveau

tableau. Elle se baisse toute honteuse; la rougeur la colore;

elle cherche à se faire un voile de sa longue chevelure... Un

petit caniche, assis sur le fauteuil, s'élance justement où il

fallait entre ses cuisses, lève la tête, voile le sanctuaire,

jappe de toute sa force, et remplace par sa petite gueule une

autre fente... J'entre en riant à gorge déployée; ma belle fut

bientôt consolée, et devinez comment!

Vous vous imaginez que je devais être heureux... Eh bien! je

ne l'étais pas. Dans ce beau corps, le temple des grâces,

Dorville renferme l'âme d'une furie bizarre, capricieuse; elle

n'a de constance que dans le mal et la noirceur; intéressée,

avare même, elle n'attire des amants que pour les dévorer. --

"Je suis fâchée, me disait-elle un jour, en parlant d'un

malheureux dépouillé par elle, perdu, abîmé sans ressource, je

suis fâchée de lui avoir laissé les yeux pour pleurer."

Dorville empoisonne tout; sa langue perfide dénature les

choses les plus simples; son esprit artificieux, fécond en

intrigues, cache la dissimulation la plus profonde sous le

voile de la naïveté la plus ingénue; méchante, comme tous les

faibles, les crimes ne lui coûteraient rien sans la crainte

des supplices. -- Eh! pourquoi vivre avec un pareil monstre? --

Je ne la connaissais pas; elle est séduisante; je croyais

qu'elle m'aimait... J'en fus cruellement puni.

Le comte de *** était mon ami; il venait souvent chez

Dorville, sa présence ne me gênait pas; je ne l'en croyais pas

amoureux; j'étais tranquille; mais bientôt je crus démêler en

lui de la contrainte; il venait plus fréquemment, mais sa

gaieté disparaissait. Peu à peu, il se montra sombre et

taciturne, accabla notre société d'ennui et moi de chagrin. Je

m'efforçais de le distraire; il recevait mes avances avec

cette politesse gênée qui présage aux amis le refroidissement

et la rupture. Dorville est adroite, insinuante; je la priai

de tirer de mon ami le secret de ses malheurs; elle parut

entrer dans mes vues... La perfide... Quelques jours après,

elle m'inquiéta par sa profonde tristesse; je la surpris plus

d'une fois versant des larmes qu'elle voulait dérober.

Inquiet, alarmé, je pressai, je conjurai; enfin, dans ces

moments où, tout entier l'un à l'autre, on ne se refuse rien,

je renouvelai mes efforts; alors, avec cette émotion, cet

accent que la vérité seule devrait connaître: -- Oh! mon ami,

me dit-elle, cher amant! je vais navrer ton coeur; mais

j'exige ta parole, cette parole sacrée, que tu contiendras une

trop juste fureur. (je promets ce qu'elle me demande...) Tu

croyais le comte ton ami, il n'est qu'un traître. -- Un

traître! lui? -- Oui, un traître bien lâche, et il a voulu me

rendre sa complice. Il m'a fait l'aveu de son indigne amour.

J'ai essayé de le ramener à l'honneur, à l'amitié; j'ai

employé la douceur, les prières, les larmes... Mais au nom de

l'amitié, son emportement a été extrême: je l'abjure, s'est-il

écrié, je l'abjure! Mon rival est mon ennemi! Ajouterai-je les

insultes qu'il t'a faites? Non, non, mon coeur en saigne

encore; tu voudrais te venger, tes jours seraient en péril...

Mais, dieu! que je crains de noirceurs!... Le barbare!... Et

des pleurs inondent son visage, elle en baigne le mien; ses

caresses portent dans mes veines tous les feux de la volupté

et tous les poisons de la jalousie; l'orgueil développe un

amour que je n'avais pas cru sentir... Moi, je perdrais tant

de charmes!... Indigne ami, tu périras, ton sang lavera ton

offense... Dorville ne feint d'apprécier ma fureur que pour

l'attiser davantage; mais elle m'avait lié par des serments;

la rage se concentre et fomente dans mon sein.

Ma conversion; ou le libertin de qualité · 第 7 / 9 段