voit sur ses bords dans sa course tranquille... Hélas! un art
cruel nous y poursuit encore, il étouffe la nature en croyant
l'embellir. L'ennuyeuse symétrie a dessiné ces parterres
émaillés de sables stériles, et ces tristes gazons dépouillés
de leur verdure... Des murailles de charmille ne permettent
point aux zéphirs de caresser le sein de Flore, la rose se
flétrit sans honneurs dans ces vases qui la gênent, pour la
rassembler en bouquets. De longues allées ne semblent m'offrir
un point de vue délicieux que pour l'isoler et le rendre
monotone. -- J'entre dans un bosquet, des arbustes fatigués y
prêtent à regret leur ombrage; des entraves de fer
asservissent leurs branches courbées; le chèvrefeuille n'y
rampe point parmi le feuillage; la tulipe y est sans couleur,
la violette sans parfum... Je me sauve dans un bois... Eh
quoi! toujours de l'industrie, jamais de surprises... La main
de l'architecte a décoré ces salles tristement superbes; la
règle impérieuse a tracé leurs contours; la serpe, la faulx
ont mutilé les dryades gémissantes pour arrondir des colonnes
ou former des amphithéâtres. -- J'entends le bruissement des
eaux... Hélas! la naïade en pleurs n'y roule point ses flots
argentés; mille canaux emprisonnent son onde; des formes
bizarres, des bouches d'airain l'élancent dans les airs; elle
retombe brisée dans ces bassins, où elle se perd sans pouvoir
arroser le bocage qui la désire... O hommes! votre despotisme
réduira donc tout à l'esclavage!... J'erre dans les détours
d'un labyrinthe compassé; la fauvette légère, le pinson joyeux
n'y trouvent point d'asile pour leurs amours. Philomèle seule
y fait quelquefois entendre les sons de sa douleur; et la
nuit, quand Phébé fait régner le calme et le silence, le
triste coucou présage au maître de ces lieux ses hautes
destinées.
Que je suis loin, grand dieu! de cette douce mélancolie où
l'âme attendrie perd le sentiment douloureux de ses peines! où
des larmes involontaires, mais précieuses, dégonflent la
poitrine oppressée et rafraîchissent la paupière!... Je suis
sombre: mes pensées tumultueuses s'agitent, se choquent, se
confondent; je reviens à pas lents, l'air rêveur, la tête
penchée... Je rentre dans un salon brillant d'or et de glaces;
elles me retracent vingt personnes que fixe un tapis vert... O
source nouvelle d'ennui, de consomption!... Je reviens à la
ville. Toute la vitesse de mes chevaux ne me sert pas à mon
gré: je suis à peine arrivé que je voudrais être ailleurs; je
cherche avec ardeur des objets nouveaux... Ah! Il n'en est
point qui puissent guérir un coeur blasé sur tout!
Essayons du moins de le distraire... Fuyons, fuyons la
perfidie des cours, le tumulte des villes! Cherchons une
retraite... Je l'ai trouvée; j'y vole sur les ailes de
l'espérance et du désir.
Au milieu de ces riches contrées que la Marne indocile
fertilise dans son cours s'élèvent des murs bâtis par nos
aïeux. Leur superbe apparence semble annoncer la demeure des
rois... non, c'est le séjour tranquille des épouses chéries du
Dieu de paix... C'est l'abbaye de ***; la tante d'un de mes
amis en est abbesse. Je suis annoncé par lui comme un homme
aimable. Je suis désiré, j'arrive... Le bruit d'une voiture
qui vient au galop, plus encore celui des valets, qui croient
honorer leur maître par leur tapage, avaient fait événement.
Tout dans le couvent se met sous les armes. La discrète se
prépare à exercer sa langue... Un homme de cour! Qu'il va m'en
conter de belles!... La nonnette jolie rattache sa guimpe
légère avec art, avec coquetterie... Toutes veulent plaire;
toutes volent au parloir. Mme la dépositaire est députée pour
me faire les honneurs: un compliment agréable et bénin me
montre que l'on est prévenu en ma faveur.
Enfin, Mme l'abbesse arrive à la grille, et l'essaim disparaît
par discrétion et par respect. -- Sacredieu! la charmante
figure!... Lis son portrait, lis, et meurs d'envie.
Elle achève à peine son cinquième lustre: la fleur de la santé
s'unit sur son visage à celle de la jeunesse. Un teint
brillant, les yeux les plus beaux du monde et noirs comme
jais, la bouche mignonne et bordée de roses, des dents
d'ivoire qu'un sourire enchanteur laisse admirer... Au reste,
un genre de coquetterie inconnu dans le monde, réservé pour le
cloître. Sa robe, tissue d'une gaze diaphane, se drape en
longs replis; une ceinture dorée semble moins faite pour
marquer sa dignité que pour faire valoir une taille divine. La
batiste la plus blanche forme son bandeau; sa guimpe se replie
pour dessiner les tempes et arrondir davantage un ovale
délicieusement tracé, elle s'échappe ensuite et voltige au gré
des zéphirs: mille amours nichés çà et là rentrent, sortent,
ébouriffent tout, et tout ne va que mieux. -- Est-ce que tu
t'aviserais de faire le second tome d'Abélard? -- Ma foi! je
n'en sais rien... Mais dussé-je chanter clair, je foutrai ma
charmante abbesse, ou nous verrons pourquoi... Les compliments
furent ce qu'ils devaient être, joliment tournés de la part de
la nonne et galamment de la mienne. La connaissance fut
bientôt faite; j'apporte des nouvelles, et l'abbesse était
trop instruite pour ne pas s'apercevoir que mon âme était dans
mes yeux... Mais elle n'était, sacredieu! pas morte autre
part, et je bandais à crier... Sublime effet de la vertu!
Vierges immaculées! Les corpuscules saints qui s'exhalent de
vos blancs tétons ont agité, pénétré tous mes sens... Puissé-je
rassembler toute la vigueur d'un carme dans ses premières
années et retracer à vos cons pourfendus la valeur et les
assauts du père Tapedru!
Je ne parlerai pas des fêtes qui me furent données, des
concerts où je tins ma partie. Ma voix mâle et sonore, mes
accents prononcés se mêlèrent à ceux de ces filles timides...
Tel un satyre effronté, se glissant au milieu des nymphes,
commence par les étonner; en vain elles veulent fuir, un
attrait puissant retient leurs pas; s'ils deviennent plus
chancelants, c'est l'ouvrage du désir... Et les cris que les
belles poussent ensuite ne sont pas d'effroi.
O mon ami! la jolie chose que d'être au milieu d'un sérail où
vingt nonnettes se disputent le prix de la beauté! Leurs yeux,
moins agaçants que ceux de nos femmes, respirent une tendre
langueur. Plusieurs même, innocentes encore, éprouvent des
mouvements jusqu'alors inconnus... Dieux! quelle expression
touchante!... Foutons, foutons! ô mon vit! déploie tes
ressorts de fer! que tout cède à ton impulsion puissante!...
Evoé, amour!... Evoé, Priape!
Je me couchai, roulant à part ces vastes projets. La moire
tapissait ma chambre, le goût l'avait assortie; la simplicité,
la propreté scrupuleuse y régnaient, et la mollesse y reposait
sur le duvet le plus fin. Je ne dormis point; j'étais
enchanté, enivré... Une légère indisposition, peut-être de
commande, retint le lendemain Mme l'abbesse au lit. J'eus
permission d'aller lui faire ma cour dans son appartement...
Que devins-je! O ciel! que devins-je!... Elle était belle
comme un ange, et de la beauté la plus touchante... J'oubliai
jusqu'au motif qui m'amenait; elle me tendit la main, en
s'informant de ma santé; je baisai cette main avec un feu, une
ardeur... L'abbesse soupira... Un soupir fut ma réponse...
Nous étions seuls; ses yeux à demi clos, ses longues paupières
abattues, le gonflement, la palpitation d'un sein d'albâtre
que couvrait encore un voile inopportun, tout semblait
m'enhardir... Hélas! j'étais timide... Julie! Julie! Ainsi
jaillirent les premiers transports de nos feux... Je me jetai
à ses genoux; mes lèvres brûlantes couvrirent cette main que
je n'avais pas quittée, que l'on ne s'était pas efforcé de
m'arracher... Dieu! elle se pâme... Elle se meurt... Le
premier mouvement m'emporte... Je m'écrie... Ses femmes
arrivent... Des sels, des eaux, des senteurs!... Tout est sous
mes mains. -- Ce sont les vapeurs de madame! s'écrie une
assistante. -- Ah! foutue bête! me dis-je à moi-même... Mais,
foutre! ce n'est pas son dernier accès... Au bout d'un demi-quart
d'heure, elle revient à elle; elle est pâle... Mais
c'est de la pâleur des amantes... Quelques larmes ont mouillé
ses beaux yeux... Qu'ils sont touchants! Ils semblent
implorer... Nous redevenons libres: -- Hélas! dit-elle, je suis
bien malheureuse: ces spasmes violents m'anéantissent... Et
l'on ne peut en deviner la cause... Je vois la rougeur qui
colore ses joues; son pouls est plus animé; mon coeur bat; je
m'approche davantage... Quelques coussins dérangés m'offrent
un prétexte; j'ose avancer ma main pour la replacer, pour la
soutenir. Un mouvement me livre sa gorge... C'est celle de
Polignac... L'ivresse me saisit; je presse sa bouche de ma
bouche amoureuse (ma langue lui fait éprouver des
tressaillements voluptueux); j'avance vers le sanctuaire; un
doigt y pénètre... Il tremble, et ce tremblement l'émeut
davantage... C'en est fait!... Je l'ai remplacé... Dieux!
Dieux! Quelle jouissance!... -- O mon sauveur, dit-elle, ah!...
ah!... O bonheur!... Je puis mourir... Mon doux Jésus!... Ah!
cher ami!... Je meurs... Les sensations étaient trop vives,
trop multipliées, trop nouvelles... Mon âme ne pouvait y
suffire, je m'évanouis très sérieusement... Mon abbesse,
effrayée, sonna sans doute sa confidente; je me retrouvai dans
leurs bras. Les baisers de ma charmante abbesse me rappelèrent
à la vie; mais en même temps ils me remirent dans un état si
ferme que la discrète jugea prudemment que je n'avais plus
besoin de sa présence. Nous nous réitérâmes plus d'une fois,
l'abbesse et moi, des serments de nous aimer toujours, et
toujours la conviction suivait de près.
Les coulis, les restaurants les plus actifs me furent
prodigués. Je passai la journée comme la matinée, et la nuit
fut aussi heureuse. Les jours suivants, des amusements sans
nombre me furent préparés: la chasse, la pêche, mille et mille
jeux... Tant de plaisirs m'attachaient encore à mon abbesse:
elle était voluptueuse, mais sans art, sans raffinement; mes
conseils lui plaisaient; mes leçons l'enflammaient; elle y
gagnait beaucoup, et je n'y perdais pas. Son beau corps svelte
et flexible, ses membres délicats s'enlaçaient, se pliaient
sur les miens, et ce n'était que dans mes bras qu'elle goûtait
le repos... De bonne foi, je lui aurais gardé fidélité; mais
l'humanité s'y opposait. De jeunes coeurs soupiraient en
secret pour moi: fallait-il les laisser se consumer, se
flétrir?... Non, je suis trop compatissant. Mon commerce avec
l'abbesse s'était réglé: je lui donnais les nuits et
j'employais les jours ailleurs. Dortoir, cellules, tout
m'était ouvert, et j'en profitai.
S'il m'en souvient, la première que j'ai foutue fut une
discrète. -- Une discrète? Tu badines. -- Non, pardieu! c'était
notre confidente; fille mûre de quinze à cinquante-cinq ans...
voici le fait. Elle s'était chargée de mes déjeuners. Un jour
que, emporté par la chasse, j'avais manqué mon heure
ordinaire, je revins au moment où la bonne mère Saint-François
ne m'attendait plus... J'entre sans bruit; elle était étendue
dans un grand fauteuil, le dos tourné vers la porte et
retroussée jusqu'au nombril, les cuisses écartées, et remuait
de toute sa force... Devine. -- Belle demande! Un godmiché? --
Tout juste... Je ferme la porte avec précipitation; elle n'a
que le temps de baisser ses cottes et laisse le fer dans la
plaie... Rouge comme un chérubin, elle se lève, fait deux pas,
serre les cuisses, et moi, que le diable inspire, je la prends
par dessous les bras si lestement que le Priape quitte prise
et tombe au beau milieu de la chambre: Ah! ma mère en Dieu,
n'êtes-vous pas blessée?... Peste! dis-je en ramassant le
poupon, voilà une rude fausse couche... Eh, foutre! ma
bonne... ne vous étonnez pas, j'ai tout vu; je vous ai fait
rater, il faut que je vous achève... Je la campe sur son lit
et je lui fais deux fois la douce affaire: c'était autant
qu'il lui restait de dents: -- Le bon Dieu vous le rende! me
dit-elle avec attendrissement. Je ris, et j'aperçois au fond
de sa bouche un petit chicot: je me rappelle la vieille
histoire; une noble émulation m'enflamme, d'ailleurs j'avais
besoin d'elle: elle était maîtresse des novices... J'arrachai
le chicot, mais il tenait diablement fort. Je crois n'avoir eu
de ma vie autant de peine.
Passons sous silence quelques aventures communes; je baisai la
soeur Saint-Jean Porte-Lapine, soeur Magdelon, mère
Saint-Bonaventure, _et coetera_. Le dortoir, le jardin, la dépense et
l'apothicairerie furent tour à tour mes théâtres; mais parlons
des novices.
Elles étaient cinq, et parmi elles, soeur Agathe, soeur Rose
et soeur Agnès se faisaient distinguer. C'étaient les plus
jolies enfants du monde. Les deux premières, éveillées petites
commères, s'aimaient à la fureur et se caressaient de même,
faute de mieux. Soeur Agnès était amoureuse de moi, ne disait
rien et pleurait d'autant. Un jour de grande récréation, je
trouve le moyen de la chambrer. -- Qu'avez-vous, belle Agnès? --
Hélas! je n'en sais rien. -- Depuis huit jours, vous êtes toute
changée; vous que l'on voyait sans cesse rire, folâtrer, vous
rêvez. -- Hélas! -- Vous soupirez... Agnès! Agnès! Vous n'avez
point de confiance en moi... Moi qui vous aime tant. (ses
joues se colorent.) -- Vous m'aimez! Oh! mon dieu! si cela
était! Agnès, serait-ce vous offenser? -- Hélas! ce n'est pas
ma faute, vous êtes si aimable. (je prends sa main.) -- Oh!
laissez-moi... sainte Vierge! (elle se lève.) -- Ma soeur, je
le vois, vous avez peur de moi; je vous suis odieux... Eh
bien! Je me retire. -- Comment, tu t'en vas? -- Foutue bête!...
La pauvre enfant! elle est à moi; je n'aurais pas le temps de
la pousser à bout; à la première séance, elle est dans mon
sac.
La maîtresse des novices me fournit quelques jours après une
bonne occasion. (vous savez qu'elle est de mes amies.) On
devait chanter un motet au choeur; le maître de musique
n'était pas venu; elle me confia Agnès, pour la faire répéter
et sortit en tirant la porte sur nous. -- Eh bien! ma belle
Agnès, êtes-vous toujours aussi cruelle? (elle baisse les
yeux.) -- Que je suis malheureuse! Oh! le bon Dieu le sait (et
ses mains s'élèvent vers le ciel). -- Agnès, vous m'avez fait
répandre bien des larmes. -- Et moi!... Ah! comme j'ai pleuré
(et ses pleurs coulent encore). -- Si vous vouliez, hélas! Nous
nous consolerions... Ou, sans cela, il faut que je meure. -- O
mon Jésus! vous, mourir... Non, non, ce sera moi. -- Vous,
Agnès, vous que j'aime plus que ma vie. (je la saisis, je
l'attire sur mes genoux... Vois, ah! vois donc son col collé
contre moi, sa tête penchée sur mon visage, ses beaux yeux
bleus pleins de larmes.) Agnès, mon seul amour! Ah! dis-moi
que tu m'aimes! -- Méchant! vous en doutez... Sa bouche me
caresse: l'innocent ne connaît aucun mal aux élans de son
coeur... Son heure est arrivée: je la couvre de baisers; je
fais passer dans son sein l'ardeur qui me dévore; je l'enivre
de caresses et d'amour; j'écarte tous les voiles; que de
trésors me sont livrés!... La pudeur ne gémit point... Elle ne
se connaît plus... Rapide comme l'éclair, je déchire la nue...
Et le cri qu'Agnès laisse échapper est le signe de ma
victoire.
Tu vas bêtement croire qu'elle fera des grimaces, des
simagrées, qu'elle me traitera de monstre, de séducteur... Eh!
laisse cela à nos pucelages rajeunis du siècle... La pauvre
enfant! Elle me remercie de mes bontés... Il est vrai que j'ai
eu diablement de mérite, car la place était rudement forte à
emporter.
Agnès, après cette ouverture d'esprit, acquit une intelligence
infinie pour son motet, et, au retour de la maîtresse, elle le
chanta à ravir.
Heureusement pour moi, mon abbesse, à cause de certaines
visites, faisait lit à part, car pardieu! J'étais écorché vif
et en sang; douze heures de repos me cicatrisèrent. -- Hon!...
Beaux passe-temps! -- Eh! pourquoi, diable, grondes-tu, je te
prie? -- Je gronde, parce que tu perds ton temps et que
l'argent ne vient point. -- C'est ma faute, j'en conviens...
ton esprit financier me charme; mais je devais te dire que
l'abbesse, aussi généreuse que belle, me comblait de
présents... Ainsi, calme-toi pour écouter de nouveaux
exploits.
Soeur Agathe et soeur Rose appellent mes hommages; la plus
âgée n'a pas ses dix-huit ans. La première, vive, pétulante,
est un petit démon; elle a de l'esprit comme un lutin, de
jolies réparties, une adresse incroyable. Rose est plus douce,
plus tendre, mais gaie... Ces deux enfants sont liées par une
étroite sympathie et plus encore par le tempérament;
l'abbesse, dont elles sont les bijoux, m'a confié qu'elles
s'en donnaient avec excès, et qu'elle-même les avait reçues
plus d'une fois dans son lit, pour du moins tromper ses
désirs.
J'étais libre avec elles; je leur montrais à danser, et nous
faisions mille folies. -- Parbleu!
Mes soeurs, leur dis-je un jour, vous devriez bien m'apprendre
ce jeu que vous jouiez hier ensemble. -- Quel jeu? répond
Agathe pendant que Rose rougit. -- Ma foi! si je le savais
bien, je ne vous le demanderais pas. -- Bon, Rose, il veut
_cache cache_... (et la friponne d'éclater de rire). -- _Cache
cache_... Ah! vous mentez, espiègles, il n'y avait rien de
caché; je l'ai bien vu. -- Quoi! vous l'avez vu? dit Rose...
Agathe, nous sommes perdues (la petite pleure et sa compagne
est déconcertée). -- Eh! mon coeur, ne pleurez pas... Rose,
vous êtes une enfant; je n'en dirai, ma foi! mot à personne...
(cela les tranquillise un peu: _au cloître comme ailleurs,
péché caché n'est rien_.) -- Mais, comment l'avez-vous vu?
reprend Agathe plus timidement. -- Je vous trompais, je ne l'ai
pas vu, mais mon génie me l'a dit. -- Un génie! -- Un génie!
répète Rose. -- Oui, un génie qui me visite tous les jours...
(et mes folles de rire à gorge déployée.) Pardieu! petites
incrédules, je vous le ferai voir... mais à condition que vous
m'apprendrez votre jeu et que vous écouterez ce qu'il vous
dira. -- Comment, il parle? -- Sans doute; mais c'est par
signes, et je vous les expliquerai. -- Ah! voyons. -- Voyons,
dit Rose. -- Doucement... Diable! comme vous y allez...
Attendez donc que je l'appelle... Si vous vouliez toujours me
montrer votre jeu?... (j'avais, sacredieu! mes raisons; jamais
mon génie ne fut si bête; j'avais beau le talonner, ce bougre-là
n'arrivait point... Pardon, pardon, le voilà qui vient.)
Ecoutez... que la plus incrédule passe dans ce coin-là, et
quand elle l'aura vu, qu'elle le tienne bien, de peur qu'il ne
s'en aille, car il est un peu farouche... (ainsi fut fait, je
tire _monseigneur;_ ma folle d'Agathe saute dessus.) -- Ah! Rose,
viens donc vite, je le tiens... (nous nous approchons au
jour.) Oh! le drôle de génie, comme il est fait! Mais il n'a
point de nez! -- (Rose le prend.) Ah! comme il est chaud! --
C'est qu'il est venu fort vite. -- Eh! Mais, dit Agathe, il
tient!... (et la petite bougresse le tire à le démancher.) --
Sacredieu! mesdemoiselles, un moment donc; vous ne voyez pas
que c'est un escargot. Il est dans sa coquille. -- C'est vrai,
c'est vrai, dit Rose, voilà le bourrelet... (elle saisit les
voisines, qui, ramassées en dessous, étaient dures comme
pierre... Agathe y porte la main et revient au personnage.) --
Un escargot! Je n'en ai jamais vu comme ça. -- C'est qu'il est
de la Chine. -- Montre-t-il ses cornes? -- Eh! non, ils n'en ont
point dans ce pays-là; mais ce sont eux qui les apportent aux
maris... Ah çà! il est pressé. (je mourais de peur que le
génie ne s'émancipât dans leurs mains.) -- Votre jeu,
mesdemoiselles?... -- Oh! Il faut qu'il parle. -- Allons, je le
veux bien... Il faut convenir que je suis trop complaisant...
Mais je vous avertis que c'est à chacune en particulier qu'il
faut vous laisser faire des signes, sans dire mot, ou bien,
serviteur! Plus d'esprit, et s'il se fâche, il ne reviendra
plus... Allons, Agathe, à vous; mais surtout motus... (je la
prends, je la jette sur le lit.) --Ah! dit-elle, je ne vois
plus l'esprit. -- Soyez tranquille: il ne s'en ira que si vous
n'êtes pas sage... Je la trousse; tu te doutes du reste et du
langage de l'esprit. La petite fut courageuse et ne dit pas un
mot... Mais, ami, peins-toi Rose tournant de tous côtés,
examinant, pâlissant, rougissant, trépignant. -- Agathe,
parle-t-il? -- Ah! oui... Ah! mon dieu!... Ah! comme il parle! le
joli esprit... Mon dieu!... Rose je n'en puis plus... --
Agathe! Agathe! qu'est-ce qu'il te dit donc?... Elle avait,
pardieu! Autre chose à faire que de répondre. Ma foi, la
petite diablesse se remuait si vivement et me serrait si ferme
que j'allais recommencer, quand tout à coup Rose, ennuyée, me
tire par mon habit, et l'esprit sort tout en sueur, tout
échauffé du carnage... Je n'ai que le temps d'étendre Agathe
sur un fauteuil, et je travaille sa compagne. Celle-ci était
moins vive, mais pétrie par la volupté. Elle avait surtout
cette qualité si précieuse que j'avais déjà trouvée à quelques
femmes, et toujours avec un nouveau ravissement: le sanctuaire
se refermait après le sacrifice, et pressait sans laisser le
temps de débander. Mais voyez combien l'esprit avait donné de
réflexions à Agathe; elle ne me faisait plus de questions. Les
deux amies, penchées l'une sur l'autre, étaient dans une
extase dont rien ne pouvait les tirer. Pour moi, je jouissais
de leur trouble ingénu, et je le partageais... nous ne
parlâmes plus du jeu; elles reconnurent ma tromperie sans m'en
savoir mauvais gré, et l'esprit, de temps en temps, leur donna
de nouvelles leçons.
J'étais au comble du bonheur, à un peu de fatigue près; mais
le diable, qui veille toujours, s'était fourré dans la tête de
me débusquer d'un si bon gîte. L'habitude amène la sécurité,
la sécurité endort; on ne se précautionne plus et l'on devient
soi-même l'artisan de son malheur; d'ailleurs, une pomme pour
trois déesses les fit battre; un homme pour vingt
religieuses... Il y a de quoi, j'imagine, les faire étrangler.
Vous ne connaissez pas, mon ami, les républiques femelles,
dont l'abbesse est comme le doge. La plupart des filles qui
les composent ont été enrôlées malgré elles dans la milice
céleste; on les a faites épouses d'un être immatériel, et les
charmes de la contemplation ne détruisent pas en elles la
_corporalité_. Il en résulte dans la jeunesse une révolte des
esprits charnels, un conflit de juridiction entre les sens et
la raison, entre le créateur et la créature, où souvent la
faiblesse humaine est obligée, comme Pilate, de _s'en laver les
mains_. Tout cela ne fait que tromper les passions, irriter les
désirs, les allumer davantage... De là les nerfs, les spasmes,
etc., etc. Dans la vieillesse, on est pie-grièche, colère,
âpre, grondeuse. De là encore les inspirations, les
apparitions et toutes les folies que les uns ont brûlées, les
autres canonisées... Cela n'est point de mon grave sujet.
On ne peut pas toujours prier, il faut médire, pendre son
prochain par les pieds et par la tête, le tout pour son bien
et la plus grande gloire de Dieu. Les confesseurs sont surtout
un grand objet. S'ils sont deux, le bercail est partagé et
chaque parti hait cordialement son adversaire; s'il n'y en a
qu'un, jalousies, rivalités, fureurs. -- Quoi! pour un vieux
moine? -- Oui, pour un vieux moine; car, avec sa figure de
singe, toujours est-il du bois dont on les fait; on se mange,
on se dévore, on s'empoisonnerait pour lui... Enfin, mon cher,
dans ces séjours de paix et d'innocence, on goûte en paradis
les douceurs de l'enfer.
Que serait-ce donc si je peignais les amours des
jardiniers?... Les ruses pour faire entrer des amants? Les
horreurs du despotisme que les vieilles discrètes exercent sur
les pauvres enfants qu'on leur a livrées? Que serait-ce si, te
racontant mille scènes dignes de l'Arétin, je t'effrayais de
la corruption que ces demoiselles vont puiser, jusqu'au moment
où on les marie, dans ces lieux consacrés à la vertu et
prostitués aux vices?
Et que serait-ce encore si je te traçais les scènes de
désespoir qui se passent dans le secret et le silence? Les
brigues, les trahisons, les complots, tout ce que doit
nécessairement enfanter la contrainte, la servitude et la
barbarie?... Non, tu m'accuserais d'humeur... A la vérité,
j'eus quelque sujet d'en prendre.
Déjà l'on murmurait; le conseil des discrètes s'était
assemblé; on glosait sur l'abbesse, qui, trop absolue peut-être,
voulait que l'on respectât ses goûts et ses plaisirs.
Les révérendes mères, sans cesse aux écoutes, gênaient les
miens. Toute la jeunesse, rigoureusement observée, n'osait
plus se livrer à mes empressements; je m'aperçus que ces
vieilles bougresses me regardaient comme le bouc émissaire. Le
père en Dieu conduisait tout, mais sourdement, depuis que
j'avais menacé sa révérence de la faire rouer de coups par mes
valets, sauf à la guérir par six mois de séminaire; des
lettres anonymes, péchés mignons des prêtres, se répandirent.
L'abbesse faisait tête à l'orage; je lui devenais plus cher
par la crainte de me perdre... Hélas! le coup était porté. On
avait fait passer des plaintes à _monseigneur;_ il était bête,
portait un large chapeau, des cheveux plats comme sa figure,
et cachait sous un maintien double et cafard une âme
ecclésiastique et traîtresse; sa réponse fut tonnante: il
annonçait sa venue pour _remettre l'ordre dans une maison où
l'esprit de Bélial s'était introduit_... Je voulais l'attendre;
ma chère abbesse me fit concevoir que je la perdrais, et je
partis chargé d'or et de sucre.
Depuis six semaines, je n'avais pas vu mes gens; ils s'étaient
arrangés avec les tourières, et je leur trouvai un embonpoint
édifiant; je tournai mes regards vers les clochers où je
laissais bien des yeux en pleurs... ils se perdirent dans les
airs ainsi que mes regrets.