dont j'étais comblé, et repartis pour la Picardie, afin
d'achever en province la belle saison. N'attendez pas, mon
ami, que j'aille dans quelque ville; non, je les ai
fréquentées autrefois, et ma curiosité est rassasiée; j'y ai
trouvé les mêmes vices que dans la capitale, avec cette
différence qu'ils sont plus ridicules et moins aimables. Là
c'est un conseiller d'élection, si vous voulez, qui joue la
gravité d'un chancelier; les honneurs du pavé lui sont dus.
Dans le cercle, on ambitionne de faire sa partie; il sourit
aux femmes, dédaigne les hommes, ricane, tranche, décide... Il
veut être fat, il n'est qu'un sot.
Ici, monsieur le receveur du grenier à sel, ou quelque
seigneur de l'intendance, fait le petit fermier général,
appelle tout le monde _mon ami_, vante son cuisinier, fait
grosse chère, rit aux éclats, patine ses voisines, débite des
nouvelles qu'il tient de la cour, et promet sa protection
auprès des valets de chambre d'un ministre qu'il appelle
secrétaires.
On y voit, tout comme à Paris, la femme d'un marchand mettre
en diamants sur sa tête des fonds presque aussi forts que ceux
qu'il a dans le commerce, étaler un pied de rouge, porter des
plumes, des chapeaux, dire _piseons_ et grasseyer.
On y voit des précieuses, des dévotes, des femmes à
prétentions, et tout cela putains comme chez nous. On y voit
enfin tout ce que je me suis lassé d'y voir, et qui ne me
paierait pas de mon ennui... je vais donc dans des lieux
champêtres prendre la nature sur le fait, dévaliser quelque
château, et démanteler quelque dame de paroisse à croupe large
et rebondie.
Un de mes amis, chez lequel j'arrive, tient un assez grand
état; il a une chasse superbe, de beaux droits; sa maison est
ancienne; il en a soutenu l'éclat au service avec honneur; sa
femme a été belle, il y paraît encore... Mais, pour ce couple-là,
c'est Philémon et Baucis. Ne croyez pas qu'elle soit
dévote; non, la plaisanterie l'amuse; elle recevra des vers
galants, parce qu'elle sait y répondre; une gaieté douce, qui
fait son caractère, la rend l'âme des sociétés; elle y inspire
le sentiment et le respect... Voilà, sur mon honneur, un
portrait vrai, et vous savez que
je suis un peu panégyriste; elle est trop modeste pour me
lire, mais du moins son mari lui rendra témoignage que j'ai
trouvé à Villers ce que j'ai cherché vainement dans beaucoup
d'endroits: la réunion des talents et des vertus.
La société qui se rassemble au château me fournit bientôt des
occasions de m'en écarter; je voltigeai, et tout en courant,
je pensai jouer, malgré moi, un rôle dans une scène très
singulière, qui, me faisant croire aux jaloux et les craindre,
ne me ramènera qu'un peu plus tôt au séjour des maris
commodes. Pour la rareté du fait, je veux te conter cette
aventure.
M. et Mme d'Obricourt vivaient très bien ensemble: aucun
soupçon ne troublait l'esprit du mari. Cependant, madame avait
une intrigue, jouait monsieur, et, qui plus est, se moquait de
lui avec son amant. Une imprudence détruisit la sécurité de
l'époux. Tout le monde avait été à la chasse, et j'étais resté
seul dans la maison avec madame. Elle passe dans son boudoir
pour écrire, je prends un livre et l'attends au salon. Tout à
coup elle sort, une lettre à la main; son mari, revenu sur ses
pas, je ne sais pourquoi, entre en même temps. -- Ah! Monsieur,
lui dit-elle, qu'avez-vous? vous êtes pâle à faire peur... Il
détourne sa vue sur la glace. Pour le malheur de la dame,
cette glace me réfléchissait en entier, et le mari voit très
distinctement qu'elle me glisse une lettre que je cache de mon
mieux... La jalousie lui monte au cerveau. Il avait son fusil
à la main; il me couche en joue, et me dit d'un air furieux:
"La lettre, ou tu es mort. -- Vous êtes fou, lui dis-je, et
quand même j'en aurais une, une imprudence coupable pourrait
seul vous la donner, car cet écrit ne vous serait pas destiné,
et vous devriez vous épargner de le voir. -- Point de conseils;
la lettre, ou trois balles dans le corps." Je n'avais rien mis
dans celui de la dame: je ne crus pas devoir attendre les
représailles du mari... Je me lève, je lui présente la lettre,
et je pousse la femme dans son cabinet, car elle avait
l'imprudence de ne pas bouger.
La lecture en apprit au mari plus qu'il n'aurait voulu, et il
se reconnut de la manière la plus claire chevalier du
croissant. C'était un homme très violent avec les dehors les
plus flegmatiques. Il prit sur-le-champ son parti et me
demanda le secret. Les chasseurs arrivèrent; on ne s'aperçut
de rien: il donna à sa femme tous les noms d'amitié qu'il lui
prodiguait dans la conversation... Je ne revenais pas de mon
étonnement.
Cependant, je n'ai jamais aimé les colères froides, et vous
allez voir que j'avais raison de craindre. Partout où monsieur
rencontrait ma dame seule, les chaises, les fauteuils lui
servaient d'armes pour l'assommer. Rentrait-on dans le
salon... "Mon coeur, m'amour, mon ange!..." Comme sa digne
moitié ne s'accommodait nullement de ce jeu-là, qu'elle
n'était point bornée et qu'elle ne manquait pas d'esprit, elle
nous fit cacher un beau matin dans sa chambre à coucher, trois
femmes de ses amies, et moi troisième homme. Monsieur arriva,
la battit comme plâtre... A ses cris nous sortîmes, et comme
les femmes se soutiennent, je vous laisse à penser si la scène
fut complète... Sur-le-champ l'on monte en carrosse, et l'on
conduit madame chez la mère de son mari. Cette mère, vieille
janséniste, avait un faible infini pour sa belle-fille et fort
peu d'amitié pour monsieur son fils qui n'avait pas l'honneur
de penser comme elle.
C'était sur cette connaissance que la petite diablesse avait
formé son plan. "Maman, lui dit-elle, je viens me jeter entre
vos bras. Depuis un an, je souffre le martyre avec mon mari;
il faut vous l'avouer, je suis ce qu'il appelle _janséniste;_ il
me maltraitait continuellement, enfin, il a saisi une lettre
que j'écrivais à un saint ecclésiastique qui m'entretient dans
mes bons sentiments. Comme je parle à coeur ouvert à mon
directeur, les plaintes que je faisais ont irrité mon mari; il
a porté l'audace jusqu'à m'accuser d'un commerce criminel.
Depuis ce malheureux jour, il m'assomme de coups en
particulier, et pousse l'hypocrisie jusqu'à m'embrasser en
public. Ces trois dames en sont témoins; trois hommes
d'honneur le sont de même; si vous ne me sauvez pas, je suis
perdue, je n'ai plus qu'à me livrer à mon désespoir... (les
larmes coulent et arrosent le récit, que les dames
confirment.) -- Ah! le coquin, l'infâme! répond la
belle-mère... Ma fille, restez chez moi; je me charge de votre
affaire, et si le malheureux est assez hardi... Il suffit." Ce
n'était pas tout. Il fallait retirer la lettre des mains du
mari; elle faisait preuve très convaincante. La jeune femme le
persuade à sa belle-mère, qui mande à son fils de la lui
envoyer par le même exprès qui lui porte son ordre ou qu'il
sera déshérité dans les vingt-quatre heures. Il connaissait sa
mère; il en attendait quarante mille livres de rente; il
fallut obéir, mais il accompagna le texte d'une glose
fulminante... Vaine précaution! La vieille crut faire la plus
belle action du monde de remettre tout à sa belle-fille.
(comment se méfier d'une janséniste!) Celle-ci voulut lire; on
lui imposa silence. "Eh bien! ma bonne maman, jetons tout cela
au feu. -- Quoi, ma fille, anéantir ces sottises! Vous avez
trop d'égards pour ce drôle-là. -- Maman, il est votre fils, il
est mon mari et je l'aime toujours." D'Obricourt, furieux,
invoque mon témoignage; moi, je dis que je ne savais rien, que
j'avais bien eu une lettre, mais que j'ignorais ce qu'elle
contenait... Ce ne fut pas tout; il y eut séparation, et la
mère, qui vient de mourir, assure vingt mille livres de rente
à sa belle-fille, indépendante de monsieur son époux.
Las de fesser des lièvres et de tuer des lapins, plus fatigué
encore du ton des campagnards, je m'enfuis sur les bords de la
Somme. Là, un antique château bien noir, bien triste, bien
vilain, atteste que depuis l'an treize cent, il est le logis
des hibous et des chouettes du canton. Le vieux baron qui
l'habite ne déroge point à si bonne compagnie; son humeur est
revêche, sa figure hideuse, son corps usé... Pour de l'esprit,
son arbre généalogique l'a dispensé d'en avoir. Grand liseur
de gazettes, grand _politiqueur_, se faisant _monseigneuriser_
par ses valets, par un curé, qui, ainsi que lui, sait, pour toute
érudition, marquer un cent de piquet, mangeant peu, dormant
moins, et jaloux comme un tigre d'une jolie personne que trois
mots de latin avaient _baronisée_.
La baronne, comme dit la chanson, _voudrait bien qu'on la
ramone_. Le baron, qui ne le peut, dit qu'il ne le veut; et
c'est pour cette bonne oeuvre que j'arrive céans. Je veux bien
t'avouer encore, _à toi de mes secrets le grand dépositaire_,
que l'on m'a dit que le vieux coquin avait de l'or, mais
beaucoup, et que l'espérance d'en palper quelque portion me
fait braver ennui, dégoûts, tempêtes.
Le baron me reçoit mal et j'agis comme si je le trouvais bien.
Sa femme joue la dignité, fait la précieuse et tant soit peu
l'ours; mais le mari, qui m'observait, me traita bientôt
mieux. Je lui apportais vingt recueils de nouvelles; pendant
qu'il les feuilletait, je puis te peindre la belle.
Une brune piquante, un teint coloré, de jolis yeux bien noirs
où le foutre pétille; la bouche très fraîche, des dents que le
pain de seigle rend fort blanches; ni grande ni petite; la
taille ramassée en jument poulinière de l'avant-main; un peu
tétonnière, mais cela est dur, blanc et bien tourné; la croupe
normande; point trop de boyau; le montoir facile; la jambe
fine comme une biche et le sabot charmant. Tous ces appas-là
n'ont pas vingt ans; en conséquence, cela est très foutable.
Au reste, ridicule dans sa parure, gauche dans son maintien,
guindée dans ses propos, mais ses regards promettent du
dédommagement et elle prouve dans le tête-à-tête qu'elle n'est
sotte que par contrainte.
A dîner, je fais tomber la conversation sur les femmes; le
baron en médit; je renchéris, j'abonde dans son sens, et il en
est si transporté qu'il veut m'enivrer par reconnaissance. Un
coup d'oeil avait mis la femme au fait (quand il s'agit
d'attraper un mari, aucune n'est novice); elle fait mine
d'être fort piquée et sort au dessert. Alors, le baron me
conte ses chagrins, m'apprend qu'il s'est mésallié, déplore sa
faiblesse, etc. J'applaudis; je lui promets de faire entendre
raison à sa femme (c'était, foutre, bien mon projet). Dès
lors, il me laissa pleine et entière liberté; j'avais annoncé
mon départ pour le lendemain; il me demande en grâce une
quinzaine et me promet compagnie. "Allons donc, mon cher
baron, la vôtre me suffit; qui diable nous amènerez-vous? Des
gentillâtres ou des bégueules. Vous êtes, pardieu! le seul
galant homme que j'aie trouvé dans ces cantons. -- En vérité,
dit-il, en s'adressant au curé, il me raccommoderait avec la
jeunesse; jamais, à cet âge, on n'eut tant de raison!"
Le même jour, je tins compagnie à la baronne dans une
promenade. Son mari ne put pas être en tiers, à cause d'un
catarrhe, et il fut presque obligé de se fâcher pour me forcer
à lui aller préparer des cornes. Je ne perdis pas de temps.
Après quelques propos vagues, j'en vins à ma déclaration.
-- Ce ne sera pas vous offenser, ma belle dame, que de vous
plaindre. Ma conduite, depuis que je suis chez vous, a dû vous
faire comprendre que je ne suis pas venu sans dessein. Ce
dessein est de vous plaire; je vous aime, je désire que vous
m'aimiez. Si je vous conviens, arrangeons-nous. Vengez-vous du
maroufle qui vous tyrannise; je vous offre des consolations,
des secours, des plaisirs, un coeur dont les sentiments seront
prouvés avec force... Votre réponse, belle baronne, décidera
de mon sort. L'état où vous gémissez doit vous ôter une
indécision qui nous nuirait à tous deux. Si je suis assez
malheureux pour vous déplaire, je pars...
-- Mais, que diable! on ne brusque pas ainsi une femme de
qualité. -- Sans doute; je filerai le parfait amour!... Seras-tu
donc éternellement incorrigible?... Elle est bien moins
bête que toi, car, après quelques petites façons
préliminaires, elle accepte la proposition et nous scellons le
tout d'un baiser. Ensuite, elle prend ses arrangements pour
venir coucher avec moi, ce qui lui était beaucoup plus facile
que de me recevoir.
As-tu jamais eu quelques jouissances de campagne? C'est une
bête à dormir dessus. Cela n'a ni charnière, ni mouvement.
Cela ne sait pas placer un petit foutre! à propos... Pour les
mots consacrés à l'amour, _ce sont pour ces beautés grands
termes de chimie;_ mais, en revanche, cela décharge... Ah!
sacredieu! j'étais confit, et par là-dessus pas un sacré
bidet. Je me donnais au diable... "Excusez, c'est que le curé
l'avait défendu. -- Mais, madame, si ce bougre-là en avait
autant dans la bouche, croyez-vous qu'il ne la laverait pas? --
Ah! dit-elle, cela expose à la tentation. (le scrupule était
bon là! ) -- Eh! morbleu! lave toujours, et si je trouve
l'ennemi, je lui fais sauter la cervelle."
Je la reprends dans mes serres; en une heure de temps, je la
mis en eau. Levrette, brouette, américaine, hollandaise...
Pardieu! Je t'assure qu'elle vit du pays. L'heureux naturel! A
deux heures de là, elle me grimpait déjà sur le corps toute
seule. Enfin, nous nous séparâmes avec promesse de nous
rejoindre le soir, sans préjudice de la journée, et en
convenant de nos rôles.
Le baron resta dans une sécurité parfaite, que mon ton avec sa
femme sut entretenir; elle jouit des moments les plus doux et
me donna de l'or plus que je n'en devais attendre d'une femme
de province. -- Mais comment pouvait-elle l'avoir? -- Comment?
La chose est simple. Les maris de campagne ne mettent pas
leurs femmes en pension. Celui-ci d'ailleurs était jaloux et
brutal, mais amoureux; madame avait, ainsi que lui, la clef du
coffre-fort. La petite rusée ouvrit trois ou quatre sacs d'or,
afin qu'il ne pût s'apercevoir d'aucune diminution, et me
remit deux cents louis, que je voulus bien accepter pour les
frais du voyage. Mon bail expiré, je me retirai très bien avec
le baron que je laissai cocu et content, et mieux avec sa
femme, qui répandit de grosses larmes; mais l'ordre du destin
m'arrachait de ses bras et je partis.
Ma dernière excursion champêtre fut à Salency, où je me
trouvai le jour même de la fête de la rosière; la simplicité
touchante de ce spectacle, fait pour la candeur et
l'innocence, porte jusque dans l'âme de nous autres libertins
un attendrissement auquel on ne résiste pas... Sublime effet
des sages réflexions, des révolutions salutaires qu'il
m'inspira!... Je n'eus pas plus tôt vu celle qui venait de
remporter la rose qu'il me prit envie de l'effeuiller... Cette
paysanne avait seize ans, était naïve, sensible et jolie. Je
connus avec elle le prix de l'amour; c'était pour moi-même
qu'elle m'aimait (car je n'aurais pas voulu acheter ses
faveurs), et je goûtais pour la première fois peut-être un
plaisir si doux... Il y avait si longtemps que je n'avais rien
fait pour mon coeur!
-- Ah! te voilà sur les bords du Lignon? -- Tu crains des
bergeries, et que je ne te fasse bâiller en m'affadissant le
coeur... Bourreau! ne puis-je donc pas me délasser un moment
dans les bras de l'innocence?... Qu'elle est jolie, cette
enfant! Son teint hâlé, mais tout en feu quand je l'approche,
ses yeux, que je la force à lever sur moi, sont si
touchants!... Sa bouche sans artifice reçoit et rend le baiser
avec cette ardeur ingénue que je sais réchauffer encore. Elle
n'a que l'éloquence de la nature; mais combien elle est vive
lorsqu'elle n'est pas corrompue!... Nous parlons peu, nous
agissons davantage. Mets ta main dans ce corset. Eh bien! as-tu
trouvé beaucoup de gorges pareilles? Comme cela est séparé,
blanc, ferme, élastique! Veux-tu que je te découvre son corps
d'albâtre? Celui-là n'est pas estropié par des baleines ou des
tailles à l'anglaise... Voilà les vraies proportions de la
Vénus de Médicis. Comme ces contours sont gracieux, amollis à
l'oeil! Quelle fraîcheur de carnation! Quel coloris pur!...
Bandes-tu? Quelle jouissance!... Son premier cri fut: "Ah! que
ça fait mal...", le second fut: "Ah! que ça fait plaisir..."
Et le joli petit cul de remuer; avantage inappréciable de
l'éducation villageoise: elle n'est ni épuisée, ni énervée.
Son rein vigoureux craque sous moi; bientôt elle me rend
secousse pour secousse, elle ne se bat pas les flancs pour
s'évanouir, mais quand elle décharge, chaque fibre est émue,
son spasme même est animé... Déjà ses caresses prennent plus
d'énergie; elle ose appuyer sur ma langue une langue plus
agile... Tous les lieux sont pour nous le sanctuaire de
l'amour; la plaine au coucher du soleil, le bocage au midi, au
matin la prairie; sans se masquer d'une feinte pudeur, elle
laisse parler ses désirs; elle sait qu'ils sont innocents et
que je partage son plaisir à les satisfaire.
-- Ma Nanette, lui disais-je un jour, l'ambition de la rose
était donc bien forte en toi pour te faire craindre l'amour et
ses caresses. -- Bon, me répondit-elle, si j'ai été sage, c'est
que je n'y pensais pas; j'étais tranquille; tous nos garçons
ne me donnaient aucune émotion. -- Mais, Nanette, ton coeur? --
Ah! c'est vous qui lui avez appris à parler. -- (je
l'embrasse.) Tu m'aurais donc sacrifié ta gloire? -- Mais,
dame! est-ce que vous ne valez donc pas mieux qu'une rose?...
Et puis, je ne l'aurais pas perdue pour ça. -- Comment,
comment, petite rusée! -- Bah! bah! quand on est un peu jolie
et qu'on est des notables, ils n'y regardent pas de si près.
(eh bien! Qu'en dis-tu? L'aréopage paysan vaut-il mieux que
celui d'Athènes?...) Tenez, ma cousine Nicole... Oh! comme
elle aimait Michaut... Ils étaient tous deux comme de la
braise; ils allaient comme nous dans le bois, et ma cousine me
disait qu'il lui faisait tant de plaisir!... (elle rougit, la
friponne). -- Eh bien? -- Eh bien, elle a eu la rose l'année
dernière: à tout cela il n'y a qu'à se bien cacher. Quand on
ne sait rien, on ne peut pas vous accuser. -- Mais toi, tu le
savais? -- Oh! moi, j'aime trop ma cousine; et puis elle
m'avait promis de me tout dire quand j'aurais la rose.
Accourez tous, enthousiastes! Voilà donc ces établissements de
vertus! ces conservatoires de pucelages! Bon Saint Médard! mon
pauvre bougre, quand votre révérence proposa cette rose, elle
radota, ou le diable m'enlève! Quoi! de simples paysannes, à
quinze ans, savent déjà tromper! -- Sexe enchanteur! Vous êtes
partout le même; et si le serpent n'eût tenté Eve, elle lui
eût d'elle-même proposé la douce affaire.
Quelles haines dans ces séjours champêtres, où devrait habiter
la paix! Quoi! les mères instruisent leurs fillettes à la
délation, à la médisance, à la calomnie! Bel apprentissage de
vertus! Pour qu'une fille en accuse une autre, il faut qu'elle
sache qu'il y a du mal à se laisser baiser par les garçons...
Et l'innocence! Croit-on qu'une femme oublie en grandissant
qu'une telle lui a fait manquer la rose, peut-être
injustement? Les parents n'embrasseront-ils pas la querelle de
leurs enfants? Les juges?... Vous avez vu comme ils sont
impartiaux, et puis qui vous dira que le lendemain de son
triomphe, la rosière, pour éviter l'orgueil, ne s'humilie pas
sous un robuste villageois?... Nanette et moi serions-nous un
phénomène? La belle institution qui contient les filles
jusqu'à seize ou dix-huit ans!... comme si l'on ne foutait
qu'à cet âge!... Pour moi, n'en déplaise aux amateurs et aux
sots imitateurs qui pullulent chaque jour, je séduirai à
Salency autant de paysannes qu'ailleurs.
Il fallut quitter ce joli séjour; je revins à Villers, et
bientôt après à Paris... Pardieu! l'air qu'on y respire a une
salubre influence: je repris à sa porte toute ma scélératesse.
Que diable! on se rouille à la campagne: on y parle moeurs,
vertu, honnêteté, honneur. On y trouve jusqu'à des femmes
estimables; ces gens-là m'auraient gâté... Ah! vive le grand
théâtre! Je ne me sens pas de joie. Que de dupes je vais faire
encore! Que d'or je vais amasser! Que de foutre va couler!...
Mais quelles seront mes victimes?... Pardieu! je veux faire un
acte de justice: il faut que je dépouille nos soeurs de
l'opéra... Bien dit; j'aurai du plaisir et de l'argent... Et
puis, c'est représailles, c'est bonne guerre: pillons qui nous
vole et foutons qui nous fout.
Plein de cette ardeur généreuse, je vole à l'opéra; trois mois
font bien du changement, et j'avais besoin de me remettre au
fait; je grimpe au marché aux chevaux... Toutes les nymphes
m'environnent, me baisent, me déchirent, m'étouffent; je
riposte à droite, à gauche; je prends des culs, des tétons. --
D'où diable viens-tu? de la lune? -- Non, c'est de Mercure. --
On t'a dit mort, mangé des loups, châtré ou converti, ce qui
revient au même. -- Pour converti, j'en conviens... (je me
dégage un peu pour accoster une charmante danseuse.) Bonjour,
Mimi. -- Non, je suis fâchée. -- Tiens, faisons la paix; je veux
te donner mon pucelage. -- Non, j'aime mon entreteneur. --
Eh!... foutre! tu te moques de moi, affaire de style, cela
s'entend; me prends-tu pour une recrue? -- Je suis fidèle. --
Qui diable te parle d'infidélité?... Ah çà! nous couchons
demain ensemble! -- (elle rit.) Mais s'il le sait? -- Tu es donc
devenue bien bête? -- Il est vieux et jaloux. -- Deux raisons
pour l'attraper. -- C'est un grand seigneur. -- Pardieu! il n'en
sera que plus sot... Ecoute, le tour du cadran si tu veux, ou
je le donne à Rosette!... La raison était déterminante; elle
accepte; moi, je fus souper chez un financier qui rassemblait
vingt hommes de grand nom et de mauvaise compagnie, et quinze
filles qui l'augmentaient.
-- Peste de l'animal. Quoi! te voilà encore retombé!... C'est
une horreur! Tu m'avais tant promis de renoncer à ces
créatures! -- Eh bien! je te tiens parole, je n'y vais qu'à
mauvaise intention. N'est-ce pas y renoncer? Je veux gagner de
l'argent et pressurer la sangsue. -- Mais le métier est
malhonnête. -- Apprenez monsieur le bougre, qu'il n'y a point
de sot métier quand il nourrit son maître, et que de grands
noms dans la France ne tirent leur illustration ou leur
fortune que du cul d'une putain... Eh! ces drôlesses-là ne
nous doivent-elles pas tout? Qui les forme dans le grand art
de la coquinerie, de la perfidie, des noirceurs, si ce n'est
nous autres, gens de cour? Nous débauchons une fille:
l'attrait du plaisir, la coquetterie, la vanité, nous
intéressons tout; nous l'enlevons de chez ses parents; le père
veut le trouver mauvais; c'est un coquin qu'il faudrait
enfermer à Bicêtre. Mais non, une sage institution sait
arracher ces tendres plantes à la tyrannie paternelle; on la
fait recevoir à l'_académie de musique;_ alors elle peut
librement lever une tête effrontée, faire marcher le vice et
la bassesse sous les couleurs du luxe et les livrées de
l'opulence. Son coeur est neuf encore. Quelle jouissance il
nous offre! Le corrompre est un de nos jeux les plus doux:
pourvu de tous les talents de l'homme aimable, il faut bien en
faire usage. Quel diable de parti voudrais-tu tirer dans un
souper d'une mijaurée qui s'avise d'avoir de la pudeur? Que
tous les raffinements de la débauche viennent investir sa
jeune âme, qu'elle soit ivrognesse, crapuleuse; que les plus
sales propos assaisonnent les actions les plus débordées...
Voilà un sujet, cela! On applaudit l'écolière, tout le monde
la court, se l'enlève, se l'arrache, et l'on élève le maître
aux nues.