est enluminé, ses gros yeux ronds sont surmontés d'un sourcil
noir, épais, dur... Tudieu! c'est une maîtresse femme:
cochers, laquais, elle met tout sur les dents. Sans être
mauvaise maîtresse, elle en change souvent; mais elle leur
fait un sort. La semaine dernière, elle en a placé deux aux
invalides; elle prenait son mari quand elle ne trouvait
personne; elle a rendu le pauvre diable, il est fourbu, et au
moment où je parle, il est aux incurables. -- Quelle est cette
grande blonde fade? -- Quoi! vous ne connaissez pas la comtesse
de Minandon? -- Non, mais elle tourmente cruellement son
éventail. -- Bon, c'est qu'elle joue la mijaurée; mais, foutre!
(notez bien que c'est monseigneur qui sacre) bien fou qui s'y
fiera; elle m'a donné, il y a six mois, une chaude-pisse...,
le vit m'en cuit encore. -- Voilà ce que c'est, monseigneur,
que de _sortir de son diocèse_ (condom)... Quelle est celle qui
lui parle à l'oreille? -- La saute-au-corps: c'est l'auberge
des gardes du roi... Elle deviendra gargote, et gare la
vérole! J'allais en savoir davantage, quand quelqu'un adressa
la parole à monseigneur, et la conversation devenant générale,
notre _aparte_ finit.
Un de ces jolis individus qui, avec un minois de poupée, une
voix grêle et un ton glapissant, jugent, décident et
tranchent, tenait le dé; on en était aux spectacles. Des
auteurs furent sifflés, bernés ou loués d'une manière qui, je
vous assure, devait peu leur importer.
Enfin, l'on en vient à la musique. Mme *** m'apostrophe:
monsieur, ceci est de votre ressort. -- Je ne suis point
musicien; mon seul mérite est de _bien écouter_. -- Parbleu! mon
cher, reprend le Marquis de Fier-en-Fat, en ce cas-là,
écoutez-moi, et vous vous rendrez à mon avis... _Moi_, je suis
fait pour la musique; j'ai un tact à _moi_ qui ne me trompe
jamais, et il y aurait de la fatuité de tirer vanité d'un
bienfait de la bonne nature. Qui diable s'est jamais vanté de
ses oreilles? (j'observerai qu'en cela le marquis était
modeste.)... Or je n'aime point ce Glück; il n'y a pas le mot
pour rire dans sa musique; pas un pauvre petit air qui aide à
sabler gaîment son vin de Champagne. Il faut décomposer cet
homme-là pour y trouver deux ou trois phrases qui fassent un
rondeau. Votre Piccini n'entend point l'harmonie, et sans
l'air de ballet que danse Guimard, j'aurais sifflé son Roland
de fond en comble. -- Monsieur n'aime point l'ouverture
d'Iphigénie? -- Eh! mon cher, non; cela fait venir la chair de
poule. Parlez-moi de celle du _déserteur;_ voilà ce que l'on
appelle une ouverture! Cela se chante tout comme un _pont-neuf_.
Le Floquet vous fait joliment un opéra, je le soutiens contre
vent et marée, et, pardieu! Je ne conçois pas comment ce
parterre s'est avisé de le siffler, tandis que j'applaudissais
du geste et de la voix; ses basses font toujours un second
dessus; il est vrai que le violon dit la même chose, mais cela
renforce l'harmonie... Ces animaux de danseurs prétendent que
l'on ne saurait danser ses airs de ballets, moi je les décide
sautillants au dernier point. -- Ils voudraient peut-être du
fourré, du voluptueux. -- Oui, de l'ennuyeux... Ma passion à
moi, c'est l'_allegro_. -- Monsieur le marquis, on s'y lasse bien
vite. -- Un sourire de Mme de *** et un peu d'embarras chez le
marquis me démontrèrent qu'il pouvait bien en être à se
reposer. L'arrangement des parties finit la conversation. Je
me retirai avant souper; mais Mme de *** trouva un moment pour
me donner rendez-vous le lendemain à sa toilette.
J'ai oublié de vous tracer sa figure. Mme de *** a trente-huit
ans, elle ne s'en cache pas. Assez blanche, elle a la peau
d'une finesse et d'une égalité singulières; l'ovale qui forme
son visage serait arrondi si elle avait plus d'embonpoint; des
yeux assez beaux disent sans minauderie ce qu'elle veut
exprimer; sa bouche est bien; elle est grande, mais sa taille
trop longue n'est pas assez marquée; sa poitrine est trop
serrée, sa gorge est petite, placée en femme de condition,
c'est-à-dire un peu bas, mais ferme, et surtout d'une
susceptibilité qui la fait tressaillir; le bras et la main
sont trop maigres, la jambe est bien, le pied charmant. Son
discours en public est concis, serré et à prétention... Le roi
lui a dit cela... Cette nouvelle vient de mesdames... Les
ministres sont ses amis. Elle leur donne quelquefois des
leçons et toujours des conseils. Racontez-vous une affaire?
Elle en développe les ressorts secrets. Un mariage se fait-il?
C'est elle qui a présenté l'épousée, qui protège le jeune
marié, elle sait tout, pénètre tout, a tout vu, tout deviné;
elle met en avant sa faveur, offre sa protection, a des
audiences, un secrétaire, des bureaux, un taxateur, un
trésorier et des gens d'affaires. -- Parbleu! tu feras fortune
avec cette femelle-là... Tu attends des grâces, bientôt tu les
distribueras. -- Je gage que tu vas me demander _l'honneur de ma
protection_... A genoux, sacredieu! et dépêchons-nous. Je vais
prendre possession de mon emploi, et je t'offre ma
survivance...
J'arrive chez Mme de ***. On me reçoit comme un homme attendu;
la toilette se passe en galanteries de ma part, en défenses de
la sienne; je fais tourner la tête aux femmes de chambre à
force de contrôler; elles finissent par rire, et leur
maîtresse déride sa gravité.
Enfin, nous restons seuls... Foutre! du coeur! Je crois que la
timidité me gagne... Un sopha reçoit Mme de ***; je me place à
ses pieds. (j'ai un grand fonds de tendresse pour les sophas.)
En vérité, me dit-elle, je fais une démarche bien
extraordinaire. -- Moi, je ne vois rien de si naturel. -- Je me
croyais à l'abri de certaines faiblesses, et le rang que je
tiens... -- En vérité, madame, il est très favorable à certains
arrangements. -- Mais qu'imaginerait-on? -- Que je vous adore,
et que je suis heureux de ne pas vous déplaire. -- J'ai des
vues sur vous, mon cher ami. -- Mon bonheur sera de les
remplir. -- Vous avez de l'esprit, du feu. -- Ah! Madame,
peut-on en manquer auprès de vous? Vous électriseriez la nature...
(elle s'électrise, pardieu! Son front se colore, ses yeux
brillent, sa main tremble... Amour!... Amour!... Viens donc,
petit bougre!) -- Vous avez là un joli habit. -- Cette couleur
m'a paru vous plaire; je la porterai longtemps... Bon dieu!
Voilà des rubans d'une nouveauté (et l'échelle se dénoue!) --
Que faites-vous? Que faites-vous donc? Que diront mes femmes?
-- Ah! Madame, nous perdons un temps... Un temps qui pourrait
être bien mieux employé. -- Bon dieu! Si l'on entrait. -- Tant
pis pour les curieux (et mains de trotter et bouche de
s'appuyer sur un sein qui bondit sous les coups de langue). --
Ah!... ah!... dit-elle en changeant de note, petit démon, tu
m'as vaincue!... Les grands mots sont lâchés, mon Pégase est
débridé, la ville rendue, et ma charmante foutue; mais c'est
au second coup que je l'attends. Je presse, je pousse, je
lime; elle est, sacredieu! Tortillée autour de moi comme un
serpent: il n'y a pas une ligne de perdue... -- Ah!... ah!...
mon ami! le... ah!... le duc ne le fait pas mieux que toi...
le prince m'aurait ratée là... l'ambassadeur ne m'a jamais
fait décharger... (je crus, ou le diable m'emporte! qu'elle
allait me passer toute la cour en revue.)... Quand nous nous
fûmes bien convaincus que nous n'avions plus rien à nous
faire, nous renouâmes conversation. Mme de *** abandonna cet
air de dignité que je lui avais toujours vu. J'étais amant
heureux; elle m'en accorda toutes les prérogatives.
Comme je ne pouvais mieux faire ma cour qu'en l'entretenant de
son crédit, je sus l'en faire parler; j'avais, d'ailleurs, mon
intérêt à pénétrer ses secrets, ses ruses, son manège; je ne
perdais point de vue mon objet principal, mon cher argent!...
Mes connaissances devaient me guider dans les manoeuvres qui
pouvaient m'en faire tirer parti. Le premier moment d'une
jouissance que je sais, à mon gré, rendre impétueuse et
brillante avait étourdi mon adorable. Mais les femmes dévorées
d'ambition sont insensibles au plaisir; la vanité, l'intrigue
absorbent toutes leurs facultés. Sans cesse livrées à l'envie,
à la haine, les poisons de l'une, les poignards de l'autre
écartent les amours. Je ne devais donc m'attendre qu'à une
jouissance froide, inanimée; je ne pouvais me flatter de la
captiver par les sens, mais par ses propos; je lui reconnus de
la suffisance, beaucoup d'estime d'elle-même, une vanité sans
bornes, par conséquent une imagination resserrée; point de
vues, ou elles étaient courtes, aucun plan fixe... Dès lors,
le mien fut formé de l'assujettir, de la maîtriser, de m'en
servir pour ma fortune, ou de la planter là si elle n'était
bonne à rien. Quinze jours d'habitude me suffirent pour
réussir. Je sus faire goûter à Mme de *** mes projets; elle
adopta mes idées en ne croyant suivre que les siennes; son
secret fut dans mes mains sans que je la laissasse disposer du
mien. Ce n'était pas tout: elle faisait des affaires, il
fallait m'en rendre maître... Je n'avais qu'à vouloir... Tout
me fut remis. Dès lors, je devins l'arbitre des traités; je
corrigeai le tarif (non pas, comme vous pensez bien, pour
diminuer), mes honoraires ne furent point oubliés, et ma
patronne partageait en outre avec moi ce que ma conscience
assez commode m'engageait à lui restituer.
Trop sage pour me mettre au grand jour, j'avais prévu que tout
cela finirait mal, que Mme de *** porterait la peine de ses
exactions; je ne voulus donc aucune place. Faire et ne point
paraître, c'est l'adresse des gens habiles. Avant de vous
conter la catastrophe, je vous dois deux ou trois aventures
dignes d'être distinguées de la foule de celles qui sont
passées sous mes yeux.
L'abbé Ricaneau, connu de toute la terre, postulait depuis
longtemps un bénéfice. Le sien était cependant bon; mais le
cher abbé, doué de vertu prolifique, faisait régulièrement
quatre enfants tous les ans, et, par principe de conscience,
il payait les mois de nourrice avant d'enrichir la collection
des enfants trouvés. On lui indiqua notre bureau; il vint me
voir; sa demande me parut simple, ses motifs excellents; je
lui demandai un mémoire bien circonstancié; le lendemain, il
me l'apporta et me tortilla un compliment pour m'offrir une
bourse dont la maigre apparence fronça mon sourcil. -- Ceci,
monsieur, lui dis-je en la pesant, est pour les menus frais...
Etrennes de portier, de valet de chambre, de maquereau, de
secrétaire... L'abbé, tremblant, n'osa me contredire...
J'examinai le mémoire; j'y trouvai des difficultés... Il me
pria d'appuyer, de porter des paroles. -- En ce cas-là, l'abbé,
vous prenez le bon parti, vous voulez une abbaye de douze
mille livres de rentes... Vous êtes de mes amis... Mille
louis, elle est à vous... Il se récrie... -- Comment!
Monsieur... -- Mais c'est à rien. J'en suis fâché, je ne puis
rien faire pour vous; vous me rompez bras et jambes... (je
sonne...) Le ministre ne m'a-t-il pas demandé? La réponse est
connue. Je prends mon chapeau; l'abbé me talonne; je le mène
mal; il se fâche; je parle plus haut que lui, et je le menace
d'informer le teneur de la feuille de sa conduite... Je
marmotte _lettre de cachet_... Il se sauve; il court encore, et
je garde la bourse, où je trouvai cent misérables louis que le
faquin imaginait devoir payer une femme comme Mme de ***.
Quelques jours après, on m'annonce une très jolie femme; mes
yeux se dérident; elle demandait pour son mari une lieutenance
du roi achetée par vingt ans de services et des blessures.
Vous croyez que la générosité va me parler? Parbleu! vous ne
vous trompez pas; je débute par tous les signes qui pouvaient
mieux lui marquer ma bienveillance. Elle fut d'abord timide;
elle s'apprivoisa, nous nous apprivoisâmes et devînmes si
familiers, en moins d'une heure, que nous ne fîmes plus qu'une
même chair. -- Comment, tu l'as foutue? -- Non..., je l'ai
envoyée à quelque autre... Sacredieu! ne seras-tu jamais qu'un
sot?... C'est une des plus jolies remueuses que j'aie trouvées
dans ma vie... Pour une provinciale, cette femme-là avait un
vrai talent. -- Au moins tu as fait son affaire sans lui
demander de l'argent. -- Oh! cela, c'était juste, et nous
convînmes seulement qu'elle écrirait à son mari de déposer dix
mille livres chez un notaire, qui les remettrait à vue du
brevet. Pour elle, je lui offris une boîte d'or, dont un
faquin, qui voulait des lettres de noblesse, m'avait fait
présent le matin; elle valait vingt-cinq louis. Vous voyez que
je suis généreux... C'était plus que l'intérêt de son argent.
Nos affaires allaient bien. Sous mon heureuse main le cuivre
devenait or; Mme de *** m'adorait; elle couchait avec
l'univers, mais j'étais le favori, car j'avais la bourse.
Cependant je sentais quelquefois des soulèvements de
conscience; elle m'en guérissait bien vite: cela aurait pu
tirer à conséquence pour sa cuisine. Je m'appliquai seulement
à la mettre toujours en avant, à ne jamais paraître, afin de
me laver les mains sur tous les événements.
Bien m'en prit... Voici le fait. Une femme jeune, riche, avait
un amant. -- Beau début! Et quelle est la sotte qui n'en a
qu'un? -- Un mari jaloux. -- Allons donc: quel conte! -- Foi
d'homme d'honneur! Ces originaux-là sont rares, mais il y en a
encore quelques-uns pour la conservation de l'espèce. Le
susdit animal trouvait mauvais que sa femme couchât avec un
représentant. Comme elle ne pouvait le supposer que fou, elle
prit le sage parti de le faire enfermer; elle vint me le
proposer: et surtout d'éviter quelques petites formalités
embarrassantes qui auraient pu retarder, même déranger un
projet aussi bien vu. Mme de *** la loua infiniment, d'autant
plus qu'elle faisait bien les choses; elle assurait à son mari
six cents francs de pension et l'habillait très proprement.
Je lui demandai quelques petites attestations faites par ces
mains habiles qui ne rougissent pas plus que le papier
qu'elles emploient, et nous fixâmes tous les frais à dix mille
écus; assurément, c'était à grand marché. Enfin, huit jours
après, mon vilain fut enlevé sans bruit, coffré et écroué par
ordre du gouvernement. Sa femme pleura, réclama, fit le diable
à quatre, mais de loin. Je lui rendis le service de lui faire
imposer le silence, et elle n'eut pas de peine à le garder.
Qui diable n'aurait pas cru cette affaire finie! Ce vieux
coquin devait crever, au moins devenir fou: il avait le diable
au corps, il n'en fit rien. Certain magistrat (M. L. N.,
lieutenant général de police) fut visiter la prison; je ne
l'avais pas mis du complot. Cet homme-là est du vieux temps,
il s'avise d'être vertueux, d'avoir dans le coeur cette
humanité que les autres n'ont qu'à la bouche; il compâtit aux
souffrances du coupable, mais il donnerait sa vie pour sauver
celle d'un innocent. Il instruisit le ministre; celui-ci, dans
un moment d'indignation, peut-être de crainte, nomma Mme de
***, cria à la tromperie (pourquoi ne l'aurait-il pas fait? Je
criais bien, moi!) elle fut sacrifiée, perdit sa place et
courut ensevelir dans ses terres sa honte et nos amours.
Vous croyez peut-être, mon cher, que je vais me pendre?...
Nenni, je vais compter mon argent... Vingt mille écus en
espèces sonnantes, des diamants, des bijoux... Ma foi, je suis
fâché du sort de cette pauvre femme; elle m'aurait valu
beaucoup... Paierai-je mes dettes?... Fi donc! Cela porte
malheur; d'ailleurs ces coquins d'usuriers s'imaginent-ils que
je leur donnerai mon sang, ma plus pure substance, à
dévorer?... Qu'ils attendent mon mariage ou mon testament.
Pardieu! Ces idées tristes ont abattu mon courage... Allons,
allons, volons au Potosi, cherchons quelque mine nouvelle, et
que l'or couronne mes ardeurs!
Une fête d'apparat avait réuni la cour et la ville; mes yeux,
errant sur l'assemblée, cherchaient un objet qui les fixât;
ils furent distraits quelques instants par des figures
friponnes et agaçantes... O Satan! _vade retro_... Déjà je
sentais mon coeur s'évanouir et ma bourse se vider... Enfin
arrive avec bruit Mme de Cul-Gratulos; son état l'oblige
d'assister au spectacle, sans cela, elle est trop régulière
pour chercher le plaisir en public. Placé dans la loge où elle
entrait, je fus assez heureux pour que mes prévenances ne
restassent pas sans effet. Ce n'est pas que sa figure me
tentât... Représentez-vous, mon ami, une tête, un cou, un
corps et un cul tout d'une pièce; faites de tout cela un
paquet mal fagotté; ajoutez-y des bras grossiers et de couleur
bleu pourprin; attachez-y de grosses cuisses, de vilaines
jambes, percez à son visage des trous bizarrement placés pour
faire des yeux, mais dont l'un, immense, annonce pour ailleurs
la grande mesure; barbouillez cela de rouge et de tabac;
coiffez-le d'une perruque ébouriffée; et puis par là-dessus
des plumes, de la gaze, du ruban, des diamants... Voilà la
comtesse physique. -- Et la comtesse morale? -- Foutre! ne
parlons pas si haut... Savez-vous bien que c'est une grande
dame? Elle est haute comme le temps (quoiqu'elle ne soit pas
si ancienne), ses valets sont aussi ventre-à-terre devant elle
qu'elle-même devant les puissances; elle _monseigneurise_ son
carrosse, ses chevaux, son mari, son père, son grand-père
même; mais elle ne remonte pas plus haut, car elle craint les
chutes; au reste, méchante, hargneuse, impudente avec
effronterie, opiniâtre avec emportement et toujours avec
bêtise, dévote avec ostentation... Chacun de ses valets met à
la quête un écu qu'elle leur distribue; pour elle, l'or brille
toujours dans son offrande hypocrite... -- Mais que veux-tu
faire d'un pareil monstre? -- Ce que j'en veux faire? Parbleu,
la belle demande! La piller, la gruger, et me foutre d'elle
tout en la foutant...
Le spectacle finit tard; elle m'invita à souper du ton dont on
donne un ordre. J'étais au fait, je m'humiliai, je me
confondis sans lui offrir ma main, je lui fis faire place à la
sortie; je la vis entrer dans sa chaise qu'escortaient quatre
valets, chapeau bas, et je me rendis chez elle.
L'assemblée était cérémonieuse, par conséquent fort triste; le
souper fut d'un compassé assommant; on y mangea peu, on y
parla moins, le lever, la chasse, le coucher, quelques
nouvelles rebattues, débitées d'une voix traînante... Des
hommages à madame terminèrent la séance, mais non pour moi.
Comme tout, chez la comtesse, se fait dans l'ordre, un valet
de chambre m'avait prévenu que Mlle Branlinos avait à me
parler avant que je sortisse (ne vous étonnez pas de ce nom;
c'est la première femme de la comtesse).
Après avoir fait mon compliment à celle-ci, je me rendis chez
la susdiste, qui, sans détour, m'annonça que j'étais destiné
pour cette nuit aux plaisirs de madame, et qu'elle avait reçu
ordre de me préparer. -- Pardieu! lui dis-je, ma charmante, je
ne m'attendais pas à tant d'honneur; mais soit fait comme vous
le voulez... Nous entrons dans un cabinet de bains où j'en
trouve un tout prêt. Branlinos ferme la porte sur nous et
m'aide à me déshabiller. J'hésitais à me mettre absolument nu
devant cette fille très jolie et qui n'avait pas plus de vingt
ans, quand elle me dit: -- Eh! Monsieur, dépêchons-nous, il
faut que je vous prépare. -- Ah! foutre! Mademoiselle, et moi
que je vous essaie... Je la campe sur le lit de bain, et je la
fous... Le jeu ne lui déplut pas; il m'amusait assez... Il
fallut cependant songer à la préparation... Branlinos entra
dans le même bain que moi, en me disant que je l'avais
souillée, et en m'avertissant qu'elle couchait en tiers avec
nous... Ce procédé me parut nouveau; mais la diablesse garda
le _tacet_, en étouffant de rire... Enfin, bien lavés, bien
essuyés, bien parfumés tous deux, elle se sauva, de crainte de
nouvelle pollution, et cinq minutes après vint me prendre.
J'arrive dans la chambre à coucher; la comtesse était déjà au
lit, elle me tend une main que je baise avec autant d'ardeur
que si elle eût été jolie. Je me place d'un côté, Branlinos de
l'autre.
La comtesse était plus humanisée; mais le _décorum_ subsistait
toujours... A preuve. -- Mon coeur, dit-elle à Branlinos, voyez
s'il bande. (La petite me touche... Et sacredieu! je dresse au
même instant...) -- Ah! Madame, comme un ange! s'écrie
Branlinos... Alors Cul-Gratulos fait demi-tour à droite et me
présente... Devinez. -- Quoi donc? -- Sacredieu, que tu es bête!
-- Ma foi, je ne sais pas. -- Son cul.-- son cul? -- Oui, foutre!
son cul.-- Amas énorme de chairs mollasses et tombantes... Je
débande net... Branlinos, qui sans doute, d'une main me prête
son secours, de l'autre entr'ouvre le gouffre, je m'y jette en
grinçant des dents... Et j'étais au milieu que je ne m'en
doutais pas encore... _O altitudo!_... Branlinos s'était remise
à son poste; sa main agile branlait madame à toute étreinte,
pendant que je la limais à suer dans mon harnais... Le moment
de la décharge approche... Avez-vous jamais été réveillé par
le grondement d'une porte mal graissée sur ses gonds
rouillés?... Voilà la passion de ma belle, et les douceurs
qu'elle me débitait... Cependant, quand cela fut fini et
qu'elle fut retournée, elle me fit la grâce de m'embrasser...
Pouah!... Ma foi! j'aimais mieux l'autre, encore était-il
parfumé; mais la bouche avait usurpé son goût.
Après un moment de conversation, il fallut recommencer; même
cérémonie: sa façon à elle est uniforme, et le diable
m'emporte! Depuis le baiser, je ne la trouvais plus si
ridicule. Mais voici bien une autre histoire: elle me place
entre elle et Branlinos, me tourne, tout comme à Berlin,
admire ma chute de reins... Je crus être au second tome de la
Vit-au-Conas... Non, j'en fus quitte pour la peur... Tout à
coup, par une inspiration: -- Mon chat, me dit-elle, veux-tu
foutre Branlinos?... Pardieu! je tope à la proposition... Mais
je sens que l'on me farfouille... Sacredieu! la bougresse me
donnait le postillon; son gros vilain doigt me sondait
d'importance. C'était pour me faire avaler la pilule qu'elle
me laissait foutre la petite, et, dans le fait, cela ne
nuisait pas. Cul-Gratulos ne se lassa que quand je fus rendu
de fatigue; le jour paraissait; je lui laissai prendre du
repos en me retirant. Le secret me fut recommandé de la
manière la plus forte, et je l'ai bien gardé.
Les jours suivants furent marqués par les mêmes aventures.
L'or me dédommageait, car elle en répandait à foison.
Branlinos soutenait mon courage et me faisait bander. Au
reste, la comtesse n'en était pas moins dévote, ni moins
impertinente, même vis-à-vis de moi.
Mon quartier fini, elle partit pour les eaux de Barèges, en me
comblant de présents, mais avec cet air qui en ôte tout le
mérite; je revins à Paris.
Rendu dans cette Babylone, qui ne renferme plus de corruption
qu'ailleurs que parce qu'il y a plus de monde (car les vices
plus rassemblés en produisent de nouveaux), pendant huit jours
je fatiguai chevaux et valets à faire inscrire mon nom chez
toutes les coquettes et les coquines de Paris.
Quinze jours se passèrent sans aventures curieuses. L'ennui me
gagnait; je jouai, je perdis, et dès lors j'abandonnai ce
moyen de conservation qui m'aurait dévoré mon or. Pour le
conserver, il n'y avait qu'un moyen, la fuite. C'était un
parti violent, et je balançais.
Déjà le soleil dorait les moissons; les grâces se retiraient
aux bocages; toutes les femmes volaient à la campagne, les
unes par désoeuvrement, d'autres par habitude, celles-ci pour
opérer une révolution. De si grands exemples me déterminèrent;
quelques légères excursions préparèrent ma retraite; je
voltigeai, mais souvent, bien différent de l'abeille
industrieuse, je ne pompai que des sucs soporifiques, encore
l'ennui me fit-il bâiller sans m'endormir.