dérangée; d'ailleurs, ma vieille aurait une sotte offrande. --
Sans répéter les détails monotones, notre commerce dura trois
mois: Julie m'aima constamment; la tête tourna à la tante au
point de déranger ses affaires pour moi. Une assemblée de
famille la fit interdire et mettre dans un couvent. On arracha
Julie à ma tendresse et comme on soupçonna qu'elle avait pu
prendre certaines leçons chez sa tante, il y eut des
explications dont le parlement se serait mêlé sans une
protectrice que je trouvai dans la parenté même. Mme La
Marquise de Vit-au-Conas, placée à la cour, accommoda toute
l'affaire. C'est de mes arrangements avec elle qu'il me faut
vous parler.
Un tendre engagement va plus loin qu'on ne pense. J'eus le
bonheur d'intéresser Mme de Vit-au-Conas; elle me demanda les
détails de mon affaire; je lui peignis mon aventure avec bonne
foi; elle était femme, pouvait-elle être bien sévère pour un
crime qui, dans le fond, n'était qu'un hommage à la beauté?
Elle aimait le plaisir; mon double emploi lui parut être une
preuve de solidité précieuse: -- Mon dieu, me dit-elle, il y
avait de quoi vous tuer. La modestie eût été hors de saison;
je répondis tout bonnement que ma santé, loin d'être
affaiblie, exigeait un service au moins aussi fort: ses yeux
s'ouvrirent, les miens s'égarèrent, nous nous rencontrâmes;
elle n'était pas novice; je lui avais des obligations qu'il
m'était doux d'acquitter, c'est dire assez que nous nous
entendîmes.
Son service la retenait souvent à Versailles; le mien, qui
commençait à cette époque, me rendait assidu: à la cour on est
si désoeuvré! Le mari de la marquise était à son régiment; il
lui laissait du vide. Je m'offris à le remplir.
Les premiers jours de notre connaissance, j'allais passer chez
elle quelques moments pour attendre le coucher du roi. Parmi
les hommes qui composaient le cercle de la marquise, je
remarquai un grand chevalier de Malte, fort maigre, fort pâle,
mais qui se donnait des airs de privauté; le ton maussade de
la marquise me convainquit que c'était mon devancier et qu'il
allait être congédié. Pour aider à le pousser dehors, je
l'attaquai, je le persiflai; il se défendit mal. Je sortis, il
me suivit. Après le coucher, il me pria de gagner avec lui la
pièce des suisses, m'assurant qu'il avait quelque chose à me
confier. La nuit était belle, nous nous promenâmes; arrivés
dans un lieu assez solitaire, il mit brusquement l'épée à la
main; je la saisis, je l'enlève et la jette à vingt pas, du
plus grand sang-froid du monde; mon homme, tout étonné, se
fâche, et je n'en ris que davantage. Enfin, je lui dis: "Mon
cher chevalier, je crois entrevoir vos motifs; vous êtes bien
avec la marquise, elle vous rejette, vous pensez que je suis
votre successeur, et vous n'avez pas tort; vous voulez vous
couper la gorge avec moi, et je suis bien sensible à cette
marque de votre amitié; mais je vous dirai franchement que je
ne me battrai qu'après avoir vu si elle en vaut la peine; ma
réputation est faite, on ne me soupçonnera pas; nous
prendrons, vous, le temps de la réflexion, moi, le temps de
coucher avec elle; ensuite, si le coeur vous en dit, nous nous
amuserons..." Je cours ramasser son épée, je la lui présente,
je lui souhaite le bonsoir, et je vais me coucher.
Le chevalier vint chez moi le lendemain; il convint de ses
torts, nous nous embrassâmes, et je me rendis chez la
marquise, qui, déjà instruite du fond de l'aventure, ne m'en
fit pas plus mauvaise mine, parce qu'elle en ignorait les
détails.
Enfin, les jours s'accumulaient, la marquise jouait la
coquette, semblait vouloir irriter mes désirs et me donner un
véritable amour. Nous étions dans la saison des petits
voyages; nous ne nous voyions que des moments, et ces moments
étaient perdus pour mes projets. Tout cela m'ennuya; j'étais
oisif, je la pressai; j'obtins un rendez-vous pour le
lendemain, et quelques gestes très significatifs, de part et
d'autre, m'annoncèrent qu'il serait tout ce que je voulais
qu'il fût. Je me rends à l'heure marquée; le roi était à la
chasse; tout le monde dehors; le château semblait un désert.
Mais l'appartement de la marquise n'est-il pas assez peuplé?
Nous étions deux: les désirs accouraient en foule, ils
appelaient les plaisirs... Ma foi! je ne sais pas où l'on
aurait pu trouver meilleure compagnie.
Les feux du midi embrasaient l'atmosphère. Un jour à demi
étouffé régnait dans le boudoir: on y respirait la fraîcheur,
les parfums et la volupté. Représentez-vous sur une pile de
carreaux une grande femme bien taillée, encore mieux
découplée; quelques rubans galamment noués sont le seul lien
qui retienne la gaze légère qui la voile; sa gorge est belle,
sa figure assez commune, mais ses yeux disent ce qu'ils
veulent; d'assez belles dents, des cheveux d'un noir
admirable, tout m'invitait: les préliminaires commencèrent;
les ménagements auraient ennuyé. Je détourne sur elle et sur
moi des voiles importuns. En deux tours de mains, j'arrange la
marquise; je me précipite... Dieu! _le flot qui m'apporta
recule épouvanté_. -- Eh! qu'as-tu donc? -- Ce que j'ai... Le
diable peut-être... Je me signe et je crois que M. Satan s'est
venu planter là en propre personne. -- Mais encore... est-ce
une illusion? -- Foutre! tu n'as qu'à juger... Un braquemart de
huit pouces levait sa crête altière et défendait les
approches. Le coquin avait pensé m'éventrer. La marquise,
nullement déconcertée, riait aux larmes. Enfin, je me rassure,
j'examine, puis adressant la parole au papelard: Hélas! lui
dis-je, j'étais venu dans l'intention de le mettre à monsieur
votre frère; mais, beau sire, à tout seigneur tout honneur...
Alors, je me retourne et je lui présente, bien humblement, ce
que Berlin révère et ce que l'italien encense. Sacredieu! de
ma vie je ne l'ai échappé si belle. La marquise m'attire à
elle... Un moment plus tard... -- Hein?... -- Oui, pardieu! je
l'étais, et tout vivant.
Cependant, mon étonnement cesse, et après avoir rendu ce
tribut d'admiration, je plaçai Vit-au-Conas de la manière qui
nous convenait à tous deux. La marquise était vive sans être
tendre; un tempérament ardent lui commandait, l'entraînait;
elle croyait aimer l'objet qu'elle tenait dans ses bras, et,
les sensations effacées, les désirs satisfaits, son coeur
s'épuisait. Dix années de cour forment bien une femme: elle
était intrigante, adroite, dissimulée; elle avait enfin le
caractère de son état. Aussi jouissait-elle d'une
considération que la crainte de son esprit malin et médisant
lui avait attirée. Au reste, levant effrontément le masque sur
le chapitre des moeurs, elle m'afficha avec une impudence qui
m'eût fait rougir, si l'on rougissait encore. J'affectais de
la discrétion, de la retenue. "Allons, me disait-elle... Mais
tu es un enfant: tout cela est reçu, mon ami. Dans les
commencements que j'ai habité ce pays-ci, tout me révoltait.
Je sortais du couvent, j'étais jeune, assez jolie; j'avais de
la pudeur, j'étais d'un gauche inconcevable. Les femmes m'ont
formée; les hommes m'en ont trouvée mieux. J'ai gagné de tous
côtés.
"Je vivais chez elle comme chez moi; nous couchions ensemble,
et comme elle me trouvait vigoureux, elle s'en tenait là. Mais
l'argent ne venait point; car comment tirer l'argent d'une
femme de cour encore jeune et jolie?... Le diable y pourvut.
Un jour que, dans le délire des sens, nous avions fait, ma
foi, toutes les folies que le bon Arétin a dépeintes dans son
livre si religieux, la marquise ne prend-elle pas subitement
de l'amour pour mon postérieur? Ma plaisanterie et le
compliment que j'avais fait à son monsieur fortifient cette
idée. A toute force elle en veut venir à l'exécution... As-tu
jamais vu, mon ami, un perroquet défendre sa queue contre un
chat rusé et malin?... Me voilà, je fais le saut de carpe, des
pétarades... La diablesse ne perd pas la carte... Je le
sens... Ahi, ahi! -- Mais, madame, c'est un pucelage, foi de
chrétien. -- Eh bien! je le paierai cent louis. -- Oh! non, de
par tous les diables, deux cents... Eh, foutre! me voilà...
(j'en meurs de honte) me voilà enfilé!
Après ce bel exploit, la marquise m'apostrophe... _Rodrigue,
qui l'eût cru?_... Et moi, en portant la main au pauvre blessé,
et faisant piteuse grimace... _Chimène, qui l'eût dit?_... Ses
baisers, ses caresses, ses folies, le triomphe qu'elle se
flattait d'avoir remporté lui donnaient une gaieté à laquelle
je ne pus résister... Tiens, lui dis-je, mauvaise, tu m'as
diablement fait du mal, mais je te pardonne. Nous scellâmes la
réconciliation de manière à ne pas laisser le plus petit vent
de rancune.
Le bon roi Dagobert avait bien raison: il n'y a si bonne
compagnie qu'il ne faille quitter; mon intrigue avec la
Vit-au-Conas durait depuis six mortelles semaines; d'ailleurs,
j'avais profité de son goût hétéroclite; je lui coûtais des
monceaux d'or. "Mon cher, me dit-elle un jour, je vois que
nous ne nous aimons plus. Tu me parais toujours aimable, je
veux te conserver comme connaissance intime, mais prévenons le
dégoût; tu ne saurais manquer de femmes; tu es jeune, je ne
veux pas te faire perdre un temps précieux, et je prétends te
guider. Tiens, je te le dis avec franchise, les femmes de
cour, à commencer par moi, sont dangereuses au delà de
l'expression; rien ne leur manque pour plaire, et les hommes
trouvent en nous la société de la bonne compagnie et tous les
vices de la mauvaise, vices qui, communiqués et rendus, font
entre les deux sexes une circulation dont les effets, variés à
l'infini, ont presque toujours pour base, pour motif et pour
but la perfidie.
"Nous sommes coquettes par ton, vicieuses par caractère; le
plaisir a pour nous de l'attrait, mais nous jouissons par
habitude. Un amant nouveau est sûr de nous plaire; cela est au
point qu'il m'arrive tous les hivers de recevoir mon mari avec
une joie incroyable, de lui prodiguer pendant vingt-quatre
heures les caresses de la passion: l'illusion cesse, le
bandeau tombe, je le reconnais, je me reconnais moi-même, et
nous nous quittons.
"Le sentiment est regardé parmi nous comme une chimère, nous
en parlons avec emphase, avec esprit, raffinement même,
précisément parce qu'il ne nous a jamais touchés. Tu dois
réussir ici par ta complaisance, ta vigueur et surtout ta
science dans l'art de la volupté. Je connais vingt femmes qui
se ruineront pour toi; tu leur créeras un tempérament ou tu
ranimeras ce qui leur en reste.
"Mais, mon ami, prends garde à certains désagréments; moins
honnêtes que les filles, nous donnons sans délicatesse ce que
l'on nous a communiqué sans scrupule, et souvent nous ne
valons pas le repentir que nous causons. Pour éviter ces
précipices, que les _fleurs_ qui les couvrent rendent plus
dangereux, abandonne la timidité, la délicatesse: elles te
perdraient, et l'on n'y donnerait ici que des noms ridicules.
"La pudeur est grimace, la décence hypocrisie, les qualités se
dénaturent, les vertus sont chargées des couleurs du vice,
mais la mode, les grâces embellissent tout; on ne prise
l'esprit que par le jargon qui l'accompagne; en un mot, c'est
de nous que dépend la fortune, et nous sommes aussi aveugles
qu'elle, parce que souvent un sot ouvre la nuit un avis
important.
"Prends donc un extérieur hardi, impertinent même, dans le
tête-à-tête; brusque les aventures, tu ne serais téméraire que
dans le cas de faiblesse, et le seul manque de respect que
nous ne pardonnions pas, c'est une faute d'orthographe. Mais
en public, change de ton, fais ta cour assidûment, prodigue
les soins et les éloges; ce n'est pas de la discrétion que
l'on te demande. Nous ne craignons, mon ami, la révélation des
mystères que lorsqu'ils ne sont pas à notre avantage..."
La marquise s'arrêta. Son sopha n'était pas loin, nous nous
fîmes des adieux très circonstanciés, et j'obtins, en la
quittant, la permission de renouveler de temps en temps
connaissance... sauf à être encore empalé.
Me voilà donc libre; je m'introduis dans les différentes
sociétés de la cour: je jette sur les femmes qui les composent
un oeil curieux et perçant. Du plus au moins, je fais mainte
application des peintures de la marquise. La saison des bals
arrive, j'aime la danse à la fureur, mais, n'étant point talon
rouge, elle m'était interdite chez les hautes puissances;
l'observation m'offrit des dédommagements. J'avais obtenu la
permission de me rendre chez une princesse qui joint à tout
plein d'esprit le meilleur ton et le coeur le plus sensible.
Je la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais
trop sage pour s'afficher aussi. à son âge, avec tous les
moyens de plaire, se fixer!... Eh! que dirait l'amour?
Lui a-t-il confié ses flèches pour les laisser oisives ou pour
les ficher sur un seul coeur, comme des épingles sur la pelote
de sa toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu'on ne
pouvait allier plus de générosité, de talents et d'adresse. Je
sus encore qu'en prédicateur excellent, ses préceptes ne
nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu'un peu de
contrainte pouvait y ajouter du prix. -- Mais qui est-ce donc?
-- Oh! vous en demandez trop; allez sur le grand théâtre, quand
on jouera la _gouvernante_, vous lui verrez remplir un rôle que
son coeur lui rend cher et qui lui mérite tous les
applaudissements.
Confondus dans un groupe d'hommes, nous exercions notre
critique sur les danseurs. -- Eh! bon dieu! quelle est cette
petite personne, si folle, si extravagante? Elle est tout
ébouriffée, son panier penche d'un côté, tout son ajustement
est en désordre... Je ne l'en trouve, ma foi! que plus jolie;
tous ses attraits sont animés, ses gestes sont violents, tout
pétille en elle. -- C'est la Duchesse de *** me répond le comte
de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai;
elle aime la musique, vous l'amuserez. Le lendemain, je somme
le comte de sa parole, et nous partons.
A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands
cheveux s'échappaient d'une baigneuse placée de travers sur sa
tête. Embrasser le comte, me faire la révérence, me proposer
vingt questions et me prendre pour répéter le pas de deux de
Roland, ne fut l'affaire que d'un instant. Je fus froid les
premiers pas; une passe très lascive, qu'elle rendit comme
Guimard, m'enhardit, m'échauffa, me fit... (Ah! mon ami, la
jolie chose qu'un pas de deux, quand on bande!) Le comte
applaudit à tout rompre; elle s'écrie que je danse comme
Vestris, que j'ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre
de venir répéter avec elle, et me donne carte blanche pour les
heures; puis mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je
demeure; elle se coiffe à faire mourir de rire, me demande mon
avis; je touche à l'ajustement, et je lui donne un petit air
de grenadier qu'elle trouve unique... Elle s'habille, sort; je
lui donne la main, et je me retire.
Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n'a pas le temps d'être
méchante. Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute
la nuit. Je me lève en raffolant, et je cours chez la duchesse
à dix heures du matin; elle sortait du bain, fraîche comme la
rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête; on apporte du
chocolat; je suis barbouillé du haut en bas; elle saute à son
clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocite possible; elle
a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais pour de
l'âme..., serviteur. Je vois cependant qu'elle est
susceptible. Nous prenons un duo; je la presse, je l'attendris
malgré elle; elle perd la tête, son coeur se serre: j'en
arrache un soupir; la voix meurt, la main s'arrête; le sein
palpite, mon oeil enflammé saisit tous ses mouvements...
zeste! Elle jette tout au diable; elle plante là le clavecin,
me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en
boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire.
Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je
remarque cependant avec plaisir qu'elle prend de l'intérêt:
elle me loue avec affectation. Gardel n'a garde de la
contredire; avant que je sorte, elle me demande excuse,
implore son pardon, me prie de lui imposer sa pénitence; vois
donc d'ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main
que je couvre de baisers; l'autre me donne un soufflet qu'un
baiser plus hardi répare à l'instant.
Le lendemain, j'y vole sur les ailes du désir; elle m'avait
demandé quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle
était au lit; une femme de chambre ouvre ses rideaux, je
parais; un fauteuil placé à côté d'elle me tendait les bras...
J'aime bien mieux m'appuyer contre une console qui me tient de
niveau.
Où es-tu, divin Carrache? Prête-moi tes crayons pour esquisser
cette enfant!...
Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits
n'ont aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la
plus jolie bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais
ombragé délicieusement; deux ou trois petits signes noirs
comme jais assassinent leur monde sans rémission; son teint
est moins très blanc qu'animé, mais le carmin le plus pur
n'égale pas le vermeil de ses joues et de ses lèvres.
Après quelques folies débitées de part et d'autre, je lui
montre ma musique; elle me prie de chanter... Je déployais
toute la légèreté de ma voix, quand tout à coup un drap
soulevé me découvre un sein de lis et de roses... _et la
cadence chevrote_... Je continue: tantôt c'est un bras arrondi
par l'amour, une cuisse fraîche rebondie, une jambe fine, un
pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit et
frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que
je chante...
-- Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont je
ne la croyais pas capable. Je recommence, et le manège d'aller
son train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et
s'irritent; je palpite, mon visage s'inonde de sueur; la
méchante, qui m'observe, sourit et cependant soupire... Un
dernier bond la découvre tout entière... Sacrebleu! mes yeux
font feu; je jette la musique, je fais sauter les boutons qui
me gênent, je m'élance dans ses bras; je crie, je mords, elle
me le rend bien, et je ne quitte prise qu'après quatre
reprises redoublées.
La duchesse était évanouie, cela commença à m'inquiéter;
j'employai un spécifique qui ne m'a jamais manqué: j'ai la
langue d'une volubilité incroyable; j'applique ma bouche sur
le bouton de rose qui termine un joli globe: un trémoussement
presque subit me rassure sur son état... -- Dieu! O dieu! me
dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu l'as trouvé! -- Et
quoi? lui dis-je tout étonné. -- Hélas! un tempérament que l'on
m'avait persuadé que je n'avais pas... Et baisers d'entrer en
jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher.
Enfin, nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule,
_l'un vis-à-vis de l'autre;_ je vous jure que ma petite duchesse
n'était point de ces prudes qui craignent un homme absolument
nu. Elle avait des doutes; il fallut bien les éclaircir.
Chaque situation nouvelle me découvrait de nouveaux charmes.
C'est bien le corps le mieux fait! Charnue sans être grasse,
svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne demandait
que de l'usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les
façons.
J'aime bien foutre; mais comme le bon Dieu n'a pas voulu que
nous trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s'arrêter
enfin, car ce _jeu lasse plus qu'il n'ennuie_.
Or ma duchesse n'avait qu'un jargon, toujours le même; et
comme j'avais ralenti son feu, ce n'était plus qu'un petit
être fort plat, fort monotone. Que j'aime à voir sortir d'une
bouche ces riens que rend si précieux une femme enivrée de
volupté! Qu'un mot placé à propos sait bien relever le prix
d'une caresse et la rendre plus touchante? Otez les préludes
de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir
de l'extase, aident si souvent à s'y replonger... _l'ennui
bâille avec nous sur le sein de nos belles:_ l'amour fuit,
l'essaim des plaisirs s'envole, et l'on s'endort pour ne
jamais se réveiller.
Voilà des dégradations que j'éprouvai chez la duchesse pendant
quinze jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété
amena le dégoût. J'en étais là, quand, un soir, en entrant
chez moi, on me remit un écrin et ce petit billet.
"Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé;
mais j'ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je
vous prie de conserver cet écrin: il vous représentera l'image
d'une femme qui parut vous être chère et qui se reproche de
n'avoir pas pu faire plus longtemps votre bonheur."
Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la
duchesse était incapable de l'avoir dicté. J'y répondis: "Vos
bienfaits, madame, ont droit de me toucher, si votre coeur a
daigné apprécier le peu que je vaux. J'ai mis dans notre
liaison des procédés dont l'énergie paraissait vous plaire; je
n'ai ni dépit, ni colère. C'est bien assez pour moi d'avoir eu
les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de la retraite:
depuis huit jours, j'attendais vos ordres, et la preuve de mon
respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera
pour moi le gage de l'estime que vous accordez à mes _talents_.
Puisse, madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en
porter de _plus heureux!_ Vous m'aurez tous deux une obligation
bien douce: celle de vous avoir mis dans le cas d'en sentir
tout le prix."
Mon successeur, homme d'esprit, n'a pu y tenir comme moi, que
peu de jours; elle l'a remplacé par _un prince_, et réellement,
quant au moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut
ses laquais: c'est le pain quotidien d'une duchesse.
Mon billet écrit, j'ouvris l'écrin, j'y trouvai de fort beaux
diamants et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était
frappant; je l'approchai machinalement de mes lèvres.
Avouerai-je ma faiblesse? Je sacrifiai encore une fois à ce
joli automate, et mon caprice s'écoula avec la libation que je
venais de répandre en son honneur.
Je me rendis chez la Vit-au-Conas, elle était en possession de
mes jours de congé; d'ailleurs nous avons contracté une amitié
commode. O que cette femme-là gagne à être approfondie!
Réellement, à la manière dont elle me reçut (la réception dura
deux grandes heures), je crus qu'elle ne me reconnaissait pas.
Quand elle fut en état d'écouter, je lui racontai mon
aventure; le comte de Rhédon lui en avait dit quelque chose;
la catastrophe lui plut, l'égaya, et nous en étions sur la
chronique scandaleuse, quand on annonça Mme de Sombreval et
une autre femme chez qui j'avais négligé de me faire
présenter. Elle m'en fit la guerre avec chaleur; j'y répondis
avec intérêt, et je demandai pour la forme une permission de
faire ma cour qui était tout accordée.
La visite finie, la chère Vit-au-Conas me dit: -- Mon ami, je
vais te perdre encore: voilà un dévolu jeté sur toi. Pour
celui-là, c'est une trouvaille: conduis-toi bien... Pousse-la,
pousse... -- Ah! Madame, vous savez comme je le pousse;
témoin... (vous sentez le geste que je fis). Elle prit au mot,
et le témoin fut en _con_frontation. Nous nous quittâmes; ma
chère marquise me souhaita bonne chance, et je courus me
préparer à la ménager.
Doré comme un calice, pimpé, cardé, musqué, je me rends chez
Mme ***. Le cercle était nombreux; après les premiers
compliments, une minute d'examen me mit au fait de
l'assemblée: huit ou dix freluquets pirouettaient sur des
talons rouges; vils adulateurs de la maîtresse de la maison,
dont ils briguaient un regard, ils honoraient de leurs airs
penchés, de quelques fades polissonneries et de ricanements
pitoyables une douzaine de femmes, hardies dans leur maintien,
impudentes dans leurs propos, et, à ce que j'appris, dans leur
conduite. Mon instituteur était un _monseigneur_, à qui un bon
évêché et deux abbayes affermées cent mille francs donnaient
le privilège de prêcher la vertu chez les filles de la
capitale ou chez les titrées de la cour, ce qui revient au
même.