Nous restons seuls, ma belle se plonge sur un sopha; sans

Produced by Daniel Fromont

[Transcriber's note: MIRABEAU (Honoré Gabriel Riquetti,

comte de Mirabeau) (1749-1791),

_Ma conversion ou le libertin de qualité_ (1783), édition de 1921

A French erotic novel of the 18th Century.]

LES MAITRES DE L'AMOUR

L'oeuvre

du

Comte de Mirabeau

(...)

Ma conversion, ou le Libertin de qualité

(...)

PARIS

BIBLIOTHEQUE DES CURIEUX

4, RUE DE FURSTENBERG, A

MCMXXI

Le Libertin de Qualité

Monsieur Satan,

Vous avez instruit mon adolescence; c'est à vous que je dois

quantité de tours de passe-passe qui m'ont servi dans mes

premières années.

Vous savez si j'ai suivi vos leçons, si je n'ai pas sué nuit

et jour pour agrandir votre empire, vous fournir des sujets

nouveaux.

Mais, Monsieur Satan, tout est bien changé dans ce pays; vous

devenez vieux; vous restez chez vous; les moines même ne

peuvent vous en arracher. Vos diablereaux, pauvres hères! n'en

savent pas autant que des récits infidèles, parce que nos

femmes les attrapent et les bernent.

Je trouve donc une occasion de m'acquitter envers vous; je

vous offre mon livre. Vous y lirez la gazette de la cour, les

nouvelles à la main des filles, des financiers et des dévotes.

Vous serez instruit de quelques tours de bissac où, tout fin

diable que vous êtes, vous auriez eu un pied de nez. Mais que

votre chaste épouse n'y fourre pas le sien; car aussitôt

cornes de licornes s'appliqueraient sur votre front

séraphique.

Défiez-vous surtout de ces grandes manches à gros vit, et ne

laissez pas aller votre femme en confrérie sans une ceinture.

Cependant, que la jalousie ne trouble pas votre repos; car

voyez-vous, Monsieur Satan, si elle le veut, cocu serez, et

quand vous la mettriez en poche, s'y foutrait-elle par la

boutonnière.

Puissent les tableaux que j'ai l'honneur de mettre sous vos

yeux ranimer un peu votre antique paillardise. Puisse cette

lecture faire branler tout l'univers!

Daignez recevoir ces voeux comme un témoignage du profond

respect avec lequel je suis,

Monsieur Satan,

de votre altesse diabolique

le très humble, très obéissant

et très dévoué serviteur,

CON-DESIROS.

Jusqu'ici, mon ami, j'ai été un vaurien; j'ai couru les

beautés, j'ai fait le difficile: à présent, la vertu rentre

dans mon coeur; je ne veux plus foutre que pour de l'argent;

je vais m'afficher étalon juré des femmes sur le retour, et je

leur apprendrai à jouer du cul à tant par mois.

Il me semble déjà voir une dondon, qui n'a plus que six mois à

passer pour finir sa quarantaine, m'offrir la molle épaisseur

d'une ample fressure. Elle est fraîche encore dans sa courte

grosseur; ses tétons rougissants d'une substance très

abondante sont d'accord avec ses petits yeux pour exprimer

tout autre chose que de la pudeur; elle me patine la main; car

la financière, comme son mari, patine tout et toujours; je

rougis: ah! voyez comme cela me va, comme mes yeux s'animent,

comme mon pucelage m'étouffe; car vous noterez que j'ai mon

pucelage et que je cherche à me faire élever. On m'offre plus

que je ne veux; les agaceries sont de vraies orgies... Foin!

je ne bande point... Je deviens triste; mes malheurs me

tourmentent; des créanciers avides... Pendant ce temps-là, ma

main erre; elle s'anime; quelle légèreté! comme la cadence est

brillante! Ma voix exprime l'adagio d'un _presto_ vigoureux et

soutenu. Ah! mon ami, voyez cul de ma dondon, comme il

bondit!... Sa poitrine siffle, son gosier se serre, son con

décharge, elle est en fureur, elle veut m'entraîner... Là, là,

tout doux... La douleur me ressaisit... On me fait des offres:

hélas! comment se résoudre à accepter d'une femme à qui on

voudrait témoigner le sentiment le plus pur! On redouble; je

pleure: l'or paraît. L'or!... Sacredieu! je bande et je la

fous.

Mais ma chaste dondon en paie plus d'un; aussi, bientôt après

ma facile victoire, je me fais présenter chez Mme Honesta

(famille presque éteinte). Tout y respire la pudeur et

l'honnêteté; tout prêche l'abstinence, jusqu'à son visage,

dont la tournure, quoique assez piquante, n'a cependant aucun

de ces détails qui inspirent la tendresse.

Mais elle a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait

trop maigre, si toute l'habitude du corps ne s'y

proportionnait pas. Je ne louerai pas sa gorge, quoiqu'une

gaze qui s'est dérangée m'ait permis d'entrevoir du lointain;

ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on

pourrait souhaiter une jambe plus régulière; telle qu'elle

est, un joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des

_nerfs_, des _migraines_, un mari que l'on ne voit qu'à table,

des gens discrets, de l'esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais

quelquefois ne ressemblant qu'à soi... Pardieu! allez-vous me

dire, celle-là ne vous paiera pas... Oh! que si! parce qu'elle

est vaniteuse, parce qu'elle se pique de générosité, parce

qu'elle veut primer.

D'abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de

l'esprit, des pointes, des calembours; que madame a raison,

que tout chez elle est au mieux possible... Irai-je à sa

toilette? Pourquoi non?... Je placerai une mouche; je donnerai

à cette boucle tout le jeu dont elle est susceptible... Un

chapeau arrive... Bon dieu! les grâces l'ont inventé; le dieu

du goût lui-même a placé les fleurs, et tous les zéphyrs

jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme cette gaze

_prune-de-monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais qui

l'a envoyé?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi

un coupable ne rougirait-il pas?... Je suis trahi, déconcerté,

boudé... Victoire, que son emploi de femme de chambre,

quelques baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes

intérêts, les plaide en mon absence... Ah! Madame, si vous

saviez ce que l'on me dit de vous!... Combien ce monsieur est

aimable! Il vaut bien mieux que votre chevalier, et je suis

sûre qu'il ne vous coûterait qu'une misère... Il n'est pas

joueur, je le sais de son laquais; c'est un coeur tout neuf. --

Mais crois-tu que je sois assez aimable pour... -- Ah! Dieu!

Madame, comme ce chapeau est tourné! Vous voilà à l'âge de

vingt ans. -- Tais-toi, folle, sais-tu que j'en ai trente, et

passés?... (Pardieu, oui, passés, et il y a dix ans que cela

est public...) Je reviens l'après-midi; on est seule: pourquoi

ne le serait-on pas? Je demande pardon en offensant davantage;

on s'attendrit, je me passionne; on se... (foutre! attendez

donc... cette femme-là est d'une précipitation à me faire

perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez bien que mon

laquais n'est pas assez bête pour ne pas me faire avertir que

le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m'attend. Je jette un

coup d'oeil assassin; j'embrasse cette main qui tremble dans

la mienne... Je me relève et je pars.

Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une de ces

femmes qui, blasées sur tout, cherchent des plaisirs à quelque

prix que ce soit. Elle me fait des avances, parce que son

honneur, sa réputation, la bienséance... Tout cela est aussi

loin que sa jeunesse. Nous sommes bientôt arrangés; elle me

paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu! pas décharger...

Mon infante le sait; les tracasseries viennent. Ah! doux

argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, on se

détermine; il y a déjà quinze mortels jours qu'on languit. Je

fais entendre, modestement, que la reconnaissance m'attache,

que j'ai des obligations d'un genre... N'est-ce que cela?...

On me paie au double; et dès lors je suis quitte avec ma

messaline; je vole dans les bras qui m'ont comblé de bienfaits

nouveaux, et je goûte... non pas du plaisir... mais la

satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.

Las! que voulez-vous? Quand on a engraissé la poule, elle ne

pond plus; les honoraires se ralentissent, et je dors. --

Comment! tu dors? -- Oui, la nuit, et, qui plus est, le

matin... Ce matin chéri qui anime l'espérance, qui éclaire les

combats amoureux. On se plaint, je me fâche; on me parle de

procédés, d'ingratitude, et je démontre que l'on a tort, car

je m'en vais.

Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m'apparaît; mais il n'est

point chargé de ses attributs heureux: c'est le dieu du

conseil, le diligent Mercure, il me console et m'envoie chez

M. Doucet. Vous ne le connaissez sûrement pas: or, écoutez.

Une taille qu'une soutane et un manteau long font paraître

dégagée; un visage qui rassemble la maturité de l'âge,

l'embonpoint et la fraîcheur; des yeux de lynx, une perruque

adonisée; l'esprit en a tracé la coupe; sa physionomie

ouverte, mais décente, répand l'éclat de la béatitude; il ne

se permet qu'un sourire, mais ce sourire laisse voir de belles

dents... Tel est le directeur à la mode; les troupeaux de

dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas.

Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies dans

un parfait quiétisme de conscience et dont la charnière n'en

est que plus mobile. Le père en Dieu cache sous un maintien

hypocrite une âme ardente et de très belles qualités

occultes... Vous vous doutez bien que c'est à ces femmes qu'il

faut parvenir. Je m'insinue donc dans la confiance du

bonhomme, je lui découvre que je suis presque aussi tartuffe

que lui: il m'éprouve; et quand toutes ses sûretés sont

prises, il m'introduit chez Mme ***.

C'est là que la sainteté embaume, que le luxe est solide et

sans faste, que tout est commode, recherché sans

affectation... Mais, quoi! un jeune homme chez une femme de la

plus haute vertu!... Eh! Justement; c'est afin de ne pas

perdre la mienne; car vous noterez que je dois en avoir au

moins autant que d'impudence. Mes visites s'accumulent, la

familiarité s'en mêle, et voici une des conversations que nous

aurons, j'en suis sûr.

A la sortie d'un sermon (car j'irai, non pas avec elle, mais

je serai placé tout auprès, les yeux baissés, jetant vers le

ciel des regards qui ne sont pas pour lui), à la sortie d'un

sermon duquel elle m'a ramené, je commencerai par la critique

de toutes les femmes rassemblées autour de nous. Notez que les

questions viennent de ma béate. -- Comment avez-vous trouvé Mme

une telle? -- Ah! Bon dieu! elle avait un pied de rouge. --

Pourtant, elle est jolie. -- Elle aurait de vos traits, si elle

ne les défigurait pas; mais le rouge... cependant, je lui

pardonne; elle n'a ni votre teint, ni vos couleurs... (croyez-vous

qu'à ces mots elles n'augmenteront pas?) -- Par exemple,

la comtesse n'était pas habillée dûment. -- Du dernier

ridicule, elle montre une gorge! Et quelle gorge! Je ne

connais qu'une femme qui eût le droit d'étaler de pareilles

nudités. Au moins nous verrions des beautés. (remarquez ce

coup d'oeil sur un mouchoir dont les plis laissaient passage à

ma vue... Un autre coup d'oeil me punit, et je deviens timide,

décontenancé.) -- Que pensez-vous du sermon? -- Moi, je vous

l'avouerai, j'ai été distrait, inattentif. -- Cependant, la

morale était excellente. -- J'en conviens; mais présentée d'une

manière si froide! une belle bouche est bien plus persuasive.

Par exemple, quel effet ne font pas sur moi vos exhortations!

Je me sens plus animé, plus fort, plus courageux... hélas!

vous me faites aimer la vertu parce que je vous aime... (Ah!

mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la pâleur couvre

mon visage... Je demande pardon... Plus on me l'accorde, plus

j'exagère ma faute, afin de ne pas être coupable à demi...) Ma

dévote se remet plus promptement; cependant, elle est encore

émue, elle me propose de lire, et c'est un traité de l'amour

de Dieu. Placé vis-à-vis d'elle, mon oeil de feu la parcourt

et l'épie: je paraphrase, je compose; ce n'est plus un sermon,

c'est du Rousseau que je lui débite... Je saisis l'instant, un

oratoire est mon boudoir, et je suis heureux.

Mais l'argent! l'argent! -- Foutre, un moment; laissez-nous

décharger... Quelle jouissance qu'une dévote! Que de charmants

riens! Comme cela vous retourne! Quel moelleux! Quels

soupirs!... Ah! ma bonne sainte vierge!... ah! mon doux

Jésus!... Ami, sens-tu cela comme moi?

Mais l'argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour aller faire

un mauvais marché? Nenni...

Quelque sot...

Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret;

il perdrait trop à ne pas l'être, et c'est lui qui va me

servir; bien entendu qu'il aura son droit de commission.

Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n'a eu pour

ressource que son godemiché. Le père en Dieu arrive. --Hélas!

ce pauvre jeune homme! il est encore retombé dans le vice! des

femmes perdues l'entraînent... (Quel coup de poignard! ) -- Ah!

mon père, quel dommage! il a un bon fond! -- Madame, ce n'est

pas sa faute; il y a même en lui une espèce de vertu, car il

est franc. "Monsieur, m'a-t-il dit, j'ai des dettes d'honneur,

ma conscience me tourmente; je vais me perdre peut-être, je

serai la victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce

l'âme, c'est de quitter Madame. (Ici elle baisse les yeux.)

Cette femme est adorable; elle possède mon coeur... N'importe,

il faut la fuir... Etoile malheureuse! déplorable destin!"

Voilà, madame, ce qu'il m'a dit les larmes aux yeux... On me

plaint; on parle d'autre chose, on revient... -- Mais à quoi

montent ces dettes? -- Trois cents louis...

Et vous croyez qu'une femme qui connaît mes caresses et mes

reins, qui est sûre du secret, qui ne me trouve pas un butor,

qui aime surtout les variantes, ne me les enverra pas le

lendemain?

Je vous vois d'ici faire le moraliste: _mais cela est odieux;

l'amour pur est généreux; vous êtes un fripon_... Foutre! vous

badinez, vous gâteriez le métier; elle a trente-six ans, j'en

ai vingt-quatre; elle est encore bien, mais je suis mieux;

elle met de son côté du tempérament et de l'argent, moi de la

vigueur et du secret... Ne voilà-t-il pas compensation?

D'ailleurs, voulez-vous que je m'acquitte? Je lui fais

l'honneur de l'afficher. Elle quitte sa dévotion; je la rends

à la société, à elle-même; elle change d'état, enfin... Non,

je me trompe, elle ne change que de robe et de coiffure.

Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins. -- Mais il

valait bien mieux la laisser dans son obscurité: vous allez la

perdre, on vous l'enlèvera. -- J'ai d'autres projets peut-être;

son argent est consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice

est passé... Vous verrez cependant que, pour me faire enrager,

elle s'avisera d'être fidèle; il faut que je prenne la peine

d'avoir des torts avec elle. -- Vous en aurez bientôt. -- Non;

car voici ma conclusion: "Madame, je ne rappellerai point vos

bontés, elles me sont chères, et mon coeur aime à vous avoir

des obligations que toute autre ne m'eût pas fait contracter;

mais plaignez-moi; c'est ma reconnaissance qui me coûtera la

vie; c'est le soin de votre gloire qui va détruire mon

bonheur. Je vous dois de cesser des visites qui vous

compromettraient: hélas! je sais trop qu'en prononçant cette

séparation funeste, je dicte mon arrêt."

Puissances du ciel! combien vous êtes attestées!

A force de singeries, je parviens à m'attendrir; ma dulcinée

verse tour à tour les larmes de la douleur et celles du

plaisir: ma fuite est combinée par des points d'arrêt sur tous

les sophas des appartements, et c'est à sa dernière extase que

je me sauve.

Parbleu! voilà bien des façons. -- Pauvre sot tu ne vois donc

pas que cette femme fait ma réputation pour l'éternité; je

n'ai plus besoin de me vanter, je n'ai qu'à lui en laisser le

soin, et je suis le phénix des oiseaux de ces bois.

D'ailleurs, je n'ai pas perdu la tête; elle est amie intime de

la présidente de ***, et depuis longtemps je lorgne cette

riche veuve; elle ne manquera pas d'être la confidente de ma

délaissée, et me croyez-vous assez novice pour n'avoir pas

persuadé à celle-ci que ce serait un moyen de nous voir

encore; à l'autre, que je ne quitte madame une telle que pour

ses beaux yeux.

Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les brouille...

allons, discorde, vole à ma voix... On se pique, on se

refroidit, les deux inséparables ne se voient plus; la

présidente exige que j'embrasse son ressentiment; je me fais

valoir, je deviens exigeant à mon tour. Que ne peut le désir

de la vengeance! on se livre à moi pour faire pièce à sa bonne

amie.

La présidente a trente-cinq ans, et n'en paraît pas plus de

vingt-huit; elle est bien conservée, mais sans affectation. Ce

serait une petite-maîtresse, si le jargon ne l'ennuyait pas.

Elle a de l'esprit avec les femmes, de la gentillesse avec les

hommes, beaucoup de retenue dans le public, un ton de femme de

qualité et des dehors imposants.

Dans le particulier, je n'ai guère connu de tempérament plus

vif, plus soutenu, et en même temps plus varié. Ses caresses

sont séduisantes, parce qu'elles sont franches, et vingt fois

j'ai été tenté de l'aimer. Au reste, elle n'est pas sans

défaut: elle a une profonde vénération pour elle-même; ses

décisions sont des oracles, ses préceptes, des lois; je n'ai

rien vu de si impérieux. Il est vrai qu'elle y joint l'adresse

et que souvent vous croyez faire votre volonté en ne suivant

que la sienne.

Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me fêter, je suis

le saint du jour; elle a de la confiance en moi: rien n'est

bien si je ne l'ai conseillé. Nous passons ainsi six mortelles

semaines. J'oubliais qu'elle veut être la confidente de mes

affaires. Un jour, j'arrive chez elle; mon oeil est agité. --

"Mais, qu'as-tu donc, mon ami? tu es bien sombre. -- Quoi!

dis-je (en m'efforçant de sourire), pourrais-je apporter chez vous

de l'humeur?..." On me persécute, je m'obstine à me taire,

j'ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper

ne saurait détruire: on me propose une partie, je la refuse,

et je sors à minuit en m'échappant.

Voilà qui est bien simple, direz-vous; qui n'en ferait

autant?... Je vous le donne en dix: écoutez seulement.

Est-ce que mon laquais, qui est un crispin des mieux

dégourdis, n'a pas eu l'esprit de foutre la femme de chambre

pour éviter l'ennui? Or, ce jour-là, il est presque aussi

triste que moi; sa charmante le presse autant que la mienne,

et comme il est d'un naturel confiant, il avoue que la nuit

dernière j'ai soupé chez la duchesse une telle, que l'on m'a

fait, malgré moi, tailler un pharaon; que le jeu était

diabolique, que j'ai perdu énormément, et qu'étant peu riche,

je suis étrangement incommodé; mais, ce qui me tourmente,

c'est d'avoir été obligé de mettre en gage le diamant que m'a

donné la présidente. Hélas! cette bague n'a pas même été

suffisante avec tous mes bijoux pour dégager ma parole, et je

suis sans un sou!

Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est presque

aussi coquin que moi: on l'a forcé aussi de jouer, et sa

montre est avec mes effets chez Madame La Ressource. La pauvre

Adélaïde, qui aime le pendard, tire de son armoire quarante

écus, qui composent sa petite fortune et sont même le fruit de

mes dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un autre

manège.

J'ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa femme de

chambre, des allées, des venues: c'est que l'on a conté tout

cela à madame; que madame a fait répéter tout cela à mon

bandit, et que sur-le-champ elle lui a remis cinq cents louis.

-- Douze mille francs? -- En or, vous dis-je, pour aller tout

dégager et fournir le supplément...

Quand je sors, je retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et

nous portons le magot en triomphe chez moi. -- Comment! tout

cela n'était pas vrai? -- Mais d'où diable viens-tu donc? C'est

incroyable! tu ne te formes point; mais aiguise donc ton

intelligence.

Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je cours

chez la présidente; une joie douce brille dans ses yeux; j'ai

son diamant au doigt... Je veux la faire parler (car vous

noterez que, sous peine de la vie, mon laquais ne doit m'avoir

rien avoué), elle me fait un mensonge avec toute l'adresse,

toute la noblesse de la générosité; mais elle voit bien, à la

vivacité de mes caresses, que la reconnaissance les enflamme

et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes transports,

je parle de bienfaits; on m'impose silence, en me disant que

si l'on avait été assez heureuse pour me rendre un service,

j'en ôterais tout l'agrément.

Dieu! comme ma voix est touchante!

Comment, monstre! tant d'amour et de générosité ne te touche

pas? Si fait pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu

aussi pour m'en débarrasser), je la marie avec un homme de ma

connaissance qui la rend la femme la plus heureuse de Paris.

D'amants que nous étions, nous devenons amis, et je vole, non

pas à de nouveaux lauriers, mais à de nouvelles bourses.

Dégoûté de l'amour parfait, de la jouissance méthodique de la

dévote et de la présidente, je languissais tristement, quand

mon bon ange me conduisit chez Madame Saint-Just (fameuse

maquerelle pour les parties fines, rue Tiquetonne); je lui

annonce que je suis vacant et surtout que le diable est dans

ma bourse; elle me présente sa liste; parcourons-la:

1 Mme La Baronne de Conbâille... Foutre! voilà un beau nom.

Qui est-ce que cette femme-là? -- C'est une petite provinciale

qui est venue à Paris dépenser cinquante ou soixante mille

francs qu'elle amassait depuis dix ans. -- En reste-t-il encore

beaucoup? -- Non. -- Passons; pourquoi cette bougresse-là

s'avise-t-elle de prendre un nom de cour?

2 Mme de Culsouple. -- Combien donne-t-elle? -- Vingt louis par

séance. -- Paie-t-elle d'avance? -- Jamais, et puis ce n'est pas

votre affaire: elle est trop large.

3 Mme de Fortendiable. -- Tenez, voilà ce qu'il vous faut.

C'est une américaine, riche comme Crésus; et si vous la

contentez, il n'y a rien qu'elle ne fasse pour vous. -- Eh

bien! tu me présenteras. -- Demain, si vous voulez. -- Ici? --

Dans son hôtel même. -- Ce nom-là a quelque chose d'infernal

qui me divertit. -- Je rends la liste, quand, d'un air de

mystère, la bonne Saint-Just m'adresse cette exhortation: "Mon

cher ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu'y avez-vous

gagné? la vérole. Pourquoi ne pas écouter les conseils de la

sagesse? J'ai dans ma maison une vraie fortune, une vieille. --

Le diable te foute! -- Eh! que votre souhait s'accomplisse!

Encore mieux vaut lui que rien; mais il ne s'agit pas de cela,

je vous parle d'un trésor: fiez-vous à moi, et nous la

plumerons. -- Allons, je le veux bien: je m'en rapporte à ta

prudence." En attendant, je me rends le lendemain, à sept

heures du soir, chez mon américaine. Je trouve de la

magnificence, un gros luxe, beaucoup d'or placé sans goût, des

ballots de café, des essais de sucre, des factures, enfin un

goût de mariné que je n'ai, sacredieu! que trop reconnu dans

mainte occasion.

Ce qui me tourmentait était d'entendre, dans un cabinet

voisin, une voix d'homme dont les gros éclats me mettaient en

souci; enfin, la porte s'ouvre: qui serait-ce? ma déesse...

Mais, foutre! quelle femme!

Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux

noirs et crépus ombragent un front court, deux larges sourcils

donnent plus de dureté à des yeux ardents, sa bouche est

vaste; une espèce de moustache s'élève contre un nez

barbouillé de tabac d'Espagne; ses bras, ses pieds, tout cela

est d'une forme hommasse, et c'est sa voix que je prenais pour

celle du mari.

-- Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli

enfant? Il est tout jeune; mais qu'il est petit! N'importe,

petit homme, belle queue... Pour faire connaissance, elle

m'embrasse à m'étouffer. -- Sacredieu! il est timide! Oh! c'est

un garçon tout neuf. Nous le ferons... Mais est-ce que tu es

muet? -- Madame, lui dis-je, le respect... (j'étais abasourdi.)

-- Eh! tu te fous de moi avec ton respect... Adieu, Saint-Just.

Ca, ça, je garde mon fouteur: nous soupons et couchons

ensemble.

Nous restons seuls, ma belle se plonge sur un sopha; sans

m'amuser à la bagatelle, je saute dessus; dans un tour de

main, la voilà au pillage. Je trouve une gorge d'un rouge-brun,

mais dure comme marbre, un corps superbe, une motte en

dôme, et la plus belle perruque... Pendant la visite, ma belle

soupirait comme un beugle; semblable à la cavale en furie, son

cul battait l'appel et son con la chamade... Sacredieu! une

sainte fureur me transporte; je la saisis d'un bras vigoureux,

je la fixe un moment, je me précipite... O prodige!... Ma

bougresse est étroite... En deux coups de reins, j'enfonce

jusqu'aux couillons... Je la mords... Elle me déchire... Le

sang coule... Tantôt dessus, tantôt dessous, le sopha crie, se

brise, tombe... La bête est à bas; mais je reste en selle; je

la presse à coups redoublés... Va, mon ami... va... foutre!...

ah!... ah!... va fort... ah!... bougre!... ah!... que tu fais

bien ça! Ah! Ah! Ah!... sacredieu! ne m'abandonne pas... ho,

ho, ho, encore... encore!... v'là que ça vient... à moi, à

moi... enfonce... enfonce!...

Sacrée bougresse! son jeanfoutre de cul, qui va comme la

grêle, m'a fait déconner... Je cours après... mon vit brûle...

Je la rattrape par le chignon (ce n'est pas celui du cou), je

rentre en vainqueur. -- Ah! dit-elle, je me meurs. -- Foutue

gueuse (je grince des dents!...) si tu ne me laisses pas

décharger, je t'étrangle... Enfin, haletante, ses yeux

s'amollissent; elle demande grâce. -- Non, foutre!... point de

quartier... Je pique des deux... ventre à terre... Mes

couilles en fureur font feu; elle se pâme... Je m'en fous, et

je ne la quitte que quand nous déchargeons tous deux le foutre

et le sang ensemble...

Il est temps, je crois, de remettre sa culotte.

Un peu rendus à nous-mêmes, ma housarde me félicite en se

_congratulant;_ elle va faire bidet, et moi je relève le sopha

du mieux que je puis. -- Que fais-tu là? me dit-elle en

rentrant. Mon ami, mes gens sont accoutumés à cela, et j'ai un

valet de chambre tapissier qui fait la revue tous les matins.

-- Vous pensez bien que nous ne parlons pas sentiment. Est-ce

qu'elle s'embarrasse de ces foutaises-là! Nous voyons sa

maison, son magasin, qui est de l'or en barre; les trésors des

trois parties du monde s'y rassemblent... Enfin, nous arrivons

dans un cabinet; elle ouvre un coffre... Tiens, me dit-elle,

prends ce portefeuille... (Je fais des façons...) Allons,

foutre! quand on bande comme toi, on a le moyen d'acquitter

ces bagatelles... Je le mets dans ma poche, non sans avoir

remarqué qu'il contient pour cinq cents louis de bonnes

lettres de change... Voilà ce qui s'appelle des douceurs.

Nous soupons: ma foi, j'en avais besoin. C'est elle qui me

sert des morilles, des truffes au coulis de jambon, des

champignons à la marseillaise; au dessert, les pastilles les

plus échauffantes, sans oublier les liqueurs de Mme Anfou...

De la table nous nous élançons au lit, et de la vie, je crois,

on n'a vu pareille scène.

Rendez-vous pris au surlendemain, j'arrive... Madame est

malade. Hélas! Et c'est tout simple; elle avait excessivement

chaud quelque chose que j'aie dit, elle a voulu que j'ouvrisse

la fenêtre au mois de janvier. Une fluxion de poitrine

l'enterre en trois jours... O douleur!... Je vais lui dire un

_de profundis_ chez la Saint-Just.

Après avoir essuyé ses larmes et ses doléances (car elle me

proteste que ma princesse était une de ses meilleures

pratiques), je l'assure que, très touché de cet accident

funeste, j'ai fait des réflexions, et qu'ayant toujours honoré

la vieillesse, je viens lui demander ses bons offices pour me

consacrer au service de la douairière dont elle m'a parlé.

Nous prenons jour, et j'obtiens sous huitaine l'avantage

d'être introduit chez Mme In Aeternum. On m'avait prévenu

qu'elle était fort riche, en sorte que la grandeur de l'hôtel,

la beauté des livrées et des ameublements ne me firent pas

d'effet; au contraire, j'en dévorais d'avance la substance...

Eh! sacredieu! la fée ne devait-elle pas s'alimenter de la

mienne?

Le tête-à-tête était ménagé, l'on m'attendait, j'avais relevé

mes appas: à force de vouloir réparer les siens, ma vieille

était encore à sa toilette, asile impénétrable; je suis

introduit, en attendant, dans un boudoir lilas et blanc; des

panneaux placés avec art réfléchissaient en mille manières

tous les objets, et des amours dont les torches étaient

enflammées éclairaient ce lieu charmant. Un sopha large et bas

exprimait l'espérance par les coussins vert anglais dont il

était couvert; la vue se perdait dans les lointains formés par

les glaces et n'était arrêtée que par des peintures lascives

que mille attitudes variées rendaient plus intéressantes; des

parfums doux faisaient respirer à longs traits la volupté;

déjà mon imagination s'échauffe, mon coeur palpite, il désire;

le feu qui coule dans mes veines rend mes sens plus actifs...

La porte s'ouvre, une jeune personne s'offre à mes yeux; un

négligé modeste, une simplicité naïve, des charmes qui

n'attendent pour éclore que les hommages de l'amour, des

détails délicieux... Telle se montre la jolie nièce de ma

douairière, la belle Julie; elle m'offre les excuses de sa

tante, qu'une affaire arrête, et me prie d'agréer qu'elle me

tienne compagnie. Je réponds à ce compliment par les

politesses d'usage, et nous nous asseyons sur des fauteuils

dans un coin de la chambre; Julie s'éloignait du sopha (hélas!

qu'il était bien plus à craindre pour moi! ), mes yeux

erraient sur elle; je sentais toute la timidité d'un amour

naissant, tous les combats de ma raison contre mon coeur; le

feu de mes regards en imposait à Julie, notre conversation

languissait en apparence, mais déjà nos âmes s'entendaient.

-- Mademoiselle fait sûrement le bonheur de sa tante,

puisqu'elle est sa compagne? -- Monsieur, ma tante a de

l'amitié pour moi. -- La foule qui abonde chez elle a sans

doute de quoi vous plaire, et vos plaisirs (Julie soupire)...

mille adorateurs... (le feu me monte au visage). -- Ah!

Monsieur! combien de ces adorateurs méritent d'être évalués ce

qu'ils sont en effet! -- Quoi! vous n'en auriez pas trouvé dont

l'hommage eût su vous intéresser? (elle se trouble...)

Pardon... bon dieu! j'allais commettre une indiscrétion...

Mais, mademoiselle, me condamnerez-vous à le désirer?

Nous entendons du bruit; un regard assez expressif est toute

la réponse de Julie.

La tante avait fini sa toilette; elle s'avance... Peignez-vous,

mon ami, un vilain enfant de soixante ans. Sa figure est

un ovale renversé; une perruque artistement mêlée, avec un

reste de cheveux, reteints en noir, en ombrage la pointe; des

yeux rouges et qui louchent pour se donner un regard en

coulisse; une bouche énorme, mais que Bourdet a fort bien

meublée; du blanc, du rouge, du vermillon, du bleu, du noir,

arrangés avec un art, une symétrie que des yeux connaisseurs

et un odorat exercé peuvent seuls découvrir.

Une robe à l'anglaise puce et blanche se rattache par des

noeuds de gaze, d'où s'échappent des _coulants de perles_, qui,

retombant en ondes, se terminent par des glands d'un goût

exquis; un _coutil_ couvre la place où pouvait être une gorge il

y a quarante ans; voilà ce que je démêlai au premier coup

d'oeil... Heureux si je n'en eusse vu ni senti davantage!

-- Mon dieu, mon cher coeur, me dit-elle en minaudant et se

laissant aller sur le sopha où elle m'entraîne, je suis

désolée de vous avoir laissé ennuyer avec une petite fille

(Julie s'est éclipsée); c'est ma nièce, et cela connaît si peu

le monde! -- Comment, madame, votre nièce? Mais on ne le

croirait pas à l'âge dont elle paraît. -- Cela est vrai; mais

sa mère est infiniment mon aînée... Puis saisissant une de mes

mains... La Saint-Just, mon cher, m'a parlé de vous, mais

d'une manière extraordinaire, elle raconte des choses!... Oh!

pour cela, incroyables. -- Ces sortes de femmes nous vantent

quelquefois; mais si je lui eus jamais une obligation, c'est

de m'avoir mis à portée de vous offrir mes hommages. -- Tiens,

mon coeur, bannissons la cérémonie; ton air me prévient; tu es

joli, sois sage, et sûrement tu ne t'en repentiras pas. Il est

temps de passer dans mon salon: j'ai du monde, tu souperas...

Une révérence est ma réponse; un baiser me ferme la bouche...

(Ah! sacredieu! c'est du vernis tout pur.) Ne joue pas,

continua-t-elle; cause avec ma nièce, tu sembleras être son

amant... (ah! charmante vieille, l'aurore de l'amour vient me

luire! que je t'embrasse de bon coeur!... Mais, foutre! la

peinture!)... et nous nous rejoindrons quand ces importuns

seront bannis.

Mon supplice est donc retardé... Nous entrons au salon:

nombreuse compagnie s'y rassemble, et pendant que Julie et sa

tante arrangent les parties, moi je réfléchis.

Amour! amour! tu viens donc encore me décevoir, m'égarer, me

percer! Dieu cruel! N'ai-je donc pas été assez longtemps ta

victime? Veux-tu te venger? Quel rôle vas-tu m'imposer?...

Objet du caprice d'une hideuse vieille, la beauté, les grâces

feront mon tourment. Hélas!... enfant trop aimable! Si j'ai

jamais su conquérir des coeurs, en soumettre à ton empire, si

j'ai fait fumer sur tes autels un encens qui te fut agréable,

ah! protège-moi!... Je suis exaucé; une ardeur nouvelle

m'embrase; Julie, la belle Julie, recevra mon coeur, mes

transports, et sa tante abusée n'aura de moi qu'un tribut

chèrement acheté.

Le jeu fait régner le silence; tout le monde est occupé.

Julie, au bout du salon, tient un ouvrage par convenance, et

je suis auprès d'elle; -- elle est inquiète, je suis timide. --

Quoi! me dit-elle, on vous a déjà assigné votre personnage? --

Ah! mademoiselle, si vous daignez lire dans mon coeur, vous

verrez combien il m'est cher. -- Je l'avoue, monsieur, quelque

accoutumée que je sois à ces propos et au motif qui les fait

tenir, j'aurais plus de peine à les supporter de vous que de

tout autre. -- Vous me les défendez donc, mademoiselle?... Ah!

je ne le vois que trop, vous me confondez dans la foule des

lâches que votre tante entretient à ses gages; vous me croyez

revêtu d'un masque trompeur; je l'ai bien mérité!...

N'importe, il faut vous délivrer d'un objet qui vous déplaît;

peut-être vous ferai-je m'estimer... Ah! belle Julie! vous

saurez un jour que je ne me suis exposé à votre haine... mais

vous ne voudrez pas m'entendre vous m'abhorrez, me méprisez...

et je ne pourrai pas soutenir longtemps vos dédains... (je me

lève.) -- Mon dieu! Monsieur, me dit-elle, tout effrayée,

qu'allez-vous faire? Je serais perdue, ma tante

m'accuserait... que sais-je?... peut-être de l'avoir trahie. --

Non, non, elle aurait tort, vous la servez trop bien... Vous,

la servir, Julie!... Dieu! quelle idée... Et pour votre amant!

(Julie se trouble et fait un effort pour sourire...) -- Mon

amant, y pensez-vous? Vous êtes cependant arrivé sous des

auspices... -- Je vous entends, mademoiselle. Et si ce moyen

eût été le seul pour parvenir auprès de vous, me trouveriez-vous

si condamnable? Depuis six mois je vous adore (vous vous

doutez, mon cher ami, que je n'en savais pas un mot); je suis

partout vos pas, je brûle en secret, je m'informe, on

m'instruit sur l'humeur de votre argus, et je suis obligé de

couvrir du voile le plus déshonnête le sentiment le plus pur

qui fût jamais. -- (la pauvre petite, comme elle est oppressée!

comme son sein s'élève! Quel sein, grand dieu!... chienne de

vieille! il faudra donc que je te donne ce profit-là!...) --

Vous ne répondez pas... De grâce, Julie, nous n'avons qu'un

moment, décidez de mon sort. Pourquoi me rendre la double

victime de vos rigueurs et des faveurs de votre tante? (ce mot

faveurs fut prononcé d'un ton si triste qu'il était persuasif;

la petite en sourit.) -- Eh bien! je vous crois, me dit-elle;

pourquoi me tromperiez-vous?... Je suis déjà si malheureuse!

Hélas! il ne tient qu'à vous de me le rendre bien davantage...

Je ne vous détaillerai pas le reste d'une conversation gênée

par les observateurs; mais, pour tout dire en un mot, nous

convînmes que je serais l'amant de la tante et que nous

saisirions tous les moments favorables pour nous voir, en

affectant, la petite et moi, beaucoup d'indifférence l'un pour

l'autre.

On soupe. Après souper, je fais un brelan avec ma chère tante;

tout le monde défile. Julie, dès minuit, s'était retirée; je

reste seul. C'est alors que la vieille, par ses tendres

caresses, me montre toute la rigueur de mon sort; cependant

j'y réponds en grimaçant; elle sort pour se rendre à sa

chambre à coucher, et moi pour faire ma toilette de nuit.

Enfin, l'heure du berger, l'heure fatale sonne; une femme de

chambre m'appelle, j'arrive, cherchant partout ce que tu sais,

et ne trouvant rien. -- Rien? -- Rien, ou le diable m'emporte:

devine où il était allé se nicher. A côté d'une grosse bourse

bien remplie, placée entre deux bougies sur la table de nuit

de madame; je le repris en passant. Ma déesse était en

cornette... Sacredieu! qu'elle avait d'appas! Son lit à la

turque, de damas jonquille, semblait assorti à son teint (car

celui du jour était répandu sur dix mouchoirs qui invoquaient

la blanchisseuse); un sourire qu'elle grimace me fait

apercevoir qu'elle ne mord point. Enfin, je grimpe sur

l'autel. -- Bandais-tu? -- Hélas! il fallait bien bander de

misère, ou renoncer à Julie et à cette bourse devenue

nécessaire, car le maudit brelan m'avait arraché les derniers

louis qui fussent en ma possession... Que parlai-je de

possession!... J'en ai, sacredieu bien une autre. Regarde, mon

cher ami, c'est pour toi que je n'abaisse pas la toile.

Je parcours des mains et des pieds les vieux charmes de ma

dulcinée... De la gorge... je lui en prêterais au besoin...

Des bras longs et décharnés, des cuisses grêles et desséchées,

une motte abattue, un con flétri et dont l'ambre qui le

parfume à peine affaiblit l'odeur naturelle... Enfin,

n'importe, je bande; je ferme les yeux; j'arpente ma haridelle

et j'enfourne. Ses deux jambes sont passées par-dessus mes

épaules; d'un bras vigoureux, je la chausse sur mon vit. Une

bosse de grandeur honnête que je viens de découvrir me sert de

point d'appui pour l'autre main. Son cou tendu m'allonge un

déplaisant visage qui, gueule béante, m'offre une langue

appesantie, que j'évite par une forte contraction de tous les

muscles de ma tête. Enfin, je prends le galop... Ma vieille

sue dans son harnais; sa charnière enrouillée s'électrise et

me rend presque coup sur coup; ses bras perdent de leur

raideur, ses yeux se tournent; elle les ferme à demi, et

réellement ils deviennent insupportables... Sacredieu!

j'enrage, cela ne vient pas; je la secoue... Et tout à coup la

bougresse m'échappe... Foutre! la fureur me prend, je

m'échauffe; le talon tendu contre une colonne, je la presse,

je l'enlève; la voilà qui marche... Ah! mon ami! mon petit!

Ah! mon cher coeur!... je me meurs... Ah! je n'y comptais

plus... Il y a si longtemps... Ah! Ah! Ah!... je décharge, mon

cher ami, je décharge!... Le diable m'emporte! ses convulsions

me tiennent cinq minutes dans l'illusion; la vieille coquine

avait une jouissance comme à trente ans; elle fut longtemps à

se remettre; elle était épuisée dans toute la force du terme.

Moi, j'étais en eau... Mais voici une bien autre histoire. En

m'essuyant je trouve une double perruque: c'était celle de ma

ribaude qui, n'étant que collée, se joignait à la mienne par

esprit de sympathie. Le désordre de la bonne dame était

risible; son bonnet et la toison qui lui tenait lieu de

chevelure, tout était au diable... Elle avait l'air honteux. --

Tiens, ma bonne, lui dis-je, entre nous, point de façons; je

t'aime mieux tout naturellement et, pour preuve de cela, je

veux te recommencer. A ces mots, je la ressaute, et j'amène

l'aventure à bien. Pour cette fois, elle n'avait point de

dents, dieu merci! car j'eusse été dévoré.

Après cette seconde reprise, elle sonne... Mlle Macao, qui

nous servait d'eunuque noir, lui arrange ses affaires. Tandis

que je me rhabille, la bonne vieille ne tarissait pas sur mon

éloge... Deux fois, ma chère... Deux fois! Oh! ce petit ange-là

est un prodige; les autres me faisaient bien venir l'eau à

la bouche; mais lui... Mets la main là, j'en suis pleine.

Il était quatre heures du matin, je m'approche pour prendre

congé; la vieille, en m'embrassant (foutre! ce n'était pas là

le plaisant de l'histoire), m'offre deux bourses au lieu d'une

et m'accuse qu'elles contiennent deux cents louis, tandis

qu'elle n'en donne ordinairement que cent. -- Non, madame, lui

dis-je avec générosité, si j'ai été plus heureux qu'un autre,

je n'aspire point à une récompense double; j'accepte le

témoignage ordinaire de vos bontés, mais je ne veux m'ôter ni

la possibilité de revenir plus souvent, ni à vous celle de

contenter un goût qui paraît vous satisfaire. -- Ma foi! je

l'aurais prise au mot. -- Nigaud, qui ne sais pas que voilà

comme on ruine ces bougresses-là... A la preuve: transportée,

elle tire de son doigt un beau brillant (je l'ai, pardieu!

vendu deux mille écus) et le met au mien; alors je me retire

avec une permission indéfinie pour toutes les heures du jour

et de la nuit, et la consigne de paraître amoureux de Julie,

afin de cacher notre intrigue... Je fais le difficile; mais la

sublime tante me démontre si bien cette nécessité que je me

rends pour l'amour d'elle.

Revenu chez moi, dois-je y trouver du repos? Non, Julie...

Julie, ton image me trouble; je te vois: hélas! Dans cet

instant, en proie à des désirs inconnus jusqu'alors, tu

m'accuses et tu gémis; moi-même je soupire... vile soif de

l'or! A quelle horrible divinité me forces-tu de sacrifier du

sang!... Bien plus encore, c'est la substance la plus pure qui

s'épanchera sans fruit sur cet autel odieux... Mais ne suis-je

pas dédommagé? Où trouverai-je une enfant plus jolie? Julie,

que l'amour me peigne dans tes rêves, et que l'attrait d'un

songe te prépare au charme de la réalité!... Allons, ma

valeur, à mon secours, qu'êtes-vous devenue?... De l'or,

morbleu! de l'or; c'est le nerf de la guerre: front partout;

que les feux de l'amour embrasent mon courage, me rendent

cette vigueur première qui fit tomber sous le couteau sanglant

tant de vierges dans Israël... Et toi, Priape, patron des

fouteurs! je t'invoque: qu'une ivresse lubrique me saisisse

auprès de ma vieille! Je t'offre le sacrifice de toutes ses

perfections... Qu'elle crève en foutant!... c'est un

holocauste digne de toi.

On s'imagine bien que la matinée ne se passe pas sans que je

me rende chez ma bonne. On m'introduit au petit jour. La

fidèle Macao me donne des conseils pour plaire à madame, et je

lui sacrifie une parcelle de mon or pour en gagner un monceau.

Ma vieille me reçoit avec toutes les grâces possibles... Mais,

ô surprise!... avez-vous jamais vu une pomme qu'on place sur

le récipient d'une machine pneumatique? Chaque coup de piston

semble lui rendre sa fraîcheur, sa peau ridée devient lisse,

et les rayons du jour qui s'y réfléchissent lui donnent un

vermeil qu'elle avait perdu... Voilà l'état de ma vieille; ses

yeux sont dérougis, elle semble soufflée, et si elle avait des

cheveux, de la gorge et des dents, elle serait foutable... Ma

main batifole, un sourire enfantin la ranime... quand elle me

chasse très sérieusement pour mettre ordre à ses affaires.

Mlle Macao est gouvernante en chef de ma Julie; son nom

d'heureux présage n'est point démenti par son caractère; cette

fille qui, dans sa jeunesse, a fréquenté les seigneurs dans

les lieux où tout est égal, est compatissante pour

l'innocence; elle a même fourni à Julie les éléments d'un jeu

de mains, badinage renouvelé des grecs, et très utile, même

aux françaises.

Somme toute, je lui fais comprendre que Julie est appelée à

changer d'état, et je lui prouve par un argument irrésistible

que je suis tombé de là-haut tout exprès pour opérer ce grand

oeuvre: elle devient donc ma confidente, et j'entre chez

Julie, que je trouve à sa toilette.

Ma foi! Je ne sais, mais la timidité me reprend... Qu'elle est

belle! mon ami... De grands cheveux blond cendré, des yeux

noirs et bien fendus, des traits que j'aimerais moins s'ils

étaient plus réguliers... Nous restons seuls: pour débuter, je

me prosterne et j'embrasse l'idole. -- Foutre! quelle timidité!

-- Sûrement, en voilà la preuve... Quand j'ai bien peur, je me

jette à corps perdu tout au milieu du danger. -- Mais Julie

doit se fâcher? -- Oui, si elle en avait le temps... Et puis,

Julie est franche, sa pudeur répugne sans doute à mes

caresses; mais elle est bien aise de les recevoir. Enfin,

après quelques petites façons, je reste en possession de ma

place à ses genoux et de tous les petits larcins que me

fournit le désordre d'une toilette et le dérangement d'un

peignoir qui voile seul ses hémisphères enchanteurs, sur

lesquels je n'ose encore voyager que des yeux.

Nos jours coulent ainsi pendant quelque temps dans la paix.

J'avance en grade auprès de Julie. La tante me comble de

bienfaits: cela veut dire que je les mérite. Enfin je me rends

un samedi saint pour dîner. Ma chère tante m'annonce qu'elle

est forcée de sortir et qu'elle ne reviendra qu'à huit heures

et demie; qu'une assemblée de charité, un sermon, une quête et

toute la simagrée sont pour elle d'une obligation

indispensable (car, par contenance, la bonne dame place

l'ordre dans le temple de Dagon). Je peste, je me fâche... On

se flatte d'un jour de bonheur... On est cruellement abusé. --

La bonne dame me console avec attendrissement... Eh bien! mon

petit, ne te fâche pas; je m'arrangerai pour souper avec toi,

et puis... Hein?... dis donc, petit fripon!... Mais je ne veux

pas que tu sortes. Julie restera avec toi, et vous ferez de la

musique... Mademoiselle, j'espère que vous ne laisserez pas

ennuyer monsieur! -- Non, ma tante (et l'embarras et la

rougeur). Moi, je fronce le sourcil; j'ai des affaires...

Bref, Mlle Macao est chargée très expressément de m'exécuter;

la vieille part et nous laisse seuls, Julie et moi, dans le

joli boudoir.

Puissances du ciel! Vous dont émane ce feu céleste qui nous

élève au-dessus des mortels, vous vîtes mon bonheur!...

Curieux, indiscret ami, tu veux donc aussi pénétrer les

mystères de Paphos?... Eh bien! lis, dévore et branle-toi.

Tout favorisait mes feux; la beauté du jour, dont les rayons,

amollis par une gaze diaphane, attendrissaient pour nous les

objets; le printemps, son influence, l'innocence de Julie; mon

expérience qui l'échauffe pour la détruire; des tableaux

lascifs que je lui explique d'une manière plus lascive encore;

des voeux prononcés à ses pieds, reçus par sa tendresse... Les

désirs nous animent l'un et l'autre; un tact assuré, et qui ne

me trompa jamais, redouble ma hardiesse; déjà la bouche de

Julie est en proie à ma bouche qui la presse; son sein trop

soulevé s'irrite contre les rubans qui le retiennent... Noeuds

odieux, disparaissez!... Des larmes coulent de ses yeux, je

les sèche par mes baisers; mon haleine s'embrase; le feu de

nos coeurs s'exhale et se répand dans nos poitrines brûlantes;

nos âmes se confondent... J'entreprends davantage; les bras de

Julie ne semblent me repousser que pour m'attirer mieux; déjà

elle ne se défend plus, son oeil se ferme à demi, sa paupière

vacillante se fixe à peine... Que de trésors je découvre et je

parcours!... -- arrête!... téméraire! s'écrie la tendre

Julie... Cher amant!... Dieu... je... je... meurs... Et la

parole expire sur ses lèvres roses... L'heure sonne à Cythère;

l'amour a secoué son flambeau dans les airs; je vole sur ses

ailes, je combats, les cieux s'ouvrent... J'ai vaincu... O

Vénus! couvre-nous de la ceinture des grâces!...

Peindrai-je ces extases voluptueuses où l'âme semble jouir du

repos, alors même qu'elle se répand davantage au dehors!...

Non, non, de telles délices ne s'expriment pas.

Loin de nous les reproches! Julie ne m'en fera pas; elle me

voulait pour maître, elle désirait le bonheur, elle renaît

pour le goûter encore... Mais quel prodige! Notre sopha

s'anime! Une multitude de mouvements combinés avec art fait

éclore pour la sensible Julie mille émotions plus vives, s'il

est possible. Enfin, épuisés de plaisirs, de caresses, nous

nous arrêtons... Et j'arrête aussi le diable de ressort qui

m'avait prêté son secours d'une manière si peu attendue. Je ne

connaissais pas le sopha, et Julie met tous ses plaisirs sur

mon compte... Je me garde bien de la désabuser.

Ma conversion; ou le libertin de qualité · 第 1 / 9 段