LE COMTE BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[454].

[454] Voir page 409.

[_Particulière._]

Bruxelles, le 2 décembre 1830, 11 heures du soir.

Quoique mes doigts me refusent le service, il faut, mon prince, que je

vous communique les points importants d'une dépêche que j'adresse ce

soir à M. Sebastiani, en réponse à celle qu'il m'a écrite le 28

novembre, et qu'il vous aura sans doute fait connaître. Je lui envoie

le double de celle d'aujourd'hui pour Londres et des documents qui

l'accompagnent. Ainsi, il est inutile, mon prince, que vous la lui

expédiiez.

«Le congrès en excluant à perpétuité la maison de Nassau de tout

pouvoir en Belgique, a voulu non seulement annuler les droits

antécédents qu'elle pouvait faire valoir à la couronne, mais encore

s'ôter à soi-même celui de l'y rappeler par une élection libre. Voilà

malheureusement comment il comprend la résolution qu'il a prise, et

comment il l'a annoncée à la nation. Votre Excellence apercevra sans

peine combien peu, dans cette position de la question, il reste de

chances de le ramener, en faveur d'un des fils du prince d'Orange, à

une exception qu'il a voulu s'interdire. Je dois dire, cependant, que

depuis ce grand coup porté, l'inquiétude, le doute, le regret, ont

pris chez un grand nombre la place du premier emportement. Si l'avis

eût été donné plus tôt, il eût eu son effet, et beaucoup ont gémi

d'être engagés et compromis si avant. Il ne serait pas impossible de

tirer parti de ce retour vers des idées plus calmes et plus saines...

»Il y a une chose que j'éprouve quelque embarras à dire, qui est

vraie, cependant, c'est que si l'occupation du Luxembourg par la

confédération germanique pouvait paraître naturelle et juste en

France, et si elle ne devait pas entraîner le plus dangereux conflit,

nous n'aurions pas trop à nous en plaindre, car la peur qu'elle

inspirerait ici nous faciliterait prodigieusement la solution de la

question belge dans l'intérêt de la paix générale. Mais la paix

resterait-elle possible après l'occupation du Luxembourg?...

»... Avant l'élection du souverain, nous pouvons compter sur quatre ou

cinq semaines. Cette étrange pensée d'un roi indigène est abandonnée à

peu près: je puis le garantir à Votre Excellence. Je puis aussi vous

donner l'assurance que si nous devons abandonner toute espérance de

faire comprendre aux Belges ce qu'il y aurait pour eux de facilités et

de sécurité dans l'adoption d'un membre de la maison Nassau, nous

pourrons du moins les amener à renoncer à ce projet absurde de mettre

un roi en ballottage et à solliciter préalablement pour un autre choix

l'assentiment des puissances. Je sais même de science certaine que M.

de Van de Weyer partira dans quelques jours pour Paris; qu'il y

soumettra à Votre Excellence un projet de nature à concilier les

intérêts _français et anglais_ (le prince Léopold et une princesse

française), ou quelque autre combinaison analogue; qu'après avoir pris

vos idées, il ira s'adresser à la conférence de Londres et consulter

les siennes. Seulement, pour ménager l'amour-propre toujours très

susceptible d'un peuple et d'hommes à leur début, si vous n'agréez pas

la proposition qui vous sera faite, peut-être faudra-t-il permettre

que celle que vous y substituerez, au lieu d'être donnée ici comme de

vous, ait l'air d'être partie du pays même. Mais c'est pour un grand

bien, un innocent subterfuge.

»Je vous adresserai directement M. Van de Weyer ainsi qu'à M. le

prince de Talleyrand, afin qu'il ne tombe pas en compagnie qui ne

demanderait pas mieux que de l'égarer.»

Voilà, mon prince, des faits certains, et qu'il peut vous être bon de

connaître. J'attends impatiemment de vos nouvelles. Que ne suis-je

près de vous! J'ai ici de cruels moments et de l'ouvrage au-dessus de

mes forces.

Agréez, mon prince, tout mon dévouement et tout mon respect.

* * * * *

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 128 / 145 题