assez analogue avec ce qu'il était en 1790 sous Van der Noot[353], Van
Eupen..., c'est-à-dire qu'il est composé en grande partie de
l'aristocratie et du clergé du pays. On dit même que les
ecclésiastiques forment plus du quart de ses membres. Cette
circonstance doit rendre très difficile le choix d'un prince
protestant, et on prétend même qu'ils ont décidé l'éloignement total
de la maison de Nassau, non seulement du prince d'Orange, mais même de
son fils, que quelques personnes s'étaient flattées de pouvoir faire
proclamer sous la régence d'un Belge marquant, tel par exemple, que le
comte Félix de Mérode[354], membre du gouvernement provisoire, et
auquel on suppose assez d'influence pour qu'il soit dans le cas d'être
élu grand-duc héréditaire de Belgique, et peut-être même roi. Il est
le petit-fils de M. de La Fayette, et ses parents de Paris, aussi bien
que ses amis, parlent partout de la _possibilité_ et même, selon eux,
de la _probabilité_ de ce choix. Ils le représentent comme une
victoire sur le parti républicain de Potter[355] et de Tillemans[356]
qui, malgré la force que leur donne la masse armée de Bruxelles, dont
ils disposent, n'ont pas eu le crédit de se faire élire membres du
congrès national. On ajoute que le clergé est favorable aux vues du
comte Félix de Mérode, qu'on dit être dévot; et, en tout, il ne faut
pas perdre de vue que le clergé et l'esprit catholique religieux
exerceront longtemps encore une grande influence en Belgique. Il ne
faut pas oublier que le clergé belge blâme le clergé français de
s'être allié à la défense du pouvoir absolu, et professe que, pour
défendre la religion efficacement, le clergé doit se montrer partisan
de la liberté des peuples.
[353] Henri-Charles-Nicolas Van der Noot, homme politique belge,
né en 1735. Il se signala en 1789 par son ardeur à secouer le joug
des Autrichiens. Il chercha à intéresser l'Angleterre, la Prusse
et la Hollande à la cause de la Belgique, se mit à Breda, avec
l'abbé Van Eupen, à la tête d'un comité des émigrés belges, et le
24 octobre 1789, proclama l'indépendance de la Belgique. Sa
tentative commença par réussir. Il entra à Bruxelles, réunit un
congrès, sur lequel il exerça une influence prépondérante, mais en
novembre 1790 l'approche des Autrichiens le força à s'enfuir. Il
se réfugia en Hollande et ne fit plus parler de lui jusqu'à sa
mort (1827).
[354] Philippe Félix, comte de Mérode, né en 1791, d'une vieille
et illustre famille de Belgique. Marié à mademoiselle de Grammont,
il résidait en Franche-Comté lorsque la nouvelle de la Révolution
l'appela à Bruxelles. Il entra dans le gouvernement provisoire.
Son nom et son influence le firent mettre en avant pour la régence
et même la royauté. Toutefois il contribua à l'élection du roi
Léopold et fut sous son règne ministre à plusieurs reprises,
jusqu'en 1839. Il se retira à cette date et mourut en 1857.
[355] Louis-Joseph-Antoine de Potter, publiciste et historien
belge, né en 1786. Il ne commença sa carrière politique qu'en
1828. Son attitude lui valut de nombreuses condamnations. Il était
condamné à huit ans de bannissement en 1830 lorsque la révolution
éclata. Revenu à Bruxelles il se mit à la tête du parti
républicain. Voyant ses efforts inutiles, il revint à Paris en
1831, d'où il combattit vivement la politique du roi Léopold. De
retour à Bruxelles en 1838, il y vécut dans la retraite jusqu'à sa
mort (1859).
[356] Jean-François Tillemans, jurisconsulte et homme d'État
belge. Il était un des membres les plus actifs du parti libéral et
fut en 1830 exilé avec son ami Potter. Revenu à Bruxelles au mois
d'août suivant, il fut nommé administrateur général de
l'intérieur, membre de la commission de constitution, ministre de
l'intérieur (février 1831), gouverneur des provinces d'Anvers et
de Liège. Il était député de Bruxelles. Il fut également nommé
conseiller à la cour d'appel de Brabant, et, en 1847, se retira de
la vie publique pour se consacrer exclusivement à la magistrature.
»Il paraît donc que dans cet état de choses, s'il est difficile de se
flatter d'obtenir le choix du prince d'Orange, ou même de son fils
mineur, il ne le serait pas moins d'obtenir celui d'un prince
protestant et qu'il faudrait se renfermer dans le cercle peu nombreux
des princes catholiques.
»Il a été question à Bruxelles du duc de Leuchtenberg; et M. de
Talleyrand nous apprend que cette suggestion n'a pas même été écoutée
à Londres. Il est désirable qu'elle ne le soit nulle part.
»L'énumération des princes catholiques qui pourraient devenir l'objet
du choix des Belges est malheureusement très courte. On croit que les
Belges seraient assez disposés à demander un de mes fils[357]; mais
cette idée doit être écartée, et il ne faut pas même la discuter,
puisque, dans l'état actuel de l'Europe, cette discussion serait
dangereuse et ne présenterait aucune chance de succès. On peut en dire
autant de tous les archiducs d'Autriche, qui doivent également être
écartés. Il ne reste donc que les familles de Naples, de Saxe et de
Bavière où un choix pourrait être fait. La France n'y objecterait pas,
et il semble qu'aucune autre puissance ne devrait pas y objecter non
plus. Mais il ne faut pas se dissimuler que l'impopularité de la
famille royale de Naples laisse peu d'espoir que le choix des Belges
puisse tomber sur le prince Charles de Naples[358], qui a dix-neuf ans
et dont on dit du bien. Ainsi on doit s'attendre qu'il n'y a guère
d'autre alternative, que le choix du prince Jean de Saxe[359], qui a
trente ans; du prince Othon de Bavière[360] qui n'a que dix ou onze
ans, et celui du comte Félix de Mérode, soit comme régent, soit comme
grand-duc héréditaire.
[357] Le duc de Nemours.
[358] Charles-Ferdinand, prince de Capoue, né en 1811, fils de
François Ier, roi des Deux-Siciles.
[359] Jean de Saxe, né en 1801, fils du roi Antoine, marié à la
princesse Amélie, fille du roi de Bavière. Il monta sur le trône
en 1854 à la mort de son frère, et mourut en 1873.
[360] Othon-Frédéric-Louis, prince de Bavière, né en 1815, fils du
roi Louis, fut élu roi de Grèce en 1832, mais fut forcé
d'abandonner la couronne en 1862, et mourut en 1867.
»Le résultat est sans doute peu satisfaisant. Espérons qu'il pourra se
présenter des chances plus favorables, mais tâchons qu'on se contente
des arrangements quelconques qui, étant plus praticables, peuvent
seuls assurer la continuation de la paix de l'Europe. La Fontaine avec
raison a dit:
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles;
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.»
On ne peut qu'admirer la manière judicieuse et désintéressée avec
laquelle le roi apprécie dans cette pièce les faces diverses de la
question belge; mais on voit aussi qu'il ne méconnaît pas de combien
de difficultés sa solution restait enveloppée. En lui communiquant la
nouvelle que l'armistice avait été accepté par les Belges, je crus
devoir lui adresser les observations suivantes[361]:
[361] Ce fragment est extrait d'une lettre à Madame Adélaïde en
date du 15 octobre 1830.
«J'ai lu et relu l'exposé de la question belge, tracé par une main
auguste, et je suis resté frappé de la haute raison et de la science
profonde de la chose, dont il est empreint.
»Voici, autant que les renseignements que j'ai recueillis me
permettent de l'établir, la situation du pays et des partis:
»Le congrès belge est l'expression vraie du vœu national; la majorité
y est incontestablement monarchique. Les premières opérations et le
choix de son président l'indiquent suffisamment[362].
[362] Le congrès, qui avait ouvert ses séances le 10 novembre,
avait, dès le 22, proclamé par 174 voix sur 197 que la forme du
gouvernement serait monarchique. Il n'y avait eu que 13 voix
républicaines. Le 11 novembre, le baron Surlet de Chokier avait
été élu président. Il était un des chefs du parti monarchiste.
C'est lui qui, quelque temps plus tard, allait provoquer au sein
du congrès le mouvement en faveur de l'élection du duc de Nemours.
»Le parti républicain et le parti de la réunion à la France y sont
représentés dans des proportions à peu près égales.
»Si le parti monarchique était unanime sur le choix du prince,
l'avantage lui resterait sans doute; mais il se divisera sur cette
question qui, pour le grand nombre, pour le clergé par exemple, passe
avant celle même du principe et de la forme du gouvernement. Ainsi,
il y a dans le parti monarchique une fraction plus opposée peut-être à
la personne du prince d'Orange, et à la maison de Nassau en général,
qu'à l'établissement même de la république. C'est là l'écueil à
craindre. Si un accord préalable, si des concessions mutuelles et des
sacrifices de préventions aux principes ne précèdent pas la
discussion, et n'impriment pas dans le congrès au parti monarchique
une action uniforme, les partis opposés se fortifieront de ses
divisions et, en s'unissant, reprendront l'avantage. La république
sera le premier effort tenté par eux; l'union à la France, le second,
si le premier échoue.
»En admettant l'unité du parti monarchique, il y aurait encore un
autre danger. La tactique de ses opposants sera surtout, si le prince
d'Orange est élu, d'attaquer le congrès dans sa constitution même,
qu'ils prétendront anti-populaire; de contester son droit, d'invalider
ses décisions et d'insurger le pays contre elles. Mais alors ils
deviennent plus vulnérables, car ils ont tort.
»La fraction pour le prince d'Orange, dans le parti monarchique,
_opposée aux autres prises individuellement_, est la plus nombreuse et
la plus forte; elle est plus nombreuse et plus forte même que les
autres partis, pris aussi individuellement. En disant cela, je suppose
le choix de M. le duc de Nemours mis entièrement et avec beaucoup de
sagesse hors de la question; il ferait sur-le-champ pencher la
balance. Le bombardement d'Anvers, son voyage à La Haye, ont nui
prodigieusement au prince d'Orange; il sera extrêmement difficile de
lui faire reprendre les avantages qu'il a perdus. Des insinuations de
la part des puissances, faites avec les plus grands ménagements,
pourront avoir de l'effet.
»M. de Mérode n'est pas un chef de parti; c'est un instrument, du
parti prêtre, surtout. Ni lui, ni M. d'Oultremont, ni M.
d'Hoogworst[363], n'ont de chances sérieuses.
[363] Emmanuel Vanderlinden, baron d'Hoogworst, général belge
(1781-1866), commandait en 1830 la garde nationale de Bruxelles,
fut nommé membre du gouvernement provisoire et général en chef à
vie de toutes les gardes nationales de Belgique.
»Le duc de Leuchtenberg n'a de parti que parce que son nom se rattache
au souvenir de l'empire et aux sympathies françaises. Sans appui des
puissances, ce n'est rien.
»L'archiduc Charles[364] est porté au défaut de M. de Mérode, par le
même parti. Cette subdivision du parti monarchique catholique est sans
force, laissée à elle-même. Elle pourrait décider la question si elle
secondait le parti du prince d'Orange ou d'un de ses fils, sous
condition pour l'un ou pour l'autre de changement de religion. Elle ne
capitulerait pas à moins.
[364] Le fils de l'empereur Léopold et le célèbre adversaire de
Napoléon (1771-1847).
»Quant aux princes de Naples, de Bavière ou de Saxe, leur nom ne s'est
pas présenté à l'esprit des Belges. Ils n'ont pas de parti, mais ils
peuvent devenir une nécessité.
»Toute cette situation est bien compliquée et il n'est pas douteux que
le prince d'Orange en serait la plus heureuse solution.»
* * * * *
Au moment où s'agitaient ces questions, si ardues déjà par
elles-mêmes, un nouvel obstacle, je l'ai dit, menaçait de retarder les
travaux de la conférence.
Le ministère anglais, battu dans un incident sans grande importance à
la Chambre des communes, prit la résolution de se retirer. Il
s'agissait de savoir si le bill relatif à la liste civile serait
référé à un comité spécial; l'administration s'y opposait comme
contraire aux précédents établis. Une majorité de vingt-neuf voix sur
quatre cent trente-sept votants s'étant prononcée contre elle, le duc
de Wellington et ses collègues donnèrent leur démission, que le roi
accepta. Ceci s'était passé dans la séance du 15 novembre. Les
ministres aimèrent mieux se retirer devant cette première
manifestation des dispositions hostiles de la Chambre, que d'attendre
la discussion de la proposition de M. Brougham: leur défaite ne
pouvait plus être douteuse. Le roi fit appeler lord Grey[365] et le
chargera de former un ministère dans le parti whig modéré.
[365] Charles, comte Grey (1764-1845), fut élu en 1786 à la
Chambre des communes où il se lia intimement avec Fox. De 1792 à
1802, il demeura à la tête du parti whig. En 1806, ce parti étant
arrivé au pouvoir, lord Grey fut nommé premier lord de l'amirauté
puis secrétaire d'État aux affaires étrangères après la mort de
Fox. En 1807, il se retira et succéda à son frère à la Chambre des
lords. En 1830, lord Grey fut chargé de former un cabinet qui,
après une courte interruption en 1832, dura jusqu'en 1834.
Cet événement pouvait avoir des conséquences diverses sur le résultat
de nos grandes négociations; si, pour ma part personnelle, je
regrettais la retraite du duc de Wellington, avec lequel j'avais
d'anciennes et solides relations, et qui d'ailleurs jouissait en
Europe d'un crédit qu'aucun autre homme ne possédait au même point, on
pouvait espérer que la présence aux affaires du parti whig, plus
libéral dans ses tendances politiques, apporterait certaines facilités
dans la marche des négociations. Les transactions de 1815 n'étaient
pas l'œuvre de ce parti; il les avait souvent attaquées et blâmées;
son amour-propre n'était pas engagé à les soutenir dans tous leurs
détails. Il est vrai que cet avantage était compensé par la crainte
que le parti révolutionnaire, qui s'agitait si vivement sur tout le
continent, ne crût trouver et ne trouvât, en effet, un appui dans des
ministres, qui, lorsqu'ils étaient dans l'opposition, encourageaient
et parfois même enflammaient ses espérances. Quoi qu'il en fût, il
fallait accepter ce changement et tâcher d'en tirer le meilleur parti
possible.
Le cabinet démissionnaire avait annoncé l'intention de garder la
direction des affaires, jusqu'à ce qu'une autre administration eût été
formée; et, en effet, lord Aberdeen convoqua encore la conférence
après sa démission donnée. A cette séance, nos commissaires revenus de
Bruxelles remirent le consentement du gouvernement provisoire à la
proposition d'armistice[366]. Ce consentement n'avait pas été accordé
sans quelque discussion sur les limites territoriales fixées par notre
protocole; mais la même objection fut présentée, et avec beaucoup plus
de force, par le plénipotentiaire du roi des Pays-Bas, M. Falck, qui
protesta, au nom de son souverain, contre les limites proposées, comme
étant trop désavantageuses à la Hollande. La conférence dressa, à
cette occasion, deux protocoles, l'un patent et l'autre secret. Par le
premier elle acceptait purement et simplement le consentement donné à
l'armistice à La Haye et à Bruxelles; mais par le protocole secret,
elle invitait ses commissaires, qui allaient retourner à Bruxelles, à
obtenir la limite demandée par le roi des Pays-Bas; néanmoins s'ils
rencontraient trop de difficultés ils devaient s'en tenir à la base
primitive du protocole du 4 novembre. Il ne s'agissait pas
effectivement d'une démarcation définitive qui n'était pas plus
préjugée par l'armistice que les autres questions qui naissaient des
événements de la Belgique.
[366] C'est le 10 novembre que le congrès accepta l'armistice. Le
protocole du 4 novembre qui l'imposait assignait comme ligne de
démarcation «les limites de la Hollande avant le traité de Paris
du 30 mai 1814». MM. Bresson et Cartwright allèrent porter à
Londres la nouvelle de l'acceptation, revinrent à Bruxelles le 19
novembre et soumirent au congrès le deuxième protocole du 17
novembre qui fut accepté également par le gouvernement provisoire
(21 novembre).
MM. Cartwright et Bresson repartirent pour Bruxelles, munis des
instructions et des pouvoirs de la conférence qui, ayant obtenu la
suspension des hostilités, pouvait attendre avec plus de sécurité et
de calme la formation du nouveau cabinet anglais.
L'absence de M. Bresson était pour moi une grande gêne. Je l'ai déjà
dit, mon ambassade était assez mal composée: on m'avait imposé
plusieurs jeunes gens, un peu choisis dans ce qu'on appelait le parti
du mouvement. Ils n'étaient d'aucune utilité pour le travail de
l'ambassade, auquel ils étaient incapables de prendre part, et
compromettaient sa dignité par les écarts qu'ils se permettaient.
Ainsi, l'un assistait à un banquet radical donné en l'honneur de la
Pologne et y portait un toast révolutionnaire; l'autre déclarait qu'il
ne boirait à la santé du roi Louis-Philippe que quand il descendrait
du trône. J'eus grand'peine à débarrasser la chancellerie de
l'ambassade de ces éléments incommodes et discordants. Je sollicitais
avec instance qu'on m'envoyât quelqu'un en état de travailler; et ce
n'est qu'à la fin du mois de novembre que je vis enfin arriver M. de
Bacourt.
Une grande complication se présentait pour la formation du nouveau
cabinet. Le duc de Wellington avait succombé sous une alliance subite
et inattendue, composée du _parti whig_, d'une fraction du parti
_high tory_ qui ne pardonnait pas au duc l'émancipation des
catholiques[367], et enfin de quelques partisans de M. Canning qui
s'étaient séparés du parti tory deux ou trois ans auparavant. Lord
Grey représentait le parti whig; le duc de Richmond[368], les high
tories; et lord Palmerston[369], les canningistes[370]. Pour que la
fusion pût se faire entre les trois fractions et qu'on parvînt à
constituer une administration, il fallait d'abord s'accorder sur les
principes qui la dirigeraient et sur les mesures qu'elle présenterait;
de là, les délais et les difficultés. Pour n'en citer qu'une, il était
évident que la chute du duc de Wellington était, surtout, la
conséquence de sa déclaration trop explicite contre toute réforme
parlementaire. On ne croyait pas que l'opinion publique pût être
aussi directement heurtée sur ce point sans quelque danger. Une
réforme parlementaire devait donc devenir l'une des mesures du
nouveau cabinet. Or, l'un des principes des high tories, et de
l'administration de M. Canning, avait toujours été une opposition
prononcée contre toute réforme parlementaire. S'attachaient-ils à
cette doctrine dans toute sa rigueur? ils ne pouvaient marcher avec
les whigs: et s'ils composaient avec la nécessité des circonstances,
ils reproduisaient l'exemple du duc de Wellington et de M. Peel dans
la question de l'émancipation des catholiques. Et alors, cette
conduite séparait d'eux beaucoup de leurs anciens et constants amis
politiques; et si elle leur en amenait de nouveaux, ceux-ci venaient
de prouver que leur fidélité n'était que conditionnelle. Jusqu'à
l'époque dont je parle ici, on capitulait rarement, en Angleterre,
avec les principes politiques qu'on avait une fois professés, et l'on
n'y pardonnait guère une désertion de parti.
[367] On sait quelle était la situation de l'Irlande avant le bill
d'émancipation. Sur ses sept millions d'habitants, près de six
millions de catholiques n'étaient ni électeurs ni éligibles, ne
pouvaient exercer aucune profession libérale et n'avaient pas le
droit de posséder la terre. Après de longues vicissitudes, il se
créa en 1823, grâce à l'influence et aux efforts de O'Connell, un
grand parti de résistance, sous le nom d'association catholique.
Dès lors, l'agitation sans cesse croissante effraya le
gouvernement et hâta la solution. Quatre fois déjà, un bill
d'émancipation avait été adopté par les Communes et rejeté par les
lords. Enfin en 1829, Wellington et Peel le firent voter (10
avril). Les catholiques devenaient citoyens.
[368] Charles, duc de Richmond, né en 1791, entra à la Chambre des
lords en 1819 à la mort de son père, et fit partie en 1830 du
cabinet Grey.
[369] Henry John Temple, lord vicomte Palmerston, né en 1784, élu
aux Communes en 1807, lord de l'amirauté dans le cabinet Portland
en 1807, secrétaire d'État à la guerre en 1809. Il garda ce poste
jusqu'en 1828. Il fut ensuite secrétaire d'État aux affaires
étrangères de 1830 jusqu'en 1841, puis de 1846 à 1851; ministre de
l'intérieur de 1852 à 1855, premier lord de la trésorerie de 1855
à 1858, puis de 1859 jusqu'à sa mort qui survint en 1865.
[370] Le parti tory était en réalité, à cette époque, divisé en
deux fractions: les high tories constituaient la fraction pour
ainsi dire intransigeante qui avait refusé de s'associer aux
mesures de conciliation de M. Canning; les canningistes ou tories
modérés formaient l'autre groupe.
D'ailleurs, si l'opinion publique en général s'était passionnée pour
une réforme parlementaire, l'avènement des whigs au ministère
inspirait une certaine inquiétude aux hommes d'affaires, et cette
inquiétude s'était traduite par une baisse considérable dans les fonds
publics. L'Angleterre, depuis un siècle, avait été tellement
accoutumée à l'administration des tories; les intervalles du
gouvernement des whigs avaient été si courts, et j'ajouterai marqués
par si peu de succès, que la majorité des gens qui comptent par leur
position ou par leurs intérêts n'allait pas au-devant d'eux. Ainsi, le
_Times_, ce journal qui avait été si longtemps l'organe de leur parti
et qui se montrait disposé à les soutenir, était cependant obligé
d'exprimer dans les termes suivants l'impression de la Cité de
Londres, où se font toutes les opérations financières et commerciales.
«Les sentiments ne sont pas très favorables à un ministère whig, en
tant que whig, parce que les hommes de ce parti n'ont pas la
réputation d'affaires à laquelle on attache ici un si grand prix; mais
l'on ne voit pas trop quelle autre alternative reste. Tous les gens
pratiques sont d'opinion qu'un ministère ne pouvait être appelé au
gouvernail à une époque de plus grandes difficultés.»
* * * * *
Tout cela, on le voit, n'était pas trop rassurant. Je ne m'en alarmai
pas cependant; et je pensai que nos rapports avec l'Angleterre ne
seraient pas affectés matériellement par le changement survenu. Nous
étions bien, il est vrai, avec le ministère qui se retirait, et, quand
on est bien, il ne faut pas trop céder à la pensée du mieux. Mais je
crus que dans sa politique extérieure, l'administration nouvelle
adopterait à peu près les principes de l'ancienne, et qu'il pourrait y
avoir un avantage: c'est que, ce que nous ferions de concert avec
elle, fût-ce même exactement ce que nous aurions fait avec l'autre,
serait probablement vu avec plus de prédilection en France, par suite
du courant d'opinion qui y dominait dans ce moment-là.
Le ministère parvint enfin à se constituer. Voici quelle était sa
composition[371]:
[371] Voir l'impression de M. de Talleyrand sur le nouveau
ministère dans sa lettre à Madame Adélaïde du 19 novembre.
(Appendice, p. 458.)
Lord Grey, premier lord de la Trésorerie;
Lord Palmerston, secrétaire d'État des affaires étrangères;
Lord Melbourne, secrétaire d'État de l'intérieur[372];
Lord Goderich[373], secrétaire d'État des colonies et de la guerre;
Lord Althorp[374], président du conseil des Indes;
Lord Lansdowne, président du conseil;
Lord Durham[375], gendre de lord Grey, lord du sceau privé;
M. Brougham, chancelier sous le titre de lord Brougham;
Lord Holland[376], chancelier du comté de Lancastre;
Le duc de Richmond, grand maître de l'artillerie;
Lord Auckland[377], ministre du commerce, sans entrée au conseil.
[372] W. Lamb, lord vicomte Melbourne, né en 1779, élu à la
Chambre des communes en 1805, entra à la Chambre des lords en
1828, à la mort de son père; ministre de l'intérieur en 1830,
devint en 1834 premier lord de la trésorerie et resta le chef du
cabinet, sauf une courte interruption jusqu'en 1841. Il mourut en
1848.
[373] Frédéric-John Robinson, comte de Ripon, lord vicomte
Goderich, né en 1782, député aux Communes en 1806, sous-secrétaire
d'État aux colonies dans le ministère Portland en 1807, membre du
conseil d'amirauté en 1810, chancelier de l'échiquier en 1823,
secrétaire d'État aux colonies en 1827, entra la même année à la
Chambre des lords sous le titre de vicomte Goderich. Il fut
pendant quelques mois premier lord de la trésorerie (1827-1828),
puis de nouveau secrétaire d'État aux colonies, lord du sceau
privé en 1833, président du bureau du commerce en 1841 et du
bureau des Indes (1843). Il se retira en 1846 et mourut en 1859.
[374] John-Charles Spencer, vicomte Althorp, puis comte Spencer,
né en 1782, député aux Communes en 1804, commissaire du trésor en
1806. En 1830, il devint chancelier de l'échiquier, entra à la
Chambre des lords en 1834. A la chute du cabinet Grey, il se
retira des affaires et mourut en 1845.
[375] John-George Lambton, comte de Durham, né en 1792, entra de
bonne heure à la Chambre des communes, fut créé pair d'Angleterre
en 1828, entra en 1830 dans le cabinet Grey comme lord du sceau
privé. Il fut nommé ambassadeur à Pétersbourg en 1836, puis
gouverneur des colonies anglaises de l'Amérique du Nord (1838). Il
mourut en 1840.
[376] Henry-Richard Vassall Fox, lord Holland, neveu du célèbre
Fox, né en 1773, succéda à son père à la Chambre des lords, fut
lord du sceau privé en 1800 et 1807. En 1830, il devint chancelier
du duché de Lancastre, et conserva ces fonctions, sauf une courte
interruption en 1835, jusqu'à sa mort (1840).
[377] George Eden, comte Auckland (1784-1849), entra à la Chambre
des communes en 1810 et, en 1814, succéda à son père à la Chambre
des lords. En 1830, il entra dans le cabinet Grey comme président
du bureau du commerce et maître de la monnaie; en 1834, il devint
premier lord de l'amirauté dans le ministère de lord Melbourne. En
1835, il fut nommé gouverneur général de l'Inde et garda ce poste
jusqu'en 1842. De nouveau premier lord de l'amirauté en 1840, il
mourut peu d'années après (1er janvier 1849).
Pendant que ce cabinet s'était constitué à Londres, une nouvelle
modification s'était opérée dans le ministère français, et le général
Sébastiani, ministre de la marine, était devenu ministre des affaires
étrangères, à la place du maréchal Maison, nommé ambassadeur à
Vienne[378]. Ces changements perpétuels ne rendaient pas la marche des
affaires bien aisée; mais il fallait se dire que nous étions un peu en
révolution partout, et dans ces temps-là il est bon de savoir
s'arranger de tout.
[378] 17 novembre.--En même temps le maréchal Gérard était
remplacé à la guerre par le maréchal Soult. Le comte d'Argout
remplaçait le général Sébastiani à la marine.
J'avais insisté vivement dans la dernière séance de la conférence où
avait assisté lord Aberdeen, pour qu'on y terminât l'affaire de
l'armistice entre les Hollandais et les Belges, et il avait même fallu
pour cela que notre séance eût lieu fort avant dans la nuit. J'avais
fait partager mon empressement aux autres membres de la conférence. Il
était motivé sur le désir que j'avais que l'affaire fût assez engagée
pour nous assurer que les ministres nouveaux seraient obligés d'entrer
dans la voie que nous leur avions ouverte, mon projet étant de leur
demander au moment où ils prendraient leurs portefeuilles, de recevoir
comme bien préparé et bien fait tout ce qui avait été décidé dans les
conférences sur la Belgique, et d'en faire eux-mêmes la déclaration à
une des premières occasions qui se présenterait. Il me paraissait que
cela devait avoir une grande influence sur les délibérations que
prendraient ultérieurement les Belges; aussi, je pressai beaucoup les
nouveaux ministres à cet égard. Il fallait naviguer entre deux
courants opposés; quelques personnes comptaient trop les Belges,
d'autres comptaient trop le roi des Pays-Bas. C'était entre ces deux
intérêts, et sans trop les froisser, que je cherchais à marcher. Tout
se passa ainsi que je l'avais désiré, et on verra plus tard que le
nouveau cabinet entra parfaitement dans mes vues sur la manière de
concilier les intérêts si complexes et si divers, engagés, je ne dis
pas seulement dans la question belge, mais dans les questions
européennes. Il ne sera pas superflu, pour me faire mieux comprendre,
de jeter un coup d'oeil rapide sur les dispositions particulières des
différents cabinets au moment où nous sommes parvenus. Nous
esquisserons ensuite celles de leurs représentants dans la conférence
de Londres et leur caractère.
L'Autriche, alarmée de la révolution qui avait eu lieu en France et
des agitations qui s'étaient manifestées en Brunswick, en Saxe, en
Hesse[379], continuait à souffler la discorde en Allemagne: elle
espérait, par là, obliger l'armée fédérale à se mettre en mouvement,
ou, au moins au complet; elle cherchait un prétexte pour porter son
armée sur un point ou sur un autre. M. de Metternich, loin de
regretter de n'avoir pas fait quelques sacrifices à l'esprit du temps,
était fâché de ne pas l'avoir comprimé davantage et ne renonçait pas
encore à l'espoir de réparer le temps perdu.
[379] Une insurrection venait d'éclater dans le duché de
Brunswick. Le duc, qui avait refusé d'appliquer la constitution de
1820, dut abandonner le gouvernement à son frère Guillaume (7
septembre). Dans la Hesse-Cassel se produisit également un
soulèvement contre le landgrave Guillaume. Il se retira à Hanau
d'où il accorda à ses sujets une charte très libérale. Dresde et
Leipzig furent aussi le théâtre de graves mouvements
insurrectionnels. Le roi Antoine dut renvoyer son ministère et
promettre une constitution.
La Russie était dans la même disposition; elle faisait des armements
considérables. Elle voulait en donner le commandement au maréchal
Diebitch[380], qu'on avait envoyé à Berlin, où il essayait à l'aide
des intrigues autrichiennes, du prince royal et de M. Ancillon, de
détruire le crédit de M. de Bernstorff, et d'entraîner le roi à
l'intervention armée que désirait vivement le roi des Pays-Bas.
[380] Jean, comte de Diebitch-Zabalkanski, né en 1785, entra à
l'armée en 1797, fit les campagnes de 1805, 1806 et 1807. En 1812
il devint général-major, signa en juin 1813 le traité de
Reichenbach avec l'Angleterre et la Prusse, et fut nommé
lieutenant général après la bataille de Leipzig. Après la paix, il
devint chef du grand état-major impérial (1820), puis
feld-maréchal (1829). Il commanda l'armée russe dans la guerre de
Pologne (1831), mais mourut au cours de la campagne (9 juin).
Mais, heureusement, le roi de Prusse éclairé par l'expérience du passé
et par la connaissance profonde qu'il avait de l'état des esprits en
Allemagne et particulièrement en Prusse, et aussi, disons-le, par
l'honnêteté naturelle de son caractère, résistait à toutes les
influences et à la pression qu'on cherchait à exercer sur lui. Y
résisterait-il toujours? Telle était la question, de la solution de
laquelle dépendait le maintien de la paix. Mais à celle-là s'en
rattachaient bien d'autres. Dans l'état de choses que je viens de
décrire, on devait se demander si le changement arrivé dans le
ministère anglais rendrait les cours du nord plus souples ou plus
exigeantes? Se croiraient-elles capables d'engager la lutte avec
un cabinet whig qu'elles n'auraient pas l'espoir d'entraîner;
ou bien, se croiraient-elles obligées de se préparer davantage?
Deviendraient-elles plus soupçonneuses, plus irritables? Se
croiraient-elles, enfin, parvenues au point de devoir jouer le tout
pour le tout?
C'est l'esprit préoccupé de toutes ces considérations et des
éventualités qui pouvaient en découler, que je calculai le langage à
tenir à la prochaine réunion de la conférence que le nouveau ministre
des affaires étrangères, lord Palmerston, ne devait pas tarder à
convoquer. La conférence était composée ainsi qu'il suit:
L'Autriche y était représentée par le prince Paul Esterhazy[381],
depuis quinze ans ambassadeur à Londres, où il était aimé et estimé
par la société et l'aristocratie anglaises. Sous des dehors faciles,
une humeur toujours gaie et aimable, il cache beaucoup de finesse et
plus d'attention aux affaires qu'on ne lui en suppose. Grand seigneur
hongrois, il a, à ce titre, des idées plus libérales que M. de
Metternich et sa longue résidence en Angleterre, en l'accoutumant à la
pratique du gouvernement constitutionnel, lui avait élargi les idées
et l'avait préparé aux concessions inévitables à faire dans les
circonstances où se trouvait l'Europe. Un peu plus tard, M. de
Metternich lui adjoignit le baron de Wessenberg, soit pour éloigner
celui-ci de Vienne, où il le gênait, soit pour retenir le prince
Esterhazy dont il redoutait peut-être les entraînements. Si c'était
dans ce dernier but, il se trompait étrangement, car M. de Wessenberg
était plus que le prince Esterhazy susceptible de se laisser
entraîner. J'avais déjà connu le baron de Wessenberg au congrès de
Vienne; et je savais que ce n'était qu'un homme d'affaires instruit,
actif, travailleur, mais rien de plus; les vues d'un homme d'État lui
manquent absolument; il ne prend les affaires que par les petits
côtés; bon homme du reste, et qui croit savoir tout, parce que,
pendant quarante ans, il a écouté et retenu tous les commérages de
l'Europe.
[381] Paul-Antoine, prince Esterhazy de Galantha, diplomate
autrichien, né en 1786, fut d'abord secrétaire d'ambassade à
Londres, puis ambassadeur en Westphalie (1810), à Rome (1814) et à
Londres (1815 à 1818). Il revint à Londres en 1830 et y demeura
jusqu'en 1838. En 1848, il fit partie du ministère Bathyani. Il
mourut en 1860.
Le ministre de Prusse, le baron de Bulow[382], avait une grande
connaissance des affaires; c'est un homme d'esprit, un peu à la façon
prussienne, poussant la finesse parfois jusqu'à la ruse. Il a épousé
la fille de Guillaume de Humboldt, mais pas la fureur anti-française
de ce dernier, qui m'avait été si incommode au congrès de Vienne. M.
de Bulow voulait plaire aux deux partis qui partageaient la cour de
Berlin, au vieux roi, sage et prudent, et au prince royal qui, d'un
instant à l'autre, pouvait succéder à son père, et que ses penchants
portaient vers la Russie. J'eus plus d'une fois besoin de l'arracher à
cette conciliation impossible pour le ramener à l'appréciation
éclairée des événements.
[382] Henri, baron de Bulow, né en 1790, s'enrôla en 1813, fit les
campagnes de 1814 et 1815 et fut après la paix nommé
plénipotentiaire à Francfort. En 1817, il fut attaché comme
secrétaire à l'ambassade de Londres, revint à Berlin et devint
conseiller intime au ministère des affaires étrangères. En 1827,
il fut nommé ministre à Londres et y demeura jusqu'en 1840, passa
ensuite à Francfort (1841) et devint en 1842 ministre des affaires
étrangères. Il se retira en 1844 et mourut en 1846.
La Russie avait deux représentants officiels à la conférence de
Londres: le prince de Lieven et le comte Matusiewicz. Celui-ci,
Polonais de naissance, a reçu son éducation en France et peut se
vanter à bon droit d'avoir remporté le grand prix d'honneur de
l'Université de Paris au concours de 1811; les habitudes de son esprit
sont restées toute françaises, et il a un rare talent et une grande
facilité de rédaction. Il avait été envoyé à Londres pour prendre part
aux négociations relatives à la Grèce, et y était resté comme
représentant intérimaire de la Russie, pendant une absence temporaire
du prince de Lieven; je l'avais trouvé remplissant ces fonctions à mon
arrivée à Londres. Au début des affaires de la Belgique, il avait
témoigné des dispositions très conciliantes, quoiqu'il connût les
répugnances de son souverain pour le nouvel ordre de choses établi en
France; mais, quand plus tard la Pologne se souleva, il eut besoin de
beaucoup d'adresse pour se faire maintenir dans le poste de
plénipotentiaire à la conférence de Londres. On comprend que sa
position équivoque en qualité de Polonais, ne le rendit plus aussi
facile dans nos négociations. Quant au prince de Lieven, je lui dois
le témoignage qu'il nous aida beaucoup par sa loyauté et par sa
résistance aux emportements souvent mal avisés de l'empereur Nicolas.
M. de Lieven a plus de capacité qu'on ne lui en accorde généralement;
sous ce rapport, le voisinage de sa femme lui fait tort et l'efface
plus que cela ne devrait être. On disait à Londres que le désir de
garder son ambassade contribuait à le rendre conciliant dans ses
relations avec le gouvernement anglais: cela ne me paraît pas probable
et, en tout cas, cela ne lui réussit pas, puisqu'il a fini par être
rappelé. Mais je ne donnerais pas une idée complète ni exacte de la
légation de Russie à Londres et du rôle important qu'elle y jouait,
si j'oubliais de faire mention de madame de Lieven[383]. Moins qu'une
autre peut-être elle me pardonnerait de la passer sous silence. Madame
de Lieven était depuis dix-neuf ans en Angleterre; elle y était venue
en 1812, lorsque la folle entreprise de Napoléon contre la Russie
avait conduit l'empereur Alexandre à se rapprocher du gouvernement
anglais. Il faut se rappeler qu'à cette époque il n'y avait plus,
depuis plusieurs années, aucun corps diplomatique à la cour de
Londres, avec laquelle tous les cabinets du continent avaient dû
rompre, au moins en apparence, leurs relations officielles. Aussi,
l'apparition d'une ambassade de Russie y produisit-elle une grande
sensation. Le prince régent, la cour, l'aristocratie, on pourrait dire
la nation, accueillirent avec un empressement, qui ressemblait à de
l'enthousiasme, le représentant de l'empereur de Russie; on fêta
partout M. de Lieven, et madame de Lieven qui, déjà pendant la mission
de son mari à Berlin, avait acquis une sorte de célébrité, partagea
naturellement les ovations faites à son mari. A la cour, où il n'y
avait point de reine, le premier rang lui revint de droit, et le
prince régent était charmé de l'attirer à Brighton, où sa présence
autorisait celle de la marquise de Coningham, que peu de femmes de la
société anglaise aimaient à rencontrer. L'aristocratie, si
hospitalière, accourut au-devant de la nouvelle ambassadrice, et lui
accorda d'emblée tous ces petits privilèges réservés aux femmes que
leur beauté, leur esprit ou leur fortune, placent à la tête du monde
élégant; c'est de cette époque que date l'empire incontestable que
madame de Lieven a exercé sur la société anglaise. Elle eut le mérite,
en l'acceptant, de tout faire pour le conserver longtemps; il faut en
reporter tout l'honneur à son esprit. Il paraît qu'elle n'a jamais eu
de vraie beauté; mais quand l'âge avait terni les agréments de la
jeunesse, elle sut les remplacer par de la dignité, de belles
manières, un grand air, qui lui donnent quelque chose de noble et d'un
peu impérieux, comme le pouvoir qu'elle exerce. Elle a beaucoup
d'esprit naturel, sans la moindre instruction et, ce qui est assez
remarquable, sans avoir jamais rien lu; elle écrit en français d'une
manière charmante; son style est varié, original et toujours naturel.
Elle écrit mieux qu'elle ne cause, sans doute parce que dans sa
conversation elle cherche moins à plaire qu'à dominer, à interroger, à
satisfaire son insatiable curiosité; aussi est-elle plus piquante par
la hardiesse de ses questions et même de ses provocations, que par la
vivacité de ses reparties; on dirait qu'elle préfère la satisfaction
d'embarrasser au désir de plaire en faisant valoir celui auquel elle
parle. Elle voulut se passer cette fantaisie à une de nos premières
rencontres, et dans une réunion assez nombreuse: «On aura beau dire et
faire, s'écria-t-elle tout à coup, ce qui vient de se passer en France
est une flagrante usurpation!--Vous avez bien raison, madame,
répliquai-je; seulement, ce qui est à regretter, c'est qu'elle n'ait
pas eu lieu quinze ans plus tôt, comme le désirait et le voulait
l'empereur Alexandre, votre maître.» Je dois dire que depuis ce jour,
elle ne me provoqua plus et que nos rapports devinrent très
agréables, quoique sourdement elle fît tout ce qui dépendait d'elle
pour entraver nos négociations, et cet antagonisme ne laissait pas que
d'avoir ses inconvénients, surtout après le changement qui venait de
s'opérer dans le ministère anglais. Madame de Lieven, en souvenir
peut-être de sa jeunesse, était assez volage dans ses affections
politiques; mais où se marquait son habileté, c'est qu'elle se
trouvait presque toujours dans de meilleures relations avec le
ministre qui arrivait au pouvoir qu'avec celui qui le quittait. C'est
ainsi qu'après avoir longtemps cultivé l'amitié du duc de Wellington,
elle s'était éloignée de lui pour chercher M. Canning. A la mort de
celui-ci, le duc ayant repris l'ascendant dans la direction des
affaires, madame de Lieven n'avait plus retrouvé le même crédit près
de lui: aussi n'épargna-t-elle aucune coquetterie pour gagner lord
Grey dès son avènement au pouvoir, et j'eus plus d'une fois occasion
de m'apercevoir qu'elle y avait réussi dans une certaine mesure.
[383] Dorothée de Benkendorf, princesse de Lieven, née en 1784,
épousa à seize ans le prince de Lieven, fut nommée en 1828 dame
d'honneur de l'impératrice de Russie. Lorsque le prince fut
rappelé à Pétersbourg, elle se fixa à Paris. En 1848 elle se
retira à Bruxelles. De retour à Paris, elle y resta jusqu'en 1854,
date de la guerre de Crimée, retourna alors à Bruxelles, mais ne
tarda pas à revenir à Paris où elle mourut en 1857. Madame de
Lieven laissa de nombreux souvenirs à Londres et à Paris où elle
était liée avec les hommes politiques les plus en vue. Canning, et
plus tard lord Grey, étaient les hôtes les plus assidus de son
salon.
Pour compléter cette esquisse des membres de la conférence, il ne me
reste plus qu'à parler de lord Palmerston, qui succédait à lord
Aberdeen.
Lord Palmerston est certainement l'un des plus habiles, si ce n'est le
plus habile homme d'affaires, que j'aie rencontré dans ma carrière. Il
a toutes les aptitudes et toutes les capacités qui doivent contribuer
à composer un tel homme en Angleterre: une instruction étendue et
variée, une activité infatigable, une santé de fer, des ressources
inépuisables dans l'esprit, une grande facilité d'élocution dans le
parlement; sans être ce qu'on appelle en Angleterre, un grand
_debater_, son genre d'éloquence est mordant et satirique; il sait
mieux accabler un adversaire sous son ironie et ses sarcasmes, que
convaincre ses auditeurs; enfin il a de l'amabilité sociale et des
manières élégantes. Mais un trait de son caractère dépare tous ces
avantages et l'empêche, à mon sens, d'être compté comme un véritable
homme d'État: il est passionné dans les affaires publiques, au point
de sacrifier les plus grands intérêts à ses ressentiments; chaque
question politique à peu près se complique pour lui d'une question
personnelle; et, en paraissant défendre les intérêts de son pays,
c'est, presque toujours, ceux de sa haine ou de sa vengeance qu'il
sert; il met un grand art à dissimuler ce moteur secret sous des
apparences que je pourrais appeler patriotiques; c'est par cet art
qu'il parvient toujours à agir sur une portion considérable de
l'opinion publique, qu'il entraîne dans le sens de sa propre passion.
J'aurai plus d'une fois dans ces souvenirs l'occasion de constater
l'exactitude de cette observation, qui explique, je crois, comment
lord Palmerston a toujours conservé une certaine popularité, tout en
changeant de parti, et en portant tour à tour ses grands talents dans
les camps des tories, des whigs et même des radicaux. Il y a peu
d'Anglais qui sachent aussi bien que lui toucher la fibre patriotique
de John Bull. Nous marchâmes parfaitement d'accord pendant les
premiers mois de la conférence, et c'est à cet accord que sont dus en
partie les excellents résultats obtenus. Maintenant, après avoir parlé
des hommes, revenons aux affaires.
Lord Grey, comme je le lui avais demandé, avait saisi l'occasion de
son premier discours au parlement, où il indiquait la ligne que le
nouveau ministère se proposait de suivre, pour donner des assurances
de paix et principalement de bonne entente avec la France; il avait
dit aussi qu'il se plaisait à regarder les gouvernements des deux pays
comme fondés sur les mêmes principes. Ce discours fit de
l'impression. Nos rapports avec l'Angleterre étaient donc établis sur
une base solide; c'était un point essentiel; il fallait en tirer
parti.
Un incident survint, qui, en irritant les cours d'Autriche, de Prusse
et surtout celle de Russie, rendait encore plus nécessaire l'accord
entre la France et l'Angleterre. Le congrès belge, avant même de
ratifier l'armistice avec la Hollande, conclu sous la médiation de la
conférence, venait de prononcer l'exclusion définitive de la maison de
Nassau du gouvernement de la Belgique. Heureusement pour nous, ce vote
avait eu lieu, malgré une démarche éclatante faite par le gouvernement
français pour l'empêcher, ce qui établissait bien la bonne foi qu'il
avait témoignée dans cette question[384].
[384] Voir page 414 et note. C'est le 23 novembre que la question
_de l'exclusion à perpétuité des membres de la maison
d'Orange-Nassau de tout pouvoir en Belgique_ fut posée au congrès
par M. Rodenbach. Elle fut prononcée par 161 voix contre 28.
Lorsque la conférence se réunit pour la première fois, sous la
présidence de lord Palmerston, qui nous communiqua les acceptations
définitives de La Haye et de Bruxelles à notre proposition
d'armistice, j'exposai aux plénipotentiaires rassemblés quelques
considérations que je croyais utile de faire parvenir, par leur
entremise, à leurs gouvernements respectifs.
Je leur dis:
«Maintenant, messieurs, nous avons l'assurance que les hostilités
resteront suspendues et que le sang cessera de couler; il s'agit donc
de nous entendre sur les moyens de régler l'affaire épineuse qui est
remise à nos soins. Il est évident que nous n'y parviendrons pas, si
nous n'apportons pas tous ici un esprit de conciliation, et si nous
n'avons pas tous un but commun: celui du maintien de la paix dont tous
nous avons besoin. Il est impossible de ne pas reconnaître que,
quelque motivée qu'ait pu être la révolution qui a eu lieu en France,
elle a ébranlé plus ou moins tous les trônes de l'Europe, et affaibli
partout le principe d'autorité. Je le déplore avec vous et autant que
vous, et je ne vois qu'un remède à ce mal, c'est que nous nous
entendions tous pour le réparer en nous prêtant un appui réciproque.
Ne doutez pas que chacun de nos gouvernements se sentira plus fort
chez lui, quand il pourra y parler au nom de l'alliance des cinq plus
grandes puissances de l'Europe. Mon gouvernement vient de vous donner
une preuve de la sincérité de ses intentions en s'efforçant d'empêcher
le congrès belge de prononcer l'exclusion de la maison de Nassau. Je
regrette qu'il n'ait pas eu plus de succès et je rechercherai
loyalement avec vous, les moyens de réparer, si cela est possible
encore, cet échec. Mais quelle que soit l'issue de nos efforts sur ce
point, il faut nous préparer à toutes les éventualités qui peuvent
survenir et apporter dans nos délibérations la confiance et la
fermeté, qui seules assureront la conservation de la paix.»
Ces observations, qui avaient, je crois, le mérite d'être vraies,
firent assez d'effet pour que je pusse espérer qu'on parviendrait à
maintenir la paix.
On convint dans cette séance de laisser le champ ouvert aux tentatives
que faisaient en Belgique les partisans de la maison de Nassau pour
ramener l'opinion du congrès en faveur au moins du prince d'Orange, et
de s'occuper, en attendant, des points, que dans tous les cas, il
serait nécessaire de régler, tels que ceux des difficultés qu'avaient
soulevées les limites de l'armistice entre les Hollandais et les
Belges;--des rapports à établir avec la confédération germanique à
cause du Luxembourg;--du partage de la dette[385]...
[385] La correspondance de M. Bresson et de M. de Talleyrand est
précieuse à consulter sur ces divers points. Nous avons inséré en
appendice quelques-unes de ces lettres qui complètent ce que M. de
Talleyrand dit de ces négociations. (Appendice, pp. 459, 460 et
465.)
Au moment où la conférence allait commencer l'examen de ces questions
importantes, je vis arriver à Londres un émissaire du cabinet
nouvellement constitué en France, ou du moins de quelques-uns de ses
membres. C'était le comte de Flahaut. La mission de M. de Flahaut
était assez compliquée; on lui avait donné pour prétexte les anciennes
relations de société et d'amitié qu'il avait avec quelques membres du
nouveau ministère anglais, entre autres avec lord Grey et le marquis
de Lansdowne, et on avait supposé que la protection bienveillante que
j'avais accordée à M. de Flahaut, au début de sa carrière, me rendrait
sa présence agréable dans les circonstances actuelles. M. de Flahaut
venait lui-même avec l'intention de préparer les voies à sa nomination
comme ambassadeur à Londres, lorsque je serais dans le cas de me
démettre de ce poste.
Je démêlai bien vite ces mobiles particuliers sous les dehors
officiels qu'on avait donnés à son envoi, car il m'apportait une
dépêche et des lettres dans lesquelles le général Sebastiani me
demandait mes avis et mes conseils sur la politique extérieure de la
France et il était de plus chargé de me faire des insinuations sur la
solution à donner à la question hollando-belge, après le vote
d'exclusion prononcé contre la maison de Nassau par le congrès belge.
Voici en quoi consistait le plan que M. de Flahaut me développa, plan
qui avait été inspiré par M. de Celles et quelques autres intrigants
de son espèce, et accepté, j'ai tout lieu de le croire, par le général
Sébastiani. On disait: puisque la Belgique rejette la maison de
Nassau, et que le roi Louis-Philippe ne consent point à l'élection du
duc de Nemours comme souverain du nouvel État, il n'y a qu'un moyen de
tout concilier: c'est le partage de la Belgique. En procédant à ce
partage de manière à y intéresser les puissances voisines, on
parviendra certainement à obtenir leur consentement. Ainsi on donnera
une part au roi des Pays-Bas, qui préférera cela à la perte totale de
la Belgique; la Prusse aura la sienne, et celle de la France sera la
plus considérable; mais, comme il serait impossible d'obtenir ce
résultat sans le consentement de l'Angleterre, il faut aussi lui faire
sa part, et elle recevra la ville et le port d'Anvers avec le cours de
l'Escaut jusqu'à la mer. C'est cette belle conception que M. de
Flahaut devait s'efforcer de me faire adopter.
Il ne me fallut pas beaucoup de réflexion pour démontrer combien un
pareil projet était insensé, dangereux, opposé au maintien d'une paix
durable et avant tout aux vrais intérêts de la France, en supposant
même qu'il pût être accepté par les autres puissances. Je rappelai
tout ce qu'il avait coûté de peine et de sang à la France pour
expulser les Anglais du continent dans les siècles passés, et je
déclarai que pour mon compte, je me ferais plutôt couper le poing que
de signer un acte qui les y ferait revenir. L'extension qu'on voulait
donner à la Prusse sur nos frontières du nord n'offrait pas moins
d'inconvénient à mes yeux. Je rejetai donc avec vivacité et hauteur un
plan contraire à la saine politique et qui n'avait d'autre caractère
que celui d'une intrigue. Il n'y avait, à mon sens, qu'une issue
possible à la question qui pût être utile à la France: c'était la
création d'un royaume de Belgique, placé sous le gouvernement d'un
prince quelconque, qui serait trop faible pour nous inquiéter, et qui
ne serait pas même en état de fournir les garnisons de cette ceinture
de forteresses érigées et entretenues à grands frais contre nous.
M. de Flahaut dut se contenter de cette réponse de ma part et la
reporter à Paris avec la dépêche par laquelle j'exposais mes idées sur
la politique extérieure de la France, répondant sur ce point, aux
questions qui m'avaient été posées par le général Sebastiani.
Voici cette dépêche[386]:
[386] Elle n'est pas citée dans le recueil de M. Pallain.
«Londres, le 27 novembre 1830.
»Monsieur le comte,
»Je vous remercie d'avoir engagé M. de Flahaut à venir à Londres; il y
est en relations habituelles avec le nouveau ministère et sa présence
ici m'a été fort utile à cet égard; son très bon esprit lui a fait
sentir le langage qui pouvait le mieux nous servir.
»Je vais répondre tout de suite aux questions générales qui m'ont été
faites sur la politique extérieure que la France peut être amenée à
suivre dans les circonstances actuelles.
»La France ne doit point songer à faire ce qu'on appelle des
alliances. Elle doit être bien avec tout le monde et seulement mieux
avec quelques puissances, c'est-à-dire, entretenir avec elles des
rapports d'amitié qui s'expriment lorsque des événements politiques se
présentent.
»Ce genre de liens doit avoir aujourd'hui un principe différent de
celui qu'il avait autrefois; ce sont les progrès de la civilisation
qui formeront désormais nos liens de parenté. Nous devons donc
chercher à nous rapprocher davantage des gouvernements où la
civilisation est plus avancée; c'est là que sont nos vraies ambassades
de famille. Ceci conduit naturellement à regarder l'Angleterre comme
la puissance avec laquelle il nous convient d'entretenir le plus de
relations; je dois faire observer qu'il y a entre elle et nous des
principes communs, et que c'est la seule puissance avec laquelle nous
en ayons d'essentiels. Si, dans quelques points, nous avons des
avantages sur l'Angleterre, dans d'autres aussi elle l'emporte sur
nous. Il y a ainsi quelque profit, de part et d'autre, à une réunion
plus étroite. Tous les motifs de rivalité sont d'ailleurs fort
diminués par les pertes coloniales que nous avons faites.
»L'Europe est certainement en ce moment, dans un état de crise. Eh
bien! l'Angleterre est la seule puissance qui, comme nous, veuille
franchement la paix. Les autres puissances reconnaissent un droit
divin quelconque; la France et l'Angleterre seules n'attachent plus là
leur origine. Le principe de la non-intervention est adopté également
par les deux pays; j'ajouterai, et je le compte pour quelque chose,
qu'il y a aujourd'hui une sorte de sympathie entre les deux peuples.
»Mon opinion est que nous devons nous servir de tous ces points de
rapprochement, pour donner à l'Europe la tranquillité dont elle a
besoin. Que quelques États soient ou ne soient pas disposés à la
paix, il faut que la France et l'Angleterre déclarent qu'elles la
veulent, et que cette volonté émanée des deux pays les plus forts et
les plus civilisés de l'Europe, s'y fasse entendre avec l'autorité que
leur puissance leur donne.
»Quelques-uns des cabinets qui marchent encore sous la bannière du
droit divin, ont en ce moment des velléités de coalition; ils peuvent
s'entendre parce qu'ils ont un principe commun; ce principe
s'affaiblit, à la vérité, dans quelques endroits, mais il existe
toujours; aussi lorsque ces cabinets-là se parlent, ils s'entendent
bientôt. Ils soutiennent leur droit divin avec du canon; l'Angleterre
et nous, nous soutiendrons l'opinion publique avec des principes; les
principes se propagent partout, et le canon n'a qu'une portée dont la
mesure est connue.
»L'Europe se trouve donc partagée entre ces deux principes de
gouvernement: ce sont aujourd'hui ceux qui la régissent. Les forces
sont à peu près égales entre le principe qui fait mouvoir les armées
russes et autrichiennes, et le principe qui, agissant par l'opinion,
est sûr de faire mouvoir des forces, au moins égales. Ce dernier
rencontrera de nombreux alliés dans les pays qui lui sont opposés, et
son antagoniste ne compte guère parmi les siens que le faubourg
Saint-Germain. S'il y a balance, il faut la faire pencher de notre
côté, et le moyen d'y arriver, c'est d'attirer la Prusse vers des
idées qui sont moins éloignées d'elle que des autres pays du Nord.
C'est là, ce me semble, quelles doivent être les vues du cabinet de
Londres, et de celui de Paris. J'ai développé cette pensée hier très
longuement avec lord Palmerston et aujourd'hui avec lord Grey; ils
entrent l'un et l'autre dans cette manière de voir et donneront des
instructions en conséquence au ministre qu'ils ont à Berlin. Il est
très important pour nous d'avoir là des agents observateurs et
entraînants.
»Vous m'avez demandé, monsieur le comte, quel pourrait être, dans
l'état actuel de la France, le système politique auquel elle devrait
s'attacher. J'ai essayé d'indiquer une réponse à cette question sur
laquelle il y aurait plutôt un livre à faire qu'une lettre; le livre
pourrait être mauvais, et la lettre n'est probablement pas trop bonne.
»Je veux suivre maintenant mon idée, et appliquer les principes que je
viens d'émettre aux négociations dans lesquelles nous sommes engagés
en ce moment. Je suis convaincu que c'est avec l'Angleterre que la
France doit chercher à agir, et je crois que la disposition du nouveau
cabinet anglais nous donnera beaucoup de facilité à cet égard. J'ai vu
ce matin avec un grand plaisir, à quel point le ministère anglais
était satisfait de la démarche qui avait été faite en envoyant à
Bruxelles, M. de Langsdorf[387].
[387] C'était M. de Langsdorf qui avait porté au congrès belge
l'invitation pressante du gouvernement français de ne pas
prononcer l'exclusion de la maison de Nassau. On a vu que cette
démarche n'avait eu aucun résultat. (_Note de M. de Bacourt._)
Émile, baron de Langsdorf (1804-1867), était secrétaire d'ambassade à
Florence en 1828; au moment des journées de Juillet, il fit partie,
avec MM. de Sémonville et d'Argout, de la délégation qui alla inviter
Charles X à retirer les ordonnances. Après sa mission à Bruxelles, il
fut successivement nommé secrétaire à Rome, à Turin, à Munich, à
Constantinople, à Berlin, à Vienne; puis chargé d'affaires à
Rio-de-Janeiro, à Bade et à La Haye. Il se retira en 1848.
»L'esprit de cette mission a été très bien développé dans une lettre
écrite par M. Pozzo à M. de Matusiewicz; il y rend compte avec
beaucoup d'éloges d'une conversation qu'il avait eue avec vous et qui
avait précédé cet envoi.
»Je suis fondé à croire que si les Belges ne sont pas absolument fous,
nous arriverons à ce que nous désirons. Il est fort difficile
d'employer la véritable influence sur les personnes qui dirigent le
mouvement en Belgique, car il paraît démontré ici que ce sont les
prêtres qui animent le peuple, et qui dominent sourdement les
délibérations du congrès. Dans mes conversations séparées avec lord
Grey et lord Palmerston, j'ai cru voir que si on ne réussissait pas
pour le prince d'Orange, on pourrait penser à l'archiduc Charles. J'ai
rejeté cette idée en disant qu'un prince de la maison d'Autriche en
Belgique aurait trop l'air d'une restauration, et qu'ils devaient se
rappeler d'une chose que j'avais oubliée il y a quinze ans: c'est que
M. Fox avait dit et imprimé _que la pire de toutes les révolutions
était une restauration_.
Je n'ai jusqu'à présent prononcé aucun nom, quoique celui du prince
Charles de Bavière me soit venu souvent à la bouche, car il est
catholique, il a quarante ans, et il est homme d'esprit et de
courage[388]. Cette idée, du reste, n'est venue ici à personne, et si
le gouvernement français l'adoptait, il pourrait s'en faire tout le
mérite vis-à-vis de la maison de Bavière.
[388] Le prince Charles-Théodore de Bavière, frère du roi Louis,
avait alors trente-cinq ans et non quarante. Il était né en 1795
et mourut en 1876.
»Pour vous rendre un compte complet de tout ce dont j'ai été chargé
durant ma mission, je dois vous parler de la Grèce. Rien n'a été
proposé à ce sujet par aucune des puissances; l'affaire de la Belgique
a absorbé l'attention et l'intérêt de tout le monde; je ne crois pas
qu'aucun ministre y ait pensé; pas un seul des beaux noms de la Grèce
n'a été prononcé dans une de nos conférences[389].
[389] La conférence de Londres avait également à statuer sur les
affaires de Grèce. Le traité d'Andrinople (14 septembre 1829),
conclu entre la Russie et la Turquie, avait proclamé
l'indépendance de la Grèce; il s'agissait maintenant de trouver un
souverain pour ce nouveau royaume. Les candidatures de M. le duc
de Nemours, du prince Charles de Bavière, du prince Othon son
frère, du prince de Hesse-Hombourg, du prince Jean de Saxe, du duc
Bernard de Saxe et du prince Léopold de Saxe-Cobourg avaient été
mises en avant. Ce dernier avait même été agréé par toutes les
puissances, mais il refusa la couronne (21 mai 1830). Ce n'est
qu'en 1832 que cette question fut réglée par l'avènement au trône
du prince Othon de Bavière.
»Quant à Alger, j'ai évité d'en parler; j'aimerais bien que nos
journaux en fissent autant; il est bon qu'on s'accoutume à notre
occupation et le silence est le meilleur moyen. Je crois que l'opinion
a changé sur cette question en Angleterre et que nous n'éprouverons
pas d'insurmontables difficultés, lorsqu'il s'agira de la
traiter[390].»
[390] La nouvelle de l'expédition d'Alger avait été accueillie en
Angleterre par une vive colère mêlée d'inquiétude, et le cabinet
anglais avait fait entendre au gouvernement de Charles X les
réclamations les plus menaçantes. Peut-être n'est-il pas sans
intérêt de rappeler ici la fière réponse que l'ambassadeur
d'Angleterre s'attira un jour de Charles X: «Monsieur
l'ambassadeur, lui dit le roi, tout ce que je puis faire pour
votre gouvernement, c'est de n'avoir pas écouté ce que je viens
d'entendre.» Les événements de Juillet calmèrent cette
effervescence.
* * * * *
M. de Flahaut retourna à Paris, avec cette dépêche et mes observations
sur le projet de partage de la Belgique, projet sur lequel on revint
ensuite à la charge, mais que j'écartai encore, ainsi qu'on le verra.
Quant à M. de Flahaut lui-même, il alla plus tard représenter la
France à Berlin où, au lieu de chercher à nous concilier le
gouvernement prussien, il se prononça avec une telle vivacité pour la
cause polonaise, qu'au bout de deux ou trois mois, il se vit obligé de
quitter son poste, dégoûté de n'exercer aucune influence sur une des
trois cours qui avaient partagé la Pologne.
L'ambassadeur de Russie, M. de Lieven, qui était en congé à l'époque
de mon arrivée en Angleterre, où il avait laissé sa femme, revint à
Londres vers la fin du mois de novembre et ne tarda pas à donner au
ministère anglais ainsi qu'à moi, des explications pacifiques au nom
de son gouvernement. Sur la question que je lui fis au sujet des
armements de la Russie qui inquiétaient l'Europe, il me répondit
catégoriquement:
«Les armements que nous avons faits ont été occasionnés par la
première demande de notre allié, le roi des Pays-Bas, et ils n'ont eu
pour objet que de montrer des forces qui seraient réunies si les
circonstances l'exigeaient. Mais je puis vous dire _avec autorité,
parce que j'en ai le droit_[391] que nos troupes n'agiront et ne
pourraient agir que d'accord avec les quatre[392] puissances; sans
leur aveu, elles ne passeront pas les frontières; je vous le déclare
et vous pouvez le déclarer à votre gouvernement. J'ai dit la même
chose à lord Grey et à lord Palmerston[393].»
[391] Variante: _le pouvoir_.
[392] Variante: _les cinq_.
[393] Extrait de la dépêche officielle du 1er décembre, déjà
publiée.
Je lui répondis[394] «que je savais que lord Grey lui avait indiqué
que des forces aussi considérables devaient donner des inquiétudes et
en donnaient à la France, que ces inquiétudes, le gouvernement russe
devait s'efforcer[395] de les faire cesser, tandis que le retard des
lettres de créance de l'ambassadeur de Russie à Paris ne pouvait que
les augmenter. J'ajoutai qu'il connaissait trop bien l'Europe, pour
n'avoir pas remarqué qu'il y avait aujourd'hui dans les peuples une
susceptibilité qui avait besoin d'être ménagée, et que la manière la
plus sûre d'y parvenir était de détruire tous les motifs
d'inquiétude». A quoi il répliqua: «Je suis certain que l'ambassadeur
de Russie à Paris, recevra incessamment les lettres de créance dont
vous me parlez, si déjà elles ne sont pas arrivées. Mais du reste, je
suis bien aise d'avoir trouvé cette occasion de vous faire
personnellement la déclaration tranquillisante que je viens de vous
donner.»
[394] Variante: _j'ai pu lui_ répondre.
[395] Variante: _devait chercher à_.
Le soulèvement de la Pologne ne tarda pas à nous garantir la
nécessité, si ce n'était la sincérité de ces nouvelles dispositions de
la Russie[396]. Toutefois je n'hésitai pas à tenir pour bonnes les
déclarations rassurantes du prince de Lieven, et en les transmettant à
Paris, j'insistai pour qu'on en fît autant. Je faisais remarquer que
dans les explications de l'ambassadeur de Russie, il n'avait pas été
question de la position particulière de la France, et j'écrivais[397]:
«Nous devons désormais éviter de traiter ce sujet. La France a repris
sa place parmi les grandes puissances, et elle ne peut pas tolérer
qu'on élève à cet égard le moindre doute. En conservant le
caractère[398] que nous ont imprimé les événements du mois de juillet,
nous n'en restons pas moins libres de prendre une part égale à celle
des autres puissances dans les négociations de la Belgique. Il est de
notre devoir de maintenir le principe de la non-intervention; mais ce
principe peut se concilier avec celui du maintien des traités et des
frontières.
[396] L'insurrection polonaise eut son début à Varsovie dans la
nuit du 29 novembre. Toute la Pologne courut aux armes et se
rangea sous les ordres du général Chlopicki, nommé dictateur.
Après dix mois de lutte, la Russie fut victorieuse. Varsovie fut
prise le 7 septembre 1831. (Voir sur l'impression que fit à Paris
la nouvelle de l'insurrection la lettre du 12 décembre de Madame
Adélaïde à M. de Talleyrand. Appendice, p. 462).
[397] Dépêche officielle du 2 décembre, déjà publiée.
[398] Variante: Le caractère _politique_.
»Je suis bien aise[399] de vous soumettre cette observation, parce
que, si vous l'adoptez, comme je n'en doute pas, elle contribuera
puissamment à fortifier notre position politique envers les autres
États. Nos difficultés ne peuvent venir aujourd'hui que de la
Belgique. Les Belges, après être convenus des limites, élèvent des
prétentions qui ne sont pas soutenables; ils ont tort sur le droit
comme sur le fait dans leurs assertions relativement à la ligne qui
séparait, avant l'époque du traité du 30 mai 1814, les possessions du
prince souverain des Provinces-Unies de celles qui ont été jointes à
son territoire pour former le royaume des Pays-Bas. Les instructions
de lord Ponsomby[400] sont d'accord avec cette opinion[401]; il
soutiendra, comme nous, que les Belges faussent la ligne par la
manière dont ils la présentent. Je dois vous dire que l'Angleterre est
décidée sur l'indépendance de la Belgique; que lord Ponsomby, qui est
parti ce matin, ne doit élever aucune difficulté à cet égard. Il est
chargé de renouveler les assurances de la non-intervention; mais,
comme nous, cependant, son gouvernement n'applique pas ce principe à
des difficultés de limites qui seraient violées ou d'un côté ou de
l'autre.»
[399] Variante: _J'étais bien_ aise.
[400] Lord Ponsomby avait été envoyé à Bruxelles comme commissaire
de la conférence, pour y remplacer M. Cartwright, obligé de se
rendre à son poste de ministre d'Angleterre à Francfort. (_Note de
M. de Bacourt._)
Jean, vicomte Ponsomby, né en 1770, entra à la Chambre des lords
en 1806 et siégea dans les rangs du parti whig. Entré dans la
diplomatie, il fut accrédité à Buenos Ayres, à Rio-de-Janeiro, à
Bruxelles (1830), à Naples (1832). Il fut ensuite nommé
ambassadeur à Constantinople puis à Vienne (1846). Il se retira
en 1851 et mourut en 1855.
[401] Variante: _Avec ce que j'ai l'honneur de vous dire sur ce
sujet_.
* * * * *
On voit par l'extrait de cette dépêche que le gouvernement anglais
avait été conduit à reconnaître que la Belgique devait être séparée
irrévocablement de la Hollande. Cette séparation reconnue sans amener
la guerre, était un immense succès pour la politique française. Pourvu
qu'il n'y eût pas à Bruxelles un gouvernement républicain, le choix du
souverain n'était plus, à mes yeux, qu'une question fort secondaire,
parce que j'étais bien sûr que ce souverain, quel qu'il fût, devait
être un voisin commode, un allié fidèle de la France. Dès cette époque
même il surgit une combinaison qui offrait la meilleure solution du
choix de ce souverain, puisqu'elle devait plaire à l'Angleterre et
nous satisfaire. Il s'agissait du prince Léopold de Saxe-Cobourg qui,
après avoir été élu par les Belges et reconnu par les puissances,
épouserait une des princesses, filles du roi Louis-Philippe. Mais
cette solution devait passer par bien des péripéties encore avant
d'aboutir[402].
[402] Sur la première idée de cette combinaison, et les
négociations dont elle fut l'objet, voir les lettres de M. de
Talleyrand à Madame Adélaïde du 13 et du 14 décembre. (Appendice,
p. 463 et 464.)
Nos affaires marchaient donc bien à Londres, et si les retards
obstinés du roi des Pays-Bas et les exigences ridicules des Belges
causaient des embarras à la conférence, la bonne intelligence qui
existait entre ses membres donnait la certitude qu'on viendrait à bout
de surmonter ces embarras. D'ailleurs, la nouvelle du soulèvement de
la Pologne, qui nous parvint au commencement de décembre, devenait un
puissant motif de plus pour la Russie, la Prusse et l'Autriche, de se
montrer conciliantes dans le règlement de l'affaire belge. Mais elle
n'était pas de nature à produire le même effet à Paris, où elle
exaltait fortement les têtes, précisément au moment où le procès des
ministres de Charles X allait provoquer peut-être de dangereuses
agitations dans le peuple.
On savait que le parti révolutionnaire employerait toutes ses
ressources pour tirer parti de cet incident. Le gouvernement serait-il
assez fort pour maintenir l'ordre et faire respecter le cours de la
justice? C'était là le sujet de vives inquiétudes à Paris; et ces
inquiétudes pas plus que leur cause, ne rendaient bien commode la
situation de l'ambassadeur de France à Londres. Un négociateur n'a pas
aisément le ton haut et ferme quand on peut lui demander à chaque
instant: Votre gouvernement existe-t-il encore à l'heure qu'il est?
Triste résultat des temps révolutionnaires qu'il faut savoir dominer,
mais qui porte souvent à de douloureuses réflexions.
Cependant, je ne me laissai pas aller au découragement, et je saisis
avec énergie l'ouverture que m'offrirent l'entêtement du roi des
Pays-Bas et les meilleures dispositions du congrès de Bruxelles, pour
atteindre le but que je me proposais avant tout: la dissolution du
royaume des Pays-Bas.
Voici ce que j'écrivais le 17 décembre à M. Sebastiani[403]:
[403] Dépêche officielle déjà publiée. De même pour les dépêches
suivantes des 20 et 21 décembre.
«Monsieur le comte,
»L'ambassadeur des Pays-Bas a annoncé qu'il était malade. Je pensais
qu'il voulait faire servir cette indisposition à retarder les travaux
de la conférence, et je viens d'apprendre une détermination de son
souverain qui me confirme dans l'opinion que ce prince cherche tous
les moyens d'entraver nos résolutions. M. Falck a reçu l'avis,
qu'après la réception du protocole de notre cinquième conférence, le
roi des Pays-Bas avait désigné pour se rendre à Londres M. Zuylen de
Nyeweldt[404], en qualité de second plénipotentiaire, afin d'y porter
de nouvelles instructions. Il est évident que cette nomination n'est
qu'une mesure dilatoire, car personne n'est plus capable que M. Falck
de suivre les affaires du roi ici. D'ailleurs, toutes les réticences
de M. Falck, dans ces derniers temps, et surtout aujourd'hui, ne
prouvent que trop qu'il est embarrassé et que son gouvernement n'est
pas de bonne foi.
[404] Hugo, baron de Zuylen de Nyeweldt (1781-1853), diplomate
hollandais, fut d'abord secrétaire d'ambassade à Paris (1805) et à
Madrid (1807). Il se retira lors de l'avènement du roi Louis
Bonaparte. Après 1814, il rentra dans la diplomatie, fut ministre
à Stockholm, à Constantinople, et plénipotentiaire à Londres. Il
devint ministre d'État en 1833, puis ministre des affaires
étrangères et enfin ministre des cultes (1842). Il se retira en
1848.
»Après avoir mûrement réfléchi sur cet incident, j'ai pensé qu'il n'y
avait qu'un moyen de mettre un terme à nos incertitudes: c'était de
demander la prompte déclaration de l'indépendance de la Belgique. Je
me crois fondé à faire cette demande, parce que dès le principe de
nos négociations il a été convenu que pendant que la France
emploierait son influence pour décider les Belges à signer un
armistice, l'Angleterre emploierait la sienne pour amener le roi de
Hollande à prendre le même parti. Nous avons pleinement réussi: les
Belges consentent à tout et nous leur devons le prix de la
condescendance qu'ils nous ont témoignée. Le cabinet anglais, malgré
tous ses efforts qui ont été très sincères, n'a pu obtenir de la cour
de La Haye la déclaration positive que nous devions naturellement
recevoir[405]. Le caractère du roi de Hollande est un obstacle à tout,
mais cet obstacle il faut le surmonter, et je ne connais pas d'autres
moyens d'y parvenir, que de faire déclarer[406] par la conférence
l'indépendance de la Belgique. Mon projet est donc d'en parler avant
la conférence à lord Palmerston, et d'en faire ensuite la proposition
formelle aux plénipotentiaires[407] des quatre puissances. Si
j'obtiens cela demain, et je l'espère, nous aurons fait un grand pas.
[405] Variante: _attendre_.
[406] Variante: _demain_.
[407] Variante: _commissaires_.
»Il est possible qu'après ma conférence avec lord Palmerston, je
l'engage à faire lui-même la proposition: il serait préférable qu'elle
vînt de lui, parce qu'elle aurait plus d'influence sur le roi des
Pays-Bas. Du reste, je jugerai ce qui conviendra le mieux et après la
conférence, je vous expédierai le courrier que vous m'avez envoyé...»
* * * * *
Puisque j'ai cité cette dépêche, je ne puis mieux faire que de
continuer à citer celles qui la suivirent et qui expliqueront plus
clairement qu'aucun récit, comment les choses se passèrent.
«Londres, le 20 décembre 1830.
»Monsieur le comte,
»Je vous annonçais dans ma dernière dépêche, le renvoi pour le
lendemain de votre courrier, mais la marche et la longueur de nos
conférences ne m'ont pas permis de remplir cette intention, et c'est
aujourd'hui seulement que je suis en état de vous faire connaître un
important résultat de nos délibérations. La conférence s'est réunie
chaque jour, et l'une de nos séances s'est prolongée pendant plus de
sept heures. Vous ne vous étonnerez pas, monsieur le comte, d'aussi
longues discussions quand vous saurez que le plénipotentiaire anglais
et moi étions seuls décidés sur la question de l'indépendance de la
Belgique et qu'il fallait amener les quatre autres plénipotentiaires à
partager notre opinion. Mais j'attachais trop de prix à remplir les
intentions du roi, pour ne pas presser autant que je le pouvais une
résolution qu'il nous était si utile de faire prendre.
»Je vous envoie donc le protocole de notre conférence qui vient d'être
signé dans le moment; vous remarquerez qu'il renferme tout ce que,
raisonnablement, nous pouvions désirer; j'espère que le roi en sera
satisfait. La signature de l'ambassadeur de Russie était bien
précieuse à avoir, et vous l'y verrez.[408]
»Recevez...»
[408] C'est du protocole du 20 décembre 1830 que date
l'indépendance de la Belgique. En raison de son importance nous
croyons devoir l'insérer ici:
Les plénipotentiaires des cinq cours ayant reçu l'adhésion
formelle du gouvernement belge à l'armistice qui lui avait été
proposé et que le roi des Pays-Bas a aussi accepté, et la
conférence ayant ainsi, en arrêtant l'effusion du sang, accompli
la première tâche qu'elle s'était imposée, les plénipotentiaires
se sont réunis pour délibérer sur les mesures ultérieures à
prendre, dans le but de remédier au dérangement que les troubles
survenus en Belgique ont apporté dans le système établi par les
traités de 1814 et de 1815.
En formant par les traités en question l'union de la Belgique avec
la Hollande, les puissances signataires de ces mêmes traités, et
dont les plénipotentiaires sont assemblées dans ce moment, avaient
eu pour but de fonder un juste équilibre en Europe et d'assurer le
maintien de la paix générale.
Les événements des quatre derniers mois ont malheureusement
démontré que _cet amalgame parfait et complet que les puissances
voulaient opérer entre ces deux pays_ n'avait pas été obtenu,
qu'il serait désormais impossible à effectuer, qu'ainsi l'objet
même de l'union de la Belgique avec la Hollande se trouve détruit,
et que dès lors il devient indispensable de recourir à de nouveaux
arrangements pour accomplir les intentions à l'exécution
desquelles cette union devait servir de moyen.
Unie à la Hollande et faisant partie intégrante du royaume des
Pays-Bas, la Belgique avait à remplir sa part des devoirs
européens de ce royaume, et des obligations que les traités lui
avaient fait contracter envers les autres puissances. Sa
séparation d'avec la Hollande ne saurait la libérer de cette part
de ces devoirs et de ces obligations.
La conférence s'occupera conséquemment de discuter et déconcerter
les nouveaux arrangements les plus propres à combiner
l'indépendance future de la Belgique avec les stipulations des
traités, avec les intérêts et la sécurité des autres puissances et
avec la conservation de l'équilibre européen. A cet effet, la
conférence, tout en continuant ses négociations avec le
plénipotentiaire de Sa Majesté le roi des Pays-Bas, engagera le
gouvernement provisoire de la Belgique à envoyer à Londres le plus
tôt possible des commissaires munis d'instructions et de pouvoirs
assez amples pour être consultés et entendus sur tout ce qui
pourra faciliter l'adoption définitive des arrangements dont il a
été fait mention plus haut.
Ces arrangements ne pourront affecter en rien les droits que le
roi des Pays-Bas et la confédération germanique exercent sur le
grand-duché de Luxembourg.
ESTERHASY,
TALLEYRAND,
BULOW,
LIEVEN,
WESSENBERG,
PALMERSTON,
MATUSIEWICZ.
«Londres, le 21 décembre 1830.
»Monsieur le comte,
»J'étais pressé hier par le désir de faire partir le courrier qui vous
portait le protocole de notre conférence: aujourd'hui, je puis mieux
apprécier l'importance de la résolution qui a été adoptée, et il m'est
déjà possible de vous annoncer qu'elle a produit un grand effet parmi
les personnages influents de ce pays qui en ont eu connaissance. On la
regarde, sinon comme une garantie de maintien de la paix, du moins
comme enlevant aux partisans de la guerre, un moyen puissant d'agiter
les esprits. Je partage assez cette opinion, et je persiste à croire
que même dans les circonstances actuelles de l'Europe, la
reconnaissance par les cinq grandes puissances de la Belgique comme
État indépendant doit avoir pour nous un utile résultat.
»Les événements survenus en Pologne m'ont rappelé ce que, bien jeune
encore, j'avais éprouvé avec toute la France, lors du premier partage
de ce pays. Il est impossible d'oublier l'impression qu'il produisit
dans le siècle dernier; la politique de la France en fut flétrie, et
jamais le duc d'Aiguillon, ministre des affaires étrangères, et le
cardinal de Rohan, ambassadeur à Vienne, ne se sont relevés de la
honte d'avoir ignoré les négociations qui précédèrent ce grand acte
d'injustice et de spoliation.
»Plus tard, l'occasion la plus favorable se présenta pour rétablir le
royaume de Pologne: l'empereur Napoléon pouvait, _en 1807 et en
1812_[409], rendre à ce pays son indépendance si importante pour
l'équilibre européen; il ne le voulut pas et ce n'est pas à vous,
monsieur le comte, que j'aurai besoin de rappeler la grande faute qui
fut commise alors. En 1814, les chances de la guerre nous avaient
amenés au point de ne pouvoir plus songer[410] qu'à notre propre
existence, et nous dûmes garder le silence lorsque se consomma
l'asservissement de la Pologne. Aujourd'hui que notre voix a repris
son importance dans les conseils de l'Europe, il ne doit[411] plus en
être de même. Je crois que, sans troubler la paix, il vous serait
possible, avec l'appui de l'Angleterre et en choisissant bien le
moment, d'offrir notre médiation et de faire tourner les derniers
événements[412] de la Pologne à l'avantage de l'Europe. Il n'est
personne aujourd'hui qui ne comprenne que le royaume de Pologne,
fortement constitué, formerait la meilleure barrière contre les
envahissements menaçants de la Russie. Il se présente bien des moyens
qui tendraient à faire obtenir ce résultat, et si l'Angleterre voulait
entrer franchement dans nos vues, je pense qu'on trouverait dans le
grand duché de Posen, en Gallicie, dans les provinces polonaises de la
Russie, en Finlande, peut-être même en Suède et en Turquie, des moyens
puissants d'action contre la Russie. Il me semble qu'il serait
possible d'atteindre le but dont je vous parle, sans faire la guerre;
le cabinet de Saint-Pétersbourg, bien conseillé, céderait peut-être
avec le temps à des démarches bien[413] combinées.
[409] Supprimé dans le texte des archives.
[410] Variante: _pourvoir_.
[411] Variante: _peut_.
[412] Variante: ... il vous serait possible, avec l'appui de
l'Angleterre, _de faire, en choisissant bien le moment d'offrir
notre médiation, tourner les derniers événements_...
[413] Variante: _habilement_.
»Tout ceci exigerait beaucoup de développements, et j'ai voulu
seulement présenter quelques réflexions auxquelles je donnerais plus
de suite, si vos idées à cet égard se trouvaient d'accord avec les
miennes.
»Recevez...»
* * * * *
Pendant que j'obtenais à Londres, de la conférence, l'importante
déclaration de l'indépendance de la Belgique, le gouvernement
français remportait à Paris une grande et glorieuse victoire sur le
parti révolutionnaire, et le 22 décembre, le procès des ministres de
Charles X se dénouait devant la cour des pairs, sans qu'il y ait eu
une condamnation capitale prononcée, et sans que l'émeute eût entravé
le cours de la justice. J'en reçus la nouvelle, je l'avoue, avec une
immense satisfaction, et la lettre par laquelle Madame Adélaïde me
l'annonça est trop honorable pour elle et me causa trop de plaisir
pour que je ne l'insère pas ici.
«Paris, le 23 décembre 1830.
»Nous voilà enfin dehors de la crise de cet affreux procès; ce grand
drame s'est terminé d'une manière digne de notre révolution et du roi
qui nous gouverne. Certes, il a fallu toute sa force, tout son calme
et sa patience pour arriver à un aussi beau et heureux dénouement. Il
en jouit doublement dans ce moment, où il reçoit tous les témoignages
d'affection et d'amour qu'on a pour lui. Il vient de sortir à cheval
aux acclamations générales pour faire la tournée des arrondissements
et exprimer à la si brave et excellente garde nationale sa
satisfaction de son admirable conduite qui est au-dessus de tous les
éloges. Nous venons de passer trois jours bien pénibles, mais nous en
sommes bien dédommagés maintenant. Je sais que le général Sebastiani
vous a expédié un courrier hier soir et que vous aurez déjà les bonnes
nouvelles quand cette lettre vous parviendra; il était bien essentiel
que vous fussiez bien au fait; sans doute, il en sera arrivé beaucoup
de fausses à Londres et des plus alarmantes, car cela a été une
tactique bien évidente de répandre l'effroi et la terreur. Ici même,
il arrivait d'un quartier à l'autre les plus fâcheuses et les plus
fausses nouvelles. Sans le sang-froid et le calme du roi, cela aurait
pu mener à prendre les mesures les plus fausses.
»Je vous félicite de tout mon cœur de l'heureux résultat de vos
conférences; c'est un beau et bien satisfaisant succès, dont je jouis
doublement et pour vous et pour nous, mon cher prince. Le roi en est
dans la joie et il est fier des succès de l'ambassadeur _de son
choix_. Il me charge de mille et mille belles choses pour vous. Ce qui
nous inquiète maintenant, c'est le sort des pauvres Polonais, je
crains bien pour eux[414]...
[414] Voir la réponse que M. de Talleyrand fit à cette lettre le
26 décembre. (Appendice, p. 466.)
* * * * *
Nos affaires avaient donc pris une meilleure tournure; la fin du
procès des ministres détendait la situation à Paris, tandis que
l'indépendance de la Belgique, consentie de bon accord entre les cinq
grandes puissances, assurait, du moins pour le moment, le maintien de
la paix. C'était beaucoup gagner, mais il restait encore bien
d'épineuses difficultés à résoudre. Le ministère présidé par M.
Laffitte, n'avait ni force ni crédit en France, pas plus qu'à
l'étranger; le commerce et l'industrie étaient ruinés; les affaires ne
reprenaient pas; les tendances et les faiblesses de ce ministère ne
pouvaient pas rassurer les esprits.
A l'indépendance proclamée de la Belgique se rattachait une
complication assez grave, celle du grand-duché de Luxembourg, qui
tenait à la confédération germanique par des rapports particuliers.
Les Belges prétendaient garder cette province qui, en 1814, avait été
donnée au roi des Pays-Bas, comme indemnité de ses possessions
personnelles en Allemagne, et dans laquelle se trouvait une forteresse
fédérale, liée au système général de défense de la confédération. Il
fallait donc à la fois désintéresser la confédération et satisfaire
les prétentions du roi des Pays-Bas et celles des Belges. Ce fut
l'objet de longues négociations qui durèrent plusieurs années et qui
finirent par un arrangement convenable, mais qui, pendant longtemps,
causèrent de grands soucis; car à mesure que l'horizon politique
s'éclaircissait en Europe, les puissances allemandes se montrèrent
plus récalcitrantes à faire des concessions.
Le protocole de la conférence du 20 décembre qui prononçait
l'indépendance de la Belgique, provoqua naturellement les plaintes les
plus vives à La Haye. Le roi des Pays-Bas nous fit adresser une
protestation véhémente contre notre décision. On ne peut nier qu'il
avait des motifs fondés de se plaindre, si on se rappelle que les
provinces belges lui avaient été cédées en 1814, en échange des
colonies hollandaises dont l'Angleterre s'était emparée. Mais c'était
à l'Angleterre de se tirer de ce mauvais pas; quant à moi, je n'avais
qu'une considération à faire prévaloir, c'est que le royaume des
Pays-Bas ayant été formé en haine et comme menace contre la France, il
était démontré que cette œuvre avait fait son temps et ne pouvait
durer davantage. La conférence reçut la protestation du roi des
Pays-Bas, n'y répondit pas, et continua ses travaux pour consolider
l'indépendance de la Belgique, résolue de les terminer sans le
concours du roi des Pays-Bas, s'il persistait dans son opposition.
J'ai déjà dit, je crois, qu'avant la réunion de la conférence des cinq
puissances, pour régler les affaires de la Belgique, il en existait
une autre à Londres composée des représentants de la France, de la
Grande-Bretagne et de la Russie, qui s'occupait de l'arrangement des
affaires de la Grèce. On sait qu'en vertu du traité conclu entre ces
trois puissances, le 3 juillet 1827[415] l'indépendance de la Grèce
avait été reconnue. Depuis la conclusion de ce traité, on avait dû
employer de longues négociations pour obtenir d'abord l'assentiment de
la Porte ottomane à ce démembrement de son empire; puis la
reconnaissance par les autres puissances du nouvel État, qui, depuis
un an, était gouverné provisoirement par le comte Capo d'Istria. Les
trois cours protectrices de la Grèce s'étaient occupées dans le
principe, avec zèle, à consolider l'indépendance qu'elles avaient
procurée; mais dans les derniers temps ce zèle s'était un peu
refroidi, soit par les entraves qu'apportait dans les négociations la
Russie, qui s'était aperçue que l'indépendance de la Grèce ne lui
assurait pas les avantages sur lesquels elle avait compté, soit aussi
par suite des événements qui venaient de se passer en France et qui
avaient troublé tous les cabinets. Il devenait cependant important de
mettre un terme aux incertitudes qui existaient encore sur le sort
définitif de la Grèce; en conséquence, la conférence des trois
puissances fut de nouveau appelée à se rassembler, et nous eûmes une
séance à la fin du mois de décembre 1830. Avant de parler de cette
séance, il est nécessaire de rappeler sommairement les faits qui
allaient former l'objet de nos délibérations.
[415] Le traité est du 6 juillet 1827, et non du 3. Il fut négocié
et signé à Londres par le prince de Polignac, lord Dudley et le
prince de Lieven. Les trois puissances s'engageaient à offrir leur
médiation aux deux parties et à faire adopter un arrangement sur
les bases suivantes: Les Grecs relèveront du sultan comme d'un
seigneur suzerain. Ils lui payeront une redevance annuelle. Ils
seront gouvernés par des autorités civiles qu'ils nommeront
eux-mêmes, mais à la nomination desquelles la Porte aura une part
déterminée.--Un article additionnel ajoutait que si la Porte
persistait à refuser un arrangement pacifique, les puissances
signataires prêteraient à la Grèce l'appui de la force.
Le traité du 3 juillet 1827 avait arrêté les bases de l'indépendance
de la Grèce; il déterminait les limites du nouvel État; ses rapports
avec la Turquie; la constitution qui le régirait... et les trois
puissances protectrices, en se réservant le droit de désigner le
prince qui serait appelé à gouverner la Grèce, avaient autorisé le
comte Capo d'Istria, réclamé par les vœux des Grecs eux-mêmes, à
aller administrer provisoirement le pays[416]. Dès qu'on eut
connaissance en Grèce des conditions du traité, des plaintes
s'élevèrent sur la démarcation des frontières qu'on avait assignées au
nouvel État. Le comte Capo d'Istria ne tarda pas à appuyer ces
plaintes. Mais la Russie, comme je l'ai déjà dit, avait perdu de son
zèle pour les intérêts de la Grèce; l'Angleterre n'était pas non plus
bien disposée pour elle; son emprunt avait été fait à Londres pendant
la guerre de l'indépendance; et le gouvernement provisoire de la
Grèce, non seulement n'en payait pas les intérêts, mais refusait de le
garantir. Cet incident, et peut-être aussi un peu la prévision que le
voisinage de la Grèce indépendante serait gênant pour le gouvernement
des îles Ioniennes[417], et que la marine marchande des Grecs pourrait
faire une concurrence nuisible à la marine anglaise, avaient fort
dépopularisé la cause de la Grèce en Angleterre. La France seule était
restée, sans arrière-pensée, fidèle à cette cause; c'est une justice
qui doit être rendue au gouvernement de Charles X, et il y avait
d'autant plus de mérite qu'après la catastrophe qui le renversa du
trône, le pauvre roi ne faisait qu'un seul reproche à son
gouvernement, celui d'avoir enco uragé l'insurrection en reconnaissant
l'indépendance de la Grèce.
[416] Capo d'Istria, né à Corfou en 1776. Élu chef suprême pour
sept ans par l'assemblée nationale de Trezène (31 mars 1827), il
arriva en Grèce en janvier 1828, et garda le pouvoir pendant près
de quatre ans. Il fut assassiné le 9 octobre 1831.
[417] Depuis les traités de 1815, les îles Ioniennes étaient sous
le protectorat de l'Angleterre. Elles étaient constituées en
république. Le pouvoir exécutif y appartenait à un sénat dont le
président était nommé par l'Angleterre. Un commissaire anglais
faisait fonction de ministre des affaires étrangères.--En 1863,
les îles firent retour à la Grèce.
Quoi qu'il en soit, cette question des limites mal réglées de la Grèce
avait amené, on va le voir, des complications de plus d'un genre.
Après beaucoup de pourparlers, les trois cours avaient offert la
souveraineté de la Grèce au prince Léopold de Saxe-Cobourg, veuf de la
princesse Charlotte d'Angleterre, qui l'avait acceptée. Mais quand il
s'agit de discuter les conditions de cette acceptation[418], le prince
Léopold déclara nettement qu'il fallait que les trois puissances lui
accordassent la garantie d'un emprunt considérable nécessaire à
l'établissement de son gouvernement, et surtout qu'on fît obtenir de
meilleures limites au nouvel État. On rejeta ces propositions, et le
prince Léopold retira son acceptation. Il fallut chercher un autre
prince pour le remplacer, et c'était là où en étaient les choses
lorsque la révolution de Juillet éclata en France. Les commissaires
des trois cours en Grèce, appuyant en cela les instances du comte Capo
d'Istria, sollicitaient qu'on mît fin à l'état précaire qui existait
dans le pays déchiré par les factions et par les ambitions de quelques
chefs.
[418] La conférence de Londres, par le protocole du 3 février
1830, avait décidé que la Grèce constituerait une monarchie
indépendante, et que ses limites au nord seraient tracées par une
ligne allant de l'embouchure du fleuve Aspro, jusqu'à celle du
Sperchius. Un autre protocole du même jour agréait le prince
Léopold comme roi du nouvel État. Le 11 février suivant le prince
adressa à la conférence une note où il réclamait comme ligne
frontière les limites du canton de Vlochos et la chaîne du mont
Œta. En outre il exigeait d'être garanti contre toute agression
étrangère par un corps de troupes suffisant, et demandait qu'on
lui fournît des subsides pendant les premières années de son
établissement. La conférence refusa de céder sur la question des
limites, et le prince refusa définitivement la couronne (21 mai).
Telle était la situation quand lord Palmerston convoqua une réunion de
la conférence le 28 décembre 1830. Voici le compte rendu de cette
séance que j'adressai à Paris[419]:
[419] Dépêche officielle déjà publiée.
«Nous avons eu, ce matin, une conférence sur la Grèce. Lord Palmerston
y a fait la lecture des derniers protocoles qui avaient été arrêtés
dans les conférences auxquelles mon prédécesseur avait pris part, et
qui, par le refus du prince Léopold, n'avaient eu aucun résultat.
L'agrandissement du territoire de la Grèce a été convenu entre nous.
Cela fait, j'ai cherché à établir que puisqu'on voulait faire des
changements aux derniers protocoles auxquels la Porte avait donné son
acquiescement, il valait mieux proposer la ligne la plus convenable à
la Grèce, que de changer pour une amélioration trop peu importante, et
que la ligne du golfe de Volo à celui d'Arta me semblait la plus
convenable. Lord Palmerston a soutenu très bien cette proposition
qu'il a fait valoir par de fortes raisons tirées de toutes ses
correspondances.
»La Russie ne manifeste plus le même intérêt pour la Grèce, depuis
qu'elle a rétabli ses anciennes relations avec la Porte ottomane[420],
ce qui rend ses plénipotentiaires extrêmement circonspects et peu
disposés à rien prendre sur eux-mêmes.
[420] Traité de paix d'Andrinople (14 septembre 1829).
»Dans cet état de choses, nous sommes convenus que l'Angleterre
chargerait M. Dawkins, _son commissaire en Grèce_[421], de dire
confidentiellement au comte Capo d'Istria que la frontière de la Grèce
peut être améliorée, et le prierait de ne pas divulguer les intentions
des trois cours; mais de chercher quelque prétexte plausible pour ne
pas ordonner l'évacuation, comme cela était convenu, des points de
l'Acarnanie et de l'Étolie qui se trouveraient occupés par les Grecs.
Pendant que cette démarche se fera, les plénipotentiaires russes
demanderont à leur gouvernement l'autorisation de signer les actes
nécessaires pour obtenir l'amélioration des limites de la Grèce par
une convention faite de gré à gré, moyennant une somme d'argent
quelconque. Cette somme serait prise sur l'emprunt qui doit être
garanti par les trois puissances...
[421] Supprimé dans le texte des archives.
»Si l'on parvient à obtenir ces changements de la Porte ottomane, les
commissaires démarcateurs auraient les mêmes fonctions à remplir. Il
serait alors important que le commissaire français s'y rendît
promptement et prît part à tout le travail qui doit être fait pour que
les Grecs sussent bien que la France défend leurs intérêts.
»Je vous prie de me confirmer les ordres qui ont été donnés à mon
prédécesseur, ou de m'en donner de nouveaux si vous aviez quelque
autre projet sur le choix d'un souverain de la Grèce; mais, si vous
persistez, comme il me paraît que les autres puissances sont portées à
le faire, à nommer l'un des fils du roi de Bavière, il serait
important que l'administration du pays fût conservée au comte Capo
d'Istria et il faudrait même le prier, sa santé étant très faible, de
présenter un plan de régence.
»Vous voudrez bien vous rappeler que le gouvernement s'est engagé, par
un acte du 3 mai 1830, à garantir l'emprunt de soixante millions
convenu par l'article 4 du protocole du 20 février 1830. J'ai besoin
de vos ordres à cet égard.
»Recevez...»
J'écrivais encore deux jours après sur le même sujet[422]:
[422] Dépêche officielle déjà publiée.
«Dans ma dépêche d'avant-hier, je vous entretenais du résultat de ma
dernière conférence sur les affaires de la Grèce avec lord Palmerston
et le prince de Lieven. Les conversations que j'ai eues depuis, sur ce
sujet, avec les ministres anglais, m'ont démontré que le choix de leur
gouvernement, comme souverain du nouvel État grec, était fixé sur le
prince Othon de Bavière. Ce n'est donc plus comme un projet, mais
comme un point à peu près arrêté, que nous devons considérer cette
résolution du cabinet de Londres; mon prédécesseur avait été, du
reste, autorisé à y donner son adhésion. Dans une correspondance qui
avait eu lieu avec le roi de Bavière, on en était venu jusqu'à
demander quel revenu personnel il ferait à son fils, pour qu'à son
début en Grèce il ne se trouvât pas à charge au pays...»
Je reviendrai plus tard sur cette question de la Grèce, quand les
événements nous y ramèneront. A l'époque où nous sommes parvenus il
était moins urgent de songer au prince qui devait gouverner la Grèce
qu'à celui qui serait choisi pour gouverner les provinces belges, car
à ce dernier choix se rattachait l'apaisement du parti révolutionnaire
en Belgique, et même en France, et par conséquent, le maintien de la
paix en Europe. On a déjà vu que le nom du prince Léopold de
Saxe-Cobourg avait été prononcé. Lord Ponsomby l'avait appuyé près du
comité diplomatique du congrès de Bruxelles[423] ce qui signifiait
qu'il était approuvé par le cabinet anglais, et j'avais pu m'en
assurer dans mes conversations avec lord Grey et lord Palmerston. Le
président du comité diplomatique belge, M. Van de Weyer, était en ce
moment en route pour Paris et Londres, où il était chargé de faire
agréer le prince Léopold.
[423] Le comité diplomatique avait été nommé le 20 novembre par le
gouvernement provisoire pour l'expédition des affaires étrangères.
Il se composait de M. Van de Weyer, président, du comte de Celles,
du comte d'Arschot, de MM. Destriveaux et Nothomb.
Ce prince lui-même s'était adressé directement à moi pour me
consulter, et je m'étais empressé de lui répondre que, pour ma part,
je verrais avec grand plaisir réussir sa candidature. Et en effet, je
ne trouvais aucun prince en Europe, qui pût aussi bien convenir que
lui à cette situation délicate et compliquée. J'avais eu occasion de
le connaître au congrès de Vienne, où il avait montré beaucoup
d'esprit et de loyauté, en soutenant les intérêts du roi de Saxe
contre la Prusse et la Russie; et je me souvenais du ferme courage
avec lequel il avait résisté alors aux cajoleries comme aux menaces
de l'empereur Alexandre dans l'armée duquel il avait cependant servi
pendant plusieurs années. Le prince Léopold, devenant roi des Belges
et épousant une princesse française, me semblait le meilleur choix à
faire pour résoudre la difficulté qui nous occupait. Le temps a prouvé
que je ne me trompais pas. Mais ce choix dérangeait les calculs de
quelques intrigants de Bruxelles qui voulaient lier leurs intérêts
personnels à ceux du gouvernement français, et qui cherchaient à
l'entraîner dans leur intrigue. Ils commencèrent par ébruiter le
projet de choisir le prince Léopold, qui avait été communiqué
confidentiellement, comme je viens de le dire, au comité diplomatique
du congrès de Bruxelles. M. de Celles, qui était membre de ce comité,
s'était hâté de l'écrire à ses amis à Paris, de façon que quelques
membres de l'extrême gauche de la Chambre des députés se hâtèrent de
s'emparer de ce projet comme d'un moyen d'attaque contre le
gouvernement français. On va juger avec quel effet: