LE GÉNÉRAL SEBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 30 décembre 1830.

»Mon prince,

»La discussion qui s'est engagée dans la Chambre à la suite des

derniers mouvements vient de se terminer. Elle a épuisé la défiance

qui était dans les esprits, et qui était le mal réel de notre

situation. L'ordre est tout à fait consolidé, car la tranquillité des

esprits est revenue; et tout nous porte à espérer que la marche du

gouvernement ne sera plus embarrassée désormais par les incidents

fâcheux que l'irritation et l'inquiétude faisaient naître chaque

jour.

»Les questions étrangères ont été débattues à la tribune pendant cette

discussion. Elles l'ont été sous l'empire des préoccupations et des

préjugés que la situation intérieure devait inévitablement produire.

La question de la Belgique a occupé une grande partie des séances

d'hier et d'aujourd'hui. Les ministres du roi se sont renfermés dans

une réserve qui n'a point empêché la manifestation la plus nette et

plus positive de leurs intentions pacifiques et de leur éloignement

pour la propagande.

»Le prince de Cobourg a été attaqué avec véhémence: hier, par M.

Mauguin, aujourd'hui par M. le général Lamarque. Cet orage qui a

éclaté dans la Chambre avait été formé par les journaux, et, il faut

le reconnaître, par l'opinion publique. Le roi, qui a pour le prince

de Cobourg une sincère amitié, en est d'autant plus affligé, qu'il

voit l'impossibilité de ramener à cette pensée l'esprit public. Il

faudra donc jeter nos regards sur un autre prince qui puisse convenir

en même temps à la Belgique, à la France, à l'Europe, et ce n'est pas

la moindre des difficultés que vous avez à résoudre.

»Les Belges, en totalité, voudraient, ou que leur pays fût réuni à la

France, ou que le duc de Nemours fût appelé à régner sur eux. Pour

obtenir ce résultat important, ils consentiraient volontiers à ce

qu'Anvers devînt une ville libre, et ils iraient peut-être jusque-là

pour Ostende. La France verrait dans la réunion de la Belgique, ou

dans le choix du duc de Nemours une juste réparation du passé et le

repos de son avenir. Cet arrangement deviendrait pour l'Europe un gage

de paix. Mais cependant nous ne voudrions pas, pour y parvenir, nous

placer dans une situation violente qui nous obligerait à faire la

guerre contre l'Europe entière et à y ébranler tout l'ordre social

déjà chancelant. Toutefois, la pensée d'un système politique qui

serait si complet pour nous, et pour les autres États doit s'offrira

votre esprit, mon prince, avec tout ce qu'elle a de grand et de vrai.

S'il faut l'abandonner, ce sera un sacrifice d'autant plus pénible

qu'aucune idée d'ambition n'en altère la pureté.

»Dans l'exclusion de la maison de Nassau, la Belgique, il ne faut pas

se le dissimuler, a compris celle de toutes les maisons protestantes

et mêmes des dynasties allemandes sans en excepter la Bavière et la

Saxe. D'ailleurs, un prince bavarois, lorsque le chef de cette maison

possède Landau, qui est un démembrement de la France, ne saurait être

accueilli avec plaisir ici.

»Le frère du roi de Naples, jeune prince de dix-neuf ans, qui montre

de l'esprit et un noble caractère, serait encore celui dont

probablement l'élévation rencontrerait le moins d'obstacles dans

l'esprit de la nation française.

»C'est à vous, mon prince, qu'est confiée la haute mission de résoudre

une question aussi délicate et aussi compliquée, d'une manière

conforme à la dignité et aux intérêts de notre pays. Le roi attend

votre réponse avec une impatience que vous concevrez facilement. Votre

expérience, votre sagesse consommée, nous éclaireront sur ce qu'il est

possible de faire avec l'assentiment des grandes puissances.

L'Angleterre serait-elle encore dans les voies d'une politique étroite

et jalouse? Son gouvernement, aujourd'hui si éclairé, ne pourrait-il

s'en affranchir, pour ne voir dans l'arrangement à prendre sur la

Belgique, qu'une combinaison propre à prévenir assez longtemps la

guerre pour permettre à la raison d'étendre son empire en Europe?

»Le roi a vu ce matin M. Gendebien[424]. Il lui a parlé avec une

franchise affectueuse et ne lui a point dissimulé que sa politique ne

pourrait jamais être accusée de mauvaise foi, et qu'il accomplirait

tous les engagements qu'il avait pris avec les puissances de ne pas

faire tourner à son avantage la révolution de la Belgique. Il a donc

repoussé la proposition de la réunion et celle de l'élévation de son

fils. Du reste, mon prince, l'Europe est plus intéressée que nous à

faire disparaître cette cause de guerre, toujours renaissante et

toujours active. Nous espérons qu'elle aura une heureuse issue.

»Agréez...

»HORACE SEBASTIANI.»

[424] Jean-François Gendebien, né en 1753, député du Hainaut au

congrès belge en 1790, et président du congrès. Après la réunion à

la France, il fut élu aux Cinq-Cents et au Corps législatif. Après

1815, il siégea aux états généraux des Pays-Bas. En 1830, il fut

élu au congrès belge qu'il présida quelque temps comme doyen

d'âge. Il fut plus tard nommé président du tribunal de Mons et

mourut en 1838.

En même temps que je recevais cette lettre, le commissaire français de

la conférence à Bruxelles, M. Bresson, m'écrivait celle-ci:

«Bruxelles, le 31 décembre 1830.

»Mon prince,

»Mes inquiétudes redoublent sur l'état de ce pays. Le roi de Hollande,

par sa fermeture de l'Escaut, a détruit tous les desseins de la

conférence. Le désordre, l'anarchie et la guerre civile sont à nos

portes. Je ne sais que conseiller, mais il n'y a qu'une grande mesure,

qu'une grande pensée, qui puissent détourner l'orage qui se grossit.

Un prince français est impossible; il entraîne la guerre; et cependant

ce n'est peut-être que par une concession de ce genre que l'on

contiendra la turbulence de la Belgique. Que dire? Que faire? Une

pareille solution est au-dessus de mes forces.

»Lord Ponsomby prétend qu'il a meilleur espoir que moi. Je souhaite de

tout mon cœur qu'il ne se trompe pas, mais son pays ne joue pas aussi

gros jeu que le nôtre, et il est bien naturel que nos alarmes soient

plus vives.

»Daignez agréer...»

* * * * *

On voit que l'horizon s'était fort rembruni à Bruxelles par le fait

des intrigues de M. de Celles et de ses amis, et que ceux-ci avaient

même fini par gagner le général Sebastiani à leur opinion. La lettre

qu'on vient de lire prouve qu'il était entré dans leur intrigue ou que

son jugement, ordinairement assez sain et perspicace, était obscurci

par les informations erronées qu'il avaient reçues. Il fallait, en

tout cas, être insensé pour croire que les grandes puissances seraient

jamais amenées à consentir à la réunion de la Belgique à la France,

ou, ce qui revenait au même, à l'élévation du duc de Nemours au trône

de Belgique, sans une guerre acharnée dans laquelle la France devait

triompher seule contre quatre.

J'ai déjà nommé plusieurs fois M. de Celles sans expliquer ce qu'il

était et comment il avait pu acquérir une espace d'influence en

Belgique et à Paris. Le comte de Celles, issu d'une famille noble de

la Belgique, était jeune encore à l'époque de la conquête de la

Belgique par la République française, mais il avait su cependant se

faire distinguer dès ce temps par le dévergondage de sa conduite et

par des excès de plus d'un genre. Il s'était rallié un des premiers

parmi les Belges, au système impérial de Napoléon, par lequel il avait

été attaché au conseil d'État d'abord, puis nommé préfet,

successivement de Nantes et d'Amsterdam. Il avait encore l'exécration

des Hollandais, autant par la rigueur excessive avec laquelle il

faisait exécuter les mesures les plus acerbes du régime impérial, que

par le cynisme de sa conduite et de ses habitudes. Après la

dissolution de l'empire, il était resté dans l'obscurité pendant

quelques années, puis il avait été élu membre de la seconde chambre

des Pays-Bas, où il s'était rangé dans l'opposition. Plus tard, à la

suite d'un voyage qu'il avait fait à Rome, il se rapprocha du roi des

Pays-Bas, embarrassé dans ce temps-là de ses relations avec la cour de

Rome, il sut persuader à ce souverain que personne ne le servirait

aussi utilement que lui auprès du gouvernement pontifical, se vantant

de ses idées philosophiques et antireligieuses qui l'empêcheraient

d'être dupe, et du crédit que la piété de sa femme lui avait acquis à

Rome. Le roi des Pays-Bas le nomma son ambassadeur près du

Saint-Siège; et, en effet, quelques mois après, M. de Celles

concluait un concordat[425], qui ne remplit pas toutefois l'attente du

roi, et qui devint même en partie la source des dissensions

religieuses en Belgique et du mécontentement des catholiques belges

contre le roi des Pays-Bas. M. de Celles avait repris sa place à la

seconde Chambre; mais il était également déconsidéré près des

Hollandais pour sa conduite passée, et près des catholiques belges qui

l'accusaient d'avoir cherché à trahir leurs intérêts au profit de ceux

du roi.

[425] Ce concordat fut signé le 18 juin 1827, sous le pontificat

du pape Léon XII. Il portait que le concordat de 1801, signé entre

Pie VII et le premier consul, resterait en vigueur pour les

provinces méridionales du royaume et serait appliqué aux provinces

septentrionales avec les modifications suivantes: Chaque diocèse

aura son chapitre et son séminaire.--Lorsqu'il s'agira de pourvoir

à une vacance d'un siège épiscopal, le chapitre présentera une

liste de candidats que le roi devra agréer. Cet agrément obtenu,

le chapitre pourra choisir sur cette liste tel membre qu'il lui

plaira. L'élection sera ensuite déférée au pape pour l'institution

canonique. Le pape compléta ces dispositions par des lettres

apostoliques, où il se réservait le droit, pour la première

organisation, de fournir lui-même l'Église belge de ses pasteurs.

Les évêques pourraient prêter serment au roi, mais ils devaient

choisir eux-mêmes leurs grands vicaires, ainsi que tous les curés,

et avoir pleine autorité sur les séminaires. Enfin tous les

ecclésiastiques devaient recevoir une dotation de la couronne.

Telle était la situation de M. de Celles lors de la révolution de

1830. Il se jeta des premiers dans cette révolution, et élu membre du

congrès national par le parti libéral, il avait été nommé

vice-président du comité diplomatique, chargé de traiter toutes les

questions qui concernaient les affaires extérieures de la Belgique.

M. de Celles avait épousé la fille du général de Valence, marié à une

fille de madame de Genlis. Madame de Celles avait une sœur mariée au

maréchal Gérard, devenu ministre de la guerre après la révolution de

Juillet. L'autre fille de madame de Genlis, madame la marquise de

Lawoestine, mariée en Belgique, avait laissé un fils, qui s'était

distingué comme l'un des coryphées du parti bonapartiste en France. On

voit combien cette parenté offrait de liens à M. de Celles, par madame

de Genlis avec le Palais-Royal, et par le maréchal Gérard avec le

gouvernement. C'est par là qu'il intriguait et ameutait pour obtenir

la réunion de la Belgique à la France, ou, au moins, la royauté de M.

le duc de Nemours, dans la pensée que le résultat serait pour lui une

grande position en France et le sortirait de la Belgique où il sentait

qu'il était déconsidéré.

Je me suis trop étendu, peut-être, sur ce personnage fort peu

intéressant, mais cette digression était nécessaire pour faire

connaître le foyer des intrigues qui venaient gêner la marche de nos

affaires en Angleterre.

C'est sous ces auspices, assez peu favorables, que finit l'année 1830;

année mémorable par les événements qui ont marqué son cours.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 103 / 145 题