»Vendredi 3 septembre 1830, six heures et demie du soir.»
[288] On verra plus tard pourquoi j'insère ici ce billet. Je veux
d'ailleurs dire une fois pour toutes que j'entremêlerai mon récit
de lettres et de billets, autant que je le pourrai, parce que je
crois que le meilleur récit dans ce genre, n'équivaut jamais aux
pièces écrites dans le moment même des événements. (_Note du
prince de Talleyrand._)
Deux jours après, le roi m'écrivait:
«Je veux avoir le plaisir de vous annoncer moi-même que _le Moniteur_
de demain annoncera une nomination que j'ai faite avec une vive
satisfaction. Si mon ambassadeur à Londres est libre demain vers
quatre heures, je serai charmé qu'il vienne me voir.
»L.-P.
»Ce dimanche, 5 septembre 1830, à neuf heures et demie du soir.»
Ainsi, j'étais ambassadeur à Londres, et il fallait prendre en hâte
mes dispositions pour me rendre à mon poste. Lord Aberdeen[289] était
ministre des affaires étrangères dans le cabinet présidé par le duc de
Wellington; j'avais eu d'intimes relations avec tous les deux en 1814
et en 1815 et je les informai de ma nomination en écrivant à lord
Aberdeen qui me répondit sur-le-champ:
«Foreign-Office, 20 septembre 1830.
»Mon prince,
»Je suis trop flatté de votre souvenir pour ne pas éprouver le besoin
de vous exprimer mes sentiments. Si, dans un temps des plus
remarquables, j'étais assez heureux de me trouver en rapport avec
Votre Excellence, certes, ce n'est pas moi qui dois en méconnaître le
prix et les agréments. Permettez-moi de vous assurer, mon prince,
qu'en arrivant en Angleterre, vous me trouverez très empressé de
renouveler ces relations,--d'autant plus que j'espère ne pas me
tromper en regardant l'affermissement d'une bonne intelligence entre
les deux pays, comme le but principal de votre mission.
»Agréez...
»ABERDEEN.»
[289] Georges Gordon, comte d'Aberdeen, né on 1784, avait été
ambassadeur à Vienne en 1814 pendant le congrès. En 1828, il entra
comme ministre des affaires étrangères dans le cabinet Wellington
et se retira avec le ministère le 16 novembre 1830. Il revint aux
affaires en novembre 1834 dans le court ministère Wellington,
comme ministre des colonies, puis de nouveau en 1841 sous le
ministère Peel. En 1852, il présida le cabinet qui devait conclure
une alliance offensive et défensive avec la France. Il se retira
en 1855 et mourut en 1860.
* * * * *
Assuré d'avoir été compris par l'homme avec lequel j'étais appelé à
traiter le plus habituellement, il ne me restait plus qu'à faire mes
préparatifs de départ. Je quittai Paris le 22 septembre. Je débarquais
le 24 au soir à Douvres. En entendant résonner les canons de la
forteresse qui annonçaient l'arrivée de l'ambassadeur de France, je ne
pus me défendre du souvenir que trente-six ans auparavant, j'avais
quitté ces mêmes rivages de l'Angleterre, exilé de mon pays par la
tourmente révolutionnaire, repoussé du sol britannique par les
intrigues de l'émigration; j'y rentrais maintenant animé de l'espoir,
du désir surtout d'établir enfin cette alliance de la France et de
l'Angleterre que j'ai toujours considérée comme la garantie la plus
solide du bonheur des deux nations et de la paix du monde. Mais que
d'obstacles à surmonter pour atteindre ce but! Si je les cachais aux
autres pour soutenir leur courage, je ne pouvais les dissimuler à
moi-même; ils étaient nombreux, graves et d'une double nature: les uns
venaient de la France, où un gouvernement mal affermi, luttait encore
journellement pour son existence, ce qui n'était pas propre à inspirer
de la confiance aux gouvernements étrangers. D'autre part, je
n'ignorais pas que c'était un ministère tory et conservateur qui
gouvernait l'Angleterre, et qui, malgré son empressement à reconnaître
notre révolution, n'avait pas pu la voir d'un oeil bien favorable,
particulièrement après le soulèvement de la Belgique dont j'avais eu
connaissance à Calais[290]. C'étaient là les réflexions qui
assiégeaient mon esprit en traversant la belle Angleterre si riche,
si paisible, et en entrant à Londres le 25 septembre 1830. Elles
n'ébranlèrent heureusement ni mes résolutions ni mes convictions. Et
c'était assez nécessaire, car je reçus bientôt de France, des lettres
qui étaient peu rassurantes.
[290] C'est le 25 août que le peuple de Bruxelles se souleva au
nom de l'indépendance nationale. Le 1er septembre, le prince
d'Orange, fils aîné du roi, arriva sous les murs de la ville, mais
il fut rappelé par son père qui craignait de le voir pactiser avec
les insurgés. Le 23 septembre, son frère, le prince Frédéric,
pénétra dans la ville, mais dut l'évacuer après quatre jours de
lutte. Le 3 octobre suivant, un gouvernement provisoire proclama à
Bruxelles l'indépendance de la Belgique.
Ainsi M. Molé m'écrivait:
«Paris, 26 septembre 1830.
»J'ai reçu hier, mon prince, votre aimable lettre de Calais. J'y ai vu
avec un grand plaisir que vous aviez parfaitement supporté le
voyage.--Les journaux, tout inexacts qu'ils ont été dans leurs récits,
vous auront fait pressentir ce qui s'est passé depuis votre départ.
J'ai cru un moment que notre correspondance officielle cesserait avant
d'avoir commencé. Maintenant je crois qu'elle commencera mais je ne
m'engagerais pas sur sa durée.--Madame de Dino que j'ai vue hier et
avec laquelle je dîne aujourd'hui, vous en dira davantage.
»Agréez...
Et de son côté le duc de Dalberg me mandait sous la date du 27
septembre:
«Vous avez, mon cher prince, à peine quitté Paris; les journaux vous
ont fait connaître les faits qui nous ont occupés depuis peu de jours,
et j'aurais cru inutile de vous écrire, si madame de Dino n'eût voulu
porter de ma part quelque chose de plus que mes tendres hommages pour
vous.
»Je vous ai mandé que nous étions à la veille d'entrer dans un
système d'anarchie démocratique. Le ministère était sur le point de se
diviser. Laffitte[291] devait former un ministère, et on m'assure que
le roi avait exclu le général Lamarque[292] et Mauguin[293]. Laffitte
a reculé lorsqu'il a vu que quatre-vingt-dix députés se plaçaient dans
l'opposition; que des pétitions se signaient à la Bourse; que les
nouvelles des départements étaient défavorables à un pouvoir qui
prenait l'action trop bas. La question se réduit à savoir si on ira
jusqu'à la fin d'octobre tel qu'on se trouve en ce moment. La question
est encore de savoir si la Belgique s'arrange avec son souverain qui
me paraît fort obstiné et qui n'a pas un langage franc et positif. Si
la Belgique s'insurge et résiste, vous aurez ici le changement du
ministère et la guerre après. Le maréchal de Trévise me disait ce
matin: «Les Belges ont commencé six mois trop tôt.»--Le maréchal Soult
qui était son voisin, observa qu'on était ici en retard. Si c'est avec
ces opinions-là qu'on veut faire de la diplomatie, je vous engage, mon
prince, à vous retirer. Vous ne calmerez rien...»
[291] Jacques Laffitte né en 1767, entra en 1788 dans les bureaux
du banquier Perregaux, dont il gagna la confiance entière et
devint l'associé (1800). Il lui succéda après sa mort, devint en
1809 régent de la Banque de France et gouverneur en 1814, député à
la Chambre des représentants en 1815. Il fut réélu en 1816 et
1817. Après la révolution de Juillet, il entra dans le ministère
du 11 août, et présida ensuite le cabinet du 3 novembre 1830. Il
se retira en mars 1831. Il fut toujours réélu à la Chambre sauf
une courte interruption en 1837; il siégea jusqu'à sa mort dans
les rangs de l'opposition (1844).
[292] Maximilien comte Lamarque, né en 1770, engagé volontaire en
1791, général de brigade en 1801, chef d'état-major de l'armée de
Naples en 1807, général de division la même année. Pendant les
Cent-jours, il fut nommé gouverneur de Paris, puis commandant en
chef de l'armée de Vendée. A la deuxième Restauration, il fut
exilé, revint en France en 1818, fut élu député en 1828 et fut un
des membres les plus actifs de l'opposition. Il mourut du choléra
en 1832. Ses obsèques donnèrent lieu à des manifestations
tumultueuses et à une sanglante émeute (5 et 6 juin).
[293] François Mauguin, né en 1785, entra au barreau de Paris en
1813, défendit en 1815 M. de Labédoyère, et plaida dans la plupart
des procès politiques de la Restauration. En 1827 il fut élu
député par la Côte-d'Or et depuis lors siégea constamment à la
Chambre jusqu'en 1851. Il faisait partie en 1830 de l'opposition
avancée et était l'ami du général Lamarque. Il mourut le 4 juin
1854.
* * * * *
Voilà pour ce qui concernait la France. L'extrait suivant de ma
seconde dépêche à M. Molé donnera une idée exacte des dispositions
dans lesquelles je trouvai les ministres anglais à notre égard[294]:
[294] Les lettres officielles de M. de Talleyrand au ministre des
affaires étrangères, celle-ci en particulier ont déjà été publiées
par M. Pallain (_Ambassade de Talleyrand à Londres, 1830-1834,
première partie_). Quelques-unes de ces lettres sont reproduites
dans les _Mémoires_. Elles seront signalées au passage en même
temps que les variantes des deux textes.
«Londres, le 27 septembre 1830.
»Monsieur le comte,
»Lord Aberdeen étant rentré aujourd'hui en ville, j'ai chargé M. de
Vaudreuil[295] de le prévenir de mon arrivée et de lui demander
l'heure à laquelle je pourrais le voir. Il a répondu avec empressement
qu'il m'attendrait et qu'il ne sortirait pas. J'ai eu tout lieu d'être
satisfait de cette première entrevue. Il m'a dit avec obligeance, qu'à
la nouvelle de mon arrivée à Londres, il avait abrégé son séjour à la
campagne et hâté son retour. Quoique ma visite se soit assez longtemps
prolongée, nous sommes restés comme je le désirais dans des
généralités dans lesquelles j'ai pu placer naturellement les
principes qui dirigent la politique de la France. Je n'ai eu, pour
cela, besoin que de me rappeler les instructions que le roi m'avait
données. Il m'a été facile de juger que le ministre de Sa Majesté
Britannique était plus disposé à y applaudir qu'à les combattre. Je
n'ai pu qu'être[296] content de ce qu'il m'a dit à cet égard.
[295] Victor-Louis Rigaud vicomte de Vaudreuil, né en 1799, était
entré dans la diplomatie sous la Restauration et avait été
secrétaire à La Haye, à Cassel, à Londres et à Lisbonne. En 1830,
il était premier secrétaire à Londres: il fut peu après nommé
ministre à Weimar puis à Munich où il mourut (1834).
[296] Variante: _très_ content.
»En sortant de chez lord Aberdeen, je suis allé chez le duc de
Wellington qui est aussi revenu ce matin. J'ai eu fort à me louer de
l'accueil que le ministre du roi a reçu de lui. Tous les sentiments
qu'il a exprimés sont favorables à l'ordre de choses qui,
_heureusement_[297], règne aujourd'hui en France. Cependant, comme
dans le cours de la conversation, il s'est servi du mot _malheureuse_,
en parlant de la révolution amenée par les folles entreprises du
dernier gouvernement, j'ai cru devoir relever cette expression, et
dire que sans doute elle lui était inspirée par un sentiment de
commisération bien naturel pour ceux que cette révolution avait
précipités du trône, mais qu'il devait être bien convaincu qu'elle
n'était un malheur, ni pour la France, retirée par elle de la funeste
position où le système de gouvernement précédemment suivi l'avait
placée, ni pour les autres États avec lesquels nous désirons rester
dans de bons rapports, dont nous ne nous écarterons jamais, si, comme
nous avons le droit de l'exiger, la dignité de la France est
constamment respectée. Sur cette observation, faite un peu vivement,
le duc a, en quelque sorte rétracté l'expression dont il s'était
servi, en s'empressant de la renfermer dans le sens que je lui
donnais.
[297] Supprimé dans le texte des archives.
»En tout, monsieur le comte, je crois pouvoir en toute assurance
augurer de ces premiers entretiens que les dispositions personnelles
des ministres anglais ne compliqueront pas les difficultés qui
pourront sortir de la nature même des affaires que j'aurai à traiter
avec eux.
»Lord Aberdeen n'a pu me dire encore, quel jour le roi me donnerait
audience, ni si ce serait à Londres ou à Brighton.»
* * * * *
Ces citations de dépêches et de lettres suffiront pour constater,
jusques dans ses nuances, la délicatesse de ma situation. L'avenir,
heureusement caché pour les hommes, ne me révélait pas de combien de
complications nouvelles, cette situation serait encore embarrassée, et
je me mis à l'œuvre avec bon courage.
Le personnel de mon ambassade était assez médiocrement composé; il
m'avait été en grande partie imposé avant mon départ de Paris, et je
dus lui faire subir plusieurs changements avant de le rendre aussi
utile qu'il le devint par la suite. Mais en revanche, ma nièce, madame
la duchesse de Dino, avait consenti à m'accompagner à Londres, et je
pouvais compter sur les ressources de son grand et charmant esprit,
aussi bien pour moi-même, que pour nous concilier la société anglaise
si exclusive, et dont elle ne tarda pas, comme je l'avais prévu, à
conquérir la bienveillance. Ce n'était pas une œuvre facile,
cependant, car la grande majorité de l'aristocratie anglaise n'avait
pas accepté notre révolution aussi aisément que le ministère; et il y
avait en outre dans cette aristocratie des influences étrangères que
j'aurai occasion de signaler plus tard, et qui s'exercèrent activement
contre nous à notre début, mais que nous parvînmes, non sans peine, à
surmonter.
Les événements prirent promptement un caractère plus grave en
Belgique; l'émeute de Bruxelles se transforma en un soulèvement
général du pays, et, soit par les fautes du gouvernement et son
impopularité, soit par le désir d'imiter ce qui s'était fait en
France, il s'y opéra une révolution aussi complète que la nôtre, avec
cette différence fort remarquable, qu'en France, la révolution s'était
faite en partie par suite des empiètements du clergé, tandis qu'en
Belgique c'était le clergé lui-même qui l'excitait[298]. Grande leçon
donnée aux gouvernements, qui devaient apprendre une fois de plus le
double danger qu'il y a à persécuter une religion au profit d'une
autre, comme on l'avait fait dans les Pays-Bas, ou à placer la
religion dans le gouvernement, ainsi qu'on avait tenté de le faire en
France.
[298] Dès l'année 1815 la constitution hollandaise qui venait
d'être étendue à la Belgique avait été soumise à l'approbation des
notables belges. Elle fut rejetée par 796 voix contre 527, et
parmi les membres de la majorité 126 avaient spécialement motivé
leur vote «_par les articles relatifs au culte_».
Cet incident de la révolution belge aggravait singulièrement les
difficultés de nos premières relations avec le gouvernement anglais:
car, si j'avais dû, dès le début, faire valoir en faveur de notre
révolution le principe de non-intervention, généralement adopté par ce
gouvernement, je ne pouvais pas oublier cependant que la création du
royaume des Pays-Bas, par la réunion de la Belgique à la Hollande,
avait été, en 1814, l'œuvre de l'Angleterre et des mêmes hommes
d'État anglais que je retrouvais précisément encore au pouvoir en
1830. Ces hommes consentiraient-ils à accepter les conséquences du
principe de non-intervention, quand elles avaient pour résultat de
renverser une combinaison adoptée en haine ou par crainte de la
France, lorsque cette même France devait leur paraître bien plus
dangereuse après la révolution qu'elle venait de faire? Première
question fort délicate à poser aux ministres anglais. Je n'hésitai pas
néanmoins à le faire, dès que la nouvelle arriva à Londres que l'armée
hollandaise avait été repoussée de Bruxelles, et que le roi des
Pays-Bas était hors d'état de rétablir son pouvoir sur la Belgique.
Je dois rendre la justice au gouvernement anglais de dire qu'il
reconnut loyalement et immédiatement l'autorité du principe de
non-intervention; mais il présenta sur son application au cas actuel
des considérations qui n'étaient pas sans force. Voici le langage
qu'il me tint:
«S'il est démontré que le roi des Pays-Bas est dans l'impossibilité de
rétablir l'ordre dans ses États, il n'en est pas moins du plus grand
intérêt pour l'Europe que les choses ne restent pas dans l'état où
elles sont aujourd'hui. Nous ne pouvons pas, et vous ne pouvez pas
plus que nous, rester insensibles à ce qui se passe. Tout en
maintenant le principe de non-intervention, il faut que nous trouvions
ensemble le moyen d'empêcher les États, qui craignent de voir se
propager chez eux l'esprit d'insurrection, de prendre des mesures
violentes qui rendraient la guerre inévitable. Ne pourrait-on pas
essayer, par d'utiles conseils, de ménager un rapprochement avantageux
à la Hollande et à la Belgique, et tel que chacun, en faisant un
sacrifice, obtiendrait la partie essentielle de ce qu'il a le droit
d'exiger? Donner des conseils n'est pas intervenir, lorsque celui qui
les donne n'élève pas la prétention de contraindre à les suivre. En se
bornant à ce rôle amical, on ne blesse pas l'indépendance de l'État à
qui ces conseils s'adressent, et aucun autre gouvernement ne saurait
en prendre de l'ombrage. Toute l'Europe a concouru à la formation du
royaume des Pays-Bas en 1814; ce serait s'abuser étrangement que
d'espérer que, si le déchirement de ce royaume est complet, la paix de
l'Europe n'en soit pas troublée.»
Lord Aberdeen concluait que c'était un devoir pour les puissances qui
pouvaient exercer quelque influence auprès du roi des Pays-Bas, d'en
faire aujourd'hui usage, mais seulement par la voie de la persuasion,
et en évitant toute démarche qui pourrait présenter un autre
caractère, pour engager les deux partis à faire franchement des
concessions, à la faveur desquelles un rapprochement puisse être
opéré; et comme la France et l'Angleterre étaient les seules à portée
d'agir, et de le faire immédiatement, ainsi que l'urgence des
circonstances l'exigeait, il pensait que c'était à elles à faire
entendre leurs conseils.
Ces considérations eurent d'autant plus de valeur à mes yeux que, ne
pouvant pas douter de la droiture des intentions du gouvernement
anglais, j'y voyais tout d'abord un besoin de se concerter avec nous
dans une affaire où son intérêt était engagé. Il me parut donc qu'il
était impossible pour nous de nous retrancher dans la généralité du
principe de non-intervention, et de garder une attitude passive qui
n'était pas sans danger pour le repos de l'Europe, et qui nous aurait
fait perdre une partie de l'influence que le gouvernement anglais
désirait nous voir prendre. J'appuyai en conséquence à Paris les
propositions que lord Aberdeen y fit présenter par l'ambassadeur
d'Angleterre, lord Stuart de Rothesay.
Dans l'intervalle de la réponse attendue de Paris à ces ouvertures,
j'eus le 6 octobre, du roi d'Angleterre, l'audience dans laquelle je
lui présentai mes lettres de créance[299].
[299] Appendice, p. 450: Le prince de Talleyrand à madame
Adélaïde (7 oct.).
Je lui adressai, à cette occasion, le discours suivant:
«SIRE,
»Sa Majesté le roi des Français m'a choisi pour être l'interprète des
sentiments qui l'animent pour Votre Majesté.
»J'ai accepté avec joie une mission qui donnait un si noble but aux
derniers pas de ma carrière.
»Sire, de toutes les vicissitudes que mon grand âge a traversées, de
toutes les diverses fortunes auxquelles quarante années, si fécondes
en événements, ont mêlé ma vie, rien peut-être n'avait encore aussi
pleinement satisfait mes vœux, qu'un choix qui me ramène dans cette
heureuse contrée. Mais quelle différence entre les époques! Les
jalousies, les préjugés, qui divisèrent si longtemps la France et
l'Angleterre, ont fait place aux sentiments d'une estime et d'une
affection éclairées. Des principes communs resserrent plus étroitement
les liens des deux pays. L'Angleterre, au dehors, répudie comme la
France le principe de l'intervention dans les affaires intérieures de
ses voisins, et l'ambassadeur d'une royauté votée unanimement par un
grand peuple se sent à l'aise sur une terre de liberté, et près d'un
descendant de l'illustre maison de Brunswick.
»J'appelle avec confiance, Sire, votre bienveillance sur les relations
que je suis chargé d'entretenir avec Votre Majesté, et je la prie
d'agréer l'hommage de mon profond respect.»
* * * * *
Le roi Guillaume IV, près duquel je me trouvais accrédité, avait été
marin, et avait conservé le ton et les manières que donne en général
cette carrière. C'était un brave homme, d'un esprit assez étroit, que
le parti whig avait toujours compté dans ses rangs, mais qui,
cependant, depuis son récent avènement au trône (26 juin 1830), avait
conservé le ministère tory de son frère et prédécesseur George IV. Il
me reçut fort bien, balbutia dans son français incorrect quelques
phrases amicales pour le roi Louis-Philippe, et me témoigna la
satisfaction qu'il avait éprouvée en apprenant qu'on avait fermé les
sociétés populaires à Paris[300]. Je veux dire ici, pour n'avoir plus
à y revenir, que, pendant les quatre années de mon ambassade à
Londres, je n'ai jamais eu qu'à me louer des procédés du roi et de la
reine d'Angleterre, qui ont saisi avec empressement toutes les
occasions de m'être agréable, ainsi qu'à ma nièce, madame la duchesse
de Dino.
[300] Il n'était pas exact que les clubs eussent été fermés à
cette date (6 octobre). Le 25 septembre précédent, il s'était bien
engagé à la Chambre une discussion à ce sujet, et MM. Guizot et
Dupin avaient engagé le cabinet à agir avec vigueur; mais les
ministres avaient refusé de s'engager. Toutefois le soir même de
ce jour, la _Société des amis du peuple_, qui siégeait rue
Montmartre, fut envahie et dispersée par les habitants du
quartier.
Avant que me parvînt la réponse de M. Molé aux ouvertures du cabinet
anglais, je reçus de lui deux lettres qui contenaient quelques
reproches assez mal fondés[301]. L'extrait suivant de la dépêche que
je lui écrivis le 6 octobre, après avoir vu le roi, expliquera
suffisamment, et la nature de ces reproches, et leur peu de
fondement[302].
[301] Voir ces lettres à l'Appendice, p. 447 et 450.
[302] Dépêche officielle déjà publiée.
«... Nous ne devons[303] pas reprocher à lord Aberdeen de ne m'avoir
pas fait de communication sur une demande de secours qui lui
aurait[304] été adressée par le gouvernement des Pays-Bas. Je puis
vous donner l'assurance qu'il n'y a pas eu telle chose, qu'une
démarche de cette nature. Il y a eu des craintes exprimées, des
besoins montrés; on a parlé des peines et des embarras de la
circonstance: mais aucune demande positive n'a été faite. La vraie
demande d'appui et d'assistance n'est arrivée que cette nuit à minuit.
Lord Aberdeen vient de me confirmer tout ce que je vous écris à ce
sujet. Le gouvernement anglais ne répondra qu'après s'être entendu
avec nous. Ce concert est aujourd'hui désiré vivement par le cabinet
de Londres; et il me semble que pour obtenir[305] un pareil résultat,
du 27 septembre au 3 octobre _que je vous ai écrit_[306], il n'y a pas
eu de temps de perdu. J'avais cru préférable que la proposition en
vînt du gouvernement anglais; je suis encore de cet avis, mais sans y
tenir beaucoup, puisque je vois par la lettre que vous avez écrite,
soit dit en passant, sans m'en avoir prévenu, au duc de Wellington,
qu'il y a des ouvertures faites de notre côté[307]. Ce n'est pas là,
au reste, le point important. L'affaire est en bonne direction et les
dispositions favorables ne font ici que se fortifier. L'on cherche
avec bonne foi les moyens d'arriver à une solution. Vous rencontrerez
le moins de difficultés possible de la part du gouvernement anglais.
Celles qu'il ferait tiendraient à des engagements pris par des traités
particuliers, et les objections de cette nature, quand un gouvernement
puissant veut tout à fait, ne sont pas insurmontables. Les
interprétations se présentent aisément à tous les gouvernements forts.
[303] Variante: _Je ne dois pas_.
[304] Variante: _avait_.
[305] Variante: _avoir obtenu_.
[306] Supprimé dans le texte des archives.
[307] M. de Talleyrand avait été blessé de cet incident. (Voir sa
lettre à Madame Adélaïde du 7 octobre. Appendice, p. 450.)
»Lord Aberdeen m'a annoncé il y a plusieurs jours que nous aurions
une conférence sur les affaires de Portugal mais en ajoutant qu'il n'y
avait pas d'urgence. Je vous écrirai donc plus tard sur cette
question. Il vous[308] sera difficile d'établir près du gouvernement
anglais, comme le portent mes instructions, que le gouvernement de
Terceira est un gouvernement de fait[309]: car ce qui est de fait,
c'est qu'il émane de Dom Pedro, qu'il est payé par lui et qu'il en
nomme les membres. Quand vous voudrez traiter cette question, c'est
probablement là l'objection qui nous[310] sera opposée par
l'Angleterre.
[308] Variante: _nous_.
[309] L'île de Terceira (Açores) fut pendant l'usurpation de dom
Miguel la résidence du gouvernement de la reine dona Maria
(1829-1833). Voir page 349 et note.
[310] Variante: _vous_.
»Le roi m'a dit en me quittant, un _à revoir, à Brigthon_, qui m'y
fera aller lorsque je jugerai que ma présence n'est point ici
nécessaire aux affaires...»
* * * * *
Comme j'étais informé qu'à Paris, on trouvait que je n'écrivais pas
assez depuis huit jours que j'étais à Londres, qu'on s'agitait à ce
sujet[311], je ne m'en tins pas à ce qu'on vient de lire de ma dépêche
du 6 octobre, et j'écrivis le 8 à M. Molé une lettre particulière que
j'insérerai ici, afin de constater comment j'entendais traiter les
affaires dont j'étais chargé.
[311] Madame Adélaïde s'était fait auprès du prince l'interprète
de ce sentiment (Voir à l'Appendice, p. 452, la lettre qu'elle lui
écrivait le 8 octobre).--M. de Talleyrand lui répondit le 29 pour
se justifier, p. 456.
«Londres, le 8 octobre 1830.
»Nous nous connaissons, nous nous aimons, nous voulons les mêmes
choses, nous les comprenons de même, nous les voulons de la même
façon; notre point de départ est semblable, notre but est le même.
Pourquoi sur la route, ne nous entendons-nous pas? Il y a là quelque
chose que je ne comprends pas bien et qui sera, je l'espère, fort
passager.--Notre correspondance n'est ni amicale ni ministérielle; il
me semble cependant qu'entre nous deux il doit en être autrement, et
je viens avec tout mon vieil intérêt vous le demander. Une confiance
moins parfaite, une entente moins intime, pourraient nuire, entraver,
arrêter les affaires et j'en serais malheureux; notre amitié en
souffrirait, et j'en serais très fâché. Si ma façon de comprendre les
affaires est passée de mode, il est plus simple de me le dire tout
naturellement. Soyons donc bien ouverts l'un à l'autre. Nous ne ferons
bien que si nous traitons les affaires avec cette facilité qui naît de
la confiance. Vous me trouverez disant tout, excepté ce qui me paraît
sans importance aucune. C'est ainsi que je faisais avec l'empereur et
même avec Louis XVIII. Je sais que la France actuelle n'en est plus à
cette vieille tradition; qu'elle est dans ce qu'on appelle _le
mouvement_; mais, moi, qui suis ici sur le sol de la vieille Europe,
je sens qu'il faut laisser au temps tous ses droits, et que de nous
presser est trop hors des habitudes anglaises pour ne pas nous ôter un
peu de l'espèce de poids qu'il faut donner à toutes nos démarches. Le
gouvernement anglais est et sera, soyez-en sûr, très bien pour nous.
Mille amitiés.»
* * * * *
Avec cette lettre, j'expédiai une dépêche qui rendait compte de ce que
savait et pensait le ministère des affaires de Belgique. La Prusse, à
laquelle le roi des Pays-Bas avait aussi adressé une demande de
secours, avait répondu qu'elle n'agirait que de concert avec
l'Angleterre. On pensait que l'Autriche ferait de même, et on ne
savait naturellement rien encore de Pétersbourg sur cette question. On
était assez inquiet de la marche du prince Frédéric des Pays-Bas sur
Bruxelles[312].
[312] Frédéric-Guillaume-Charles, prince des Pays-Bas, fils du roi
Guillaume Ier, né en 1797, fut nommé par son père administrateur
général du département de la guerre et amiral. En 1830, mis à la
tête de l'armée qui devait opérer contre Bruxelles, il pénétra
dans la ville le 23 septembre, mais dut l'évacuer après quatre
jours de lutte.
Le jour même où ces lettres partirent, je vis arriver à Londres M.
Bresson[313], chef du cabinet particulier de M. Molé et qui avait été
nommé premier secrétaire de mon ambassade en remplacement de M.
Challaye, envoyé comme consul général à Smyrne. J'avais besoin de ce
renfort pour le travail quotidien qui réclamait beaucoup d'assiduité.
[313] Charles comte Bresson, né en 1798, entra dans la diplomatie
sous la Restauration. En 1830, il fut nommé premier secrétaire à
Londres, et en 1833, chargé d'affaires à Berlin. En novembre 1834,
il devint ministre des affaires étrangères et fut créé pair de
France. En 1841, il fut envoyé à Madrid comme ambassadeur et en
1847 à Naples, où il se donna la mort peu de jours après son
arrivée.
La réponse de Paris sur les ouvertures du gouvernement anglais arriva
enfin; par cette réponse, on acceptait les propositions anglaises;
mais on exprimait en même temps la volonté invincible que les
conférences sur la question belge se tinssent à Paris. M. Molé
répondait amicalement à ma lettre, et tout semblait prendre ainsi une
marche régulière.
Lorsque je fis part à lord Aberdeen du désir du gouvernement français
relativement au siège des conférences, il me dit qu'il devait
consulter ses collègues sur cette proposition à laquelle, lui,
personnellement, ne voyait pas d'objection. Mais il ne tarda pas à
m'informer que dans une réunion du cabinet dans laquelle la
proposition du gouvernement français avait été soumise, ses collègues
et lui étaient arrivés à la conclusion qu'elle ne pouvait être
acceptée. Le duc de Wellington que je vis à la suite de cette
communication, m'exposa les raisons qui les avaient déterminé à
rejeter notre proposition. Il pensait, me dit-il, que, dans cette
circonstance, la question de temps était tout; qu'il était immense de
pouvoir délibérer et conclure vite, et que tout était prêt à Londres
pour une solution prompte et définitive. Il y voyait pour nous un
grand intérêt, parce que notre position, malgré la reconnaissance des
puissances, ne serait complétée qu'après la pacification de la
Belgique, et il ajoutait qu'il importait aujourd'hui à l'Angleterre
que cette position fût, non seulement complète, mais aussi grande et
forte. Il se croyait sûr des ministres étrangers qui seraient appelés
à la conférence, si elle était tenue à Londres; plusieurs même avaient
déjà leurs pouvoirs et ceux qui ne les avaient pas prendraient sur
eux, et tous signeraient ce que voudraient la France et l'Angleterre,
tandis qu'il doutait qu'il en fût de même à Paris, où les ministres
étrangers n'oseraient rien signer sans consulter leurs cours. Quelques
jours perdus pourraient compliquer les choses, à tel point qu'il
devînt extrêmement difficile d'y porter remède et de s'entendre.
J'essayai vainement de combattre ces considérations ainsi que me le
prescrivaient les instructions qui m'étaient venues de Paris;
j'insistai particulièrement sur le mot d'_invincible_ contenu dans ces
instructions; je n'obtins rien, et, tout ce que je pus écrire à Paris,
c'est que, de quelque côté que vînt la concession sur ce point, de la
France ou de l'Angleterre, la France ne trouverait pas moins le
cabinet anglais disposé à agir de bon accord avec nous.
Je dois avouer, néanmoins, que je partageais à cet égard l'opinion du
cabinet anglais, mais pour des raisons qu'il ne faisait pas encore
valoir. Il ne me paraissait pas convenable de placer une conférence au
milieu de Paris livré alors, soit à des émeutes, soit à des alarmes
journalières, et où la situation précaire du gouvernement, troublée
par le prochain procès des ministres de Charles X[314], n'eût inspiré
aucune confiance aux plénipotentiaires étrangers chargés de maintenir
la paix en Europe; puis, je savais qu'à Paris, c'eût été Pozzo[315]
qui aurait eu la direction des conférences par l'empire qu'il exerçait
sur M. Molé, et le crédit en Europe du duc de Wellington me paraissait
préférable à celui de Pozzo. Je fis tous mes efforts cependant pour
déterminer les ministres anglais à accepter Paris comme siège des
négociations; mais je crois encore aujourd'hui qu'ils agirent sagement
en s'y refusant[316].
[314] Le procès des ministres allait s'ouvrir le 15 décembre
devant la Chambre des pairs.
[315] Le comte Pozzo di Borgo était alors ambassadeur de Russie à
Paris.
[316] M. de Talleyrand, dans sa correspondance particulière,
insiste tous les jours sur l'influence considérable du duc de
Wellington, sur son crédit en Europe et sur la nécessité de fixer
le siège des conférences à Londres. Voir notamment sa lettre du 15
octobre à Madame Adélaïde (Appendice p. 453) et celles des 15, 19
et 22 octobre à madame de Vaudémont (Appendice, p. 454 et 455).
Une autre question compliquait alors les rapports entre le nouveau
gouvernement français et le cabinet anglais; c'était celle des
affaires de Portugal.
J'en ai déjà touché un mot, mais il faut rappeler ici brièvement les
faits pour faire mieux comprendre l'état de la question[317].
[317] Il est nécessaire ici pour comprendre la situation du
Portugal, de reprendre les événements d'un peu haut.--Le roi Jean
VI était mort en 1826, après avoir accepté et mis en vigueur la
constitution imposée par les Cortès en 1821. Il laissait deux
fils: l'aîné, dom Pedro était resté en Brésil au moment du retour
de sa famille à Lisbonne (1821), s'était fait proclamer empereur
du Brésil (1822), et avait signé avec son père, en 1825, un
traité, aux termes duquel la séparation des deux États était
reconnue, et les deux couronnes ne devaient jamais être réunies,
le second, dom Miguel, avait toujours protesté contre les
tendances constitutionnelles de son père et avait même suscité
contre lui des complots.
Le roi Jean en mourant avait institué une régence provisoire sous la
présidence de sa fille Isabelle-Marie, en attendant que _celui à qui
appartînt la couronne_ eût fait connaître sa volonté. Cette
désignation ambiguë suscita de longs troubles. D'un coté, dom Pedro se
déclara roi de Portugal, malgré le traité de séparation de 1825.
D'ailleurs il abdiqua presque aussitôt, après avoir octroyé une
nouvelle constitution à ses sujets, en faveur de sa fille dona Maria
da Gloria, à laquelle il destinait pour époux dom Miguel lui-même,
pensant par cette union réconcilier les deux branches de la famille.
Mais dom Miguel, après avoir fait une feinte soumission, d'accord avec
sa mère, avec son oncle le roi d'Espagne Ferdinand VII, et avec
l'appui moral des principales cours de l'Europe qui voyaient d'un
mauvais oeil les idées constitutionnelles s'établir en Portugal, dom
Miguel releva l'étendard absolutiste (octobre 1826). Les miguelistes
furent d'abord vainqueurs; la régente Isabelle-Marie résigna ses
pouvoirs en faveur de dom Miguel et l'assemblée des Cortès le proclama
en juillet 1828 roi de Portugal. Une guerre civile générale éclata. La
ville de Porto se déclara en faveur de la reine Marie et une véritable
terreur s'étendit sur tout le pays. Cependant, l'empereur dom Pedro
voulut soutenir par les armes les droits de sa fille. Les Açores,
s'étant déclarées pour elle, devinrent le point de ralliement des
constitutionnels. Une régence s'y établit en mars 1830 au nom de la
jeune reine, mais elle ne fut pas tout de suite reconnue par les cours
du continent. Dom Miguel put même, comme roi légitime, négocier un
emprunt de cinquante millions.
Telle était la situation respective des deux partis au moment de la
révolution de Juillet qui, par contre-coup, allait changer la face des
choses en Portugal. Dom Miguel dut céder, et la reine Marie monta sur
le trône en 1834.
On sait que Dom Miguel, rentré en Portugal, du consentement de toutes
les puissances avait été chargé du gouvernement du pays, jusqu'à la
majorité de sa nièce Dona Maria, qu'il devait alors épouser. C'était
au moyen de cette transaction qu'on avait cru pouvoir concilier les
difficultés que présentaient les droits de Dom Pedro, père de Dona
Maria, qui devenu empereur du Brésil, avait dû renoncer pour lui-même
à la couronne du Portugal, et les prétentions de Dom Miguel qui, après
cette renonciation, avait réclamé la couronne du Portugal pour
lui-même. Dom Miguel, cependant, à peine rentré en Portugal, n'avait
pas tardé à jeter le masque et à manquer à ses engagements. Il avait
aboli la constitution; il gouvernait le pays en son propre nom et
persécutait sans pitié les partisans de sa nièce qui étaient en même
temps ceux des institutions constitutionnelles accordées par le roi
Dom Jean VI. L'empereur Dom Pedro, irrité de cette conduite, avait
envoyé du Brésil une expédition composée toute de Portugais qui
s'était établie à l'île de Terceîra, n'étant pas assez forte pour
débarquer en Portugal avec des chances de succès, et qui avait
proclamé dans cette île le gouvernement de Dona Maria et la charte que
Dom Pedro avait donnée au Portugal, avant d'abdiquer la couronne de ce
pays en faveur de sa fille. Jusqu'à l'époque de mon arrivée à Londres,
le gouvernement de Dom Miguel, après les changements qu'il avait
faits, n'avait point été reconnu par les puissances; et celui, établi
dans l'île de Terceîra, ne l'était pas davantage. Le nouveau
gouvernement français aurait voulu que l'Angleterre se prononçât en
faveur de la régence installée à Terceîra, tandis que les cabinets des
autres grandes puissances, et à leur tête le cabinet anglais,
penchaient pour Dom Miguel. Il est aisé de comprendre les motifs qui
guidaient de part et d'autre. La France, qui venait de faire une
révolution libérale, voulait naturellement appuyer ses principes
politiques partout où elle les voyait établis; elle aurait pu se
rencontrer sur ce point avec l'Angleterre, si les intérêts de celle-ci
n'y avaient mis obstacle. En effet on n'était pas bien persuadé en
Angleterre que la majorité de la nation portugaise ne fût pas
favorable au gouvernement de Dom Miguel; mais on y était surtout
convaincu que toute lutte y amènerait de grandes perturbations dans le
commerce de l'Angleterre avec le Portugal, commerce si important,
qu'on pouvait presque considérer ce dernier pays comme une colonie
anglaise. Le ministère tory du duc de Wellington, tout en blâmant
l'indigne conduite de Dom Miguel, aurait cependant préféré le maintien
de son gouvernement, afin d'éviter la guerre civile, de nouvelles
révolutions, et des changements toujours nuisibles aux relations
commerciales. Les cabinets de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg,
n'avaient pas les mêmes motifs que l'Angleterre, mais Dom Miguel, tout
despote cruel qu'il se montrât, leur était cher comme représentant de
la monarchie sans institutions constitutionnelles. On voit qu'il
n'était pas aisé de mettre d'accord des vues aussi opposées. Je crus
toutefois, qu'embarrassés comme nous l'étions chez nous, et par nos
propres affaires et par celles de la Belgique, il n'eût pas été habile
de nous brouiller avec l'Angleterre à propos du Portugal. Je résolus
d'agir dans le sens de mes instructions et de presser le cabinet
anglais de se séparer de la cause de Dom Miguel en reconnaissant la
régence de l'île de Terceîra; mais cependant, de le faire avec
modération, pour ne pas compromettre nos bons rapports dans les autres
questions. Je m'en remis un peu au temps et aux fautes de Dom Miguel
qui ne manquèrent pas de me donner raison. Au mois d'octobre 1830,
lord Aberdeen et son gouvernement se persuadaient encore qu'ils
parviendraient à obtenir de Dom Miguel une amnistie générale pour
prix de la reconnaissance de l'Angleterre, et c'était à l'aide de
cette mesure qu'ils espéraient se justifier devant l'opinion libérale
en Angleterre, d'avoir reconnu l'odieuse tyrannie de Dom Miguel.
A la date du 19 octobre, rendant compte à Paris de l'état de la
question portugaise, j'écrivais les lignes suivantes[318]:
[318] Dépêche officielle déjà publiée.
«Les nouvelles que nous avons du Portugal nous représentent ce
malheureux pays comme livré à un redoublement de méfiance et de
fureurs de Dom Miguel. L'effet n'en sera pas cependant de retarder la
reconnaissance de son gouvernement par les puissances; c'est toujours
un parti à peu près pris et l'intérêt l'emporte sur toutes les autres
considérations. Il y a même lieu de croire aujourd'hui que l'amnistie
exigée de Dom Miguel, comme condition première, ne serait plus, pour
ainsi dire que promise, et n'aurait son exécution qu'à une époque
éloignée que le gouvernement anglais et Dom Miguel détermineraient de
commun accord. Les convenances ne seraient donc même plus observées.
Ce matin, j'ai laissé entrevoir à lord Aberdeen le scandale véritable
qui en serait la conséquence. Il m'a bien assuré que l'amnistie
accompagnerait obligatoirement la reconnaissance; mais je suis peu
porté à y ajouter foi.»
Tel était à cette époque l'état de la question portugaise, sur
laquelle j'aurai plus d'une fois occasion de revenir. Reprenons
maintenant l'affaire de la Belgique, beaucoup plus sérieuse, parce
qu'elle menaçait d'embraser l'Europe. Le gouvernement français,
c'est-à-dire, M. Molé, malgré l'importance qu'il y avait de se hâter,
dans cette affaire, insistait avec une grande vivacité pour que le
lieu des conférences fût Paris. Je reçus des instructions plus
pressantes à ce sujet, et je dus les communiquer au gouvernement
anglais. Ici encore, je vais donner un extrait de la dépêche par
laquelle je rendis compte le 23 octobre des nouvelles explications que
j'avais eues avec le duc de Wellington[319]:
[319] Dépêche officielle déjà publiée.
«Je n'ai pas perdu un moment pour presser une décision conforme aux
désirs que vous m'exprimez dans votre dépêche du 20 du courant. J'en
ai conféré hier encore avec le duc de Wellington qui a rendu la
conversation commune avec l'ambassadeur d'Autriche et le ministre de
Prusse. J'ai reproduit vos raisonnements, je les ai étendus et
développés; je crois n'avoir négligé aucun moyen de conviction. Tous
trois m'ont néanmoins répondu par un même langage. Leur résistance
s'est même plutôt accrue des derniers événements de Paris. Ils voient
dans notre persistance à y attirer les conférences, une sorte de
volonté de concentrer la question belge, dans ce qu'ils appellent le
tourbillon révolutionnaire; c'est avec les journaux français à la
main, qu'ils soutiennent cette opinion. En cela, assurément, ils ne
séparent pas assez le gouvernement du roi des influences fâcheuses
contre lesquelles il lutte, mais leurs inquiétudes expliquent leurs
erreurs.
»Ces inquiétudes sont grandes et ils les justifient par des faits dont
vous saurez mieux que moi apprécier l'exactitude. Ils se disent
informés que quelques officiers français qui combattent dans les rangs
des Belges ne sont devenus l'objet d'aucune mesure de répression de la
part du gouvernement du roi, et que, malgré les protestations fondées
(car ils en conviennent) de repousser toutes les insinuations et
toutes les sollicitations des Belges et de s'abstenir de toute
coopération directe ou indirecte au succès de leur cause, ces
officiers, dont je ne doute pas qu'ils n'augmentent le nombre, sont
conservés dans les cadres de l'armée française. Le nom de M. de
Pontecoulant leur revient souvent à ce sujet. Ils trouvent que
l'expédition des réfugiés espagnols n'a pas été prévenue par des
moyens assez efficaces[320]; ils remarquent parmi eux des noms
français qui leur sont transmis d'Espagne, et qui éveillent leurs
soupçons. Je vous cacherais la vérité, si je ne vous disais que les
dispositions des cabinets et de leurs ministres envers nous ont subi
quelques modifications; que leurs alarmes sont bien plus vives, que
leur propre sûreté leur semble mise en question. Le duc de Wellington
a particulièrement remarqué que la marche du gouvernement du roi
devait tendre à rassurer les diverses puissances contre cet état de
fermentation de la France, qui préoccupe l'Europe entière. Les
ministres verraient une marche commune et par conséquent
tranquillisante dans la concession qui serait faite aujourd'hui, si
vous accédiez à leur proposition de placer le centre des conférences à
Londres, où les cinq grandes puissances ont des hommes de toute leur
confiance. Ils s'accordent à dire que ces conférences devraient être à
La Haye; les engagements antérieurs de l'Europe les avaient conduits à
cette idée, et, en l'abandonnant, ils consultent surtout l'urgence des
circonstances, la nécessité de faire vite, condition qui, selon eux,
ne peut être remplie qu'à Londres, où, répètent-ils encore, tout le
monde est prêt, tandis que personne ne l'est ailleurs. Ils prétendent
qu'on s'isolerait des autres puissances en insistant dans un sens
opposé, qu'on perdrait un temps précieux, et que les semaines, ou
plutôt les jours, qui changent l'état des choses en Belgique, changent
aussi les dispositions des cabinets.
[320] La réaction qui avait suivi le retour au pouvoir absolu du
roi Ferdinand avait déterminé beaucoup de libéraux espagnols à se
réfugier à l'étranger. Après la révolution de Juillet, ils se
réunirent en comités révolutionnaires, dans le but de tenter un
coup hardi et de pénétrer à main armée en Espagne. Le gouvernement
de Madrid réclama auprès des cabinets de Paris et de Londres. Ce
dernier prit quelques mesures de rigueur, mais en France, le
ministère ne put ou ne voulut pas arrêter l'entreprise. Le colonel
Francisco Valdès et le célèbre Mina pénétrèrent en Navarre à la
tête de quinze cents hommes et s'emparèrent de la ville d'Urdax.
Cette expédition échoua. Battues et refoulées de tous côtés, les
troupes révolutionnaires durent repasser la frontière.
»Vous remarquerez, monsieur le comte, que je rapporte ce que j'ai
entendu, et que je m'abstiens de toute opinion personnelle. Le duc de
Wellington m'a dit vous avoir écrit une lettre dans laquelle il vous
donnait ses raisons pour persister. Je les ai vainement combattues;
l'état de Paris préoccupe trop son esprit et celui des ministres
accrédités ici; ils n'y veulent pas voir, au milieu de pareilles
agitations, un lieu favorable à des conférences diplomatiques. Mais
ces conférences qui, selon eux, ne peuvent être là, ne leur semblent
pas moins urgentes autre part. Quelque célérité qu'aient les
événements en Belgique, quelque arrangement qui se conclue entre le
prince d'Orange et les Belges, le succès, soit du gouvernement
provisoire, soit du prince, ne termine en aucune manière, selon eux,
la question. L'union des Pays-Bas est garantie par les grandes
puissances; _c'est là l'état de choses reconnu_; il reste donc
toujours à reconnaître _l'état de choses qui s'y substitue_, et alors
reparaît inévitablement la grande question des forteresses[321]. Dans
des délibérations aussi délicates que celles qu'amèneraient ces
difficultés, et quand il s'agit de faire de toute part des
concessions, de revenir sur des engagements antérieurs, ils pensent
que beaucoup de choses doivent être faites de vive voix et que des
conférences valent mieux que des notes ou tout autre instrument
politique. Cette observation est juste.
[321] Les traités de 1815 en créant le royaume des Pays-Bas,
n'avaient eu pour objet que d'imposer une barrière entre la France
et les puissances du Nord. A cet effet, ils avaient assuré au
nouveau royaume une puissante ligne de forteresses: Courtray,
Tournai, Mons, Charleroi, Namur, Liège, Luxembourg, Philippeville,
Marienbourg et Bouillon, destinée à prévenir toutes les
entreprises de la France. Ces forteresses devaient être
entretenues en bon état par le roi de Hollande. Les souverains
alliés avaient même sur elles un droit de surveillance et
d'inspection. Si l'état de choses créé en 1815 disparaissait,
l'Europe perdait cette garantie précieuse contre les empiétements
toujours redoutés de la France. Qu'allait-il advenir si cette
ligne de forteresses tombait aux mains d'un nouveau royaume ami et
allié de la nation même contre qui elle avait été dirigée?
»Il restait au duc de Wellington et aux ministres une dernière raison
qu'ils m'ont donnée hier séparément comme prépondérante. Ils m'ont
fait observer que le parlement anglais allait s'assembler, que le roi
aurait à s'exprimer sur la question belge et que son langage serait de
la plus haute importance. S'il dit qu'il y a ou qu'il n'y a pas des
conférences ouvertes à Londres, cette déclaration, dans un sens ou
dans l'autre, produira de la tranquillité ou de l'inquiétude, et cela
partout. Ils vont jusqu'à avancer que ce discours peut changer la face
des choses et qu'on ne saurait trop lui préparer un texte de
communications rassurantes.
»Ici, monsieur le comte, je vous prie de nouveau de ne pas voir dans
ces observations une opinion qui me soit commune avec le cabinet
anglais et avec les ministres étrangers. Je n'ai cédé sur aucun
point. J'ai cherché à modifier des opinions qui m'ont paru arrêtées,
mais elles nous importent trop et indiquent une altération trop
marquée dans les premières dispositions des puissances, pour que je ne
vous les fasse pas connaître telles que je les ai trouvées. Je vous
expédie cette dépêche par M. de Chenoise, auquel je recommande une
grande diligence; vous jugerez sans doute[322] devoir me le renvoyer
avec une prompte et décisive réponse. Le parlement anglais s'ouvrira
le 2 novembre.»
[322] Variante: Vous jugerez sans doute _important de_.
* * * * *
Quatre jours après, le 29 octobre, je mandais à M. Molé quelques
autres détails, qui, sans avoir un rapport direct avec la question du
lieu des conférences, étaient cependant de nature à faire réfléchir
sur les dispositions des puissances[323].
[323] Dépêche officielle déjà publiée.
«... Il est certain qu'il a été ouvert à Charles X, chez un banquier
d'Édimbourg[324], un crédit illimité. Cette étrange générosité étonne
et occupe beaucoup les Anglais[325]. On l'attribue à l'empereur
Nicolas, et je serais d'autant moins éloigné d'y croire, que je sais
que ses dispositions nous sont peu favorables. Il se passionne sur les
affaires du dehors, qui se mêlent dans son esprit à celles de
l'intérieur de son empire. Dans plusieurs circonstances, il s'est
exprimé sur l'époque actuelle dans des termes très peu pacifiques. Il
ne voit que l'emploi de la force pour arrêter[326] des doctrines de
désordre. Ces préventions pourront bien ébranler M. Pozzo qui a
cherché à donner aux idées de l'empereur[327] une autre direction. M.
de Matusiewicz[328], qui a parlé comme lui et agi d'accord avec lui,
n'est pas lui-même rassuré sur son sort. Ce qu'il y a d'étrange à dire
et qui est vrai néanmoins, c'est que M. de Metternich ne partage pas à
présent cette manière de voir de l'empereur Nicolas, mais il y serait
ramené aisément. Le cabinet prussien est divisé. Le prince royal[329]
et M. Ancillon[330] poussent à la guerre; M. Guillaume de
Humboldt[331], le frère du savant que vous avez à Paris et M. de
Bernstorff[332] voudraient qu'on l'évitât. C'est une époque critique.
Les événements de Belgique sont bien compliqués[333]. Ceux d'Espagne
viennent encore ajouter aux embarras. M. de Zea Bermudez[334] n'a
aucune nouvelle de son gouvernement depuis plusieurs jours; ses
inquiétudes sont grandes.
[324] Variante: chez _le premier banquier d'Édimbourg dont le nom
est je crois Forbes_.
[325] M. de Talleyrand tenait soigneusement la cour des Tuileries
au courant de la vie du roi de Charles X, des princes et des
personnes de leur suite. Voir notamment à l'Appendice sa lettre à
Madame Adélaïde du 2 octobre, p. 449, et la réponse de celle-ci,
en date du 8 octobre, p. 452.
[326] Variante: _l'envahissement_ des doctrines.
[327] Variante: _sur les événements de Paris_.
[328] André-Joseph, comte de Matusiewicz, alors ministre
intérimaire de Russie en Angleterre, en l'absence de l'ambassadeur
prince de Lieven. Il était le fils de Thadée de Matusiewicz, noble
polonais qui avait été ministre des finances du grand-duché de
Varsovie en 1812.
[329] Frédéric-Guillaume (1795-1861), fils du roi
Frédéric-Guillaume III.
[330] Jean-Pierre-Frédéric Ancillon, issu d'une famille
protestante originaire de Metz, réfugiée à Berlin après la
révocation de l'édit de Nantes. Né en 1766, il se destina d'abord
à l'état ecclésiastique, se fit connaître par ses ouvrages de
philosophie et d'histoire, et devint en 1806 gouverneur du prince
royal de Prusse. Il entra plus tard aux affaires étrangères,
devint directeur de la section politique (1825) et ministre en
juin 1831. Il mourut en 1837.
[331] Guillaume de Humboldt n'occupait à ce moment aucune fonction
publique. Il venait de quitter le ministère. Son frère Alexandre,
le célèbre savant, était venu à Paris après la révolution de
Juillet, chargé de reconnaître officiellement le roi
Louis-Philippe.
[332] Christian, comte de Bernstorff, né en 1769 d'une famille
danoise, fut d'abord ambassadeur de Danemark à Berlin et à
Stockholm, et ministre des affaires étrangères en 1797. Il se
démit en 1810 et fut en 1811 nommé ambassadeur à Paris. En 1815,
il représenta le Danemark au congrès de Vienne. En 1818, il passa
au service du roi de Prusse, qui le nomma ministre des affaires
étrangères et qu'il représenta aux divers congrès de la sainte
alliance. En 1830, on lui adjoignit M. Ancillon qui le remplaça
définitivement en 1831. M. de Bernstorff mourut peu de mois après.
[333] Variante: _C'est une époque critique que les événements de
Belgique ont bien compliquée._
[334] François Zea Bermudez, né en 1772, homme d'État espagnol. Il
fut d'abord secrétaire d'ambassade, et ensuite ministre à
Constantinople puis à Londres. En 1824, il fut chargé du
portefeuille des affaires étrangères mais ne le conserva qu'un an.
Il devint ambassadeur à Londres en 1828, et y demeura jusqu'en
1832. De retour à Madrid, il fut un instant premier ministre, mais
dut s'éloigner de son pays lorsque la politique libérale triompha
avec le ministère Martinez de la Bosa (1834). Revenu en Espagne,
il entra au Sénat en 1845, mais mourut peu après en 1850.
»J'attends pour demain ou dimanche, la réponse à la dépêche que vous a
portée M. de Chenoise.»
* * * * *
Elle arriva enfin, cette dépêche, qui n'avait été écrite par M. Molé
qu'à la dernière minute le 31 octobre dans l'après-midi. Je la
donnerai _in extenso_ pour qu'on juge mieux l'esprit qui l'avait
dictée, et combien étaient peu rassurantes les nouvelles qu'il me
donnait:
«Paris, 31 octobre 1830. Dimanche, trois heures.
»J'avais suspendu le départ de M. de Chenoise jusqu'à ce que je puisse
vous annoncer la formation du ministère[335]. Mais la lettre que j'ai
reçue cette nuit du duc de Wellington ne me permet pas, mon prince, de
différer. Je vous enverrais copie de ma réponse si le temps ne me
manquait même pour la faire copier. Le roi m'a chargé de vous
autoriser sur-le-champ à entrer en conférence et à participer à toutes
celles qui auront lieu sur les affaires de la Belgique. Si j'étais
encore ministre demain ou après-demain, je vous enverrais peut-être un
plénipotentiaire muni d'instructions et je n'ai pas besoin de vous
dire que je le choisirais, autant que possible, tel que vous l'auriez
choisi. L'urgence des circonstances vous faisant cependant commencer
tout seul la négociation, je crois que vous pourriez bien finir par la
conduire à son terme sans compagnie. Il peut sortir bien des choses de
cette question belge, sans compter la guerre ou la paix. Personne ne
sait mieux que vous, mon prince, tout ce qu'elle renferme, et le mieux
serait très certainement de s'en remettre uniquement à vous.
[335] Le ministère était remplacé le 2 novembre par un nouveau
cabinet. Il était ainsi composé: MM. Laffitte, président du
conseil, ministre des finances; le maréchal Maison, ministre des
affaires étrangères; Dupont de l'Eure, garde des sceaux; le comte
de Montalivet, ministre de l'intérieur; Mérilhou, ministre de
l'instruction publique et des cultes; le maréchal Gérard, ministre
de la guerre; le général Sébastiani, ministre de la marine.
»Nous venons de passer une rude semaine, et pour personne peut-être,
elle n'a été aussi terrible que pour moi. Je ne me méprends pas sur la
source des efforts faits pour me conserver, mais ils ont été tels
qu'il me serait impossible de vous donner l'idée de la situation où
j'ai été placé. Rien n'est encore décidé. Les deux portions du
ministère se sont plusieurs fois rejeté l'une à l'autre le
gouvernement, et toujours elles ont été conduites par la force des
choses à revenir l'une à l'autre, c'est-à-dire à l'idée d'un ministère
de coalition. MM. de Broglie et Guizot sont maintenant hors de la
question, ce qui la complique beaucoup à mes yeux et pour ce qui me
concerne. Si je me retire, je laisserai nos affaires au dehors sur le
pied le meilleur ou le moins mauvais possible. Je reçois de Berlin
les meilleures assurances. On nous y rend justice, quant à la Belgique
et à toute espèce de propagande; on nous y témoigne confiance, et l'on
consentirait à placer les conférences à Paris. Le cabinet de Berlin
aurait même proposé à celui de Pétersbourg d'y consentir aussi.
Dites-le, je vous prie, au duc de Wellington, pour qu'il sache bien
que c'est à lui que nous cédons. Le fait est que c'est en lui que nous
avons trouvé le moins de complaisance. Mon opinion très arrêtée, et je
crois, très motivée, est que pour tout et tout le monde, les
conférences étaient mieux ici; mais une fois qu'elles ont lieu à
Londres, elles ne peuvent pour la France se passer de vous, et le
second plénipotentiaire serait tout au moins inutile. Je vous dois
plusieurs réponses, mais j'en dois partout et à tout ce qui m'écrit.
Depuis six jours, je suis en conférence pour l'arrangement
ministériel, depuis huit heures du matin jusqu'à minuit tout au moins.
»Adieu, mon prince, trouvez-vous heureux, croyez-moi, de n'être pas
ici. Les élections sont excellentes[336], mais on fera un ministère
_quand même_. J'ai toujours pensé que cela serait inévitable.
»Recevez...
»MOLÉ.»
[336] La Chambre des députés avait depuis trois mois perdu cent
treize de ses membres par suite d'invalidations et de démissions.
Des élections complémentaires avaient eu lieu le 22 octobre.
Cette lettre a besoin d'un commentaire qui en fasse ressortir les
contradictions et les erreurs. M. Molé cédait, mais évidemment à
contre-cœur, sur la question du lieu des conférences; il adoptait
Londres, tout en persistant à croire qu'elles eussent été mieux
placées à Paris. Et cependant quelle peinture ne fait-il pas lui-même
de l'état de cette capitale, du gouvernement, de ce ministère dont une
portion dispute le pouvoir à l'autre, et c'était d'un pareil spectacle
qu'il voulait rendre témoins les plénipotentiaires des grandes
puissances de l'Europe, chargés de maintenir la paix sur la base de la
force de résistance du gouvernement français aux entraînements
révolutionnaires. En vérité, on ne comprendrait pas une pareille idée,
si l'on n'en cherchait pas l'explication dans un intérêt personnel,
celui de tenir en main lui-même, la négociation. Elle n'y serait pas
restée longtemps, toutefois, puisque quarante-huit heures après avoir
écrit cette lettre, il était renvoyé du ministère des affaires
étrangères qui passait aux mains peu expérimentées, on me l'accordera
sans doute, du maréchal Maison[337].--Je laisse de côté ce qu'il y a
dans cette lettre de peu obligeant pour moi, et cette intention de
m'envoyer un second plénipotentiaire à Londres, s'il était, lui,
demeuré au ministère. Cela est de peu d'intérêt, mais ce qui en a
davantage, c'est la manière erronée dont il appréciait la situation
politique de la France au dehors. Était-ce seulement pour se louer, ou
était-il vraiment dans l'illusion, lorsqu'il écrivait le 31 octobre
1830: _qu'il laissait nos affaires sur le meilleur pied au dehors_?
Nous sommes obligé pour constater à quel point il se trompait à cet
égard, d'insérer la longue dépêche que le comte de Nesselrode,
ministre des affaires étrangères de Russie, adressait, le 19 octobre
1830, au comte de Matusiewicz, ministre de Russie à Londres; elle est
curieuse de tout point, et montre avec quelle _bienveillance_, cette
situation, que M. Molé trouvait si bonne, était jugée à Pétersbourg.
Cette dépêche secrète, je n'ai pas besoin de le dire, est parfaitement
authentique, quoiqu'il ne soit pas nécessaire d'indiquer ici par quel
hasard elle tomba entre mes mains.
[337] Nicolas-Joseph Maison, né en 1771, engagé volontaire en
1792. Après avoir fait toutes les campagnes de la Révolution, il
devint général de brigade en 1805, général de division en 1812,
commandant en chef de l'armée du Nord à la fin de 1813. A la
première Restauration, il devint pair de France et gouverneur de
Paris et se tint à l'écart durant les Cent-jours. En 1828, il
commanda l'expédition de Morée qui lui valut le bâton de maréchal.
Il devint ministre des affaires étrangères le 2 novembre 1830, fut
peu après nommé ambassadeur à Vienne (17 nov.) puis à Pétersbourg
(1833) et revint à Paris en 1835 pour entrer au ministère de la
guerre (30 avril). Il se retira en 1836 et mourut en 1840.
_Dépêche du comte de Nesselrode au comte de Matusiewicz._
«Saint-Pétersbourg, 19 octobre 1830.
»Le commodore Awinoff m'a remis, dans la journée du 7 octobre, les
dépêches de Votre Excellence du 26 septembre (8 octobre). Je n'ai pas
perdu un instant à les faire parvenir à la connaissance de l'empereur,
et je me hâte aujourd'hui d'informer Votre Excellence des résolutions
que Sa Majesté Impériale a prises au sujet de leur contenu.
»Vos rapports antérieurs du 9/21 septembre nous avaient déjà fait
connaître le point de vue sous lequel le cabinet britannique envisage
les affaires des Pays-Bas. Le duc de Wellington et lord Aberdeen
reconnaissent unanimement au roi Guillaume le droit d'invoquer le
secours de l'alliance pour maintenir l'union entre la Belgique et les
provinces hollandaises. L'un et l'autre paraissaient convaincus
également de la nécessité de lui accorder ce secours, si le roi des
Pays-Bas était dans le cas de le réclamer, afin de ne point laisser
crouler un édifice érigé dans un intérêt anglais autant qu'européen.
L'un et l'autre, enfin, s'élevaient hautement contre la prétention du
gouvernement français de ne point souffrir une intervention étrangère
dans les affaires de la Belgique.
»Après une manifestation aussi franche et aussi positive des opinions
du ministère anglais, nous étions en droit de nous attendre à des
déterminations analogues dans un moment où le cas qu'il avait prévu,
celui d'une réquisition formelle de la part du roi des Pays-Bas,
venait à se réaliser, tandis que d'un autre côté, le gouvernement
français persistait dans son étrange prétention.
»Cependant, les dernières dépêches de Votre Excellence nous annoncent
que dans ce moment décisif, le cabinet de Londres a cru devoir adopter
un plan de conduite différent; que reconnaissant l'impossibilité de
venir dès à présent au secours du roi des Pays-Bas, vu l'insuffisance
des moyens dont le gouvernement anglais pouvait disposer pour
l'instant, il a voulu épuiser toutes les chances de conserver la paix,
en invitant la France à prendre part à la négociation que les cours
alliées ont consenti à ouvrir avec celle des Pays-Bas, relativement à
la séparation administrative de la Belgique d'avec les provinces
hollandaises.
»Toute tentative qui a pour objet d'assurer à l'Europe la jouissance
des bienfaits de la paix doit avoir, à ce titre, des droits aux
suffrages de notre auguste maître. Aussi Sa Majesté Impériale
s'empresserait-elle d'applaudir au plan proposé par le duc de
Wellington, s'il ne présentait dans son exécution et ses résultats des
inconvénients que le duc lui-même, dans ses entretiens avec Votre
Excellence, a signalés avec la pénétration et la franchise qui le
caractérisent si éminemment. Nous ne nous arrêterons pas à examiner
les diverses chances que peut amener la négociation qu'il s'agit
d'ouvrir avec le concours du gouvernement français; Votre Excellence
les a prévues dans sa dépêche. La différence des intérêts de la France
dans la question des forteresses belges, son refus de consentir à
l'emploi d'une force armée pour mettre à exécution les arrangements
convenus peuvent donner lieu à des complications qui compromettraient
le but même de la négociation. Mais, ce qui, aux yeux de l'empereur,
est un inconvénient réel et bien grave, c'est que cette négociation,
loin de décider immédiatement la question principale, celle de la
soumission des insurgés de la Belgique, ne fait que l'ajourner,
qu'elle absorbera un temps précieux qu'il aurait été essentiel
d'employer efficacement, qu'elle mettra les rebelles à même de
consolider leur coupable entreprise, fournira un funeste encouragement
aux révolutionnaires des autres pays, et ajoutera ainsi aux
difficultés et aux obstacles que nous aurons à combattre, lorsqu'_en
dernière analyse_, il sera d'un commun accord jugé indispensable de
faire intervenir la force des armes.
»Intimement convaincu que tel sera le résultat inévitable
du système de pacification proposé par le premier ministre de Sa
Majesté britannique, l'empereur aurait vivement désiré que le cabinet
de Londres se fût trouvé à même de déployer dès à présent des forces
imposantes pour concourir avec ses alliés à maintenir une combinaison
à laquelle il a si puissamment contribué en 1814 et 1815.
»Néanmoins, Sa Majesté Impériale veut encore donner, à cette
occasion, une nouvelle preuve de son désir constant de rester unie
avec ses alliés et de sa déférence à leurs vœux. En conséquence, vous
êtes invité, monsieur le comte, à déclarer au ministère britannique:
»Que si la France consent à négocier sur la question de la Belgique,
l'empereur consent, de son côté, à l'admettre aux conférences qui
auront pour objet: _la pacification du royaume des Pays-Bas, moyennant
un changement dans les conditions de l'union de la Belgique avec la
Hollande, mais avec le maintien de l'intégrité de cet État sous la
domination de la maison d'Orange, et avec la pleine sûreté des
forteresses qui doivent protéger son indépendance_;
»Que dans le cas où ces conférences seraient établies à Londres, vous
êtes autorisé à y prendre part, M. de Gourieff[338] se trouvant déjà
muni de pouvoirs semblables qui le mettent à même d'assister à ces
conférences, si elles étaient ouvertes à La Haye;
[338] Ministre de Russie à La Haye. »Mais que Sa Majesté espère
que le résultat de ces négociations sera vigoureusement soutenu
par les puissances alliées et que, quelle que soit d'ailleurs
l'opposition de la France, elles emploieront _même la force des
armes_, s'il était nécessaire, pour mettre l'arrangement convenu à
exécution;
»Que Sa Majesté Impériale accepte avec une véritable satisfaction les
assurances positives qui vous ont été données à cet égard par le duc
de Wellington;
»Que si cependant la France se refusait à la négociation qui lui est
proposée, ou qu'elle ne voulût y prendre part qu'à condition que
l'hypothèse d'une intervention armée serait exclue, que dès lors, les
intentions de cette puissance n'étant plus sujettes à aucun doute,
l'empereur espère que le cabinet britannique prendra les mesures
énergiques que réclament l'exécution des traités et sa propre dignité;
»Que, pour ce qui regarde la première alternative, celle du
consentement de la France à la négociation dont il s'agit, il ne faut
pas se dissimuler que si cette négociation a l'avantage de prévenir
une guerre générale, et _de compromettre en quelque sorte la France
envers les insurgés belges_, elle ne saurait, d'un autre côté, arrêter
les progrès de l'insurrection même, et que, puisque l'Angleterre se
voit hors d'état d'agir à présent, tandis qu'elle est d'accord avec
nous, sur la nécessité de conserver la Belgique à la maison d'Orange
et les forteresses de l'alliance, il serait au moins urgent de mettre
à profit l'intervalle des négociations pour préparer d'importants
moyens militaires, pour le cas où l'emploi de la force armée serait
devenu indispensable; que l'empereur compte à cet égard sur la
prévoyance du cabinet britannique et que, de son côté, Sa Majesté
Impériale fait réunir aux frontières non seulement son contingent,
mais une _armée respectable_ qui est prête à marcher, dès qu'une
action militaire sera arrêtée d'un commun accord.
»Telles sont, monsieur le comte, les déterminations auxquelles sa
Majesté Impériale a cru devoir s'arrêter pour le moment. Au reste, M.
le prince de Lieven[339], qui va incessamment reprendre son poste
d'ambassadeur près de Sa Majesté britannique, sera muni _de pouvoirs
nécessaires pour régler avec le ministère anglais et avec les
représentants des cours de Vienne et de Berlin toutes les combinaisons
militaires ou autres_, et toutes les déclarations dont les
conjonctures en général, ou l'état des affaires de la Belgique et la
politique de la France en particulier, indiqueront la nécessité.
»Recevez...
»NESSELRODE.»
[339] Christophe Andreiewitch, prince de Lieven, issu d'une
famille noble de Livonie, fut nommé général en 1807. En 1810, il
alla à Berlin comme ministre plénipotentiaire, passa de là à
Londres en qualité d'ambassadeur (1812) et y demeura vingt-deux
ans. Rappelé en 1834, il devint gouverneur du prince héritier
Alexandre, et mourut en 1839.
* * * * *
On voit, par cette dépêche, quelles étaient à cette époque les
dispositions de la Russie à notre égard et si M. Molé avait motif de
se féliciter _du pied sur lequel il laissait_, disait-il, _nos
affaires au dehors_. Il est évident, ce me semble, que l'empereur
Nicolas n'aurait jamais consenti à donner des pouvoirs à M. Pozzo pour
traiter les affaires de la Belgique à Paris; et que, même, en
autorisant le prince de Lieven et le comte de Matusiewicz à les
traiter à Londres, dans une conférence entre les cinq puissances, il
ne préparait pas un rôle facile au plénipotentiaire de France.
Si tel était l'état des choses au dehors, il n'était pas plus commode
pour moi à Paris où, pendant huit jours, la division entre les
ministres avait suspendu l'action du pouvoir, m'avait empêché de
recevoir, non seulement des instructions, mais même les plus simples
informations, et aboutissait enfin à un changement presque complet du
ministère, peu rassurant pour l'Europe. Quelles que fussent les bonnes
intentions du nouveau cabinet présidé par M. Laffitte, on ne pouvait
se dissimuler que les noms de quelques-uns de ses membres ne
présenteraient pas à l'Europe, un symptôme favorable au maintien de
la paix. Nouvelle entrave pour celui qui était appelé à négocier dans
une conférence des plénipotentiaires de puissances inquiètes de ce qui
s'était passé et de ce qui pouvait survenir en France. Mais je ne me
décourageai pas, et muni enfin de l'autorisation de commencer les
négociations, j'annonçai à lord Aberdeen que j'étais prêt à y prendre
part.
Le roi d'Angleterre avait, dans l'intervalle[340], ouvert la
session du parlement par un discours dans lequel se trouvaient les
passages suivants relatifs à la politique extérieure:
[340] Le 2 novembre.
«... Depuis la dissolution du dernier parlement, il est survenu sur le
continent de l'Europe, des événements importants et d'un profond
intérêt.
»La branche aînée de la maison de Bourbon ne règne plus en France, et
le duc d'Orléans a été appelé au trône sous le titre de roi des
Français.
»Ayant reçu du nouveau souverain une déclaration de son ardent désir
de cultiver la bonne intelligence et de maintenir intacts les
engagements qui existent avec ce pays-ci, je n'ai pas hésité à
continuer mes relations diplomatiques et des rapports cordiaux avec la
cour de France.
»J'ai vu avec un profond regret l'état des affaires dans les Pays-Bas.
»Je déplore que l'administration éclairée du roi n'ait pas garanti ses
États de la révolte, et que la sage et prudente mesure de soumettre
les désirs et les plaintes de son peuple aux délibérations d'une
session extraordinaire des états généraux n'ait pas conduit à un
résultat satisfaisant. Je m'efforce, de concert avec mes alliés, à
chercher, pour rétablir la tranquillité, des moyens qui puissent être
compatibles avec le bien-être et le bon gouvernement des Pays-Bas et
avec la sécurité future des autres États.
»Des scènes de tumulte et de désordre ont produit du malaise dans
différentes parties de l'Europe; mais les assurances d'une disposition
amicale que je continue à recevoir de toutes les puissances étrangères
justifient l'espoir que je serai en état de conserver à mon peuple les
bienfaits de la paix.
»Convaincu, dans tous les temps, de la nécessité de respecter la foi
des engagements nationaux, je suis persuadé que ma détermination de
maintenir, d'accord avec mes alliés, ces traités généraux par lesquels
le système politique de l'Europe a été établi, offrira la meilleure
garantie pour le repos du monde.
»Je n'ai pas encore accrédité mon ambassadeur à la cour de Lisbonne,
mais le gouvernement portugais s'étant décidé à faire un grand acte de
justice et d'humanité en accordant une amnistie générale, je pense que
le temps arrivera bientôt où les intérêts de mes sujets demanderont le
renouvellement de ces relations qui avaient si longtemps existé entre
les deux pays...»
* * * * *
En transmettant ce discours à Paris, j'avais pu dire qu'au sortir de
Westminster-Hall, j'avais suivi la voiture du roi jusqu'au palais;
que, sur mon passage, j'avais été l'objet de démonstrations amicales
et bienveillantes se rapportant tout entières au roi que j'avais
l'honneur de représenter; que des cris de _Vive Louis-Philippe!_
s'étaient fait entendre à plusieurs reprises et que notre cocarde
nationale attirait l'attention générale[341].
[341] Madame de Dino écrivit à Madame Adélaïde le récit de cette
cérémonie. (Appendice, p. 456.)
Le roi ouvrit le parlement le 2 novembre, et lord Aberdeen fixa la
première réunion de notre conférence au 4. Je m'y rendis donc puisque
j'y étais autorisé par la dernière lettre de M. Molé, mais je n'avais
reçu aucune instruction sur le langage que je devais y tenir, ni de M.
Molé, ni du maréchal Maison qui était appelé le 2 novembre à le
remplacer au ministère des affaires étrangères.
Avant d'entrer dans l'exposé des délibérations de la conférence de
Londres[342], il est indispensable de rappeler succinctement les
événements qui s'étaient passés en Belgique et qui motivaient la
réunion de cette conférence. Ainsi que nous l'avons déjà dit, le roi
des Pays-Bas était sorti vaincu de sa lutte avec les Belges, et sauf
la citadelle d'Anvers, encore occupée par des troupes hollandaises,
celles-ci avaient entièrement évacué le territoire composant les
anciennes provinces belgiques; et les armées hollandaises et belges se
trouvaient en présence, sur leurs frontières réciproques, et disposées
à continuer la guerre. Un gouvernement provisoire avait été établi à
Bruxelles et quoiqu'il y eût parmi ses membres des gens honnêtes et
modérés, il y avait une si grande divergence d'opinions parmi eux,
qu'il était assez difficile de prévoir quelle serait celle qui
finirait par prévaloir. Dans le pays même, la maison d'Orange avait
encore de nombreux partisans qui, toutefois, n'étaient pas représentés
dans le gouvernement provisoire. Celui-ci était composé de catholiques
ardents qui ne voulaient plus entendre parler des princes protestants
de Nassau; de quelques républicains sans consistance et sans appui
réel dans le pays, et enfin d'hommes qui souhaitaient ardemment la
réunion de la Belgique à la France. Ces derniers étaient d'anciens
fonctionnaires de l'empire français, la plupart intrigants assez mal
famés et qui étaient tout de suite entrés en rapports avec les
impérialistes de Paris, dont quelques-uns avaient accès auprès du roi
Louis-Philippe. Le plus intrigant d'entre eux était le comte de
Celles[343], petit-gendre de madame de Genlis. Le gouvernement
provisoire belge était naturellement l'expression de la chambre des
représentants qui l'avait créé, et on peut juger que tout cela formait
des éléments assez discordants et peu maniables[344].
[342] A la conférence de Londres qui s'ouvrit le 4 novembre
étaient représentés, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, la
France, l'Autriche et les Pays-Bas.
[343] Antoine-Charles Fiacre, comte de Wisher de Celles, né en
1779, fut député aux états généraux du Brabant et membre du
conseil municipal de Bruxelles. Napoléon le nomma maître des
requêtes au conseil d'État et préfet de la Loire-Inférieure, puis
du Zuyderzée. Après les événements de 1814, devenu sujet du roi
des Pays-Bas, il fut élu pendant quelque temps aux états
provinciaux. En 1830, il se mit en Belgique à la tête du parti
français qui demandait pour roi le duc de Nemours. Cependant, le
roi Léopold l'envoya comme ministre plénipotentiaire en France. Il
se fit naturaliser au bout de peu de temps et devint conseiller
d'État en 1833. Il mourut en 1841.
[344] Le gouvernement provisoire créé le 25 septembre était
composé de MM. le baron d'Hoogworst, Ch. Roger, comte F. de
Mérode, Gendebien, Van de Weyer, Jolly, Vanderlinden, Nicolaï, et
de Coppin. M. de Potter lui fut adjoint trois jours plus tard.
Du côté du roi des Pays-Bas, la situation ne laissait pas que d'être
aussi assez compliquée. Son fils aîné, l'héritier du trône, le prince
d'Orange, travaillant pour son propre compte, avait essayé
d'intervenir entre les Belges révoltés et le roi son père. Il se
serait accommodé d'un arrangement qui, en amenant la séparation
provisoire de la Belgique d'avec la Hollande, aurait placé la première
sous son sceptre, avec l'espoir de réunir de nouveau les deux pays
après la mort de son père. Il avait laissé percer ce plan dans une
proclamation datée d'Anvers, qui avait fortement irrité contre lui et
le roi, et la nation hollandaise. Repoussé définitivement cependant
par les Belges, le prince d'Orange avait dû rentrer à La Haye, où on
avait eu grand'peine à le rapprocher du roi et à apaiser l'émotion
populaire qui s'était manifestée contre lui. Pour le tirer de la
fausse position où il se trouvait en Hollande, le roi prit plus tard
le parti de l'envoyer provisoirement en Angleterre, sous le prétexte
d'y soutenir, près de la conférence, les intérêts de la Hollande.
Tel était l'état de la question, lorsque cette conférence eut, le 4
novembre, la première réunion dont je rendis compte à Paris par une
dépêche du 5[345].
[345] Dépêche officielle déjà publiée.
«Londres, le 5 novembre 1830.
»Monsieur le ministre,
»Conformément à l'autorisation qui m'a été donnée par le roi, et que
m'a transmise M. le comte Molé, sous la date du 31 octobre dernier,
d'assister et de participer à toutes les conférences qui pourraient
avoir lieu sur les affaires de la Belgique, je me suis rendu hier
matin chez lord Aberdeen, où j'avais été convoqué en même temps que
l'ambassadeur d'Autriche et les ministres de Prusse et de Russie. Nous
avons eu une première conférence. Le duc de Wellington, qui s'y
trouvait, a pris le premier la parole et a exprimé les sentiments de
tous les membres qui composaient la conférence, en exposant que les
puissances devaient s'occuper de chercher les moyens de conciliation
et de persuasion les plus propres à arrêter l'effusion du sang dans la
Belgique, à calmer l'extrême irritation des esprits et à y ramener
l'ordre intérieur. Il nous[346] a paru que l'humanité autant que la
politique commandait de premières mesures dirigées dans ce but, et
qu'on l'atteindrait plus sûrement si l'on parvenait d'abord à obtenir
des deux parties un armistice provisoire jusqu'à la conclusion des
délibérations des puissances. Il y a un accord unanime sur cette
proposition et il a été convenu que nous nous réunirions de nouveau
dans la soirée pour aviser aux moyens de faire connaître à La Haye et
à Bruxelles les vues des cinq grandes puissances représentées dans la
conférence.
[346] Variante: _lui_...
»M. Falck[347], ambassadeur des Pays-Bas, assistait à la conférence du
soir. Il a dû y être appelé conformément à l'article IV du protocole
adopté le 15 novembre 1818 à Aix-la-Chapelle et qui porte que: dans le
cas où des réunions particulières, soit entre les augustes souverains
eux-mêmes, soit entre les ministres et plénipotentiaires respectifs,
auraient pour objet des affaires spécialement liées aux intérêts des
autres États de l'Europe elles n'auront lieu qu'à la suite d'une
invitation formelle de la part de ceux de ces États que lesdites
affaires concerneraient, et sous la réserve expresse de leur droit d'y
participer directement ou par leurs plénipotentiaires.
[347] Antoine Reinhard, baron Falck, homme d'État hollandais, né
en 1776, fut d'abord secrétaire d'ambassade à Madrid. Lors de
l'avènement du roi Louis, il rentra dans la vie privée et n'en
sortit qu'après l'évacuation de la Hollande par les Français en
1813. Il fut alors secrétaire du gouvernement provisoire, puis
secrétaire d'État et, en 1818, ministre de l'instruction publique,
de l'industrie et des colonies. Après la révolution de 1830, il
fut nommé ministre à Londres, puis à Bruxelles (1840). Il mourut
en 1843.
»M. Falck a accédé à la proposition de l'armistice, que les cinq
ministres ont signée ce matin même et qu'il se charge de transmettre
au roi des Pays-Bas. Elle sera envoyée ce soir à Bruxelles par deux
commissaires et, comme j'ai voulu que la France parût dans ce grand
acte d'humanité, j'ai trouvé qu'il était convenable et utile que l'un
de ces deux commissaires fût français, et j'ai fait désigner M.
Bresson par les cinq plénipotentiaires. M. Cartwright[348], ministre
d'Angleterre à Francfort, est l'autre commissaire choisi.
[348] Sir Thomas Cartwright, né en 1795, diplomate anglais. Il
était particulièrement attaché à lord Palmerston dont il était
l'agent secret à l'étranger. Il était ministre à Stockholm en 1850
lorsqu'il mourut.
»Je m'empresse de vous expédier une expédition du protocole.
»Cette proposition est utile sous tous les rapports, et l'on rendra
justice aux intentions qui ont engagé à la faire, même quand elle
n'aurait pas son entier effet.
»Le discours du roi d'Angleterre, à l'ouverture du parlement, a donné
lieu à d'intéressants débats. L'opposition s'est plaint que le
principe de la non-intervention dans les affaires de la Belgique n'y
était pas assez explicitement établi. L'intervention active n'est pas
assurément dans les intentions actuelles du cabinet anglais;
l'intervention de conseils et d'avis est d'une nature qui n'a rien
d'alarmant, et la garantie donnée par les cinq puissances à l'union de
la Belgique et de la Hollande la rendait nécessaire au milieu des
événements qui l'ont dissoute. L'opposition a également soulevé la
question de la réforme parlementaire, à laquelle le discours du roi
n'avait pas touché. Le duc de Wellington, contre l'attente générale,
au lieu de chercher à l'éluder ou à l'ajourner, a déclaré qu'aussi
longtemps qu'il resterait à la tête de l'administration, il ne
consentirait jamais ni à une réforme radicale, ni à une réforme
partielle. Ses amis n'avaient point prévu qu'il dût s'exprimer en des
termes si explicites, et M. Peel, au moment même où le duc s'adressait
à la Chambre des lords, répondait à des observations semblables dans
la Chambre des communes avec plus de mesure et de réserve. Cette
déclaration fait de la peine à ceux qui aiment l'administration
actuelle...»
* * * * *
Les instructions que j'avais sollicitées avec tant d'instances à Paris
arrivèrent enfin. Elles m'étaient adressées par le maréchal Maison,
avec la lettre qui m'annonçait sa nomination au ministère des affaires
étrangères, écrite le 4 novembre.
Voici ces instructions:
«J'ignore ce qui a pu retarder l'arrivée de M. de Chenoise, mais comme
je sais qu'il vous portait l'autorisation d'ouvrir les conférences et
d'y prendre part, je n'ai rien de plus à vous mander sur ce point, si
ce n'est que le roi attend avec impatience les détails que vous me
transmettrez sur ce qui s'y sera passé.
»Quant aux instructions que vous me demandez, je vais m'occuper de
leur rédaction, et, en attendant, je vous dirai en substance, sans
m'arrêter à tout ce qui avait pu être possible antérieurement et qui
ne l'est plus aujourd'hui:
»1º Que nous croyons que la seule base d'arrangement possible, dans
l'état des choses, est que la Belgique soit séparée de la Hollande et
érigée en État indépendant sous un prince souverain;
»2º Que ce prince soit, si cela est encore possible, le prince
d'Orange;
»3º Que, si ce ne peut être le prince d'Orange, les Belges soient
appelés à émettre leur vœu sur le choix du prince qui serait appelé à
devenir le chef de l'État;
»4º Que vous devez écarter toutes les demandes qui pourraient vous
être faites, à l'effet de confier, même momentanément, aucune autre
forteresse que celle de Luxembourg à des garnisons étrangères
quelconques.
»J'ai l'honneur de vous prévenir pourtant que ce que je vous mande est
entièrement confidentiel et secret, personne ne devant savoir à
Londres que je vous l'ai mandé. Je ne vous en ai entretenu que pour
vous instruire de la direction spéciale qui sera donnée à vos
instructions, et par conséquent de celle que doivent avoir vos
communications avec le gouvernement anglais pour atteindre le but que
le roi se propose. Le but est celui de combiner un arrangement
compatible avec l'équilibre de l'Europe tel qu'il est établi par les
traités subsistants, et de montrer à la fois la résolution de la
France de maintenir ses engagements; de manifester son entier
désintéressement, quelle que soit l'étendue des sacrifices auxquels
elle s'est résignée, pour ne donner ni motif ni prétexte de guerre, et
pour assurer la continuation de la paix générale.
»Le roi désire que vous témoigniez de sa part au duc de Wellington que
Sa Majesté a vu avec grand plaisir les assurances qu'il a données sur
ce point dans son discours à la Chambre des pairs.
»Je dois aussi vous prévenir que ceci ne change rien, et confirme au
contraire ce que mon prédécesseur vous a mandé, que vous ne devez
faire, quant à présent, aucune proposition spéciale à la conférence,
mais prendre, _ad referendum_, celles qui y seraient faites, et me les
transmettre, pour que je puisse prendre les ordres du roi et vous
faire connaître ses intentions.»
* * * * *
On devine bien que ces instructions avaient été dictées par le roi
lui-même au maréchal Maison, qui était trop peu au courant des
affaires pour les avoir conçues et rédigées. Telles qu'elles étaient,
elles me suffisaient pour le moment.
En même temps que le prince d'Orange arrivait à Londres sans autre
mission que celle d'y cacher sa position embarrassée en Hollande, le
gouvernement provisoire de la Belgique y envoyait une espèce d'agent
chargé de savoir si les cabinets étrangers seraient disposés à agréer
un des fils d'Eugène de Beauharnais comme souverain de la
Belgique[349]; ses insinuations ne furent pas même écoutées.
[349] Il avait été question d'Auguste-Charles-Eugène-Napoléon, duc
de Leuchtenberg, prince d'Eichstaedt, fils aîné du prince Eugène
(1810-1835). L'opposition du gouvernement français fit échouer sa
candidature.
Mais un autre orage grossissait à l'horizon et menaçait de jeter de
nouveaux obstacles dans la marche des affaires. A peine le ministère
français dissous avait-il été remplacé par un cabinet entaché d'une
renommée, si ce n'est d'un esprit révolutionnaire, que l'existence du
cabinet anglais fut à son tour ébranlée. On a vu qu'en rendant compte
des débats de la Chambre des lords sur le projet d'adresse,
j'annonçais que le duc de Wellington s'était prononcé avec une
extrême vivacité contre toute espèce de réforme dans le système
électoral de la Chambre des communes. Cette vivacité devait être
fatale au cabinet qu'il présidait.
Le roi avait accepté un grand dîner que lui offrait la cité de
Londres, et auquel devaient assister le ministère, le corps
diplomatique et des convives au nombre de plus de cinq cents. On
prévit que ce spectacle attirerait une grande foule qui saisirait sans
doute cette occasion de manifester les passions qui l'agitaient pour
ou contre la réforme et que, si le roi était applaudi, il pourrait
bien n'en être pas de même du ministère. Ce dîner devait avoir lieu le
9 novembre. Le 8, M. Peel, ministre de l'intérieur, annonça par écrit
au lord-maire que Leurs Majestés le roi et la reine n'assisteraient
pas à cette fête dans la crainte que la réunion qui se préparait
n'excitât du désordre et n'exposât la vie des sujets de Sa Majesté.
Cette résolution causa une grande agitation dans la ville; des
rassemblements se formèrent dans la cité; les fonds baissèrent à la
Bourse, et après beaucoup de délibérations on remit indéfiniment le
dîner[350]. Mais un pareil incident ne pouvait pas s'arrêter là et
devait augmenter l'animation des débats dans le parlement où M.
Brougham[351] avait annoncé pour le 16 novembre une motion sur la
réforme parlementaire[352].
[350] Voir la lettre de M. de Talleyrand à Madame Adélaïde, du 10
novembre (Appendice, p. 457).
[351] Lord Henry Brougham, littérateur, jurisconsulte et homme
d'État, né en 1779. Élu député en 1810, il siégea parmi les whigs.
Comme avocat, il détendit la reine Caroline dans le procès qui lui
fut intenté par son mari le roi George IV. A la Chambre, comme au
barreau, il se plaça au premier rang des orateurs. En 1825,
l'université de Glascow l'élut lord chancelier. En 1830 enfin il
arriva aux affaires. Nommé pair d'Angleterre et lord-chancelier,
il entra dans le cabinet de lord Grey et contribua à faire passer
le bill de réforme parlementaire. Il se retira en 1834. Jusqu'à sa
mort (1868) il se fit souvent entendre à la Chambre des lords.
[352] Le bill de réforme parlementaire repoussé par Wellington,
proposé de nouveau par lord Brougham, fut enfin présenté aux
Communes le 1er mars 1831 par lord John Russell. Il supprimait la
représentation de cent trois _bourgs pourris_, augmentait celle
des villes et accroissait considérablement le nombre des
électeurs. Rejeté en 1831 par les lords, ce bill ne fut adopté par
les deux Chambres que le 7 juin 1832.
En attendant cette séance du 16 et ses résultats, la conférence des
plénipotentiaires eut plusieurs réunions sans grand intérêt parce
qu'on ignorait encore comment la proposition d'armistice avait été
accueillie à La Haye et à Bruxelles. Mais je reçus dans cet intervalle
une pièce remarquable et que je pouvais considérer comme supplément à
mes instructions; c'était un exposé de la question belge, tracé par le
roi Louis-Philippe lui-même et que je donnerai ici dans toute son
étendue. Il était adressé au maréchal Maison, ministre des affaires
étrangères, qui me le transmit tel qu'il l'avait reçu. Il porte la
date du 11 novembre 1830.
«Il me paraît important, mon cher maréchal, d'éclairer un peu M. de
Talleyrand sur l'état actuel de la Belgique, afin de savoir par lui
quels sont les arrangements de gouvernement qu'on pourrait obtenir des
Belges et faire ratifier par les Prussiens, car c'est là le problème à
résoudre et la solution n'en est pas facile, surtout en y ajoutant la
considération dominante pour nous: c'est que les intérêts de la France
n'y soient lésés, ni pour le présent ni pour l'avenir.
»Nous avons établi en première base la séparation de la Hollande et de
la Belgique. C'est ce que veulent également les Belges et les
Hollandais, et c'est ce que ne veut pas le roi des Pays-Bas.
Pourra-t-on l'y contraindre? C'est une question, car on ne doit pas
employer la force pour y parvenir; et cependant pour y parvenir par
négociation, il faudrait, ou trouver des avantages à lui faire, qu'on
ne voit nulle part, ou au moins rendre les puissances _unanimes_ dans
leur exigence envers lui, ce qui est plus que douteux.
»Si on avait pu, si on pouvait encore déterminer les Belges à accepter
le prince d'Orange pour souverain, je croirais qu'on aurait pu, sans
rencontrer des difficultés insurmontables, amener les puissances à
exiger d'une voix unanime la ratification du roi son père, et alors,
il aurait bien fallu qu'il la donnât. Cependant, il serait encore
resté à combiner un arrangement de limites entre les deux États qui
aurait été la source de grandes difficultés, et il est bon de
s'arrêter un peu à les examiner avant d'aller plus loin.
»Dans la proposition d'armistice à laquelle M. de Talleyrand a très
sagement concouru, en premier lieu la conférence s'est arrêtée à une
démarcation qui procure aux Belges le grand avantage de l'évacuation
de la citadelle d'Anvers; mais cet avantage est accompagné de la
conservation au roi des Pays-Bas de Maëstricht, Stephenswerdt, Venloo,
c'est-à-dire de la ligne de la basse Meuse, qui couvre la Belgique
contre les agressions allemandes, et dont les habitants se rattachent
à la Belgique par leurs mœurs, leurs habitudes et leurs opinions,
quoiqu'en fait ils fissent autrefois partie de la Hollande et non des
Pays-Bas. C'est d'une part, par la connaissance de la disposition
morale des habitants, et de l'autre, par le défaut de troupes pour
former des garnisons compétentes, que le roi a déjà fait évacuer par
la Meuse presque tout le matériel de Maëstricht. Il paraît même que
Breda, Bois-le-Duc et le Brabant hollandais sont dans les mêmes
dispositions morales et politiques, et que c'est avec la Belgique et
non avec la Hollande qu'ils veulent faire cause commune.
»Quant à la partie de la Belgique qui se trouve sur la rive droite de
la Meuse et qui faisait autrefois partie des Pays-Bas autrichiens ou
liégeois, c'est-à-dire, Ruremonde, Verviers, Limbourg... les habitants
y sont entièrement Belges, et il y a même lieu de croire que tous ces
pays ont déjà envoyé leurs députés au congrès national de Bruxelles.
»Quant à ce qui est encore sur la rive droite de la Meuse mais plus au
sud, les habitants en sont encore plus Belges que partout ailleurs.
Mais là, se présentent de nouvelles difficultés plus embarrassantes à
aplanir. Ces contrées sont les duchés de Bouillon, de Luxembourg; les
anciennes abbayes de Saint-Hubert, de Stavelot, de Malmédy... Le duché
de Luxembourg a été incorporé à la confédération germanique. La
forteresse de Luxembourg, devenue forteresse de la confédération, est,
à ce titre, occupée depuis quinze ans par une garnison prussienne. Il
est inutile d'en dire davantage pour faire sentir les embarras qu'on
éprouvera, soit pour réunir ces contrées au nouvel État belge, soit
pour les maintenir au souverain de la Hollande et y rétablir son
autorité qui est annulée partout, excepté à Luxembourg même, où elle
est conservée, si ce n'est en réalité, au moins, en nom par la
garnison prussienne.
»Sans doute, toutes ces difficultés pourraient disparaître s'il était
possible d'amener le congrès national des Belges à demander le prince
d'Orange pour leur souverain, et c'est la force de ces considérations
qui fait désirer aussi vivement qu'il puisse le devenir, car alors il
n'y aurait plus à régler entre la Hollande et la Belgique qu'une
question de limite qui deviendrait de peu d'importance pour l'Europe,
et dans laquelle la France n'aurait guère d'autre intérêt que de
veiller à ce que l'occupation prussienne fût restreinte, comme elle
l'est aujourd'hui, à la seule forteresse de Luxembourg. Il faudrait
donc stipuler que ni Bouillon, ni Maëstricht... ne pussent être
occupés que par les troupes des souverains auxquels ces places
appartiendraient, car il n'échappera pas, mon cher maréchal, ni à
votre perspicacité, ni surtout à votre patriotisme que si, par
exemple, Maëstricht et Venloo devaient recevoir des garnisons
allemandes, la France aurait le droit de demander, par voie de sûreté
et de compensation, que Bouillon et Philippeville reçussent à leur
tour des garnisons françaises. Mais c'est un point inutile et même
peut-être dangereux à traiter, et, de toute manière, il est préférable
d'établir que la forteresse de Luxembourg continuera à être la seule
qui puisse être occupée par une garnison allemande. Il faut tâcher
d'écarter de la discussion tout ce qui pourrait conduire à faire
supposer à la France des vues ambitieuses qu'elle n'a pas, puisque ce
qu'elle veut, avant tout, c'est que la paix générale de l'Europe ne
soit pas troublée, et que chaque puissance reste dans les limites où
elle est aujourd'hui.
»La question la plus importante actuellement est donc de savoir si le
prince d'Orange peut encore devenir le souverain de la Belgique, ou
s'il ne le peut plus. S'il le peut encore, nul doute qu'il doit être
préféré, tant par la France que par les autres puissances; mais, s'il
ne le peut plus, il faut tâcher de s'accorder sur le choix de celui
qui lui sera substitué.
»C'est sur ce point important qu'il faudra charger M. Bresson de
recueillir, dans le plus court délai, les renseignements les plus
précis. Le choix du prince d'Orange est surtout désirable pour
paralyser le parti de la guerre dans l'intérieur des cabinets
étrangers, particulièrement à Pétersbourg, où, dit-on, ce choix est le
seul qui puisse obtenir l'assentiment de l'empereur Nicolas. Le roi
des Pays-Bas est d'autant plus contraire au choix de son fils aîné,
qu'on assure qu'il ne l'aime pas, qu'il est persuadé que s'il
parvenait à allumer la guerre continentale, le résultat en serait pour
lui, non seulement la reprise de la Belgique, mais encore l'addition à
ses États de la Flandre française et d'une portion de nos places
fortes. Les rêves, fondés sur les mêmes chimères dont les cabinets se
berçaient en 1792, auraient probablement encore aujourd'hui le même
résultat qu'ils eurent alors: c'est-à-dire que le roi des Pays-Bas
aurait une meilleure chance de perdre la Hollande par la guerre que de
reprendre la Belgique et d'ajouter la Flandre française à ses États;
mais il faut s'attendre de sa part à toutes les entraves qu'il pourra
apporter au choix de son fils aîné, et plus encore à tout autre choix.