(1830-1832)
Je n'imaginais pas lorsque, en 1816, je terminais le récit de
quelques-uns des événements de mon temps et de ma vie, que je fusse
jamais dans le cas de rentrer dans les affaires publiques et, par
conséquent que j'eusse un motif de reprendre la plume pour compléter
ce récit. Il est vrai que je n'étais pas entièrement rassuré par la
sagesse et l'habileté de ceux qui avaient alors la direction du
gouvernement de la France; mais je ne croyais pas qu'ils dussent le
conduire à sa perte. Je me flattai longtemps de l'espoir, je l'avoue,
de mourir en paix à l'ombre du trône que mes efforts avaient quelque
peu contribué à relever; et si, de 1816 à 1829, j'éprouvai souvent de
l'inquiétude en voyant dans quelles voies fatales on était parfois
entraîné, mes craintes n'allaient jamais jusqu'à la pensée d'une
nouvelle révolution. J'essayai à diverses reprises de donner des
avertissements dans la mesure qui m'était permise. Tantôt de la
Chambre des pairs, tantôt dans des entretiens privés, j'exprimai mes
impressions et, tout en le faisant avec modération, je n'hésitai pas
cependant à montrer les périls de la politique intérieure et
extérieure qu'on avait adoptée, ou plutôt qu'on se laissait imposer
par un parti encore plus imprudent que coupable. Lorsque, en 1829, le
roi Charles X prit la résolution insensée de changer son ministère et
d'appeler dans son conseil les hommes les plus impopulaires du pays et
qui n'avaient d'autre mérite qu'une obéissance aussi aveugle que
l'obstination de l'infortuné roi, on ne pouvait plus se dissimuler que
nous marchions vers l'abîme.
Je puis le déclarer ici en toute sincérité, je n'ai pas cessé de
souhaiter le maintien de la restauration, et cela n'était que naturel
après la part que j'y avais eue; je n'ai rien fait pour l'ébranler et
je repousse toute solidarité avec ceux qui se vantent d'avoir
contribué à sa chute. J'ai cru en 1814 et 1815, et je le crois encore,
que la France ne pouvait avoir de solides et durables institutions que
celles qui étaient basées à la fois sur la légitimité et sur ceux des
principes sagement libéraux dont la révolution de 1789 avait fait
reconnaître la pratique possible. Ceci restera ma conviction, ma foi
politique. Mais, du moment où la légitimité elle-même trahissait son
principe en rompant ses serments, il fallait chercher le salut de la
France au hasard et sauver au moins, si cela était possible, le
principe monarchique, indépendamment de la légitimité, dans la grande
tempête soulevée par celle-ci. L'idée d'une substitution de la branche
cadette à la branche aînée de la famille royale, à l'instar de ce qui
s'était fait en 1688 en Angleterre, courait pour ainsi dire les rues
depuis l'avènement du dernier ministère de Charles X; les journaux
amis et ennemis de ce ministère la discutaient à l'envi; elle était
dans l'esprit de tout le monde, et ce n'est pas le moindre tort de ce
ministère imbécile d'y avoir ainsi préparé l'opinion publique. Il n'a
manqué d'aucun avertissement à cet égard, mais il a manqué de la
courageuse loyauté, de la fermeté qui auraient pu arrêter sur la pente
un prince faible et crédule; et c'est un crime, on ne peut pas le
nommer autrement, car là est le nœud de la révolution du mois de
juillet 1830. Si Charles X n'avait pas trouvé de lâches serviteurs
pour signer les fatales ordonnances de cette époque, il aurait bien
fallu qu'elles rentrassent dans sa pensée[283].
[283] Voir à l'Appendice deux lettres du prince de Talleyrand à
madame de Vaudémont, sur le ministère Polignac.
Quoi qu'il en soit, comme je n'ai pas l'intention de faire ici
l'histoire des fautes de la Restauration, je m'arrête au simple fait
de la nécessité dans laquelle, par suite de ces fautes, la France a
été placée de se choisir un gouvernement. Il m'est d'autant plus aisé
de déclarer que le choix qu'elle a fait était le meilleur possible,
dans les circonstances données, que je n'ai eu aucune action dans
cette création. Je l'ai acceptée; je m'y suis rattaché comme à une
ancre de salut, et je l'ai servie avec empressement, parce que, ce
gouvernement croulant, je ne voyais plus que la république et les
effrayantes conséquences qu'elle amenait avec elle: l'anarchie, la
guerre révolutionnaire et les malheurs auxquels la France avait été
arrachée avec tant de peine en 1815. Je n'examinerai même pas la
question de savoir si Louis-Philippe eût mieux fait de s'en tenir au
titre de lieutenant général du royaume et de refuser la couronne; elle
a été résolue par les hommes qui s'étaient mis à la tête du mouvement
provoqué par les ordonnances, et qui crurent que la royauté légitime
ne leur pardonnerait jamais le rôle qu'ils y avaient joué. Ces hommes
placèrent Louis-Philippe dans le dilemme de livrer la France à la
république ou d'accepter la royauté. Son acceptation détermina la
conduite de ceux qui voulaient sauver leur pays avant tout. On
raisonne facilement quand le danger est passé; c'est la seule réponse
que j'opposerai à ceux qui, le jour du danger, se tinrent tranquilles,
et qui, le lendemain, descendirent sur la place publique pour blâmer
et critiquer ce qu'ils n'eurent pas le courage d'empêcher.
Je vis le roi Louis-Philippe bientôt après le vote du 8 août qui lui
avait décerné la couronne[284]. Le premier sujet de nos entretiens
devait être l'impression que la nouvelle révolution produirait en
Europe; nous comprîmes tous deux que la première mesure à prendre
était de faire reconnaître le principe de cette révolution par les
gouvernements étrangers et d'obtenir ainsi, sinon leur bon vouloir, du
moins leur abstention absolue dans les affaires intérieures de la
France. Nos regards se portèrent naturellement vers l'Angleterre,
notre plus proche voisine et qui, par ses institutions et ses
révolutions passées, devait être la puissance le mieux disposée pour
nous. Le roi y envoya immédiatement son aide de camp, le général
Baudrand[285], qui ne tarda pas à rapporter la reconnaissance de notre
gouvernement par celui de la Grande-Bretagne et des paroles assez
favorables du ministère anglais. Ce premier point acquis, le roi
sentit aussi bien que moi que cette reconnaissance entraînerait
vraisemblablement celle des autres cabinets[286], mais que c'était à
Londres que le nouveau gouvernement devait aller chercher le pivot de
sa politique extérieure. Il était donc indispensable d'y envoyer un
ambassadeur expérimenté et déjà connu en Europe. Le roi m'offrit tout
de suite cette position délicate. J'objectai mon grand âge, l'activité
qu'exigeait une pareille mission et les difficultés sans nombre qui y
étaient attachées. Mais je dus céder aux instances du roi, à celle de
son ministère[287] et particulièrement de M. Molé, alors ministre des
affaires étrangères. Je me décidai, dans cette circonstance comme dans
d'autres de ma vie, par le sentiment du devoir et par la pensée de
servir mon pays. Je crus que le nouveau gouvernement ne pourrait
gagner de stabilité que par le maintien de la paix, et quoique à cette
époque tout le monde soutînt contre moi l'opinion que la guerre était
inévitable, je me persuadai que mon nom, les services que j'avais
rendus à l'Europe dans d'autres temps et mes efforts parviendraient
peut-être à conjurer le malheur le plus redoutable: une guerre
révolutionnaire et universelle. Je suis heureux, avant de finir ma
carrière, de penser que j'y ai réussi.
[284] Le vote de la Chambre eut lieu le 7 août.
[285] Le général comte Baudrand (1774-1848), engagé volontaire en
1792, fit sa carrière dans l'arme du génie. Il était colonel en
1815, et devint après la révolution de 1830 lieutenant général et
pair de France.
[286] L'Angleterre reconnut le nouveau gouvernement français à la
fin d'août. A la fin d'octobre, la Russie, l'Autriche, la Prusse,
l'Espagne et toutes les puissances secondaires de l'Europe avaient
fait la même reconnaissance.--Voir à l'Appendice, page 450: Le
prince de Talleyrand à Madame Adélaïde (7 oct.), et page 452:
Madame Adélaïde au prince de Talleyrand (8 oct.).
[287] C'était le ministère du 11 août. M. Dupont de l'Eure avait
reçu le portefeuille de la justice; le comte Molé, les affaires
étrangères; M. Guizot, l'intérieur; le duc de Broglie,
l'instruction publique, les cultes et la présidence du conseil
d'État; le baron Louis, les finances; le général Gérard, la
guerre; le général Sébastiani, la marine; MM. Laffitte, Casimir
Périer, Dupin et Bignon étaient ministres sans portefeuille.
Nous étions arrivés au commencement du mois de septembre; le 3, je
reçus le billet suivant de M. Molé:
«Il est six heures et demie, et j'arrive du Palais-Royal, mort de
fatigue et de mal de tête. Le roi y tient, _exige_ plus que je ne puis
vous le répéter. Voyez-le pour en juger vous-même. C'est ce soir, au
conseil de huit heures, qu'on en parlera. Si j'étais moins exténué et
moins souffrant, j'irais vous dire tout cela.
»Je vous appartiens en tout et pour tout.