«SIRE,
»Je n'apprendrai rien à Votre Majesté en lui disant que j'ai beaucoup
d'ennemis.
»J'en ai auprès du trône, j'en ai loin du trône. Les uns n'ont pas
assez oublié que j'ai envisagé autrement qu'eux les premiers troubles
de la Révolution; mais, quel que soit leur jugement, ils doivent
savoir que c'est à la détermination que je pris alors, que je dois le
bonheur d'avoir, dans les temps marqués par la Providence, contribué
si heureusement à la restauration de votre trône auguste et au
triomphe de la légitimité. C'est cette même restauration, c'est ce
triomphe que mes autres ennemis ne m'ont point pardonné, ne me
pardonneront jamais. De là, tous ces libelles, tous ces volumineux
souvenirs de Sainte-Hélène dans lesquels depuis deux ans je suis
incessamment insulté, diffamé par des hommes qui, en vendant les
paroles vraies ou supposées d'un mort célèbre, spéculent sur toutes
les hautes renommées de la France, et qui, par ce honteux trafic, se
sont constitués les exécuteurs testamentaires des vengeances de
Napoléon Bonaparte.
»Sire, c'est dans cette dernière classe que je dois ranger cet ancien
ministre de l'empereur, le seul dont je n'ose pas même prononcer le
nom devant Votre Majesté, cet homme qui, dans un accès de démence,
vient tout récemment de se dénoncer lui-même à la vindicte publique,
comme l'exécuteur matériel d'un exécrable assassinat; heureux si, en
se plongeant dans le sang, il peut m'entraîner avec lui et flétrir, en
accolant mon nom au sien, le principal instrument des deux
restaurations. Oui, Sire, des deux restaurations! On poursuit en moi
les journées du 30 mars 1814 et du 13 avril 1815; journées de gloire
pour moi, de bonheur pour la France, journées qui ont uni mon nom à la
fondation de l'ordre constitutionnel que nous devons à Votre Majesté.
Mais, c'est en vain que l'envie, que la haine, que l'ambition trompée
se réunissent pour me ravir mes titres à l'estime contemporaine, à la
justice de l'histoire; je saurai les défendre et les transmettre
entiers aux héritiers de mon nom.
»A travers tant d'orages qui ont signalé les trente dernières années
que nous venons de passer, la calomnie m'a prodigué bien des outrages,
mais il en était un qu'elle m'avait jusqu'à présent épargné. Aucune
famille ne s'était cru le droit de me redemander le sang d'un de ses
membres; et voilà qu'un furieux imagine que, renonçant tout à coup à
cette douceur de mœurs, à cette modération de caractère que mes
ennemis même ne m'ont jamais contestées, je suis devenu l'auteur,
l'instigateur du plus exécrable assassinat. Moi qui n'ai jamais
prononcé--et j'en rends grâces au ciel,--une parole de haine, un
conseil de vengeance, contre personne, pas même contre mes ennemis les
plus acharnés, j'aurais été choisir par une exception unique, qui? Un
prince de la famille de mes rois pour en faire ma victime et signaler
ainsi mon début dans la carrière de l'assassinat! Et ce crime atroce,
non seulement je l'aurais conseillé, mais, de plus, employant tout mon
pouvoir pour soustraire la victime à la clémence du premier consul, ce
serait malgré Bonaparte, contre les ordres de Bonaparte, et aux
risques de la plus épouvantable et de la plus juste responsabilité
que j'aurais hâté le jugement et l'exécution! Et quel est l'homme qui
ose articuler contre moi de pareilles horreurs? Mon accusateur s'est
assez fait connaître lui-même.
»Toutefois, Sire, mon nom, mon âge, mon caractère, la haute dignité
que je dois à vos bontés, ne me permettent pas de laisser un pareil
outrage sans réparation. Pair de France, je ne dois pas demander cette
réparation aux tribunaux que les lois ont chargés de punir la
calomnie. C'est devant la Chambre des pairs elle-même que je traduirai
mon accusateur; c'est d'elle que j'obtiendrai une enquête et un
jugement. Cette épreuve, Sire, que je réclame de votre justice, vous
ne la craignez pas plus pour moi que je ne la crains moi-même. La
calomnie sera confondue et sa rage impuissante viendra expirer devant
le grand jour de la vérité.
»Je suis, avec le plus profond respect...
»Prince DE TALLEYRAND.
»Paris, le 8 novembre 1823.»
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