APPENDICE[273]

[273] Cet appendice écrit en 1824 avait été provoqué par les

accusations du duc de Rovigo. Celui-ci avait publié en 1823 un

extrait de ses _Mémoires_ relatif à l'affaire du duc d'Enghien,

dans lequel il accusait formellement M. de Talleyrand d'avoir

préparé et conseillé l'arrestation et l'exécution de ce prince. M.

de Talleyrand présente ici sa défense.

Paris, janvier 1824.

Je me vois obligé d'ajouter quelques mots à ces souvenirs, en

regrettant de devoir rappeler un événement cruel et douloureux que je

n'avais pas voulu même mentionner dans les pages qui précèdent.

J'ai toujours dédaigné de répondre aux accusations mensongères et

injurieuses qui dans des temps comme ceux où j'ai vécu, ne pouvaient

manquer d'atteindre les personnes vouées aux grandes affaires

publiques. Il y a des bornes cependant à ce dédain, et, quand on

soulève des questions _de sang_, le silence, au moins devant la

postérité, n'est plus possible. La bassesse et les crimes de mes

accusateurs, honteusement exposés par leurs propres récits, seraient

peut-être, dans des cas ordinaires, une réfutation suffisante de leurs

accusations. Mais, dans les cas actuels, la nature des faits, leur

importance historique, la part de vérité qu'il y a dans ces récits, la

grandeur des personnages dont il s'agit, l'honneur de mon nom et de ma

famille, tout me commande de repousser le sang que des haines

passionnées et cupides voudraient faire rejaillir sur moi.

J'ai été accusé par M. Savary, duc de Rovigo, d'avoir été

l'instigateur, et, par conséquent, l'auteur de l'affreux attentat

dont il reconnaît avoir été l'instrument, et qui a été commis il y a

vingt ans sur la personne de monseigneur le duc d'Enghien. M. le

marquis de Maubreuil, de son côté, prétend que j'ai cherché à le

suborner pour assassiner, en 1814, l'empereur Napoléon pendant qu'il

se rendait à l'île d'Elbe[274]. La démence a parfois d'étranges

aberrations! C'est tout ce que je devrais dire sur cette dernière

accusation, qui est tellement absurde et insensée qu'elle ne peut

avoir été inventée que par un fou ou par un maniaque; mais M. Savary

n'est ni l'un ni l'autre, et c'est à lui que je veux d'abord répondre.

[274] Marie-Armand Guerri de Maubreuil marquis d'Orsvault

(1782-1855). Il appartenait à une vieille famille de Bretagne. A

la Révolution, il suivit ses parents à l'étranger, revint en

France en 1797, et servit dans les rangs des Vendéens. Plus tard

il entra à l'armée et devint écuyer du roi Jérôme. Tombé en

disgrâce, il eut dès lors l'existence la plus mouvementée, et se

lança dans de nombreuses spéculations. En 1814, il fut mêlé aux

aventures singulières qui sont relatées dans le présent appendice

et qui n'ont pas encore été éclaircies. Arrêté en avril 1814,

relâché en mars 1815, de nouveau arrêté par l'ordre de l'empereur,

il parvint à s'évader, gagna la Belgique où Louis XVIII le fit

encore une fois saisir. Il fut mis en liberté par ordre du roi des

Pays-Bas, et revint en France. En 1816, nouvelle arrestation, et

nouvelle évasion cette fois, avec la connivence, dit-on, de la

police. Après de nombreuses vicissitudes, il revint à Paris en

1827. C'est alors que dans sa haine contre M. de Talleyrand qu'il

voulait rendre responsable de tous ses maux, il se livra sur lui,

le 21 janvier, dans la cathédrale de Reims à des voies de fait,

qui le firent condamner à cinq ans d'emprisonnement. Depuis ce

temps il ne fit plus parler de lui.

Toutes les accusations de M. Savary se perdent, il est vrai, dans

celles qu'il a faites contre lui-même. Jamais homme prévenu d'un crime

ne s'est plus imprudemment et plus honteusement dévoilé. Faut-il le

suivre dans l'abîme où il s'est volontairement jeté pour répondre à de

vaines, à de fausses allégations? Cependant, ces allégations se lient

à des publications qui viennent d'une autre source. Des écrits venus

ou donnés comme venant de Sainte-Hélène ont été publiés dans le seul

objet de réhabiliter une grande renommée déchue par la diffamation

étudiée et passionnée de toutes les célébrités contemporaines. Aussi

je m'honore d'y voir mon nom perpétuellement associé à celui de tous

les princes, de tous les ministres du temps. Je ne puis que

m'applaudir qu'une si grande part me soit personnellement réservée

dans les expressions d'un ressentiment dont le motif prédominant a été

de satisfaire des haines implacables et jalouses, et de punir la

France de sa gloire passée, de ses malheurs récents, de sa prospérité

actuelle et des espérances de son avenir. Rien de ce qui se trouve

dans ces informes compilations d'entretiens oiseux, de jactances

orgueilleuses, de dissertations pédantesques et de diffamations

calomnieuses, ne peut être apporté en preuve à la charge de qui que ce

soit.

Dans ces écrits, comme dans la brochure de M. Savary, on a cité deux

lettres de moi; on ne les a pas fidèlement rapportées; je les donnerai

textuellement, telles qu'elles doivent se trouver dans les archives,

et j'en assume encore aujourd'hui toute la responsabilité. Ce ne sont

pas ces lettres qui représentent pour moi la partie douloureuse du

devoir que j'eus alors à remplir: je n'ai rien à cacher sur cette

épouvantable catastrophe, car la participation que j'y ai eue a été

rendue publique, et, si elle peut m'inspirer de pénibles regrets, elle

ne me laisse aucun remords.

Rappelons sommairement les faits: ce sera la meilleure manière de

réfuter les imputations mensongères de M. Savary.

On sait que la fin de l'année 1803 et le commencement de l'année 1804

avaient été marqués par de nombreux complots contre la vie du premier

consul. Une grande procédure s'instruisait, dans les premiers mois de

1804, contre Georges, Pichegru, Moreau et d'autres accusés. A la suite

des investigations faites par la police à l'intérieur, on découvrit

les traces d'autres complots à l'étranger, et on chercha naturellement

à rattacher les uns aux autres. Le ministère de la police générale

avait été supprimé depuis plusieurs mois; c'était un conseiller d'État

qui était chargé de cette partie de l'administration, et qui, en cette

qualité, était placé sous la direction du grand juge, ministre de la

justice, M. Régnier[275].

[275] Claude-Ambroise Régnier, duc de Massa, né en 1736, était

avocat à Nancy en 1789, lorsqu'il fut élu député aux états

généraux. En l'an III il reparut comme député au Conseil des

anciens, seconda Bonaparte au 18 brumaire, devint conseiller

d'État, grand juge, ministre de la justice et fut un instant

ministre de la police (1804). Il entra plus tard au Sénat, et fut

nommé en 1813 président du Corps législatif. Il mourut en 1814.

Ce ministre fit, le 7 mars 1804 (16 ventôse an XII), le rapport

suivant au premier consul:

«Citoyen premier consul,

»Il existe dans Offenburg, électorat de Bade, et tout à portée des

départements du Rhin, un comité soudoyé par le gouvernement

britannique. Ce comité est composé d'émigrés français, ci-devant

officiers généraux, chevaliers de Saint-Louis... Sa destination est de

chercher par tous les moyens possibles à exciter des troubles dans

l'intérieur de la République. Il a pour principal agent un émigré

nommé _Mucey_, personnage connu depuis longtemps par ses intrigues et

par la haine implacable qu'il a vouée à son pays.

»Ce misérable est chargé par le comité d'introduire en France, et de

faire circuler avec profusion, les mandements incendiaires des évêques

rebelles, ainsi que tous les libelles infâmes qui se fabriquent dans

l'étranger contre la France et son gouvernement.

»Le nommé _Trident_, maître de la poste à Kehl, est l'homme qu'emploie

le comité pour faire parvenir sa correspondance aux affidés qu'il a

dans Strasbourg. Ces affidés sont connus et les ordres sont donnés

pour leur arrestation.

»Mais je ne pense pas qu'il faille se borner à cette mesure. La

tranquillité publique ainsi que la dignité de la nation et de son chef

sollicitent la destruction de ce foyer d'intrigants et de

conspirateurs qui existent dans Offenburg, et qui viennent avec

impudence braver la République et son gouvernement pour ainsi dire à

leurs portes. Il faut aussi que l'un et l'autre soient vengés par leur

prompte punition.

»Je vous propose en conséquence, citoyen premier consul, de faire

demander à Son Altesse Sérénissime, l'électeur de Bade, l'extradition

immédiate de Mucey, Trident et de leurs complices.

»Salut et respect.

»_Signé_: RÉGNIER.

»Certifié conforme:

»_Le secrétaire d'État_,

»HUGUES MARET.»

Le premier consul, en me communiquant ce rapport, me donna l'ordre de

le transmettre au gouvernement de l'électeur de Bade, et de réclamer

de lui l'extradition des individus qui y étaient mentionnés.

Voici la note que j'adressai, à cette occasion, au baron d'Edelsheim,

ministre des affaires étrangères de Son Altesse Sérénissime l'électeur

de Bade:

«Paris, le 19 ventôse, an XII (10 mars 1804).

»Le soussigné, ministre des relations extérieures de la République

française, a l'honneur d'adresser à M. le baron d'Edelsheim copie d'un

rapport que le grand juge a fait au premier consul. Il prie Son

Excellence de placer cette pièce importante sous les yeux de Son

Altesse Sérénissime l'électeur de Bade. Son Altesse y trouvera des

preuves nouvelles et évidentes du genre de guerre que le gouvernement

britannique poursuit contre la France; et elle sera douloureusement

étonnée d'apprendre que dans ses propres États, à Offenburg, il existe

une association d'émigrés français qui sont au nombre des plus actifs

instruments de toutes ces trames abominables.

»Le soussigné est chargé de demander formellement que les individus

qui composent ce comité d'Offenburg soient arrêtés et livrés avec tous

leurs papiers aux officiers français chargés de les recevoir à

Strasbourg.

»La réclamation officielle que le soussigné présente à cet égard

dérive du texte même de l'article 1er du traité de Lunéville. Et quand

il s'agit d'une conspiration d'État dont les faits connus ont déjà

excité l'indignation de l'Europe, les rapports particuliers d'amitié

et de bon voisinage qui subsistent entre la France et Son Altesse

Sérénissime Électorale ne permettent pas de douter qu'elle ne soit

empressée d'exécuter à la réquisition du gouvernement français, cette

stipulation capitale du traité de Lunéville, et de concourir

d'ailleurs à donner plus de moyens de dévoiler une machination qui

menaçait à la fois la vie du premier consul, la sûreté de la France et

le repos de l'Europe[276].

[276] L'article 1er du traité de Lunéville qui stipule le

rétablissement de la paix entre l'empire et la France ajoute: «Il

ne sera donné aucun secours ou protection soit directement, soit

indirectement à ceux qui voudraient porter préjudice à l'une ou

l'autre des parties contractantes.»

»Le soussigné est chargé, de plus, de demander que, par une mesure

générale et irrévocable, tous les émigrés français soient éloignés des

pays qui composent électorat de Bade. Leur séjour dans la partie de

l'Allemagne la plus rapprochée de la France ne peut jamais être qu'une

cause d'inquiétude, une occasion de troubles, et pour eux-mêmes une

excitation à lier des intrigues dont l'Angleterre profite et qu'elle

étend et dirige au gré de ses détestables projets.

»Et si l'on considère que les émigrés qui se trouvent encore hors de

France sont tous des hommes conjurés contre le gouvernement actuel de

leur ancienne patrie, des hommes qu'aucune circonstance, aucun

changement n'ont pu rapprocher et qui sont dans un perpétuel état de

guerre contre la France, il est évident qu'ils sont de ceux qui, aux

termes du traité de Lunéville, ne devaient trouver ni asile ni

protection dans les États germaniques. Leur exclusion est donc de

droit rigoureux. Mais quand on ne devrait l'attendre que des principes

et des sentiments connus de Son Altesse Sérénissime Électorale, on ne

douterait pas qu'elle ne mît du soin à éloigner de ses États des

hommes aussi dangereux, et à donner ainsi au gouvernement français une

preuve de plus du prix qu'elle attache aux relations parfaitement

amicales, que tant de circonstances ont contribué à établir entre la

France et l'Électorat de Bade.

»Le soussigné attend donc avec toute confiance la détermination qui

sera prise par Son Altesse Sérénissime Électorale sur les deux

demandes qu'il a été chargé de lui faire parvenir, et il saisit cette

occasion pour lui renouveler l'assurance...»

* * * * *

Cette note et la pièce qui y était jointe constatent bien que ce

n'était que sur les informations fournies par la police que le

gouvernement français réclamait l'extradition de certains individus et

l'expulsion des autres de l'électorat de Bade, et on va voir qu'en

effet ce n'était pas du ministère des relations extérieures

qu'émanaient les renseignements d'après lesquels on motiva les

poursuites exercées contre le duc d'Enghien.

Ma note avait été expédiée le 10 mars: quelques heures après, je me

rendis chez le premier consul, sur son ordre. Je le trouvai dans un

état de violente agitation; il reprochait à M. Réal[277], conseiller

d'État chargé de la police générale et qui était présent, de n'avoir

pas su que le duc d'Enghien était à Ettenheim avec le général

Dumouriez[278], y complotant contre la sûreté de la république, et

contre sa vie à lui, et que ces complots avaient leur principal foyer

à Offenburg. Se tournant bientôt vers moi, il m'adressa les mêmes

reproches, en me demandant comment il se faisait que le chargé

d'affaires de la France à Carlsruhe n'eût pas rendu compte de pareils

faits. Dès que je pus me faire entendre de lui, ce qui n'était pas

facile, car son emportement était tel qu'il ne me laissait pas

l'occasion de lui répondre, je lui rappelai que la présence du duc

d'Enghien dans l'électorat de Bade était depuis longtemps connue de

lui, et qu'il m'avait même chargé d'informer l'électeur de Bade que le

prince pouvait résider à Ettenheim; que, quant aux intrigues qui se

tramaient à Offenburg, le chargé d'affaires à Carlsruhe, M.

Massias[279], avait pu les ignorer ou négliger d'en faire mention dans

sa correspondance, soit qu'il y attachât peu d'importance, soit qu'il

craignît de compromettre la baronne de Reich qui était, dit-on,

parente ou alliée de sa femme. J'essayai, mais vainement, d'adoucir la

colère que manifestait le premier consul: il nous montra les rapports

qui lui étaient venus par le général Moncey, premier inspecteur

général de la gendarmerie, et qui annonçaient, en effet, la présence

de Dumouriez à Ettenheim. Ces rapports, comme tous ceux de ce genre,

étaient fondés sur des inductions, plus que sur des faits positifs,

sauf celui de la présence de Dumouriez qui y était affirmée et qui

cependant n'était pas vraie. Mais le premier consul en avait l'esprit

frappé, et rien ne put le dissuader que ces intrigues se rattachaient

directement aux complots dont l'instruction se poursuivait alors à

Paris. En conséquence, il prit sur-le-champ la fatale résolution de

faire arrêter par des troupes françaises, sur le territoire badois,

tous les émigrés qui se trouveraient à Offenburg et à Ettenheim. Il

dicta lui-même les ordres au ministre de la guerre pour l'exécution de

cette résolution, et m'imposa le devoir de prévenir après coup

l'électeur de Bade de la mesure qu'il avait cru devoir adopter.

J'écrivis donc au baron d'Edelsheim la lettre que je vais également

insérer ici.

[277] Pierre-François, comte Réal, né en 1765, était procureur au

Châtelet en 1789, fut sous la Révolution substitut du procureur de

la Commune et accusateur public près le tribunal révolutionnaire.

Sous le directoire, il devint commissaire près le département de

la Seine. Après le 18 brumaire, il fut nommé conseiller d'État et

attaché au ministère de la police. Il fut préfet de police sous

les Cent-jours, fut exilé à la deuxième Restauration, mais revint

peu après en France et mourut en 1834.

[278] On connaît l'erreur qui avait fait prendre pour Dumouriez

l'émigré Thumery qui se trouvait alors auprès du duc d'Enghien. La

ressemblance des noms, accrue encore par l'accent allemand, avait

été la cause de cette erreur des agents de police.

[279] Nicolas, baron Massias, littérateur et diplomate français,

né en 1764, fut d'abord officier, puis professeur de

belles-lettres, entra dans la diplomatie sous le directoire, fut

en 1800 nommé chargé d'affaires près le cercle de Souabe à

Carlsruhe, puis accrédité également près le grand-duc de Bade. En

1807, il devint consul général à Dantzig. Il se retira en 1815 et

s'adonna exclusivement aux lettres jusqu'à sa mort (1848).

«Paris, le 20 ventôse an XII (11 mars 1804.)

»3 heures du matin.

»Monsieur le baron,

»Je venais de vous adresser une note dont l'objet était de demander

l'arrestation du comité d'émigrés français résidant à Offenburg,

lorsque le premier consul, par l'arrestation successive des brigands

que le gouvernement anglais a vomis en France, ainsi que par la marche

et les résultats des procédures qui s'instruisent ici, a connu toute

la part que les agents anglais d'Offenburg avaient aux horribles

complots tramés contre sa personne et contre la sûreté de la France.

Il a appris également que le duc d'Enghien et le général Dumouriez

étaient à Ettenheim, et comme il est impossible qu'ils se trouvent

dans cette ville sans la permission de Son Altesse Sérénissime

Électorale, le premier consul n'a pu voir sans la plus profonde

douleur qu'un prince, auquel il s'était plu à faire ressentir les

effets les plus spéciaux de l'amitié de la France, ait pu donner

refuge à ses plus cruels ennemis et les ait laissés tramer

paisiblement des conspirations aussi inouïes.

»Dans cette circonstance extraordinaire, le premier consul a cru

devoir ordonner à deux petits détachements de se porter à Offenburg

et à Ettenheim pour y saisir les instigateurs d'un crime qui, par sa

nature, met hors du droit des gens ceux qui sont convaincus d'y avoir

pris part.

»C'est le général Caulaincourt qui est chargé à cet égard des ordres

du premier consul. Vous ne devez pas douter qu'il ne mette dans leur

exécution tous les égards que peut désirer Son Altesse Sérénissime

Électorale. Ce sera lui qui aura l'honneur de faire parvenir à Votre

Excellence la lettre que j'ai été chargé de lui écrire.

»Recevez, monsieur le baron...»

En envoyant cette lettre au général Caulaincourt, je lui écrivis les

lignes suivantes:

«Paris, le 20 ventôse an XII (11 mars 1804.)

»Général,

»J'ai l'honneur de vous adresser une lettre pour le baron d'Edelsheim,

ministre principal de l'électeur de Bade, vous voudrez bien la lui

faire parvenir aussitôt que votre expédition d'Offenburg sera

consommée. Le premier consul me charge de vous dire que si vous n'êtes

pas dans le cas de faire entrer des troupes dans les États de

l'électeur, et que vous appreniez que le général Ordener[280] n'en a

point fait entrer, cette lettre doit rester entre vos mains, et ne pas

être remise aux mains de l'électeur. Je suis chargé de vous

recommander particulièrement de faire prendre et de rapporter avec

vous les papiers de madame de Reich[281].

»J'ai l'honneur de vous saluer.»

[280] Michel Ordener (1755-1811) engagé à dix-huit ans, était

sous-officier en 1789. Au 18 brumaire, il fut nommé commandant de

la cavalerie de la garde consulaire. C'est lui qui commandait le

détachement chargé d'enlever le duc d'Enghien. En 1805, Ordener

devint général de division, puis sénateur (1806) et premier écuyer

de l'impératrice.

[281] La baronne de Reich avait été déjà arrêtée à Offenburg par

l'autorité badoise, livrée par elle aux autorités françaises et

transportée à Strasbourg avec ses papiers. (_Note de M. de

Bacourt._)

* * * * *

J'ai donné en entier ces trois lettres parce qu'elles constituent la

part réelle, unique, que j'ai eue dans la déplorable affaire de M. le

duc d'Enghien. Il sera facile en examinant ces lettres avec un peu

d'attention, de juger à quoi se réduit mon action dans tout ceci. Le

premier consul connaissait depuis longtemps la présence du duc

d'Enghien dans l'électorat de Bade; le chargé d'affaires de France à

Carlsruhe nous en avait avisé au nom de l'électeur de Bade, et il lui

avait été répondu que la conduite inoffensive du prince, dont il

rendait compte, ne mettait aucun obstacle à ce qu'il pût y prolonger

son séjour. Le ministère des relations extérieures n'avait en quoi que

ce fût participé aux recherches que la police française faisait faire

alors dans les pays avoisinants notre frontière du Rhin; ces

recherches étaient dirigées, soit par le préfet de Strasbourg, d'après

les ordres du conseiller d'État Réal, chargé de la police générale de

la république; soit par les officiers de gendarmerie des localités,

d'après les ordres du premier inspecteur de la gendarmerie, le général

Moncey. C'étaient MM. Réal et Moncey qui rendaient compte directement

au premier consul des rapports qu'ils recevaient. Je n'ai jamais rien

appris sur ces affaires que ce que le premier consul m'en disait quand

il avait des ordres à me donner. Ainsi qu'on l'a vu, je transmis au

baron d'Edelsheim le rapport du grand juge, M. Régnier, dans lequel il

n'était fait encore aucune mention de M. le duc d'Enghien. Lorsque,

sur de nouvelles informations dont je cherchai à infirmer

l'authenticité, je reçus l'ordre péremptoire d'écrire une seconde fois

au baron d'Edelsheim, ce n'est pas ma lettre qui pouvait avoir une

action quelconque dans l'arrestation du prince, puisqu'elle n'était

destinée à annoncer cette arrestation à M. d'Edelsheim qu'après

qu'elle aurait été déjà exécutée. La lettre au général Caulaincourt

constate de plus que j'avais prévu le cas où on n'aurait pas effectué

la violation du territoire badois, ce qui prouve clairement que

j'ignorais combien l'ordre donné au ministre de la guerre de faire

entrer des troupes dans les États de l'électeur, était précis,

impératif et d'une exécution inévitable. A plus forte raison devais-je

ignorer le projet sanguinaire arrêté dans la pensée du premier consul.

J'insiste sur ces faits qui sont appuyés sur toutes les pièces

publiées ou non publiées, parce qu'ils réfutent de la manière la plus

péremptoire les affirmations et les insinuations perfides de M.

Savary. En dehors des lettres que j'ai citées, je suis resté dans la

plus complète ignorance, et M. Savary, à son insu, et certainement

contre son gré, a pris lui-même le soin de le constater. On voit en

effet que dans un des paragraphes les plus importants de son libelle,

il cherche à établir que dans ce temps, les investigations de la

police ne s'étendaient pas au delà des frontières et que mon ministère

en était seul chargé au dehors; et cependant, il nous apprend plus

loin que le premier consul ignorait jusqu'au nom, jusqu'à l'existence

de M. le duc d'Enghien, ne craignant pas d'ôter toute vraisemblance à

ses récits en avançant une pareille absurdité. Il se complaît ensuite

à exposer dans le plus grand détail tout ce que le conseiller d'État

Réal et le chef de la gendarmerie avaient imaginé de moyens et de

ruses de police pour être exactement informés du séjour, des absences,

des liaisons, des correspondances et des voyages de l'infortuné

prince: c'est enfin sur leurs rapports et sur ceux de leurs agents

qu'est prise la sinistre et fatale détermination, et jamais ni moi, ni

les agents de mon ministère au dehors, ne paraissons, soit dans la

préméditation soit dans l'exécution d'aucune de ces mesures. Le

conseiller d'État Réal et le premier consul savaient très bien

qu'elles ne convenaient pas plus à mon caractère qu'aux principes de

mon ministère; que mon intervention y était inutile, et qu'il était

préférable de me les laisser ignorer.

Quant aux deux lettres adressées au baron d'Edelsheim, je ne pense pas

qu'elles aient besoin d'une apologie; mais si cette apologie est

nécessaire, elle se trouverait dans la position officielle où j'étais

placé à cette époque, dans la difficile position que de grands

événements avaient alors créée pour la France; enfin, dans les

rapports nouveaux et tout à fait inattendus que ces mêmes événements

avaient formés entre le gouvernement qui venait de s'y établir et les

autres gouvernements du continent.

Qu'on me permette ici quelques considérations sur les devoirs des

hommes en place à ces époques funestes où il plaît à la Providence de

séparer violemment le sort personnel des rois de celui de leurs

peuples. Alors, le monarque est absent, son avenir reste caché; il est

donné à ses serviteurs particuliers de s'attacher à son sort, de

partager ses malheurs, ses dangers, ses espérances; en s'éloignant du

sol natal, ils s'engagent irrévocablement dans sa cause, et je ne

refuse ni mon respect ni mon admiration à ce parti généreux. Mais pour

les autres, la patrie reste; elle a le droit d'être défendue, d'être

gouvernée; elle a incontestablement un autre droit: celui de réclamer

d'eux les mêmes services qu'ils lui devaient, qu'ils lui rendaient

avant l'absence du roi. C'est dans cette manière de voir que j'ai

cherché les règles de ma conduite.

A cette époque, la France, engagée de nouveau dans une guerre avec

l'Angleterre, était en paix avec le reste du monde. Le devoir du

ministre des affaires étrangères était de faire tout ce qui, dans les

limites de la justice et du droit, était en son pouvoir pour conserver

cette paix.

Sur ce point, on ne sait pas assez combien un tel devoir était

compliqué. Interposé entre des gouvernements craintifs, ombrageux,

inquiets sur leurs dangers, tous ensemble plus ou moins réconciliés,

et un souverain puissant dont le génie, le caractère et l'ambition ne

donnaient que de trop justes motifs d'inquiétude et d'ombrage, le

ministre des affaires étrangères devait incessamment exercer une égale

vigilance et sur la politique qu'il avait à modérer et sur celle qu'il

avait à combattre. Ses négociations avec le gouvernement dont il était

ministre étaient souvent bien plus difficiles et bien plus continues

que celles qu'il était chargé d'entretenir avec les gouvernements

qu'il avait à rassurer.

La lettre adressée au général Caulaincourt, que j'ai donnée plus haut,

jette sur ce sujet une grande lumière, elle prouve évidemment que le

premier consul s'était mis en garde contre ce genre de négociations;

et ce fait seul établit que j'avais tout fait pour prévenir des

événements qui devaient amener pour mon ministère de longues et

inextricables difficultés. Mes lettres au ministre de l'électeur de

Bade en sont le prélude; on ne doit pas perdre de vue, si l'on veut en

saisir le véritable sens, que je n'avais, heureusement pour moi, à y

justifier que les mesures dont j'avais connaissance.

Détourner un prince faible de s'attirer l'inimitié d'un puissant

voisin, éloigner des frontières françaises des rassemblements

d'ennemis qui ne pouvaient nuire au gouvernement établi que par des

tentatives imprudentes et aussi fatales au repos de l'Europe qu'à

celui de la France; prévenir enfin toute cause de mésintelligence

entre le gouvernement français et ceux des États limitrophes tel était

l'objet de la première lettre. Il est vrai que la seconde renferme une

justification peu fondée d'un acte qui portait atteinte à un des

principes du droit public, et c'est là le tort que je me reproche;

mais autre chose est la justification plus ou moins plausible, et

autre le conseil d'un tel acte et la part prise à son exécution. Dans

ce dernier cas, il y a crime; le premier n'implique qu'une pénible,

qu'une malheureuse nécessité.

Je dis trop en qualifiant de crime une infraction du droit public,

lorsqu'elle n'emporte que la simple violation d'un territoire voisin.

Dans le cours de cette guerre, dans le cours de toutes les autres, il

en a été commis de plus graves, par les ennemis de la France, par la

France elle-même, et les gouvernements qui les ont commandées, on ne

les a pas qualifiés de criminels pas plus que les ministres qui se

sont chargés de les exécuter et ensuite d'en faire l'apologie. Dans le

cas présent, il y a eu crime, mais il n'était que dans le but final

que l'on avait en vue en violant le territoire étranger, et j'en suis

disculpé par mon ignorance. Ici, le crime est dans les conséquences

fatales que cette violation a entraînée. Mais convient-il à

l'accusateur d'alléguer sans preuve que je les avais prévues? Une

aussi horrible prévoyance n'appartenait qu'à des complices.

Je dois ajouter encore d'autres observations à celles que j'ai

présentées plus haut sur les devoirs des hommes en place dans des

temps exceptionnels. Quand, par la force des circonstances, on se

trouve placé dans l'obligation de vivre et de servir sous un

gouvernement qui n'a d'autre sanction que les événements qui l'ont

élevé et le besoin que les peuples ont des sauvegardes de sa

puissance, il peut subvenir des conjonctures où l'on ait à discuter

sur la nature de ses devoirs relativement à la position où l'on est.

Le gouvernement auquel on obéit vous commande-t-il un crime?

Incontestablement, et sans la moindre hésitation, il faut désobéir. Il

faut à tout risque encourir sa disgrâce, et se préparer à en subir

toutes les conséquences. Mais ce gouvernement, sans votre

participation, se rend-il criminel? Ici, il y a une discussion à

établir sur une double hypothèse. Si le crime expose l'ordre public,

s'il entraîne ou peut entraîner le pays dans de grands dangers, s'il

tend à la désorganisation sociale, au mépris des lois, à la ruine de

l'État, nul doute qu'il faut non seulement résister, mais encore

secouer le joug et s'armer contre un pouvoir devenu désormais ennemi

du pays qu'il a perdu tout droit de gouverner.

Mais, si le crime est, de sa nature, isolé, circonscrit dans son

objet comme dans ses effets, s'il n'a de résultat général que de

flétrir le nom de celui qui l'a commis, et de condamner à l'horreur

publique les noms de ceux qui se sont faits ses instruments, ses

bourreaux ou ses complices, alors il faut se livrer à d'amères et

inconsolables douleurs; il faut s'attrister sur ce mélange de grandeur

et de faiblesse, d'élévation et d'abaissement, d'énergie et de

perversité qui éclate dans des caractères que la nature se plaît

quelquefois à former. Mais il faut s'en remettre à la justice des

siècles du soin de leur distribuer la part de gloire ou d'infamie qui

doit leur revenir. Il n'y a de compromis dans ces crimes que la

renommée de ceux qui les commettent; et si les lois du pays, si la

morale commune, si la sûreté de l'État, si l'ordre public ne sont pas

altérés, il faut continuer de servir.

S'il en était autrement, qu'on se figure un gouvernement tout à coup

délaissé par tout ce que le pays renferme d'hommes capables, généreux,

éclairés, consciencieux, et toutes ses administrations tout à coup

envahies par l'écume et la lie de la population! Quels seraient les

effroyables résultats d'un tel état de choses? Et quelle en serait la

cause, si ce n'est l'oubli du principe qui vient d'être exposé, et qui

non seulement justifie les engagements que les hommes les plus ennemis

des gouvernements illégitimes peuvent se trouver obligés de contracter

volontairement avec eux, mais encore leur font une loi d'y rester

fidèles, tant que le maintien de l'ordre social et la défense des

droits nationaux contre les entreprises étrangères résultent de leur

observation?

C'est là qu'il faut chercher l'apologie de toute l'administration

française à l'époque dont il s'agit ici. On ne doit point oublier qu'à

peu de distance de temps de cette époque, l'ordre social, au dedans,

et le système politique au dehors avaient été en proie à l'anarchie.

C'était aux administrations françaises qu'était confié le soin de

mettre un terme à ces excès; et cette noble tâche, elles la

remplissaient avec autant de zèle que de succès. C'en sera une pour

l'histoire que de dire tout ce qui fut fait alors pour calmer les

esprits agités, pour mettre un frein à des passions effrénées, pour

ramener dans tous les services l'ordre, la régularité, la modération

et la justice. Un bon système des finances, l'établissement des

préfectures, la formation, la bonne composition des grandes armées,

l'entretien des routes et la publication du code civil datent de

cette époque, et attestent les bons services rendus dans ce temps par

toutes les branches des administrations militaires et civiles de la

France. Le concordat, la paix d'Amiens, l'organisation politique de

l'Italie, la médiation suisse, les premiers essais de l'établissement

du système fédératif allemand attestent l'activité, la sagesse et le

crédit de l'administration que j'avais formée et que je dirigeais. Si,

plus tard, on s'est écarté des règles de prudence et de modération que

je m'attachais avec la plus infatigable patience à établir, à

maintenir et à défendre, la détermination que j'ai prise alors

d'abandonner les affaires, et l'époque où cette détermination a été

prise, me disculpent aux yeux de la postérité, de toute participation

à ses écarts. Mais ce qui m'était possible en 1807 ne l'était pas en

1804, car alors, c'eût été déserter les grands devoirs que je pouvais

me considérer comme obligé de rendre à mon pays. Cette manière de voir

fut du reste partagée par d'autres que moi, et il n'est pas inutile de

rappeler que pas une voix ne s'éleva dans le pays pour protester

contre l'épouvantable attentat dont M. le duc d'Enghien était victime.

C'est triste à dire, mais le fait est exact et ne peut s'expliquer que

par la crainte que chacun avait d'ébranler un gouvernement qui avait

tiré la France de l'anarchie.

Quoiqu'il en soit des considérations que je viens d'exposer et que je

tiens pour justes et fondées, résumons les différents points qui se

rattachent à la déplorable affaire qui les a motivées, et répétons

pour ce qui me concerne:

1º Que ce n'est ni par le ministère des relations extérieures, ni par

moi conséquemment, que le premier consul a été informé des complots

vrais ou exagérés qui se tramaient à cette époque de l'autre côté du

Rhin;

2º Que je n'ai pas eu d'autre part dans toute l'affaire du duc

d'Enghien que de transmettre au ministre de l'électeur de Bade,

d'abord le rapport du ministre de la justice, et plus tard de

l'informer après coup des ordres donnés par le premier consul aux

généraux Ordener et Caulaincourt, ordres sur lesquels je n'ai eu et ne

pouvais avoir aucune influence.

Maintenant, pour ce qui touche le jugement et l'exécution de M. le duc

d'Enghien, il ne me sera pas difficile, je pense, de démontrer que je

n'y ai contribué en quoi que ce soit. Ministre des relations

extérieures, je ne pouvais avoir rien à démêler ni avec la nomination

du conseil de guerre, ni avec l'exécution dont M. Savary accepte si

hardiment la responsabilité. Il faudrait donc pour me faire jouer un

rôle dans ce drame sanglant, avancer que ce serait pour ainsi dire

bénévolement, et sans autre raison que le goût du sang, que j'y serais

intervenu. Si mon caractère et mes antécédents ne me mettaient pas à

l'abri d'un soupçon aussi infâme et aussi odieux, je pourrais encore

poser à mon accusateur une question à laquelle il sera mieux que

personne en état de répondre, et lui demander quel intérêt j'aurais pu

avoir dans le meurtre du duc d'Enghien? Je n'ai trempé dans aucun des

crimes de la Révolution française; j'avais donné assez de preuves au

premier consul de mon dévouement à l'ordre de choses établi par lui,

pour n'avoir pas besoin d'enflammer sa colère passionnée afin

d'obtenir une confiance que je possédais entièrement depuis cinq ans.

La postérité jugera entre moi et M. Savary et tous ceux qui, comme

lui, par un motif ou par un autre, chercheraient à rejeter sur moi la

responsabilité d'un crime que je repousse avec horreur. Je ne me suis

fait ni ne me ferai l'accusateur de personne, et je me bornai à écrire

au roi la lettre que je donnerai ici en la faisant suivre de la

réponse de M. de Villèle:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 94 / 145 题