«Prince,
»Le roi a lu avec attention votre lettre du 8 novembre.
»Sa Majesté m'ordonne de vous dire qu'elle a vu avec surprise que vous
eussiez formé le projet de provoquer dans la Chambre des pairs un
examen solennel des faits dont M. le duc de Rovigo vient de publier le
récit.
»Sa Majesté a voulu que le passé restât dans l'oubli: elle n'en a
excepté que les services rendus à la France et à sa personne.
»Le roi ne pourrait donc approuver une démarche inutile et inusitée
qui ferait éclater de fâcheux débats et réveillerait les plus
douloureux souvenirs.
»Le haut rang que vous conservez à la cour, prince, est une preuve
certaine que les imputations qui vous blessent et qui vous affligent
n'ont fait aucune impression sur l'esprit de Sa Majesté.
»Je suis, prince, de Votre Excellence, le très humble et très
obéissant serviteur.
»JOSEPH DE VILLÈLE.
»Paris, le 15 novembre 1823.»
Après cette lettre, le silence m'était commandé; je l'observai, et si
j'ai cru devoir faire l'exposé qu'on vient de lire, c'est qu'il est
destiné à n'être publié que longtemps après ma mort, et qu'il
rétablira la vérité des faits sans provoquer les scandales qu'on
redoutait en 1823.
Un avertissement contenu dans les journaux du 17 novembre 1823 disait:
«Le roi a interdit l'entrée du château des Tuileries au duc de
Rovigo.»
Lorsque, peu de jours après avoir reçu la lettre de M. de Villèle, je
me présentai au château pour avoir l'honneur de faire ma cour au roi,
Sa Majesté, m'apercevant, me dit: «Prince de Talleyrand, vous et les
vôtres pourrez venir ici sans crainte de mauvaises rencontres.»
Je n'ai rien à ajouter à ce récit. Et maintenant un mot sur
l'accusation de M. de Maubreuil. Celle-ci est tellement absurde qu'il
suffira, je pense, de l'exposer dans les termes mêmes employés par son
auteur pour la faire tomber d'elle-même. Il est cependant
indispensable de savoir d'abord qui était M. de Maubreuil.
Issu d'une famille ancienne et honorable de la Bretagne, M. de
Maubreuil entra au service militaire sous l'empire en 1807. Après
avoir servi quelque temps à l'armée qui occupait l'Espagne, il s'en
fit chasser à une époque où on ne renvoyait des armées que pour des
méfaits bien graves, car on avait avant tout besoin de soldats. Son
nom et les recommandations qu'il se procura le firent employer à la
cour du roi Jérôme en Westphalie. Cette cour n'a jamais passé, on le
sait, pour avoir été très scrupuleuse dans le choix de ceux qui la
composaient; la nomination de M. de Maubreuil comme écuyer du roi
après l'incident d'Espagne en serait au besoin une preuve. Et
cependant, Maubreuil trouva moyen de se faire encore chasser, même de
cette cour. Revenu à Paris et en possession d'une fortune assez
considérable, Maubreuil se lança dans les affaires, mais dans le genre
d'affaires des gens de son espèce, dans les fournitures d'armée. Soit
trop grande habileté chez lui et ses associés, soit mauvaise foi de
leur part, il ne tarda pas à avoir des démêlés avec le gouvernement, à
la suite desquels il avait, raconte-t-il, fait des pertes
considérables qui l'avaient irrité contre l'empereur Napoléon. Telle
était sa position à la chute de l'empire. Et c'est alors, d'après son
dire, dans les premiers jours du moi d'avril 1814, qu'il aurait été
plusieurs fois appelé à mon hôtel par M. Roux Laborie[282],
remplissant les fonctions de secrétaire du gouvernement provisoire, et
que celui-ci, en mon nom, lui aurait proposé d'assassiner l'empereur
Napoléon. On lui aurait offert des récompenses pour remplir cette
_mission secrète_ ainsi qu'il la qualifie, et toujours par
l'intermédiaire de M. Roux Laborie, car Maubreuil déclare ne m'avoir
jamais parlé. Ces récompenses devaient être, ce sont ses propres
termes que je répète: «des chevaux, des équipages, le grade de
lieutenant général, le titre de duc, et le gouvernement d'une
province». Il avoue qu'il a tout accepté et pris ses mesures pour
l'exécution de sa _mission secrète_. Ce serait sorti de Paris
seulement, et déjà en route, que les scrupules lui seraient venus et
qu'il aurait compris l'horreur du crime qu'il allait commettre. Il
prend sur-le-champ la généreuse résolution d'y renoncer, mais comme il
tient à signaler son retour à la vertu par une bonne action, il
profite de l'occasion qui se présente. Il rencontre sur la route la
reine Catherine, princesse de Wurtemberg, femme de Jérôme Bonaparte,
et sa souveraine en Westphalie; il l'arrête, s'empare du fourgon qui
suivait sa voiture et la dépouille entièrement de son argent, de ses
effets et de ses bijoux; puis il revient triomphant à Paris, où il
s'étonne d'être bientôt arrêté et poursuivi comme voleur de grand
chemin. Voilà en abrégé l'histoire de mon accusateur, M. de Maubreuil.
[282] Antoine Roux Laborie, né en 1769, était secrétaire du
ministre des affaires étrangères en 1792, se réfugia à l'étranger
après le 10 août: de retour en France, il fut après le 18 brumaire
chef du secrétariat des affaires étrangères, mais compromis dans
les conspirations royalistes du temps, il dut se cacher et vécut
ensuite dans la retraite jusqu'en 1814. Il fut alors nommé
secrétaire général du gouvernement provisoire, suivit la cour à
Gand en 1815, et à la deuxième Restauration, fut élu député de la
Somme, mais ne fut pas réélu en 1816. Il mourut en 1840.
Je demande si elle ne suffit pas pour réfuter l'accusation elle-même.
Il n'y a qu'un fait dont je n'ai pas parlé parce que je me réservais,
en le rapportant, de dire que je ne puis encore m'en rendre exactement
compte aujourd'hui, et que je ne trouve que des conjectures pour
l'expliquer. Au moment de son arrestation, Maubreuil était muni de
passeports et de laissez-passer réguliers délivrés par les chefs des
armées alliées et par les autorités françaises, dans lesquels on le
recommandait comme étant chargé d'une mission qui exigeait la plus
grande célérité.
Il faut se rappeler que dans les premiers jours du mois d'avril 1814,
le gouvernement provisoire fut dans le cas d'envoyer des émissaires
sur tous les points de la France pour y annoncer le renversement du
gouvernement impérial et l'avènement du gouvernement légitime. On dut
choisir un peu au hasard ceux qu'on chargeait de ces missions; et je
croirais volontiers qu'une haine hautement affichée contre Napoléon a
pu être dans ce moment-là un titre de recommandation pour obtenir une
de ces missions qui étaient dans le fait des missions de simple
courrier. On n'avait pas trop le temps de s'informer de la moralité de
ceux qu'on envoyait ainsi en courrier; et un homme se présentant sous
le nom de marquis de Maubreuil et comme victime des persécutions de
l'empereur, aura été agréé sans autres recherches.
Les mots de _mission secrète_ mentionnés sur ses passeports
s'expliquent tout naturellement dans les circonstances où l'on se
trouvait, puisque chargés des ordres du gouvernement provisoire, ils
étaient dans le cas de rencontrer des détachements de l'armée
française ou des autorités qui auraient pu être disposés à entraver
leur mission, s'ils avaient su qu'elle avait pour but de faire
proclamer partout le renversement du gouvernement impérial. Je ne vois
pas d'autre explication possible au fait des passeports et des ordres
réguliers dont Maubreuil était porteur au moment de son arrestation.
Quant au fond même de la question, à l'idée que je pourrais avoir
conçue de faire assassiner l'empereur Napoléon, laissant pour un
moment de côté ce qu'une pareille idée aurait eu de révoltant, je
demanderai aussi quel intérêt je pouvais avoir à me charger d'un crime
odieux que rien ne commandait. Avant son abdication, l'empereur était
à Fontainebleau entouré des glorieux débris de ses armées, et il ne
serait entré, je suppose, dans la pensée de personne, d'aller l'y
chercher pour l'assassiner. Après l'abdication c'était un ennemi
abattu dont l'existence n'offrait plus aucun danger pour personne.
Puis enfin, qui pourra jamais admettre qu'on irait offrir un titre de
duc, un gouvernement de province à un lâche assassin, et qu'un homme
tel que M. de Maubreuil aurait pu croire à des offres de ce genre?
Mais j'en ai déjà trop dit pour repousser une accusation encore plus
absurde, si c'est possible, qu'infâme. Aussi, répéterai-je encore, en
finissant, qu'elle ne peut avoir été inventée que par un fou ou un
maniaque.